CHAPITRE V. toi
Qh'î li accatte an* beH* hagae en or,
(riTra, eh*est un booon sorte d'corps !)
Pis qa*an biaa matin à l'ëglise,
Bras d'ssQs, bras dessous, i la oondise.
Et là, i n*a qa'à Ty conter,
Devant Tministr*, chat bagne au doigt !
— H6! oh!oh!oh!^Hah!ha!hal ha!
On verrois qa*chla la guérira I
Guernesey ne parle pas absolument le même patois que Jersey. Il semble qu'à Guernesey la langue d'Oil soit restée plus entière et plus primitive. Elle m'a paru là beaucoup plus obscure encore qu'ici. J'en prends pour exemple cette chanson des Faucheurs que je trouve dans un recueil populaire intitulé Rimes Guemesiaises. Le lecteur pourra ainsi se faire une idée de la différence des deux patois.
Dès q*lair du matin nons réville, Oyoûs I chantair, fiers et réjouis, Branlant rfaux émoulu qui brille, Les fauchenx, le long d'nos courlis ', La jouaie au cœur, A flieur S de bras Abattant le faïn, fauchant la flieur?
Houras !
L'alouette, en chantant, fend la nue ; L*cran * dans Ttrèfle patuflle ^ adret,
* Oyom, c*est-i-dire oyez -vous ^ enUndex-vous?
3 CourtiSf champ entouré de haiês, en vieux français, courtHs,
3 A flieur de bras, pour à force de bras.
^ La fauvetie.
^ Babille beaucoup .
102 I.A NOrtMANDIE INCONNUE.
Et dans ToriM d*la verte ra«, Tnrbé, rieort^eo, slamentê et bvtit.
La jonaie aa cœur, A fltaar de bras, ibatton rfain, faAehoa la (Itoor, Houras!
Aq haot d'sen cercle rsoleil monte ; D*ratelresses < v*chîn an* troopé.
Les bras nos, — j*en ai qi^asi bonté, Les iers > erastillant ^ sons lear chape !
Allons Raché, A flienr de bra«, Suion, Madion, jouaiz dn rate, Hooras t
D*(binft d*foïn la tète ébeionie *, L'terrien & regarde sa dignedi * L'front rass'laDt d'suear, le fanx manie.
Et dit : Pense à ten non f, Judith !
Gonlo charmant, A flieurde bras, Faï ta vieillotte * et n'ris pas tant, Honras !
L'air est donx, la cliôtore est nette.
Un r'pas d*lait cauflaï nou-sattend ;
< Ratelruut, femmes portant des rateaax.
« Yenx.
3 Brillant comme one lampe ; en vieux français, crmstet signifie une petite lampe de fer à bec.
^ Ebexauir^ étourdir, corruption d*abasourdir.
* Terrien, cultivateur.
s Diguedi, ménagère ; en bas breton, dighex veut dire femme de la maison. D'où le vienx refrain : Bette diguedi, btUe diguedaine, beUe diguedon, don, don»
7 Rion, sillon.
• VieiUolu, tas de foin noovellement fauché ; en vienx françMa vtUlotU.
GHAPlTaE ?. lai
aiaenii,.à c6taî d*M monissello S Se repose è Fombre, roœar eonlMlt, Quand rch*mis ^ pli«io»
Hélas! héUsl L'ft éfanto jouent à UinUo ' sotts Vùtin, HoorasI
L'qneriot' a bian ronanair \ qn*i' groane ^
L'ewieu crie, et dit : « J*n*en peux pas ; »
L*pas joli flieuron d*la couroone»
Garçons, le v*li, pliantalz-lé d*ssos I
Rien n*est si sain, Ah ! n^t'en pliai ns pas !
Q*d'ètre berchie an haot du fain, Houras I
La vëtore * est sons not gnerbière ^,
Efants, meltaîz rfatn par dedans! -*
Non peut gniollaïr sans s'enlre-gnière ^, Badinaïr sani s*rompre les dents :
Gar au pignon Da vier galHas !
N'défonçalz pas Tch'nas do foidon.
Houras !
Enfin vient Tpus bel de Thistonaire, L'violon , la ififre et Ttabonarin ; Après rfestin, j*ëcaron Taine, Cliappant ^ des mains jusqa*aa matin.
^ Mùuisieite, petit oisean.
^Tiiniin, colin-maillard; en espagnol, tonto.
3 Uqueriotf le chariot.
* Rouantnr,, gémît.
^ Groune, grogne.
