CHAPITRE XIY
près les canons de la religion anglicane, est composé de douze recteurs de paroisse, ayant pour chef un doyen, nommé par la Couronne. Les recteurs sont choisis par le gouverneur de Jersey, et reçoivent la dime comme autrefois le clergé de France.
Le doyen est le juge suprême de la Cour ecclésiastique. Les recteurs n'ont, comme assesseurs, que voix consultative. L'appel de ce tribunal est porté à la Cour de Winchester.
POUVOm MONARCHIQUE.
Le gouverneur, nommé par la Couronne, représente la monarchie anglaise à Jersey. Il nomme les ofûciers de la milice. Il est rétribué en grande partie par les anciennes dîmes conQsquées sur le clei^é normand. Les militaires sont soumis à la justice civile.
. POUVOIR L&ISLATIP.
L'assemblée législative s'appelle États, comme les anciennes Assemblées de France. Elle a été créée par le comte Maulevrier au milieu du xv"* siècle, et reconnue par la reine Elisabeth à la fin du xvi*.
Depuis le commencement du xvn* siècle jusqu'en 1856, les Etats ont été composés seulement de trente-six membres :
Les douze jurés justiciers ;
Les douze recteurs de paroisses ;
Les douze connétables.
A ces trente-six législateurs, une loi votée et promulguée en 1856, a adjoint désormais quatorze représentants du peuple, élus de trois ans en trois ans par le même corps électoral que les connétables (F. anx pièces juitifieatives).
Les États comptent donc maintenant cinquante membres.
Le gouverneur a vis-à-vis des Etats le même pouvoir que la Couronne vis-à-vis du Parlement anglais. Il les convoque et les dissout. Il a le droit de veto. — Les Etats peuvent être également convoqués par la Cour royale.
Les ordonnances des Etats, sauf les règlements d'intérêt local, doivent, pour devenir lois*, être sanctionnées par la Couronne et portées à la connaissance du peuple. Les fonctions de membre des Etats sont gratuites comme celles des juges et des connétables. Les séances sont publiques. La langue ofûcielle est le français.
L'homme, créature. mixte, à la fois corps et âme, doit nécessairement se développer de deux manières : physiquement et moralement. Pour se développer physiquement, l'homme a certains droits, le droit d'agir, le droit de se mouvoir, le droit de consommer, le droit de produire, le droit de travailler, le droit de se reposer, le droit de jouir, le droit de posséder. Ce sont les libertés matérielles. Pour se développer moralement, il a certains autres droits, le droit de penser, le droit d'examiner, le droit de raisonner, le droit déjuger, le droit de décider, le droit corrélatif d'exprimer sa pensée, son jugement, son raisonnement, sa décision. Ce sont les libertés intellectuelles. Mais l'homme n'est pas seul en ce monde : il vit au milieu d'autres êtres, ayant la même origine et la même destinée que lui, ayant les mêmes facultés que lui et devant par conséquent les dé-
velopper comme lui. De là pour lui des droits nouveaui : le droit d'échanger les produits de son travail avec les produits du travail des autres, le droit d'échanger ses idées avec les idées des autres. De là, autrement dit, la liberté du commerce, la liberté corollaire d'association et la liberté de discussion. Ce sont là les libertés sociales. — Le droit social découle du droit individuel, comme TefTet de la cause.
Le rapport de l'homme avec l'homme étant un échange, la société est un contrat qui ratifle cet échange. Hais ce contrat social, qui veillera à son exécution? Qui aura soin que toutes les clauses en soient observées? que tous ces échanges se fassent scrupuleusement? que tous ces droits se respectent les uns les autres? Ce sera le gouvernement. En échange des services qu'il rend à la société, le gouvernement réclame d'elle des services. De là un nouveau contrat qu'on appelle constitution, charte, loi fondamentale.
Mais les termes de ce contrat entre la société et le gouvernement peuvent varier immensément. En échange des services quil rend à la société, il est tel gouvernement qui exigera de chaque individu la cession de tous les droits intellectuels et matériels, la liberté d'agir et la liberté de penser. C'est le gouvernement théocratique. — Tel autre, laissant à chaque individu la liberté de penser, lui retirera la liberté d'agir, et transmettra les droits de tous à un seul homme chargé d'agir pour tous. C'est le gouvernement monarchique.
— Tel autre retirera à chaque individu la liberté d'agir, mais il transmettra les droits de tous à plusieurs hommes privilégiés qui agiront pour les autres. C'est le gouvernement aristocratique. — Tel autre enfin ne retirera à aucun individu la liberté de penser, ni la liberté d'agir : il aura soin seulement que la liberté de chacun ait pour limite la liberté d'autrui, et il ne réclamera des membres de la société que les contributions rigoureusement nécessaires à sa protection. C'est le gouvernement démocratique.
Théocratie, monarchie, aristocratie, démocratie, voilà les quatre formes primordiales de gouvernement. Elles se sont partagé la société antique. La théocratie a pris l'Inde, r Egypte et la Judée. La monarchie a pris Babylone, Ninive, la Perse, la Macédoine. L'aristocratie a pris Sparte. La démocratie a pris Athènes. La monarchie, l'aristocratie, la démocratie se sont disputé Rome.
Après l'écroulement de la société antique, après l'invasion des barbares, quand tous les éléments de la société moderne eurent été réunis, ces quatre formes de gouvernement, un instant englouties sous les décombres, reparurent.
La théocratie reparut. Quand elle reparut, elle ne portait plus l'étole du brahmine ou l'aube du lévite, mais elle avait la tiare au front. Elle parlait urbi et orbi, non plus du fond du temple de Yichnou ou du fond du Saint des saints, mais du haut du Vatican ; et elle tenait
à la main, non les Yédas, mais l'Évangile.
La monarchie reparut. Ce n'était plus cette monarchie de Ninive, qui portait le costume de la divinité et qui divisait son royaume à l'image du royaume des cieux. Ce n* était pas non plus- cette monarchie impériale qui croyait résumer la souveraineté du peuple-roi, et qui, comme l'a dit Montesquieu, était un assemblage de toutes les magistratures romaines. La monarchie nouvelle ne s'habillait pas de pourpre : elle ne tirait pas son origine du ciel, comme la royauté de Ninive. ou du peuple, comme l'Empire, mais de la conquête. Le roi nouveau n'était ni un dieu ni un césar : c'était un chevelu qui avait fait de sa hache un sceptre et de son casque une couronne.
