J. DE T
dans la
« Philosophie Nouvelle »
Dans les discussions soulevées à propos de la « philosophie nouvelle S » il a semblé parfois que les adversaires n'entendaient pas dans le même sens les mots les plus usuels du vocabulaire philosophique. C'est ainsi, qu'accusés
1 La a philosophie nouvelle » est la philosophie représentée par M. Bergson et ses disciples, MM. Le Roy, Wilbois, etc. Nous emprunterons la plupart de nos citations à des articles parus dans la Revue de métaphysique et de morale^ que nous désignerons par les initiales R. M, Voici les titres de ces articles : 1899-1900 : Lb Roy, Science et Philosophie; Wilbois, La Méthode des sciences physiques, — 1901 : Lb Roy, Un positivisme nouveau; Sur quelques objections adressées à la nouvelle philosophie; Wilbois, L'Esprit positif. — 1902 : Wilbois, L'Esprit positif (suite). — 1905 : Lb Roy, Sur la logique de l'invention. — 1907 : Le Roy, Comment se pose le problème de Dieu ?
Les références au Bulletin de la Société française de philosophie seront indiquées par les lettres S. F. Ph.
Nous citerons encore de M. Le Roy : le Mémoire présenté au Congrès de philosophie de 1900, Sur la science positive et les philosophies de la liberté; — une étude Sur la notion de vérité, dans la Correspondance de l'Union pour la vérité, 1906, n* 1 (désignée ici parles lettres U. V.)\ — enfin le récent ouvrage Dogme et critique (désigné ici par les lettres D. C), où sont reproduits et complétés, les divers articles publiés au cours de la controverse sur la nature du dogme.
Inutile d'ajouter que nous avons utilisé aussi les ouvrages bien
de scepticisme, M. Le Roy et ses amis ont protesté qu'ils croyaient à la vérité. Ils y croient si bien que leur philosophie est la seule, pensent-ils, qui en sauvegarde la pure notion, et permette précisément d'échapper au scepticisme.
En présence de tels malentendus, peut-être est-ce rendre service à la clarté des futures discussions que d'exposer ici, avec quelque détail, — à l'usage des non- initiés, — ce qu'est la vérité pour la philosophie nouvelle. On nous permettra ensuite d'essayer la critique de cette conception.
Selon les idées vulgaires, la vérité est la conformité de la pensée à son objet. Une pensée est dite vraie, dans la mesure où elle correspond à la réalité; fausse, dans la mesure où elle en diffère. Au point de vue de la vérité, l'esprit n'est donc pas indépendant; il a à s'adapter à une règle constituée en dehors de son action, faute de quoi il tombe dans l'erreur. Or, nous dit la philosophie nouvelle, une telle adaptation est impossible : « Dès lors que l'on pose le réel comme un au-delà de la pensée, aucun moyen de saisie ne subsiste pour l'atteindre.
connus de M. Bergson : Eaai sur les données immédiates de la conscience j — Matière et mémoire, — ainsi que divers articles du même auteur. La majeure partie de notre travail était achevée quand VÉvoîution créatrice a paru.
Comment s'assurerait-on d'un accord entre la représentation et l'objet? Gela supposerait une comparaison exigeant que l'on puisse appréhender l'objet autrement que par la pensée^ » La définition classique doit donc être rejetée, et elle Test sans ambages : « La définition que j'incrimine est celle-ci, écrit M. Le Roy : la vérité consiste en la conformité de la pensée à son objet. C'est la définition scolastique : veritas est adœquatio rei et iniellectus'^. » Dès lors, la vérité n'implique plus aucun terme extérieur dont elle dépende : elle est tout entière en nous et de nous : c'est nous qui la faisons. Si elle convient aux actes de l'esprit, c'est d'eux-mêmes qu'elle procède et non de leur relation avec autre chose. Elle n'est plus affaire de contemplation, mais à^action. Et l'on voit, sans peine, comment l'idée de vérité, ainsi transformée, s'intégrera dans l'ensemble de la philosophie nouvelle. Celle-ci est, en effet, une philosophie de l'action : c'est-à-dire que, chez elle, l'idée d'action informe et transfigure tous les concepts fondamentaux. Il fallait donc s'attendre à la voir transporter la vérité dans le domaine de l'action, la définir en fonction de la vie.
Ainsi affranchie de toute attache extérieure, la vérité évoluera librement. Nous étions habitués
i Lb Roy, S. F, Ph., 25 février 1904, p. 154. 2 R, M., 1899, p. 560.
à la considérer comme une chose absolue, essentiellement invariable. Une fois établie, elle est, pensions-nous, xTvjpa èçàei : en droit, elle vaut pour tous et pour toujours.
Mais les nouveaux philosophes sont, sur ce point, très catégoriques dans leurs négations. La vérité, pour eux, n'a rien de fixe; il ne faut pas la qualifier « d'immuable » et « d'éternelle^ » Elle est mieux que cela, nous disent-ils, elle est vivante, c'est-à-dire changeante. Aussi, celui qui la cherche comme il faut la chercher ne croit-il jamais la tenir : ce qu'il acquiert n'est, en aucun cas, une acquisition définitive ; la recherche ne donne jamais de « résultats » sur lesquels on puisse être pour toujours en assurance. En philosophie, par exemple, pas « de questions closes... La philosophie est, par nature, invention et réinvention perpétuelles^... » « La vérité traverse [un système], mais ne s'arrête pas en lui^. » Par conséquent, croire que l'on a établi une vérité, c'est commettre Terreur fondamentale : « La prétention de s'arrêter engendre aussitôt Terreur^. » « L'erreur initiale est de vouloir attribuer la certitude, qui implique viabilité, à une œuvre que l'on tient, d'autre part, pour achevée, finie, désormais