* Véture^ voiture.
' Guerbièrey endroit où Ton met les gerbes.
' S*amaser sans se faire mal, sans 9*entrenuire,
^ CUappant, du vieux français clapper, d*où le mot clapotement.
101 LA NOKMAXPIE INCONNUE.
Sas lesrôions i, •- x
Ou les soabasy J'nou-z endormoD coum des hann'tôds.
Hoaras!
Ainsi, ddns les champs de Jei*sey et de Guernesey, les paysans fredonnent encore là vieille langue des trouvères, de même que dans les champs du midi de la France, ils répètent encore les refrains des troubadours. Mais, sielle est vivante encore dans les campagnes^ la langue d'Oil est morte pour les villes. A Saint-IIélier, comme à Saint- Pierre, on oublie le patois, non pour apprendre la langue française, mais pour apprendre une langue étrangère.
vous tous! braves Normands des îles de la Manche, qui rougissez de parler comme ont parlé vos pères, et qui faites enseigner l'anglais à vos fils , vous qui ôtez à vos rues leurs vieux noms français pour leur donner des noms britanniques, vous qui transformez avec tant de zèle la chaumière de vos aïeux en cottage saxon, sachezle, votre patois est vénérable ; votre patois est sacré ; car c'est de votre patois qu'est sortie, comme la fleur de la racine, cette langue française qui demain sera la langue de l'Europe.
Votre patois, vos pères de Normandie sont morts pour le répandre en Angleterre, en Sicile, en Judée, à Londres, à Naples et jusque sur le tombeau du Christ. Car ils savaient que perdre sa langue c'est perdre sa nationalité, et qu'en apportant leur idiome,Jls portaient avec eux la patrie.
* /îoeort*, c'est-à-dire les trognons.
CnAP.TRE V. 103
Oui votre patois est vénérable, car le premier poète qui l'a parlé a été le premier des poêles français.
Je di e dirai ke je sai Vaice de Tisle df Gênai.
C'est à Jersey, dans votre petite lie qui eti en mer vers ÏOccident, qu est née cette grande poésie française. C'est devant les mystérieux monuments dont le druidisme a jonché votre sol, c'est sous les longues ogives de vos allées, c'est au sommet de ces rochers que l'Océan bat de ses plus hautes marées, c est h l'ombre de vos grottes sinistres , c'est sur vos tapis de fleurs couvrant le parquet de granit , c'est au sein de cette nature si pleine de contrastes, et tour à tour si souriante et si terrible, entre un* rayon de solçil et l'éclair d'une tempête, entre une chanson d'oiseau et un chant d'orage, que la poésie française a fait son premier pas et poussé son premier cri. Berceau sublime où Dieu a fait bercer par la mer infinie la poésie naissante !
JEftSBT SÉPABÉE DE LA NORMANDIE. -- SÙfi OCCUPATION PAE LES ANGLAIS. — qu'est-ce QUE LE VICOMTE? — JERSEY ET LA MONARCHIE BRITANNIQUE. — ABSOLUTISME DES GOUVERNEURS.
Ainsi , tout est d'origine normande à Jersey. Les hommes qui la conquirent étaient Normands. L'organisation judiciaire y était normande : Jersey avait, comme tous les pays normands, une juridiction à trois degrés, la vicomte, eh première instance, le bailliage en appel, l'échiquier de Normandie en dernier ressort. Toutes ses églises payaient la dlme à de puissants seigneurs ecclésiastiques de Normandie et faisaient partie du diocèse de Goutances. La manière dont se réglait la propriété était toute normande. Le droit civil s*y fixait sur la coutume générale de Normandie : et aujourd'hui même le vieux Code normand est encore la loi de l'Ile. Comme tous les bailliages» Jersey avait un jury en matière civile et
CHAPITHK VI. 107
en matière eniniiielle Enfin la langue, cette monnaie intellectuelle que foute nationalité frappe k son effigie, étaii Normande. Aujourd'hui même, la langue française, issue de la langue normande, se parle officiellement h la cour royale, aux États et dans les ^lises. Enfin, comme si toutes ces preuves ne suffisaient pas, la poésie a signé l'-extrait de naissance de Jersey de la main du Normand Robert Vace.
Voilà des certificats incontestables , et pourtant ils ont été longtemps contestés. Jusqu'au siècle dernier, les Anglais ont constamment nié l'origine normande des insulaires de la Manche.