L'aristocratie reparut. Ce n'était plus cette aristocratie plus vieille que Romulus, qui discutait dans le sénat romain les affaires du monde, et gouvernait par ses proconsuls la Gaule, la Grèce, l'Espagne, l'Asie, l'Afrique, cette aristocratie illustre, dont tant de rois voulaient être et qui s'était à la fois couronnée et suicidée dans César. Les aristocrates nouveaux n'étaient pas des patriciens ; ils étaient de ceux que les patriciens appelaient barbares. Une toge les eût gênés; ils portaient une peau de bête. C'étaient des combattants heureux, qui, après la victoire, avaient partagé le butin et s'étaient taillé des fiefs dans le pays conquis. Voilà tout.
La démocratie reparut. Ce n'était pas cette démocratie fameuse qui, après la chute d'Hipparque, avait gouverné Athènes, cette démocratie attique, qui avait neuf
archontes pour ministres, qui nommait ses magistrats au suffrage universel, qui pratiquait le gouvernement direct en votant elle-même les lois, en réglant Timpôt, en faisant la paix ou la guerre. Les démocrates nouveaux n'étaient pas des citoyens. Ils ne ressemblaient pas non plus à ces plébéiens qui, dans Rome, avaient fini par partager le pouvoir avec les patriciens, et avaient pu être questeurs, tribuns militaires, consuls, édiles, dictateurs, censeurs, préteurs, grands pontifes. Ils ressemblaient bien plutôt à ces Ilotes que les Spartiates vainqueurs avaient réduits en esclavage. C'étaient, eux aussi, des vaincus, dont les pères avaient été libres et nobles, et que répée d'un conquérant tenait, clou es à la glèbe : c'étaient des serfs qui payaient sans cesse par la corvée et par la dlme une rançon toujours due« des manants, qui, de désespoir, allaient criant : Commune! commune !
De ces quatre formes de gouvernement, quelle était celle qui devait définitivement régir la société future? Laquelle devait conduire l'humanité nouvelle à la terre promise de la civilisation? Etait-ce la théocratie? Etaitce la monarchie ? Etait-ce l'aristocratie ? Etait-ce la démocratie? Â qui le moiide? au pape, au roi, aux nobles, au peuple?
La lutte entre ces quatre formes est toute l'histoire moderne.
Au commencement de la lutte, la théocratie parut l'emporter. En effet, depuis qu'elle avait sacré Charlemagne, la papauté s'était fait reconnaître, non-seule-
meot souveraine spirituelle, mais souveraine temporelle des peuples. Elle disposait à son gré des sceptres. En Tan 1000, la papauté avait donné à Etienne l" cette splendide couronne de Hongrie, où le grand peuple magyar vit si longtemps sa propre auréole. En 1066, elle avait cédé TAngleterre au Normand Guillaume, et, en 1139, elle avait accordé les Deux-Siciles au Normand Roger. En 1081» le roi de Pologne Boleslas, ayant pris parti pour l'empereur, la papauté lavait excommunié, et Boleslas épouvanté s*était sauvé en Hongrie, puis en Carinthie, au couvent de Yillard, oii il était mort cuisinier. En 1245, elle avait déclaré Frédéric II déchu, et nommé à sa place Guillaume de Thuringe, et l'empereur détrôné était mort de douleur à Firenzuola en Fouille. En 1298, Albert d'Autriche, ayant voulu se faire empereur, Boniface VIII avait mis la couronne sur sa tête et avait dit : « Cest moi qui suis César ! c est moi qui suis empereur! » Au jubilé de 1300, le pape avait paru au milieu de toutes les nations en pèlerinage avec les insignes impériaux, ayant devant lui Tépée et le sceptre sur le globe. Au commencement du xiv* siècle donc, le rêve de Grégoire VII était réalisé ; l'Eglise était maîtresse du monde. L'antique théocratie était reconstituée avec sa hiérarchie de castes. Au bas de la société, le peuple, c'est-à-dire les parias; au dessus, le tiers état, c'est-à-dire les soudras ; au-dessus encore, la noblesse royale et seigneuriale, c est-à-dire les chattryas, au sommet enfin, le clergé, c'est-à-dire les brahmines. L'Eu-
rope, c'était l'Inde. Le genre humain, parqué dans les castes, y restait à jamais retenu par la résignation. La raison était immobilisée dans la foi. Ah ! malheur à Luther 1 malheur à Newton! malheur à Descartes ! malheur à Molière ! malheur à Fulton I Si l'Eglise avait triomphé, ils eussent uni comme Jean Huss, k moins de se rétracter comme Galilée. Les Etats eussent été autant de couvents où l'Eglise eût tenu l'homme toujours à genoux, donnant pour toute étude à cet écolier en pénitence une Bible; non, pas même une Bible, — l'Eglise la défendait, — un catéchisme !
On voit l'immense danger que courut l'humanité k la fin du xm* siècle. L'aristocratie était épuisée par les Croisades; la monarchie impériale avait été vaincue k la bataille de ïagliacozao, et le dernier des Hohenstaufen, Conradin, avait été décapité k seize ans. Ce fut alors qu'un simple citoyen de la république de Florence jeta contre la théocratie un cri d'insurrection qui retentit encore. Ce cri, c'était la Divine Comédie. Ce citoyen, c'était Dante. Dante, excommuniant, au nom de la pensée libre, le pape-empereur, le précipite la tête en bas dans la troisième fosse de l'enfer, et tandis que le supplicié se tord, il lui crie en son XIX* chant :
« Dis-moi donc, toi, quel prix Notre-Seigneur exigea- » t-il de saint Pierre pour remettre les clefs en son pouï) voir? Certes, il lui dit seulement : Suis-moi. Ni » Pierre ni les autres ne demandèrent à Mathias de l'or » ou de l'argent, lorsqu'il fut élu à la place qu'avait per-
310 LA NORMAiNDlfi INCONNUE.
» due le traître. Reste donc \h, car tu es puni juste- » luent... Pasteurs, vous vous êtes fait un Dieu d'or et r> d'ai^eut; quelle différence y at-il donc entre vous et r> les idolâtres? Sinon qu'ils adorent une idole» et que tt vous en adorez cent. Ah I Constantin, que de maux » enfanta, non ta conversion, mais cette dot que reçut de » toi Icprcmier pape enrichi l^i
Dante, condamné à être brûlé vif, avait expié par un exil perpétuel sa rébellion gibeline. En lui, la commune italienne avait été vaincue comme Tempire aile mand dans Conradin.