1 Le Roy, D, C, p. 355.
2 Ibid,, p. 350.
8 Ibid., p. 349.
^ Ibid., p. 354
immuable et intangible, arrêtée dans sa structure et son contenu*. »
Une exégèse bénigne serait peut-être tentée d'interpréter ces formules en ce sens que toute vérité est toujours susceptible de se compléter ou de s'approfondir sans rien rejeter de ce qu'elle possédait : à peu près comme un point de vue plus vaste montre encore ce que l'on voyait à des points de vue plus restreints. Mais la pensée de nos philosophes est autrement radicale. Rien n'est assuré de subsister. Les vérités diverses sont transitoires, relatives à un moment. Elles sont des flots qui passent dans le grand courant de la vérité intégrale. Mieux encore, elles sont, par rapport à elle, comme des tangentes sont à une courbe. « Chaque tangente prise en soi, à l'état isolé, comme une chose définitivement faite et qui se suffirait, s'éloigne beaucoup de la courbe, sauf en un point. La direction qu'elle indique, momentanément vraie, devient fausse à la longue 2. » Et c'est ainsi que les systèmes philosophiques — contradictoires entre eux et s'opposant sur les points fondamentaux — sont des « moments » de la même vérité. Il ne faut point les mettre dans l'absolu pour les juger. « Ce qu'il faut faire, c'est prendre chacun d'eux, comme une expérience de la
1 LbRoy, U, V., pp. 101,102.
2 Tbid., p. 99.
b NOTION DE VERITE
pensée, un moment de sa vie progressive ^.. » « Le meilleur de chaque système est de préparer ce qui le dépassera un jour. La vraie valeur d'un résultat quelconque est une valeur de transition^. » Et il faut se prêter aux divers systèmes dans cet esprit : « Leur diversité a sa fonction propre, son rôle utile et fructueux... Nous ne réalisons jamais effectivement qu'une pensée partielle et limitée ; quoi de plus nécessaire dès lors que de pratiquer plusieurs modes de limitation différents 3? »
Donc, il n'y a jamais de « vérité faite^, » La vérité ne se réalise à aucun moment déterminé ; elle ne réside exclusivement dans aucune forme de la pensée. Qu'est-elle donc? Elle est la vie de l'esprit, la série de ses expériences; elle est l'esprit lui-même, s'épanouissant en diverses formes aux différents stades de son évolution. Chacune des démarches de la pensée est une phase de la vérité, laquelle réside dans le mouvement total, dans le mouvement qui n'est pas la collection des positions successivement occupées, mais le passage continu et incessant de l'une à l'autre. « La vérité n'a rien de statique. Ce n'est pas une chose^ mais une vie... c'est moins un terme qu'une croissance... Ce qu'il y
1 Le Roy, D. C, p. 354.
3 D, C, loc, cit.
a de stable en elle, c'est, avant tout, une orientation, un sens de développement ^ »
On demandera, sans doute, comment, après cela, la philosophie nouvelle continue d'employer les mots d'erreur et de vérité, et à quel signe elle prétend distinguer Tune de l'autre. Il semble, en effet, que désormais toute démarche de l'esprit soit également légitime. Si l'on ne se reporte pas à une règle objective, de quel droit condamner celle-ci et approuver celle-là? « Ce qu'il faut expliquer, dit fort bien M. Le Roy, ce n'est donc pas qu'il y ait des certitudes, mais plutôt que tout ne soit pas certain 2. » La philosophie nouvelle est ainsi amenée à poser le problème du critère de la vérité. Les critères classiques, solidaires de l'ancienne notion de la vérité, étant rejetés^, que reste-t-il? « Au fond^ répond M. Le Roy, le seul critère^ c'est la vie. Est évident d'abord tout ce qui est vécu à chaque instant par nous : images, affections, sentiments, idées ou actes, pris en eux-mêmes et en tant que faits. Est ensuite évident par le
1 Lb Roy, U. K., pp. 98 et 99.
2 Ibid., p. 79.
3 Cf. Le Roy, R. M., 1901, p. 317. « Qu'est-ce que Tëvidence philosophique? Ce n'est point je ne sais quel éclat singulier, caractéristique du vrai, puisqu'il y a des évidences trompeuses. La faut-il définir par Finconcevabilité du contraire... ? Mais comment distinguer révidence légitime de Tévidence illusoire qui provient de Thabitude?... » etc.
progrès de la pensée, tout ce qui... résiste à l'épreuve de la pratique, peut être assimilé par nous, converti en notre substance, intégré à notre moi, organisé avec Fensemble de notre vie. Ainsi l'évidence appartient à ce qui se montre capable de durée. Rien n'est évident de soi, mais tout peut le devenir*... » •. — Est donc vrai tout ce qui arrive à se réaliser, — tout ce qui réussit, dans la mesure même où il réussit^, — tout ce qui sert, aussi longtemps qu'il sert, — tout ce qui est suceptible d'être pratiqué, vécu, tant qu'il l'est.
Et comme il y a des degrés dans le succès, il y en aura aussi dans la vérité. La pensée qui naît et s'évanouit sans laisser de traces est vraie un instant, d'une vérité rudimentaire. La pensée féconde qui engendre un développement durable est vraie d'une vérité supérieure. La pensée qui alimente perpétuellement la vie des esprits sans être jamais en défaut de plasticité ou de fécondité, est vraie d'une vérité suprême^. Même l'idée qualifiée fausse aura
1 ibid.
s Soit, par exemple, une théorie scientifique. G*est un schème qui nous aide « à voir et à manier les éléments de l'expérience commune. Eh bien! le schème sera dit vrai^ sHl remplit son office, » (Lb Roy, E. M.y 1899, p. 560.)