Dans un livre qui eut un grand retentissement au ivra"" siècle, dans le Mare C/auftim, le jurisconsulteSelden, revendiquant pour l'Angleterre la souveraineté des mers, déclarait « que les rois de la Grande-Bretagne avaient été » de tmt temps en possession des lies situées près de la » côte de France , c'est-à-dire des îles de Jersey, Guerâ- » sey et autres sur les côtes de Normandie et de Bretagne, )) et qu'ils étaient par conséquent maîtres de la mer, » dans laquelle se trouvent ces lies. » A l'appui de cette théorie, le publiciste anglais citait dix arguments tirés dé rhistoire. Cette doctrine resta sans réplique jusqu'en 1733, époque à laquelle un Jersiais nommé Philippe Mourant établit dans une lettre rendue publique l'originalité de sa patrie.
Mais ce ne fut pas seulement par ses juristes que l'Angleterre combattit constamment l'indépendance nationale
|f)8 LA NORMANDIE INCONNUE.
des lies de la Manche, et nous verrons avec quel acharnement elle joignit la pratique à la théorie.
Tout le monde sait à quelle occasion s'accomplit la séparation entre Farchipel et le continent normand. Au commencement du xm"" siècle, le duc de Normandie, Jean, que Fhistoirea surnommé Sam terres avait assassiné son neveu Arthur pour devenir roi d'Angleterre. Cité pour ce crime devant ses juges naturels, les pairs de France présidés par le roi Philippe Auguste, le prince Jean fut, selon la coutume féodale, condamné comme félon à forfaire le ûef pour lequel il relevait du roi de Franco. Ce fief était le duché d^ Normandie.
Le duché de Normandie fut, par arrêt de la cour des Pairs, déclaré confisqué au profit de la couronne. Les Normandsdu continent se soumirent à la sentence \ ouvrirent aux Français les portes de leurs villes et reconnurent le roi de France pour leur duc. Les Normands des îles résistèrent, au contraire, à Texécution de l'arrêt, prirent partie pour, le condamné contre les juges et gardèrent pour leur duc le roi d'Angleterre.
Dès lors la rupture se fit entre les Hes de la Manche et la Normandie. Les enfants de la même patrie devinrent ennemis, et consommant la séparation matérielle par la
* « Attendu que Jean, duc de Normaudie, en violation de son serment à » Philippe, son seigneur, a assassiné le fils de son frère aîné, hommager de » la couronne de France et proche parent du roi, et a commis ce crime dans » la seigneurie de France, il est reconnu coupable de félonie et d« trahison, » et en conséquence condamné à voir confisquer les terres qu'il tient par » hommage du roi de France. » Texte du jugement cité par John Lingard.
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séparation politique, se jurèrent une haine étemelle sur le cadavre d'Arthur assassiné. Ce n'était plus seulement la mer tjui les séparait : c était une tombe. Et les rives de rOcéan sont moins escarpées que les dejux bords d'une fosse.
Il va sans dire que les historiens anglais et jersiais ont exalté lo patriotisme des Normands insulaires à cette époque et leur fidélité h leur souverain légitime. La question est de savoir si, selon la jurisprudence du temps (je ne dis pas même devant la morale éternelle] un souverain condamné pour meurtre pouvait rester légitime. Il est certain que l'immense majorité des Normands ne le pensèrent pas puisqu'ils acceptèrent avec joie la déchéance du roi Jean . Je ne puis trouver qu'ils aient manqué de patriotisme pours*être révoltés contre un ^3rince assassin. Je crois même que les seigneurs des îles normandes qui restèrent dans le parti du roi Jean n'y furent décidés que par la terreur ou par l'intérêt.
En effet, pour entraîner les gentilshommes de Jersey et deGuernesey, Jean menaça de confiscation quiconque se prononcerait pour le roi de France. En outre, il reconnut formellement l'indépendance des insulaires, et, de même que Philippe-Auguste avait confirmé les privilèges de la Normandie, il maintint les franchises de l'He dans une charte en 18 articles, célèbre i Jersey sous le nom de Constitution du roi Jean.
Dans cette charte, Jean consacra formellement la juridiction du bailli ; de plus, pour donner satisfaction aux
110 LA NORtIANDIB IRCONffUE.
seigneurs du pays, il établit comme asttsaeurs du baîUi, au lieu des quatre chevaliers choisis selon la eoutume normande, douze jurés coroners (duodecimjuridi cwenatare$) qui devaient être élus par les officiers royfl^ux et par les nobles du pays (per optimales patriœ). Ces assesseurs, au lieu d'être amovibles comme ils Tétaient en Normandie, furent élus à vie. H fut en outre déclaré que nul ne pouvait être emprisonné sans le jugement de ces jurés, et que tout procès commencé dans Vile devait être terminé dans rUe.