Toutes les couronnes s'étaient déclarées vassales de la tiare. Une seule restait encore insoumise, c était la couronne de France. Qui le croirait? C'est le saint roi Louis IX, qui, en promulguant la Pragmatique sanction, avait recommencé avec la papauté la querelle de l'empire. Mais la papauté, qui avait dompté la terrible maison de Souabe, ne pouvait s'effrayer de la résistance des Capets. Ces rois n'étaient-ils pas les fils aines de l'Église? Aussi voyez comme la papauté leur parle d'abord paternellement. — a Écoule, mon fils, écrit Boniface VIII à » Philippe le Bel, en 1301, les conseils d'un père tendre. » Dieu nous a constitué, quoique indigne, au-dessus des » rois et des royaumes. » Malgré la bulle Ausculta, fili, Philippe le Bel n'en persiste pas moins dans son hérésie : le roi de France se croit vraiment roi de France. Alors Boniface VIII lui adresse un nouvel avis, cette fois moins parlementaire : « Çoniface, évêque, serviteur des servi-
B teors de Dieu, à Philippe, roi des Francs. Crains Dieu x» et observe ses commandements. Nous voulons que tu » saches que tu nous es soumis dans le temporel comme j> dans le spirituel... Donné au Latran, aux Noues de » décembre. Tan 7 de notre pontificat. » Cette fois, le petit-ûls de saint Louis se fâche. Le 11 février 1302, il fait à Paris ce que le moine Luther fera h Wittemberg en 1520 : il brûle la bulle du pape devant toute sa cour, et il envoie à Boniface cette réponse irrévérente : « Philippe, par la grâce de Dieu, roi des Français, à » Boniface, qui se donne pour pape, peu ou point de » salut. Que ta très-grande fatuité sache que nous ne j> sommes soumis à personne pour le temporel. x> Â quoi Boniface VIII réplique en écrivant à Tempereur d'Allemagne : « Prenez le royaume de France, je vous le » donne, il est à vous. »
Certes, la situation devenait grave. Philippe se rappelait avec terreur les rois et les empereurs que la papauté avait bel et bien déposés. La monarchie des Capets était perdue, si une force inconnue ne venait à son secours. Cette force inconnue, ce fut le peuple. Philippe convoqua les États généraux le 10 avril 1302. Date mémorable où l'on vit siéger pour la première fois, chose inouïe! les manants du tiers état à côté des princes du clergé et de la noblesse. Place au peuple souverain, messeigneurs I Les Communes convoquées portèrent à Philippe le Bel l'adresse suivante : <c Avons, très-noble prince, notre » Sire, Philippe, par la grâce de Dieu roi de France,
îf> supplie et requiert le peuple de votre royaume, pour )) ce qui lui appartient que ce que soit fait, que vous » gardiez la souveraine franchise de votre royaume qui » est telle que vous ne reconnaissiez de votre temporel » souverain en terre que Dieu, et que vous fassiez décla- » rer, si que tout le monde le sache, que le pape Boniface » erra manifestement et ût péché mortel en vous man- » dant par lettres huilées qu'il était souverain de votre » temporel. »
La démocratie naissante venait de sauver la monarchie. Au point où en étaient les choses, il fallait ou que le roi fut détrôné, ou que le pape fût déposé. Fort de la souveraineté populaire, Philippe le Bel osa tout. Dès le commencement de Tannée 1303, il envoya en Italie le chancelier de France, Guillaume de Nogaret, avec un blanc seing pour traiter et faire ce qui serait à propos. Le chancelier emmena avec lui le chef des montagnards gibelins de la péninsule, Sciarra Colonna. Ce Gibelin, raconte notre grand historien Michelet, haïssait tellement le pape et était tellement haï de lui, qu'ayant été pris par les corsaires, il avait mieux aimé ramer leurs galères pendant plusieurs années que de dire son nom au risque d'être vendu à Boniface VIII. En route, Nogaret fit des recrues : il acheta à prix d'argent un certain Raynaldo Supino, sorte de Saltabadil prêt à tout qui, selon l'expression pittoresque de Dupuy, promit au chancelier de lui être bienveillant, dévoué et fidèle tant pour la vie que pour la mort de Boniface lui-même (esse benevolum.
sollicitum et fidelem tàm in vitâ quant in morte ipsivs Bonifacii). Pour recevoir cette bande diplomatique, le pape avait cru prudent de transporter le saint-siége à Agnani, ville dont les sympathies guelfes étaient connues et dont la population venait de traîner dans la boue les fleurs de lis de France. — I^e 30 mars 1303, l'ambassade, composée de trois ou quatre cents cavaliers armés jusqu'aux dents et ayant en tête le chancelier et Colonna, entre dans Agnani aux cris de : Meure le pape ! vive le roi de France! La commune, alarmée, fait sonner le tocsin ; mais par une de ces méprises si fréquentes aux jours de révolu- . tion, elle donne le commandement de la milice à un nommé Arnolphe, ennemi mortel du pape. Si bien que cet Arnolphe, au lieu de conduire les habitants d'Agnani au secours de Boniface, les occupe à piller les maisons des cardinaux. Pendant ce temps-là, les employés du roi de France arrivent sans obstacle près du palais pontiflcal. Une chapelle dédiée à la vierge en gêne les abords; les envoyés ne s'arrêtent pas pour si peu, et, en dépit de l'immaculée, mettent le feu à la chapelle. Les voilà bientôt sous les fenêtres du palais. Supino, au nom de l'ambassadeur de France, somme le majordome d'ouvrir. Lç majordome refuse. Alors, sur un signe de Supino, la bande ouvre les fenêtres à coups de pierre et la porte à coups de crosse, se rue dans le palais par les fenêtres et par la porte, et se répand dans les appartements, où elle met le feu. Le chancelier et Colonna courent à la chambre du pape. Au milieu de ce tumulte, tandis queVin-
Digitize'd by
3U LA NORMANDIE LNCONNUE.
cendie fait craquer le palais, ils trouvent Boniface VIII, vieillard de quatre-vingt-un ans, assis impassible sur sa chaise, couvert du manteau de saint Pierre. Le chancelier de France le somme de se rendre prisonnier. Pour toufe réponse, le pape prend les clefis et la croix et met sur sa tête la couronne de Constantin. Alors Colonna, furieux, le frappe au visage de son gantelet et tire son épée, mais Nogaret le retient. Le chancelier ne veut pas tuer le pape, il veut seulement le mener à Lyon pour être déposé par le concile. L'homme de loi et l'homme de guerre se disputent la vie du Saint Père. Cependant, taudis qu'ils se querellent, la population d'Agnani a le temps de reconnaître sa méprise ; elle s'aperçoit du petit nombre des ennemis, se rallie, attaque la bande du chancelier, la met en fuite et délivre le prisonnier. Mais il était trop tard : le pape était devenu fou.
La journée d'Agnani a été l'insurrection décisive du trône contre l'autel. La main de Colonna sur la joue de Boniface VIII, c'est le soufflet donné par la conquête au dogme, par F épée à la foi, par la monarchie à la théocratie. La théocratie est tombée sous le soufflet.