3 Les idées complètement vraies sont « celles que l'on peut pratiquer complètement et auxquelles on peut croire sans restrictions de moments, ni de circonstances. » (Le Rot, S. F. Ph., 2 mai 1901, p. 62.)
sa vérité, comme fait psychologique. Elle sera fausse, en ce qu'à Tusage, elle se révélera mauvais instrument, conduira, par exemple, à des impasses logiques, à des antinomies^.
Par conséquent, pour apprécier la vérité, il faudra Tessayer, l'expérimenter, la voir à l'œuvre. Son succès prendra diverses formes : ce sera la cohérence des notions, — la facilité pratique de leur maniement, — le plaisir esthétique que procurei'a leur structure harmonieuse, — l'excitation, le stimulant qu'elles donneront à la vie, — même la valeur sociale qu'elles offriront, en ralliant, par exemple, beaucoup d'adhésions réfléchies. C'est bien, en eff'et, avec de pareils traits que la dépeint l'école nouvelle : « La vérité est féconde et vivifiante, elle se juge à ses fruits, aux services qu'elle rend, aux progrès qu'elle suscite, en un mot, à l'influence heureuse qu'elle exerce sur le corps entier du savoir 2. » Elle est « la satisfaction de l'esprit en face de son œuvre ^, » ce dont on peut faire « un objet de vie intérieure, auquel on croit, dont on se nourrit, que l'on pratique et que l'on aime^. » « La cohérence logique ou non-contradiction, la joie esthétique de la
1 Cf. Z). C.y pp. 157-159, et l'application à la foi, p. 224.
2 Le Roy, U, F., p. 97.
*iî. i»f.,1901,p. 327.
pensée en face de Tharmonie de ses œuvres*, l'accord et la convergence des esprits dans un même assentiment : autant de motifs de certitude, autant de caractères de la vérité^. » « Pour nous, une idée vraie est surtout une idée non fausse^ c'est-à-dire une idée non contredite, que nulle autre idée ne tient en échec, qui a subi victorieusement l'épreuve de la critique et qui a résisté à l'action dissolvante des réducteurs^. »
Et c'est ici qu'apparaît la raison d'un caractère essentiel, — très déconcertant pour les profanes, — que la philosophie nouvelle attribue à la vérité : le caractère de liberté. Non seulement la vérité est variable, mais encore ce n'est point la nécessité qui en gouverne les variations, c'est la liberté : elle est librement faite et librement acceptée.
En effet, si la vérité est cohérence et harmonie, je puis m'en affranchir au moins dans une large mesure. Qui dira ce qui est requis en ce genre? Le goût artistique, ou simplement Tinstinct du commode et du pratique, les besoins réels ou
1 Voir à ce propos les réflexions humoristiques de M. Wiibois sur le sens artistique, première « règle de la découverte » et (( Vetthétique du laboratoire » (/?. M», 1901, pp. 597 sqq.),
2 Le Roy, R. M,, 1899, p. 560.
factices, les diverses aspirations, auront ici le dernier mot. Mépriser leurs injonctions occasionnera toujours quelque gêne, mais n'est pas absolument impossible. Choisir de s'y conformer est assurément « naturel » et « raisonnables » obligatoire peut-être, mais enfin toujours libre. « Est-ce à dire que l'esprit puisse [par exemple] décréter les résultats scientifiques au hasard de son caprice ? Evidemment, il le peut, quitte à introduire dans son langage une infinie complication : il existe, en effet, une infinité de manières d'éviter la contradiction logique 2. » « Votre certitude est votre œuvre : elle vous exprime et vous qualifie, » même au point de vue moral, « car s'il est possible d'acquérir des certitudes mauvaises, du moins n'en a-t-on pas le droit 3. »
1 Voyez ce que dit M. Le Roy à propos des lois scientifiques (Congrès de philos,, t.l^ p. 317, et R. M,, 1901, p. 144). Choisir la formule la plus compliquée, (( cela serait absurde^ cela n'aurait pas le sens commun. »
2 Le Roy, R. M., 1901, p. 144. —M. Le Roy a dit ailleurs : « Bien entendu, leur évolution [des lois scientifiques et des principes en général] n'est pas gouvernée par notre caprice : notre ctaprice n'est pas vraiment nous. )) [S. F, PA., 28 mars 1901, p. 25.) Je n'ai pas qualité pour dire comment ces assertions se concilient dans la pensée de l'auteur. Voici pourtant, sous bénéfice d'inventaire, un essai d'explication. L'homme, capable, en droit, de suivre son caprice, agit d'ordinaire, en fait, d'une façon raisonnable, dans la constitution de ces lois. De plu9, ce n'est pas le caprice individuel qui peut contrarier Tensemble de l'évolution.
3 R. M., 1902, p. 63. Cf. 1901, p. 318. — Par exemple il y a, immanent à l'esprit, un « désir d'unité, » un besoin d'harmoniser les notions acquises. L'esprit peut, soit par paresse, soit pour tout
Nous voilà loin du fulgor veritatis mentis assensum rapiens!
Au moins, dira-t-on, la contradiction met une limite à Tarbitraire. Ne venons-nous pas de voir que les nouveaux philosophes retiennent — et il le faut bien, — comme une loi de l'esprit, l'impossibilité de penser les contradictoires ? C'est vrai. Mais gardons-nous d'étendre outre mesure le domaine où cette loi s'exerce. La nécessité d'accepter certaines conséquences sous peine de contradiction n'est qu'une nécessité hypothétiquey due elle-même à un exercice antérieur de la liberté, laquelle a posé certains « décrets, » ou choisi spontanément certaines attitudes mentales, certaines directions où elle veut s'avancer. Ce sont les habitudes individuelles et les habitudes de la race qui ont ensuite solidifié en nécessités rigides ce qui était d'abord l'œuvre souple et plastique de la liberté ^
Or, de ces nécessités apparentes, on peut s'affranchir. L'esprit d'invention consiste précisément à briser ces barrières factices. M. Wilbois n'a pas craint de poser cette « loi » :
« On progresse dans la science en allant vers la
autre motif, résister à cet instinct, et demeurer dans Tétat anarchique, mais cela est mauvais^ même au point de vue de la connaissance.