Le bailli et les douze jurés coroners composent aujourd'hui encore, en vertu de Tordonnance du roi Jean, toute la magistrature de Jersey. Ce tribunal, antérieur k nos Parlements, siège sans modification depuis plus de 600 ans et est le plus ancien de l'Europe.
L institution de douze jurés permanents choisis par les seigneurs de ri le était toute au profit de l'aristocratie dont elle étendait les prérogatives, mais çtait-elle un bienfait pour le peuple proprement dit? L'histoire va répondre tout à rheure.
Une autre modification non moins regrettable que le roi anglais fit à la coutume normande, ce fut la suppression de la juridiction du vicomte. Dans la procédure normande, la vicomte était une magistrature de première instance, ayant en grande partie les attributions actuelles de la justice de paix, du tribunal de commerce et de la police correctionnelle. C'était un degré essentiel \ la hiérarchie judiciaire. Le résultat de sa suppression fut
CftAPItlIB VI. 111
qne le bailli devint juge en première in^ance et en appel :del& des abtts déplorables qui n'ont été réformés que de nos jours *. « Cela Gt, dit rhistori^i anglais » Sbebbeare, que le seeotid procès ne fut pas, comme » auparavant, porté^levantd^autresjugesetun nouveau » jury ; mais devant les mêmes hommes qui avaient uni y» leur autorité dans le précédent jugement de la même » cause. Pratique diamétralement œntraire à la coutume de » Nijrmandie. Dans celle-ci, ni juge ni juré ne pouvait . » si^er k l'appel des Causes où ils s'étaient engagés à une » première sentenc0 ^. » De par le roi Jean, le vicomte perdit doncè Jersey la juridiction qu'il conserva pendant des siècles encore sur le continent normand. Ce ne fut plus désormais qu'un ofGcier chargé d'exécuter les sentences du bailli^ La manière dont furent dès lors réglées i Jersey les attributions du vicomte est tellement spéciale à la coutume de llle, que je crois devoir citer le passage du livre du bailli Le C^yt, où il rappelle les diverses fonctions de ce personnage :
« Le vicomte est le chef officier des exécutions. Sa charge est dez plus profitables et il fait quelques s^<vices » ex offieio, comme la visite des eaux. Quelques-uns disent » à Jersey que le vicomte est le juge des eaux et forêts, » parce qu'à la visite des chemins publics, c'est luy qui » touche et qui marque le branchage et parce qua,
' Par la çréatioo d*une justice de paii et d'aoe police correctionneile, eu ^ An authentie narroiw of îke oppressions of the islandêrs of Jtrsiy. A, 1771 (p. 86).
113 LA NORllA.>iDi£ IfiCOf^N^E.
)> commeje viens de le dire, il agit de son chef à la visite )) des eaux. On ne s* accorde pas sur la conduite que » le vicomte doit tenir à la visite des chemins pour le » branchage. Quelques-uns disent qu il ne peut pas au- )) tant pencher la verge dans de petits chemins qu'il le » peut faire dans le grand chemin du Roy. C'est une er- » reurà mon avis, pourvu que le branchage passe le re- 9 lîef deshayes, le vicomte y peut porter partout son i> bâton et sa vei^e.
» Lorsqu'il est question de faire la levée et Visitation )» d'un cadavre/ le vicomte fait aussi cettç fonction par » mandement du bailly. Quand il y a du varech à visriter, » c'est encore le vicomte qui fait cela par ordre du » bailly.
y> Le vicomte doit faire toutes les impenses requises )» pour le bâtiment et la réparation du prétoire, qu'on » appelle ordinairement la Cohue royale, comme aussi » de la prison et des lieux patibulaires.
» 11 y a près de cinquante ans que le vicomte est X» assisté de deux dénonciateurs, au lieu qu'auparavant il » n'en avait qu'un. Le vicomte prend cet avantage de )> l'érection d'un nouveau dénonciateur qu'il n'appelle » pas les défendeurs, comme autrefois, k la fenestre du » prétoire, ni ne fait pas les publications à la place » publique ou, comme on dit, à la croix ', parce qu'an-
' 11 y avait jadis sur la place royale de Saint-Uélier aae croix qui a été détruite à la réforme, et sur T^emplacement de laquelle oo a mis la statue du roi Georges U.