La monarchie achève par la corruption ce qu'elle avait commencé par la violence. Le roi de France, ayant acheva le Sacré-Collége , fit donner la. tiare de Boniface à un évéque gascon, Bertrand de Gott, et la papauté, bientôt transférée à Avignon, resta prisonnière de la royauté.
La théocratie, une fois anéantie, trois formes de gou-
COiNCLUSlON. 3lf>
vemement étaient encore possibles : l'aristocratie, la monarchie» la démocratie.
Le mouvement aristocratique fut la réaction du mouvement théocratique.
La théocratie était née de l'idée, Taristocratie naquit de la matière. La théocratie était l'unité absolue du pouvoir, l'aristocratie en fut le morcellement. Les terresconquises par les barbares avaient été partagées par eux en un nombre indéfini de lot». Autant de lots, autant de fiefs. Pas de terre sans seigneur, pas de seigneur sans terre, disait l'axiome féodal. Donc, autant de fiefs, autant de seigneurs. Chaque seigneur a sur son fief tous les droits souverains : il rend la justice, lève des troupes, frappe des impôts, bat monnaie, déclare la paix ou la guerre. « Le seigneur enferme les manants sous portes et gonds. Le seigneur est seigneur dans tout le ressort, sur tête et cou, vent et prairie. Tout est à lui, forêt chenue, oiseau dans Tair, poisson dans l'eau, bête au buisson, cloche qui roule, onde qui coule. » Autant de seigneuries, autant d'Etats. Tous ces Etats relèvent les uns des autres : la baronnie relève du comté, le comté du duché, le duché de la royauté. iMais le baron est aussi bien le maître dans sa seigneurie que le roi dans la sienne. Le roi est suzerain, il n'est pas souverain. Dans la théorie aristocratique, le roi n'est que le chef du pouvoir exécutif, responsable et révocable, chargé de faire respecter au dedans et au dehors la confédération féodale. De même qu'autrefois, dans les forêts de la Germanie, avant
316 IK NORMANDIR INGOiNNUE.
la conquête, les hommes de la bande nommaient leur chef, depuis la conquête, les seigneurs élisent leur roi.
C'est en vertu de cette théorie qu'en 888, réunis à la diète de Tribur, les seigneurs^ avaient déposé Charles le Gros, descendant de Charlemagne, et élu à sa place Eudes, fils de Robert le Fort, un des leurs ; que plus tard, en 922, ils avaient détrôné Charles le Simple, autre descendant de Charlemagne, et élu à sa place Robert, frère d*Eudes ; qu'enfin en 987, réunis h la diète deSenlis, ils avaient dégradé Charles de Lorraine, dernier descendant de Charlemagne, et élu roi par acclamation Hugues, petit-fils de Robert. Et comme preuve que l'aristocratie féodale avait un pouvoir constituant, rien n'est plus concluant que le discours tenu à l'assemblée de Senlis par l'archevêque de Reims pour proposer la déchéance du dernier Carlovingien et l'élection du premier Capétien :
« Charles, dit Tarchevêque à l'assemblée, a ses fau- » teurs qui le prétendent digne du royaume par le droit » que lui ont transmis ses parents ; mais le royaume ne s'acy> quiert pas par droit héréditaire. Et l'on ne doit élever » à la royauté que celui qu'illustre non-seulement la » noblesse matérielle, mais la sagesse de Fesprit, celui » que soutiennent la foi et la grandeur d'âme. Peut-on » trouver ces qualités dans ce Charles que la foi ne gou- » verne pas, qui a ravalé la dignité de sa personne au » point de servir sans honte un roi étranger et d'épouser » une femme inférieure à lui, prise parmi les simples
» guerriers? Comment le grand-duc souffrirait-il qu'une » femme prise parmi ses cbevaliers devint reine et do- » minât sur lui? Si vous voulez le malheur de l'Etat, » choisissez donc Charles 1 Si vous voulez son bien» cou- » ronnez T excellent duc Hugues I »
Ce fut à la suite de cette homélie que cet excellent duc, Taïeul des Bourbons, fut proclamé roi, et que la royauté du droit divin sortit d'une élection. L'aristocratie revendiquait par toute l'Europe les mêmes droits qu'en France. En Angleterre, elle avait détrôné Jean sans Terre et élu à sa place Louis, fils de Philippe- Auguste (1216); plus tard, en 1399, elle avait détrôné Richard II et élu à sa place le duc de Hereford. En Hongrie, à la fin de la dynastie des Arpad, elle avait successivement proclamé rois le Bohémien Wenceslas (1 301), le Polonais Ladislas (1440). le Magyar Mathias Corvin(1458). En Pologne, elle avait fondé la dynastie des Piast; en Russie, la dynastie de Rurick ; en Suède, la dynastie de Wasa. Enfin, en vertu d'un pouvoir que consacra la Bulle d'Or, elle élisait dans un collège de sept électeurs le premier des rois, l'empereur d'Allemagne.
Au xni* siècle, l'Europe avait semblé devoir être une société théocratique ; au xv®, elle semblait devoir être une société aristocratique. L'époque de Charles VII a été appelée, non sans raison, Tage d'or de la féodalité. A ce moment, en effet, l'Europe est en pleine anarchie féodale. Nulle part, on ne voit de pouvoir central puissant; pas de patrie, pas de capitale. Paris même est en
3\H LA NORMANDIE FNGONNUE.
province. lie roi est à Bourges. Au xiir siècle, la civilisation allait périr par excès d'unité ; au xv% elle va mourir par excès de division.
Ceât dans ce moment critique que l^uis XI et Charles le Téméraire apparaissent.
Louis XI, cette majesté sans le sou, ce roi râpé qui n*a souvent pas de quoi s'acheter un chapeau, et qui règle lui-même les comptes de son cuisinier, est bien le représentant de cette monarchie famélique du xv* siècle. Charles le Téméraire, au contraire, est magniOque. Ce vassal a plus de vassaux que son suzerain. Il s* asseoit, sous un dais de drap d'or, sur un trône pins haut que tous les trônes, dont les marches, couvertes de velours noir, sont aussi couvertes de princes. Il a à son chapeau jaune le diamant du Grand-Mogol. Quand l'empereur d'Allemagne lui demande une entrevue, il fait attendre l'empereur d'Allemagne. Il est l'aristocratie vivante.