1 Pour le développement de cette idée, voir toute la théorie de la matière, exposée par M. Le Roy, R, M., 1899, p. 561; 1901, pp. 411 sqq,t etc.
contradiction*. » Et il a comparé, en des pages suggestives, le savant qui marche vers le vrai, « dénouant de vieilles associations..., se déshabituant des routines qu'[il] prenait pour des évidences, » à l'ascète qui se renonce et « dépouille le vieil homme^. » L'un et l'autre, à ses yeux, font œuvre de liberté et œuvre morale.
«La vie scientifique est... le premier pas vers une spontanéité plus haute. L'invention s'achève en vertu^. '» Et M. Le Roy, dans une brillante étude sur la Logique de V invention'^ ^ nous montre « l'absurdité dialectique comme le milieu normal de la découverte^. »
Voici la raison de ces affirmations de saveur paradoxale. On sait que, d'après M. Bergson, Texpérience des sens et de la conscience ne nous ofifre, dans son fond authentique, rien de discontinu. Il n'y a pas d' « objets » distincts les uns des autres, ni d'états de conscience séparés. Il n'y a que des phénomènes se fondant continuellement l'un dans l'autre. Ce sont des nécessités pratiques qui introduisent les divisions. Nous avons besoin pour agir et pour penser clairement d'isoler les éléments et de les envisager Fun après l'autre. Mais séparer
1 R. M., 1901, p. 181 ; cf. pp. 184 sqq.
2 Ibld,, p. 180. Cf. aussi Le Roy, R, M,, 1900, p. 65.
3 Ibid.^ p. 638.
*• R.M,, 1905, pp. 193 iqq, 5 Ari, cit.^ p. 198.
les fils, c'est détruire la trame. Le « concept, » le c( discours » est donc une chose artificielle et qui défigure le réel. Or, justement la contradiction ne peut se produire qu'entre des concepts aux contours tranchés. C'est après avoir opéré des découpages factices dans le devenir continu, après avoir façonné, en figures qui s'excluent, la matière ondoyante où les contraires se fondaient, que l'on voit apparaître les oppositions ^ Mais l'invention scientifique, comme l'expérience en général, ne se fait point par combinaison de concepts. L'inventeur agit son invention et souvent il échoue à la raisonner, à la mettre en formules; s'il y arrive, elle prend parfois, sous ce vêtement d'emprunt, une figure ridicule. C'est la preuve que l'invention et l'expérience, qui sont des actions et des intuitions, saisissent le réel indépendamment du concept, à un niveau que le discours n'atteint pas, et où par conséquent, la contradiction ne saurait exister. « On les a dans les doigts, non dans la tète ; elles sont des trucs, non des idées^. » Les sophismes de Zenon ne mordent pas sur le mouve-
^ (( La loi de non-contradiction — règle souveraine du discours pur — exige, pour avoir un sens^ que les éléments envisagés demeurent invariants et séparés, stables et distincts, sans rien de ce caractère dynamique et fugace qui marque la réalité* vraie et qui implique une fusion continue des contraires, incompatible avec l'identité requise. » (Le Roy, R. M., 1899, p. 555; cf. 1905, p. 203.)
2 WiLBOis. R. M,, 1901, p. 592.
ment réel : solvitur ambulando, c'estVaciion qui résout les antinomies de la raison*.
Ce n'est pas tout. Pour comprendre jusqu'au fond cette doctrine de la vérité libre, il faut aller plus avant et effleurer une seconde fois la théorie du réel. L'invention scientifique, et l'intuition philosophique qui la reprend d'une façon réfléchie pour la compléter^, sont, d'après la philosophie nouvelle, un retour à l'intuition pure, qui précède en droit les dissociations conceptuelles. Mais cette intuition initiale elle-même, quel est son rôle par rapport à la réalité? En est-elle une représentation, une copie, et allons-nous retrouver ici la vieille notion de la vérité-décalque^ si radicalement écartée naguère?
Non. Rappelons-nous que la philosophie nouvelle est un idéalisme 3. Non point l'idéalisme vulgaire qui fait du monde une incompréhensible « extériorisation d'états internes^; » surtout pas cet idéalisme mécaniste, issu de Descartes qui construit l'univers avec des idées claires^. A vrai dire, l'idéalisme nouveau est
1 Cf. Bergson, Mat. et Mém., pp. 212 êqç. — Essai sur les données, etc., pp. 126 sçq,, 139 et passim,
2 Cf. ci-dessous, p. 32.
3 Cf. Lb Roy, S. F. Ph., 1904, 25 février, p. 166 et passim. * Cf. Bergson, Mat. et Mém., pp. 37 à 48.
^ (( Je ne saurais consentir à faire de la raison la faculté qui construit la réalité. » (Le Roy, réponse à M. Gouturat, H. Af., 1900, p. 229. Cf. p. 56 et Wilbois, B. M., 1899, p. 579.)
précisément aux antipodes de ces idéalismes-là. Ils font de r« objet » une modification du « sujet; » lui met la représentation dans les choses. «Ma perception ne peut... être que quelque chose [des] objets eux-mêmes. Elle est en eux plutôt qu*ils ne sont en elle*. » Plus précisément encore : la dualité de l'objet et du sujet n'est pas considérée par la philosophie nouvelle comme une donnée primitive 2. La réalité est d'une seule venue : nos perceptions et la suite de nos expériences ne sont qu'une partie du réel qui est devenue consciente, qui s'est « intériorisée 3. » Alors, dira-t-on, pourquoi s'intituler encore idéalistes? c'est bien plutôt ultra-réalistes qu'il faudrait dire. Voici la réponse. Le réel tout entier est de nature psychique. « Un objet matériel non perçu...