Ah ! il est bien le maître chez lui, celui-là, quoi que dise le roi de France. Ce n'est pas lui qui flagorne les manants, comme le compère de Tristan. Eu 1570, par exemple, Charles veut de l'argent, beaucoup d'argent, et il veut que ce soient les Flamands seuls qui lui donnent tout. Les Flamands invoquent leurs franchises. Leurs députés adressent au duc des remontrances. « Pour rien au monde, répond Charles, je ne romprai » mon ordonnance, entendez- vous bien, maître Sersan- » ders?... Vous voulez m'ôter mes sujets, sous prétexte » de privilèges dont vous natez nul. Dures têtes flamandes
CONCLtJSION. 3i9
» que vous êtes, vous avez toujours méprisé et haï vos » princes ; s'ils étaient faibles, vous les méprisiez ; s'ils » étaient puissants, vous les baissiez, faime mieux être y> haï. p Dinan lui résiste, il détruit Dinan. Liège lui résiste, il brûle Liège. Ce Téméraire est terrible.
La guerre entre Louis XI et Charles de Bourgogne était inévitable. Ce que Charles voulait, c'était le démembrement de la France ; ce que Louis voulait, c'était sa centralisation. Pour cette guerre, Charles forma avec les grands vassaux cette fameuse coalition, la ligue du bien public; il eut pour alliés tous les nobles, le duc de Berry, le duc de Bourbon, le duc de Bretagne, le duc de Nemours, le comte d'Armagnac, et cet autre grand seigneur français, le roi d'Angleterre. Un instant, la* coalition tint le roi prisonnier à Péronne. Que faire de lui ? Ce que Hugues Capet avait fait de Charles de Lorraine? Ce que Pépin le Bref avait fait de Childéric III? <i Un si grand seigneur pris ne se délivre pas, » disait notre Machiavel Commines. Tonsurons-le, disaient les uns. Tuons-le, disaient les autres. Je ne sais quel point d'honneur retint le duc de Bourgogne. Il laissa sortir le roi, mais après lui avoir fait signer un bon billet par lequel il renonçait à la Normandie, à la Champagne et à la Somme. Le traité de Péronne était la fin de la France. La France, sans la Champagne, la Normandie et la Somme, n'était plus la France. Ce démembrement, que la monarchie rêva en 1815, l'aristocrafie le réalisait en 1468.
C'en était fait de la monarchie en France et probablement en Europe, si un secours providentiel ne lui arrivait. Ce secours lui vint encore une fois de la démocratie. Louis XI fut sauvé par les républicains de Suisse. Ce que n'avait pas pu ce royal génie : venir à bout du Téméraire et des nobles ; les bouchers de Berne et de Zurich le purent.
Ob I comme ils ont dû tressaillir sous leur linceul les conquérants de la Gaule, ces tiers aïeux des barons, s'ils ont entendu dans leur tombe Técho du ranz de Morat I Voyez-vous cette forêt de piques qui s'avance de tous côtés vers le camp de Charles ? Ces piques, hautes de dixhuit pieds, ce sont les lances des Suisses, ces chevaliers du peuple. Le duc en rit d'abord. Mais voilà que ces piques prennent d'assaut ses formidables canons et les tournent contre ses troupes. Ce prodige met la déroute partout. Les meilleurs cavaliers du duc vont se noyer au lac de Morat. Le duc lui-même abandonne son camp, tandis que son fou, le Glorieux, qui galope auprès de lui, lui jettQ cette ironie : Nous voilà bien Annibales !
Cependant Charles ne se tient pas pour battu. Il laisse pousser sa barbe et ne se rasera qu'à la prochaine victoire. La conquête de la Lorraine va le venger de Morat. Le duc rallie l' arrière-ban féodal et, malgré F hiver, met le siège devant Nancy. Au bout de deux mois, la garnison assiégée a déjà mangé les chevaux, les chiens et les chats; elle mange les rats. Tout à l'heure, elle sera morte de faim et Nancy sera prise. — Mais, attendez.
CONCLUSIOFT. 3*21
Nous sommes le dimanche 5 janvier 1477. Montons au haut de la plus haute tour de Nancy, la tour Saint- Nicolas; voulez- vous? Eh bien ! entendez-vous ce bruit étrange, du côté de Lunéville? Ce bruit, c'est la fanfare qui a retenti à Morat et à Granson ' ; c'est le cor de Guillaume Tell. Et maintenant, distinguez-vous là-bas, derrière la Moselle, sur la plaine^ couverte de neige, cette noire forêt de piques qui marche sur le camp du duc comme la forêt de Dunsinane sur le donjon de Macbeth? Ces piques, ce sont les Suisses qui viennent au secours de Nancy: En efiet, regardez ! Au son de ce cor qui Ta fait tressaillir, le Téméraire est monté sur son grand cheval noir, et le voilà qui charge à la tête de ses escadrons de seigneurs ces bataillons de manants. Mais l'hiver se met du côté des piétons. La neige fait glisser les chevaux et désarçonne les écuyers. Ah I voici le duc luimême qui tombe de cheval. Il veut se relever. Mais un homme d'armes court sur lui avec sa pique. Le duc lui crie : Je suis le duc 1 Mais la fatalité continue. L'homme d'armes est sourd. Il ne sait pas qui il tue. Charles le Téméraire n'est plus qu'un cadavre que les loups vont dévorer.
La journée de Nancy a été la chute de l'aristocratie* comme la journée d'Agnani la chute de la théocratie.
Toute la noblesse de l'Europe porta le deuil de H. de
A « Le dit cor fat corné par trois fois, dit la Chronique de Lorraine, cilée par Michelet, ce qui ébahit fort M. de Bourgogne, car déjà à Morat Tavait oui. »
3^*2 LA NORMANDIB INCONNUE.
Bourgogne, à commencer par le duc de Lorraine, qui devait sa victoire aux Suisses. Ce jour-là, Taristocratie prit le deuil d'elle-même.
Celui que cette victoire rendit heureux, ce fut Louis XI. Quand on lui annonça cette nouvelle, «c à grand'peîne, dit Commines, sceut-il quelle contenance tenir, d De joie, c( ne mangea là moitié de son saoul. » Le Téméraire mort, Louis XI eut facilement raison des alliés du duc. Il acheva avec le couperet du bourreau ce qu'il avait commencé avec la pique des Suisses. Autant de supplices, autant de provinces gagnées. A mort le connétable de Saint-Poil k mort le duc de Nemours! à mort le comte d'Armagnac I et vive le roi I
Louis XI réunit à la couronne la Bourgogne, la Picardie, l'Artois, la Provence, le Maine, l'Anjou. La monarchie s était refaite à coups de hache. Les hautes œuvres étaient consomniées. Le fils du roi de Bourges était roi de France.
La monarchie triomphante en France triomphe, par toute l'Europe. Après Louis XI, les dynasties absolutistes se fondent de toutes parts. Voici la maison de Tudor, en Angleterre. Voici la maison d'Autriche en Espagne, en Itiilie, en Allemagne, en Bohème, en Hongrie, aux Pays- Bas. ^Voici la maison de Valois, puis la maison de Bourbon, en France. Voici Henri VIII, voici Elisabeth, voici Charles-Quint, voici Philippe II, voici Charles IX, voici Sa Majesté le cardinal Richelieu, voici Louis XIV.
L'aristocratie s'était incarnée dans Charles le Témé-
raire, la monarchie s'incarne dans Louis XIV. La monarchie usurpe alors tous les pouvoirs. Elle détrône la théocratie par les quatre propositions de Bossuet ; elle dégrade l'aristocratie par l'anoblissement. « Je ferai tant de ducs, s'écrie le ministre Mazarin, qu'il sera honteux de l'être et honteux de ne l'être pas. » L'aristocratie qui naguère avait fait la guerre au roi, lui passe la chemise. Ainsi encensée, adulée, servie par les princes, chantée par les poètes, déiûée par les Racine, apothéosée par les Lebrun, la monarchie oublie son origine d'élection : elle se croit divine. Le successeur de l'usurpateur Hugues-Capet s'écrie : L'État, c'est moi. Caché au fond de son VersUlles, invisible, immémorial, le roi s'éclipse devant l'Europe prosternée comme le Daïri devant le Japon idolâtre. Et quand par hasard il reparaît, c'est au milieu de tant de rayons, qu'on le nomme le roi-soleil. Cependant il faut que toute cette gloire se paye. Durant un siècle, la monarchie dépense sans regarder. Louis XIV, quand on lui présente la note de Versailles, la brûle. Louis XY fait sept ou huit fois banqueroute en disant : Après nous le déluge I Mais il vient un moment où le créancier, éconduit trop souvent, se fâche et veut être payé. En 1787, la monarchie a 420 millions de dettes. Comment faire? Louis XVÏ a une idée: les emprunter. Il va au Parlement, et dans un lit de justice tenu le 27 novembre, il ordonne l'enregistrement de l'édit d'emprunt. Le Parlement fait des remontrances. « — J'or- » donne que mon édit soit enregistré, dit Sa Majesté. —
» Sire, observe le duc d'Orléans du banc des pairs, je » supplie Votre Blajeslé de permettre que je dépose à vos » pieds et dans le sein de la cour la déclaration que je » regarde cet enregistrement comme illégal, et qu'il D serait nécessaire, pour la décharge de ceux qui sont » censés y avoir délibéré, d'y ajouter que c'est par » l'exprès commandement du roi. — C'est légal parce » QUE JE LE VEUX, réplique le roi. »
Remarquez bien en passant ces paroles : c'est légal parce que je le veux. Tout l'ancien régime est là. La loi, cette chose sacrée, impartiale, qui doit résulter uniquement du rapport des choses et des êtres, la loi, cette expression inviolable du droit que la scienc^doit se borner à promulguer, la loi, ce dernier mot de l'équité, n'est, sous l'ancien régime, que la fantaisie d'un seul homme. Tous les édits finissent par ces mots : car tel est notre bon plaisir.
Le Parlement refuse d'enregistrer le nouvel édit. Le roi fait déporter ou exiler les membres du Parlement. Mais ce moyen ne remédiait pas au mal. Le déficit s'accroissait toujours, et il fallait de l'argent. La monarchie aux abois demanda à la nation de payer ses dettes. Voilà pourquoi les Etats généraux, qui ne s'étaient pas réunis depuis 161i, furent convoqués en 1789.
La nation est généreuse. Elle a déjà sauvé la monarchie de Taristocratie, elle l'a sauvée de la théocratie ; elle veut bien la sauver de la ruine, mais à une condition. Cette condition, c'est que la nation existera. « Qa est-ce
que le tiers état dans V ordre politique ?s' écrie Stéyès dans u ne brochure fameuse. — Rien. — Que demande-t-il ? — A y être quelque chose. » Alors, en effet, le tiers état n'est rien.
En 1484, un orateur, Philippe de Poitiers, député de la noblesse aux Etats généraux de Tours, déûnissait ainsi la constitution française. « Personne n'ignore quelle est » la division des Etats et des membres de la nation. Il » est donné au clergé de prier pour les autres, de con- » seiller, de prescher ; à la noblesse, de les protéger par » les armes; et au tiers état, de nourrir et entretenir » les nobles et gens d'église, au moyen des impôts et de » l'agriculture. y> Le clergé et la noblesse étaient exempts d'impôt; le tiers éta t était taillable et corvéable à merci. Il est vrai de dire que le tiers état pouvait être dans certains cas appelé aux Etats généraux ; mais, comme on y délibérait par ordre et non par tête, il s'ensuivait que le tiers n'avait qu'une voix, tandis que les corps privilégiés, le clergé et la noblesse, en avaient deux. Le tiers ne pouvait donc rien. Son existence politique était illusoire.
En 1789, le tiers état veut être quelque chose. Le tiers état, qui représente vingt-six millions d'hommes, s avise de déclarer à la noblesse qui en représente 83,000, et au clergé qui en représente 140,000, que lui, tiers état, qui est la majorité réelle, ne veut plus être la minorité légale. Il annonce que la délibération aura lieu par tête et non par ordre, et il se constitue en assemblée nationale. Le roi , qui n'a convoqué le Tiers que pour en avoi r de l'argent et le renvoyer ensuite, ordonne à l'assemblée de se dis-
3% LA NOIIMANDIE INCONNUE.
soudre. Le peuple» pour sauver l'assemblée, fait un prodige : il prend la Bastille. L'assemblée, déGnitivement constituée, fait la déclaration des droits oii' elle pro* clame l'égalité devant la loi. Le roi refuse de sanctionner la déclaration et laisse écraser sous les pieds de- ses gardes du corps la cocarde nationale. Le f)euple fait un nouveau prodige : il prend Versailles et emmène le roi à Paris.
Les écrivains bien pensants ont tous dénoncé avec fureur cet attentat du 6 octobre qui fit du roi le captif de la nation. Mais que l'on compare seulement la manière dont le peuple traita Louis XYI prisonnier è Paris avec la manière dont l'aristocratie traita Louis XI prisonnier à Péronne, ou dont la monarchie traita Boniface VIII prisonnier à Agnani. A Agnani, le roi fait souffleter et déposer le pape ; à Péronne, l'aristocratie menace le roi de mort et lui vole ses meilleures provinces ; à Paris, le peuple crie devant son prisonnier : Vive le roi ! 11 lui donne un palais, une garde d'honneur, dix millions de liste civile ; il le fait chef du pouvoir exécutif ; il lui laisse le droit de suspendre par son seul veto les décisions de la volonté nationale ; il lui confie ses places fortes, ses armées, ses finances, son existence enfin.