[est] une espèce d'état mental inconscient^. » « L'Univers matériel, défini comme la totalité
1 Bergson, Mat. et Mém.^ p. 255 etpassim.
3 « Les images ne sont point des portraits ni des symboles... de je ne sais quels êtres extérieurs. Ce ne sont pas non plus de simples états du moi sans consistance absolue, des sortes de fantômes irréels. Non, elles ne doivent êtres dites ni objectives^ ni subjectiues, étant antérieures au travail d'abstraction qui donne un sens à ces adjectifs. Nous-mêmes faisons d'abord partie des images et les sommes toutes successivement, m (Lb Roy, R. M.^ 1901, p. 422.) G*estmoi qui souligne.
y (( Il n'y a pas à chercher comment un monde s'extériorise^ mais comment un moi s'intériorise. )) (Le Rot, réponse à M. Couturat, R. M., 1900, p. 229. Cf. ibid., pp. 56 et 57.)
* Bergson, Mat. et Mém., p. 154. Cf. p. 23.
des images, est une espèce de conscience, une conscience où tout se compense et se neutralise*... » Et voilà pourquoi toutes choses sont appelées par Técole nouvelle des images'^. Ainsi, le fond de tout, c'est l'esprit, non point un esprit-substance, — qui produirait les images comme des accidents distincts de lui, — mais un esprit identique à son action, n'existant qu'en elle et par elle. « En résumé, l'esprit n'est jamais en face que de lui-même, de ses degrés et moments. Le monde est son œuvre, et luimême, en tant que fait, est son œuvre encore. En cela, l'idéalisme est le vrai, j'entends l'idéalisme de la pensée-action 3. » L'esprit a donc une fonction initiale, antérieure à la réflexion et au discours, la pensée-action^ par laquelle il constitue le donné. Il est « un pouvoir de position^; » il est « ce qui donne^. »
Or, dans ce rôle initial de « position, » — et c'est ici que nous retrouvons la liberté, — il est bien impossible que rien vienne limiter l'indépendance de l'esprit. La pensée-action est l'origine de tout. Elle « se fonde sur soi-même et ne présuppose rien... Seule, en efl*et, l'action est capable de se suffire. Rien n'est posé avant
1 Jbid., p. 262.
2 Jbid., p. 256.
3 La Roy, S. F. Ph., 1904, p. 166.
* Jbid., p. 177.
5 Ibid., p. 160.
elle, puisque rien n'est posé que par elle. Elle est position de soi. Qu'on la prenne pour réalité fondamentale, elle devient liberté, car rien ne la conditionne, tout se rattachant au contraire à elle S et dès lors, elle apparaît bien comme un point de départ absolu, comme un commencement premier^. » On touche ici le point central où vérité et liberté se rejoignent et s'identifient. Le germe de toute réalité, la vérité primordiale, est une action libre.
Conçoit-on à quel point ces doctrines révolutionnent l'aspect de la réalité auquel nous sommes accoutumés? Qu'on Tentende bien, il n'y a plus de « natures » fixes et invariables ; il n'y a plus de nécessité irréductible. La matière est constituée telle qu'elle est, en vertu de libres décrets qui n'engagent pas définitivement l'avenir^. L'esprit, avec toutes ses lois, en apparence nécessaires, s'est fait lui-même librement et pourra se modifier de même dans l'avenir : « Qu'est-ce que ce nous dont vous semblez
1 On voit que la notion de liberté supposée ici n'enferme pas ridée classique d*(( indifférence active, » d'oscillation entre deux partis possibles. Agit librement, selon la philosophie nouvelle, toute activité qui est seule, à l'exclusion d'une influence extérieure quelconque, Fauteur de son acte. (Cf. Bergson, Estai, etc., ch. m, passim, surtout pp. 127 à 138.)
2 Lb Roy, S, F. Ph., 1904, p. 162.
3 Ils engagent l'avenir immédiat, car il faut du temps pour défaire ce qui est fait : mais rien n'est fixé pour toujours.
faire une chose absolument déterminée^? »
Aucune limite n'apparaît à l'horizon qui doive arrêter la vague mouvante de l'évolution indéfinie. « Ne croyons pas que les conditions d'intelligibilité puissent être définies une fois pour toutes : elles sont variables, on arrive à les changer... Qui ne sait que l'évidence évolue?... Sans doute, je reconnais qu'il y a dans Tesprit des désirs et des tendances, mais non pas absolument contraignants, ni absolument déterminés par une structure mentale qui nous serait imposée^. » « Axiomes et catégories, formes de l'entendement ou delà sensibilité, tout cela devient, tout cela évolue. L'esprit humain est plastique et peut changer ses plus intimes désirs pourvu qu'il y mette... la durée convenable^. » Le kantisme, en faisant Tinventaire des « formes a priori » de l'esprit, n'a fait que constater un « état de choses, non une nécessité rigoureuse, et il est possible de quitter le plan de Kant pour envisager la vie de la pensée dans la totalité de son devenir^. » « Matière et esprit ne sont des natures déterminées que si l'on se place dans ce plan [particulier]^. » « Est-il quelque chose qui se puisse définir une
1 Le Roy, 5. F. PK, 1901, p. 24.
2 Lb Roy, i?. M., 1901, p. 305.
s Jbib,, p. 428.
*• Ibid., p. 305.
5 Lb Roy, 5. F. Ph., 1901, p. 31.
fois pour toutes, ou plutôt tout ne se fait-il pas sans cesse * ? »
La notion de vérité étant établie, il reste à chercher où elle se vérifie et dans quelle mesure.
Le principe d'appréciation adopté pour cette enquête est précisément Tantithèse du principe intellectualiste. Pour l'intellectualisme, la vérité suppose des idées entre lesquelles on établit des rapports : elle réside essentiellement dans le jugement. Il y aura d'autant plus de chances d'arriver au vrai que Tanalyse des concepts aura été plus poussée et plus réfléchie 2.
Nos réformateurs se placent résolument au pôle opposé. Si le vrai est le réel et le vivant, disent-ils, l'analyse et la réflexion, comme telles, sont incapables d'en fournir la moindre parcelle, car elles s'exercent sur une donnée antérieure à elles, et ne créent rien. 11 faut donc nécessairement supposer, à la base de la vie mentale, une action indéfinissable où se fait la
1 Ibid., p. 25.
2 Sur toute cette question de V intellectualisme, voir Le Roy, R, M., pp. 296 sqq.
saisie première du réel^ C'est sur les éléments fournis par elle que s'exercent la réflexion et l'analyse. Encore, n'épuiseront-elles jamais sa richesse. Et quand même les faisceaux lumineux de la pensée réfléchie fouilleraient le détail infini qu'enveloppe chaque intuition, ils n'en restitueraient pas la synthèse originale. La vie fuit des formes inertes où on prétend la faire tenir. Le « discours » et l'expérience sont « incommensurables » : on ne peut établir d'égalité entre deux valeurs hétérogènes. L'aveugle-né, à qui on explique ce que sont les couleurs, en acquiert-il une connaissance comparable à celle du voyant? La lecture d'un traité de botanique équivaut-elle à la vue d'une fleur ? Les manuels scientifiques enseignent-ils ce qui s'apprend dans la vie de laboratoire?
« Qui connaît la liberté, sinon celui qui se libère 2, » et l'émotion religieuse, sinon celui qui pratique une religion 3?
1 Cette pensée-action n'est donc point une pensée par concepts. Elle contient de l'intelligence, — mais non de l'intelligence réfléchie, — du sentiment, de la volonté ; et tous ces éléments ne sont point dissociés, mais forment une unité vivante. Elle est dite « obscure » par opposition à la pensée pure et discursive. Mais a Tesprit est capable de lumière, autrement que par réflexion analytique » (Le Hoy, S. F, Ph,, 1904, p. 177), et Faction dont il s'agit a une clarté sui generiê^ celle de l'intuition : elle est transparente à elle-même, (( éclairée par le dedans » (ibid.). Cf. La Quinzaine^ 16 avril 1907, p. 521 (D. C, p. 30).
2 Le Roy, R. M., 1901, p. 313.
3 Cf. Le Roy, R. M., 1901, pp. 296 à 318, et 5. F, Ph., 25 février 1904, passim.
De ce point de vue, examinons les divers modes de connaissance et voyons ce qu'on peut y trouver de vérité.
1** Tout d'abord, que vaut le sens commun, c'est-à-dire cette « foule de notions usuelles qui composent la représentation rudimentaire du monde indispensable à la vie*? » La philosophie nouvelle soutient que, dans cette connaissance vulgaire, l'intuition a déjà subi une élaboration, et par conséquent une déformation. C'est qu'en effet le sens commun résulte tout entier de l'exercice de la vie pratique. « Nous saisissons d'abord les choses par les actes mêmes de notre vie, en nous heurtant à elles^. » Il s'ensuit que le sens commun laisse dans l'ombre une foule d'aspects de la réalité. Il ne s'inquiète pas de ce qu'elle serait pour une spéculation désintéressée, pour une action débarrassée des restrictions utilitaires; il n'en retient que ce qui peut servir à la vie ordinaire et nous dicte uniquement la conduite à tenir. Par exemple, les limites qu'il trace aux objets sont uniquement relatives à notre action sur eux. S'il nous avertit que tel objet finit ici ou là, cela signifie tout simplement que nous pouvons agir comme si en réalité il en était ainsi, et qu'au
1 Lb Roy, R. M., 1899, p. 378.
2 Ibid,, p. 422.
delà de ces limites r« objet » n'intéresse plus notre action*.
Dès lors, on voit ce que le sens commun peut renfermer de vérité. « Le fond en est sûr, la forme critiquable^, » Le fond, c'est la création originale de Tesprit, les images dont est fait le monde. A travers les formes banales du sens commun, il est possible de les apercevoir encore. Seulement, elles ont perdu leur fraîcheur : desséchées, déformées, triées pour des besoins utilitaires, usées par une longue habitude de servir, réduites à leurs résidus, elles sont devenues ces représentations conventionnelles et banales qui masquent et remplacent vraiment la réalité dans la vie de tous les jours, — comme une monnaie courante remplace une valeur réelle. A cela, rien à objecter, tant qu'on s'en tient à la pratique. L'erreur commence au moment où l'on fait du sens commun une philosophie, où l'on prend le monde qu'il a construit pour le monde réel.
i « D'un solide à l'autre, il y a discontinuité pour le toucher, continuité pour la vue : pourquoi préférer la première indication à la seconde, sinon parce que celle-ci est moins commode,., ou, si l'on veut, parce que celle-là exprime mieux que celle-ci une propriété de notre mode d'action? Encore la première n'est-elle qu'une illusion : rien n'autorise à supprimer, parce que faibles, les sensations du contact de l'air. En vérité, dire qu'une sensation est négligeable, c'est dire seulement qu'il ne nous plaît pas de la recueillir, qu'elle n'intéresse pas notre action... c'est une fiction pratique. » (Lb Roy, R, M,, 1899, p. 382.) Cf. Bergson, Mat, et Mem„ 201.
a Lb Roy, R, M,, 1899, p. 423.