Louis XVI accepte par serment le mandat que lui donne le peuple victorieux . Mais que fait*il ? Tandis que ses frères émigrent et que les monarchies refont contre, la démocratie cette ligue du bien public que l'aristocratie a vaitfai le jadis contre la monarchie, Louis XVI confie le salut de la
CONCLUSION. 3i7
FranceàJdesgénéraaxetà des ministres ennemis delà nation. Au lieu de menacer la coalition, il la ménage : au lieu delà repousser, il va la rejoindre dans la nuit du 20 juin 1791. Le peuple averti rejoint Louis XVI à Tarennes et le reconduit aux Tuileries roi' des Français. A cet excès de confiance, comment répond le roi ? Il laisse la France désarmée devant la coalition, nos places fortes dégarnies, nos frontières ouvertes I Aussi, en 1792, voyez 1 Cent mille Autrichiens sont en Flandre I cent mille Prussiens en Alsace I La Sardaigne nous envahit aux ^Ipes, l'Espagne aux Pyrénées. La Vendée se lève. Les armées des rois ont pris Longwy et marchent sur Verdun . Verdun prié, Paris est pris I Et le duc de Brunswick va le raser et y semer du chanvre. Ah ! je le crois bien, que h patrie est en danger I
Comment faire? Il faut, puisque le roi ne la défend pas, que la nation se défende elle-même. Il faut que la nation reprenne au roi ce pouvoir exécutif dont il est indigne, et le rende k la nation. La coalition a son avantposte aux Tuileries; eh bien ! il faut prendre les Tuileries. Mais prendre les Tuileries n'est pas chose facile, elles sont bien gardées. Douze pièces de canon autour du château et dans les cours. Pour garnison, 600 gardes nationaux royalistes, 1 ,400 Suisses décidés à mourir comme à Morat, mais pas pour la même cause, hélas ! — tous en faction aux portes et aux abords du château. Au dedans du château, dans toutes les chambres, une armée de gentilshommes, de chevaliers de Saint-Louis, arrière-ban de la
Si8 Ik NORMANDIE TNCONNUR.
noblesse pressé autour de la bannière royale. Partout, h toutes les fenêtres; k toutes les lucarnes, è toutes les issues» des fusils braqués; à toutes les avenues, des canons mèche allumée. Qu'importe? la patrie est en danger. II faut sauver la Révolution ou périr. Nous sommes le 10 août 1792. Le tocsin sonne. Danton est à TBôtel de Ville. Il est huit heures du matin. Deux ou trois mille hommes, avant-garde de l'avenir, marchent sur les Tuileries, ayant à eux tous douze fusils I Ces héros ayant traversé le Carrousel, trouvent la porte de la Cour royale ouverte ; ils entrent et se trouvent en face du grand escalier , gardé à chaque marche par une rangée de Suisses, ayant tous l'arme au bras et quarante cartouches dans leur giberne. Devant cette terrible apparition qui se dresse au-dessus d*eux, ils ne s'émeuvent pas : les plus avancés se mettent k rire et essayent d'entraîner les soldats. Ils en ont déjà attiré cinq ou six quand tout k coup une effroyable décharge retentit. L'escalier royal fait feu de toutes ses marches et jonche l'entrée des Tuileries de quatre cents cadavres. Au bruit de cette trahison, le faubourg Saint- Antoine et le faubourg Saint-Marceau accourent après avoir faijt au Pont-Neuf leur formidable jonction. Ce n'est pas seulement Paris qui accourt, c'est la France; car en tête de la colonne, voici les fédérés bretons, voici les fédérés marseillais. Les Marseillais entrent hardiment dans le Carrousel, démasquent deux pièces de quatre et tirent k mitraille. Les Suisses étonnés se retirent dans le château. Alors l'assaut
est général. Saint-Antoine attaque le pavillon Marsan; Saint-Marceaa « la terrasse du bord de Teau'; les fédérés, le Pavillon de THorloge. Pris entre trois feux, les Suisses reculent dans le jardin. Le roi s'était enfui depuis longtemps. Les Tuileries sont prises , l'armoire de fer. est ouverte, la Révolution est sauvée. Les Tuileries prises, c'est la monarchie vaincue, c'est Tavant-poste de Tennemi pris, c'est la coalition chasâée de la capitale et bientôt des frontières, c*est la nation maîtresse d* elle-même, c'est lajustice détrônant le bon plaisir royal> c'est la société libre et fraternelle se substituant à la société des castes, c est la famille humaine constituée, c'est la démocratie que nos glorieuses communes avaient rêvée, triomphant aujourd'hui à Paris, mais demain k Jemmapes, à Bruxelles, à Aix-la-Chapelle, àMayence, h Fleurus, àArcole, à Zurich, en Vendée, en Italie, en Allemagne, par toute l'Europe, c'est le droit conquérant le monde I
Résumons-nous.
Les événements, en apparence contradictoires, ont selon nous une logique profonde. Les faits sont des idées en action. L'histoire est un raisonnement dont nous voyons les prémisses et dont nous ignorons la conclusion .
L'humanité marche à travers diverses phases versun but providentiel dont une prescience supérieure a le secret.
La première phase, c'est celle de la superstition, la phase théocralique que termine au xiv* siècle la déposition de Boniface VIIL
330 LA NOKMANDIE KNCOiNNLE.
La seconde phase, c'est celle da servage, la phase aiistocratiqae que termine au xv* la chute de Charles le Téméraire.
La troisième phase, c'est celle de la sujétion, la^ phase monarchique que termine au xvin* la déchéance de Louis XVL
La quatrième phase, c'est celle de la liberté , la phase démocratique. Elle commence.
* S'il nous était permis de rendre cette pensée toute scientifique par une image empruntée à l'art, nous dirions que rhistoire est un drame immense composé par un génie tout-puissant et joué par quatre personnages : la Papauté, la Féodalité, la Royauté, le Peuple.
Le premier acte de ce drame s'appelle la journée d'Agnani
Le second s'appelle la journée de Nancy.
Le troisième s'appelle la journée du 10 août.
Le quatrième commence. Le rideau se lève; attention!
Le protestai! lisme introdait dans les îles de la Manche par les Français.