2^ Trouverons-nous donc la vérité pure dans la SCIENCE? — Non. C'est sur elle, — en particulier sur la science positive, si glorieuse de ses légitimes succès, — que les nouveaux philosophes ont exercé le plus souvent leur critique pénétrante et sévère. Impossible de condenser en quelques lignes cette critique longue et minutieuse, qui est, d'ailleurs, la partie la plus connue de la philosophie nouvelle ^ Essayons d'en faire au moins comprendre Tesprit.
La science ne nous offre pas l'image de la réalité : telle est la thèse. En effet, la science utilise les données du sens commun qui sont déjà une déformation du réel. Elle les affine et les précise, il est vrai, mais en accentuant encore leur écart avec la réalité. Elle aussi choisit, car c'est toujours la même nécessité : le réel est trop riche, trop complexe, trop mouvant pour tenir dans nos compartiments étroits et fixes. On laisse tomber ce qui n'est pas « intéressant, » c'est-à-dire ce qui n'entre pas dans les systèmes préparés par l'esprit; on néglige les variations « sans importance pratique » et
^ Elle vaut par sa précision technique, par sa rigueur de détail. On y reconnaît l'œuvre d'hommes qui ont pratiqué la science pour elle-même, et n'ont en plus des purs spécialistes que d'avoir regardé parfois au delà de leur tâche et de s'être avisés de réfléchir sur la valeur de ce qu'ils faisaient. M. Le Roy est un mathématicien, M. Wilbois, un physicien, et tous s'inspirent des travaux de critique scientifique de MM. Poincaré, Duhem, etc.
les mille circonstances qui diversifient à chaque instant le donné... Le réel est donc appauvri^. Les phénomènes que Ton conserve sont isolés du milieu où ils sont nés et où ils se développaient influencés, heurtés, arrêtés par les autres, ou plutôt fondus avec eux dans la grande continuité de l'univers. Or, dans l'isolement, leur aspect change : c'est alors qu'ils prennent cette apparence de formes idéales, cette allure inflexible, si diff'érente de la marche sinueuse des choses concrètes-. Enfin leur expression surchargée de conventions, de postulats, de théories, supposant tout le travail d'esprit d'un long passé scientifique, est un vêtement d'emprunt sous lequel on ne les reconnaît plus. « Une aiguille se meut sur un cadran gradué, un ménisque mercuriel affleure à un certain niveau : vous dites qu'une masse gazeuse supporte telle pression... Des franges irisées se dessinent
1 Exemple : « Le phosphore se présente comme une source infinie de propriétés latentes, aussi nombreuses que les circonstances où il pourra être placé. Or, le chimiste ne retient que certaines de ces propriétés pour former... la notion théorique du phosphore. » Le Roy, Congrès f p. 324.
^ « Les lois sont factices pour autant qu'elles sont séparées les unes des autres, qu'elles ont des existences distinctes. » (Le Roy, S. F, Ph.f 28 mars 1901, p. 22.) L'expérience ne nous donne pas (( les lois comme dos êtres que Ton retrouverait partout, plus ou moins masqués par l'enchevêtrement de lois nouvelles. » (Wilbois, H. M.f 1901, p. 183.) (( C'est dans les questions d'examen qu'on manie des forces, des masses et des potentiels entre un énoncé toujours clair et une solution que l'examinateur a posée avant l'énoncé; la réalité est bien plus plastique. )) {Ibid.y p. 583.)
régulièrement sous Tobjectif d'un microscope : vous en concluez le signe d'un cristal... Une réaction chimique s'accomplit, un ensemble d'images évolue sous vos regards : là où votre œil ne saisit qu'un jeu bariolé de sensations mobiles, vous jugez qu'il s'est formé de l'acide benzoïque par substitution du groupe acide CO — OH à un H de la benzine ^.. » Quel intervalle « entre le phénomène sensible qui seul est positif, et l'idée correspondante qui seule prend place dans la science!... le construit submerge presque complètement le donné^, » Ce ne sont plus les phénomènes purs que Ton exprime, c'est leur rôle et leur plape dans le travail scientifique^.
De tout cela, il ressort que l'esprit de la science n'est point, — comme on se le figure, — un esprit d'exploration désintéressée, mais un esprit de conquête active. Elle donne des « recettes » pour arriver à « capter » le réel, pour obtenir de lui certains résultats. Ce qu'elle établit, ce n'est point l'inventaire exact du donné, mais un schème d'expériences possibles. « [Ses] calculs ne sont pas i^rais au propre sens du mot. Mais ils sont efficaces. Nos symboles
1 Le Roy, Congrès dephil., t. I, pp. 329, 330.
2 Ibld,
3 Une éclipse devient « un système d'équations. » (La Roy, S. F. PA., 28 mars 1901, p. 19.) « Une planète est la dernière équation d'une longue analyse, û (Wilbois, R, il/., 1901, p. 583.)