Nous avons raconté plus haut (voir page 256) que le protestantisme avait été introduit dans les lies de la Manche par des Français. Le peuple de Jersey, qui fait si bon marché du droit des étrangers, a trop oublié que c'est à des étrangers qu'il doit cette éducation religieuse dont il est si Qer. L'extrait suivant , tiré du journal de Samuel de Carteret, imprimé àGuernesey en 1832, rappellera cette dette à son souvenir. Nous citons textuellement ce document si intéressant pour l'histoire même de la France :
Comment les Eglises tant de Jersey que de Guernesey furent premièrement reformez, et par quy et par quel moyen et de la bonne reformation et continuation d'icelles:
« Vîron Tan 1563 un Ministre du pays d'Anjou ar- » riva en Tisle de Jersey pour y prescher l'Evangile, » nommé mons. Guillaume Morise, seigneur de la Ri-
333 r.A NOnMANDIR INCONNUE.
» paudière, iceluy fut le premier qui dressa une église
» bien réformée en la dite Isle de Jersey ; il se tenoit
D en la ville de Saint-Hélier, et y administra la Sainte
D Gène do Seigneur selon la pureté de TEvangile dans
D le temple de Saint-Hélier, è laquelle Gène M. Âmise
» Powlet, pour lors Lieutenant de la dite Isle de Jersey,
» mons. de Saint-Ouen et la plus grande partie des plus
» notables et principaux gens de la dite Isle y assistèrent ;
» et après le dit seigneur de la Ripaudière y ordonna
» des Anciens et des Diacres en la dite Eglise de Saint-
D Hélier et ainsy dressa un consistoire par Tassent tant
i> du dit S' Lieutenant que de toute la Justice et autres
» gens de bien de la dite Isle, avecq une bonne disci-
r> pline.
» Et environ ce tems-là il y avoit un homme fort
)> docte et savant quy preschoit la parole de Dieu en la
» ville de Saint-Pîerre-Port , en Tlsle de Guernesey,
» nommé mons. Nicolas Baudoin, lequel semblablement
» y avoit dressé une Eglise bien réformée, selon la pa^
» rôle de Dieu et le pur Evangile en laquelle Eglise il y
» avoit ossy ordonné des Anciens et establi des Diacres,
» un Gonsistoire et une bonne discipline.
» Les dites Eglises tant de la ville de Saint-Héliër, en
» Jersey, que de celle de Saint-Pierre-Port, en la ville
» de risle de Guernesey, ayant ainsi continué, et per-
» sévéré en cette sainte exercise, et puissantes fonctions,
» viron neuf ou dix ans, monsieur Hélier deCarteret,
» seigneur de Saint-Ouen, par le bon ad vis et conseil
» tant des Capitaines des dites Isles que des gens de bien
» et d'honneur d'îcelles, délibéra de se transporter en
» Angleterre vers la Majesté de la Royne (Elisabeth) et
» son Conseil.
» Là, où étant arrivé, il remonstra comment les dites
» Isles tant de Jersey que de Guernesey, avoyent tou-
» jours anciennement despendu du Diocesse de Cou-
» tance en temps passé et dempûis naguère, et qu'en
i> icelui diocesse y avoit certaines Eglises bien réformées,
i> comme à Saint -Lo, et plusieurs autres accordant
» k la doctrine minse en avant par Sa Majesté en son
» Royaume d'Angleterre; à raison de quoy plusieurs
» savants Ministres de bonne doctrine et de bonne vie
r> et sainte conversation, voyant que les superstissions et
i> idolâtries et autres abus estoyenl du tout rejettes et
» abolis es dites Isles, s'y estoyent réfugiez pour y pres-
» cher purement l'Ëvangile, ainsy qu'yls font en l'E-
» glise Françoise à Londres, et es autres Eglises réfor-
)» mées du dit Royaume d'Angleterre; et pour autant
x> que les dites Eglises estoient anciennement destituées
» de Ministres de leur propre nation ; et ossy que sy
» l'Evangile n'étoit prescbé selon le langage vulgaire
» des dites Isles ^ les habitans d'icelles ne pourroyent
» en estre édifiez, ni en faire aucun proût.
» Pour les causes susdites et pour plusieurs autres
» raisons alléguez par ledit seigneur de Saiut-Ouen , il
D requéroit bien humblement Sa Majesté de permettre
» et souffrir que les Eglises tant de Jersey que de Guer*
331 LA NORMANDIK INCONNUE.
» nezey, Sercq et Origny fussent réformez, donnant
9 aussi le dit seigneur de Saint-Ouen h entendre à Sa
>> Majesté que sy lesdits Mîni$tres Françoiin estoyent sauf-
» ferts à prescher r Evangile, d administrer les sacrements
» et défaire prières publiques, ainsy quon fait h Eglises
» reformiez, et ordonner et establir des Anciens et des
» Diacres, et aveeq ce, y avoir un Consistoire et une banne
p discipline es Eglises des dites Isles, qu'ils s'en retour-
» neroyent, et par ainsy que les dites Isles demeurerùyent
»> sans Minisires qui leur pussent prescher l'Evangile selon
» leur langage, et partant que cela leur seroit un grand
» destourbier et retardement à travailler à la Gloire de
)> Dieu, et aursalut des pauvres âmes. Ce que Sa Majesté
)) a fort gracieusement et benignement permis; que les
)» Eglises susdites fussent réformées entièrement selon
» la pure parole de Dieu en la propre forme et manière
» comme es celle Françoise à Londres, et autres Eglises
» bien réformées ; et sur cella accordant à Fhumble pé-
» tition et requeste du dit seigneur de Saint-Ouen, plu-
» sieurs lettres du Conseil furent envoyez es dittes Isles
D dont la teneur des dites lettres ensuit :
« Lettre envoyée de messeignelrs du conseil pour l'entretien DE NICOLAS BAUDOIN, MINISTRE DE l' EGLISE DE ^ saint-pierre-port, en L'ISLE de GUERNEZëY, le 9* DE
JUIN, l'an 1563.
(( Aprez nos cordiales recommandations \k où nous avons été advertis que Nicolas Baudoin , preschant en
l'isle de Guernezey, est un homme par sa sagesse et savoir, fort propre h telle vocation , et par sa bonne doctrine travaille assidûment à advancer la gloire de Dieu, à l'honneur et estât de la Majesté de la Royne en la dite Isle, pour autant que nous appercevons qu'il n'y a présent aucune envie que telle quy s'élève de la dévotion et bonne volonté du peuple par voye de charité et de libre vouloir et liberté ; nous avons pensé raisonnable, de vous requérir que, sur considération de l'élat de la ditte Isle vous preniez entre vous ordre que tels froments ou autres choses qui seront trouvez estre h la disposition de la Royne, vous en preniez telles convenantes portions envers le relief du prqicheur comme par vos sagesses penserez estre raisonnable et nécessaire pour ce qu'il puisse estre digne de continuer son travail et debvoir comme il a fait jusques icy. Ainsy soit il, bien vous soit.
. » Donné h Westminster le 9* de juin Tan 1563.
» Vos bien aimez ,