sont des instruments qui nous font toucher les choses sans nous les faire çoir'^. »
Aussi, ne faut-il pas s'étonner de trouver dans la science de graves déficits au point de vue de la logique, du raisonnement, bref, de la connaissance en général. Certaines prétendues « lois » ne nous apprennent rien, elles sont de pures définitions nominales 2. Certaines notions scientifiques sont contradictoires : « l'atome étendu; Téther, corps solide, plus rigide que Tacier et qui se laisse traverser par les astres sans leur opposer de résistance 3; etc. » Il y a des cercles vicieux. « La définition d'une unité de temps suppose la notion d'un mouvement uniforme, et celle-ci ne peut être constituée que si l'on possède déjà une unité detemps^. » «Pour vérifier les lois de la réflexion, il faut un miroir plan; et c'est au moyen des lois de la réflexion qu'on s'assure qu'un miroir est plan^. » Toutes
1 Lb Roy, Congrès^ p. 338.
'^ (( Les lois de Galilée définissent la chute libre. Si un corps n'y obéit pas, on dit qu'il ne tombe pas librement, mais on ne suspecte pas la loi. Une loi ne peut donc jamais être infirmée par Texpérience. » (WiLBOis, R. M., 1901^ p. 629.) Cf. Lb Roy, Congrès, p. 317. « Que Ton vienne à trouver un échantillon de phosphore qui fonde à 100* [au lieu de 44*] , on en conclura que ce n'est pas du phosphore pur, ou que c'est une variété allotropique du phosphore, ou même que ce n'est pas du phosphore. On peut donc être bien assuré que le phosphore fondra toujours à 44<* et que c'est là une vérité scientifique inébranlable, w (La Roy, Congrès^ p. 319.)
3 WiLBOis, R. M., 1901, p. 182. Cf. p. 637.
4 Le Roy, Congre»^ p. 331.
û Ibid., p. 339. Cf. 5. F, Ph., 1901, pp. 11 et 17.
les expériences supposent connu avec précision, ce qui est en réalité ignoré : à savoir les conditions où Ton opère. « Le savant... risque une foule d'influences perturbatrices... C'est presque toujours plus tard qu'on connaît les erreurs d'une méthode...; c'est le désaccord des résultats qui a conduit à l'examen des procédés... [En attendant], on se met en garde contre les influences ignorées à l'aide d'une barricade construite pendant la nuit, et qu'on analysera après, si on a le temps. Du reste, peut-on espérer pousser cette analyse jusqu'au bout?
Chaque accroissement de précision nous fait saisir de plus nombreuses influences, sans que nous puissions nous vanter de les avoir toute» dominées * . » Enfin, la science choisit entre plusieurs explications possibles, pour des raisons de commodité ou de simplicité : « Si vous consentez à ce que la terre tourne, vos expériences vous rendront cette solution évidente et tangible. Si vous voulez qu'elle ne tourne pas, les mêmes expériences, interprétées autrement, donneront une existence physique tout à fait manifeste et palpable à certaines forces » qui feront dévier le pendule de Foucault^.
1 WiLBOis, R. M., 1901, p. 591.
2 Lb Roy, S. F. Ph., 1901, p. 18. Cf. Congrès, pp. 333 st/ç, — Notons en passant qu'une telle conception de la nature conduit à la notion du miracle exposée dans les récents articles de M. Le Roy : s'il n'y a pas de lois, il ne peut y avoir iV exceptions.
Malgré tout, « même au point de vue de la connaissance^ la science a une valeur *. » En eflfet, « chaque vérité scientifique, si conventionnelle, si symbolique, si contingente qu'elle soit, peut être prise... comme l'origine d'un chemin de pénétration critique vers le réel 2; » « chacun [des résultats de la science] indique une direction, une voie vers le réel; chacun d'eux est comme penché vers un aspect de la nature qu'il montre et désigne* au loin ; c'est une impulsion rectrice, une vitesse initiale, etc. ^. » Les formules scientifiques nous ouvrent la possibilité de travailler le réel, de pénétrer en lui, d'y vivre, d'en imprégner notre pensée, d'en acquérir, au cours des démarches qu'elles suggèrent, l'indéfinissable intuition. Elles sont des procédés « aveugles, » artificiels, illogiques, provisoires, mais qui réussissent. « Les rapports d'une intuition à sa formule^ ne sont pas ceux d'un objet à son symbole... Ce sont les rapports d'une œuvre aux moyens de l'accomplir. Il ne s'agit pas de transposer, mais de conditionner... La formule transporte l'intuition sous un aspect particulier, comme un fil transporte une force sous
1 Le Roy, R. M,, 1901, p. 321.
2 Jbid.
3 Ibid., p. 322.
*• Le mot « formule » est pris ici dans un sens très large, qui enferme le sens usuel et en plus « tous les procédés de laboratoire. » (WiLBOis, R. M., 1902, p. 358.)
forme d'électricité. L'intuition, au départ, se déguise en formule, mais à Tarrivée, redonne l'intuition tout entière. La communion des esprits est parfaite, non en mots, mais en action *. » Inutile d'ajouter que la science peut varier. Cela est évident, du moment qu'elle n'est point un tableau de plus en plus parfait auquel chaque génération ajoute quelques traits, mais une suite d'actions, une tradition d'efforts qui ne sont nullement tenus de s'accomplir dans une direction unique.
Concluons : il ne faut pas prendre la science en intellectualiste, comme une œuvre spéculative, mais en pragmatiste, comme une méthode d'action. La première attitude conduit au -scepticisme 2, puisqu'une critique irrécusable nous montre dans la science, variation, contingence et contradiction. La seconde amène à sacrifier la partie superficielle de la science, mais en assure le fond. « Et la science reprendrait une portée dans ce sens, en devenant elle-même, plutôt vécue et pratiquée que pensée dans l'abstrait 3. » La vérité scientifique ne peut s'écrire dans les traités : celui-là seul la connaît qui la pratique et l'invente à quelque degré ^. « Ce n'est
i WiLBOis, R. M.,\902, p. 358. Cf. Lb Rot, /?. M., 1899, p. 561.
2 La Roy, R. M,, 1901, p. 326, etc.
3 Ibid.y p. 323.
^ Cf. Ibid.f p. 304, et Wilbois, art. cit., paiêim^ par exemple : i?. M., 190i, p. 207.
pas par ce qu'elles contiennent de dogme, mais par ce qu'elles permettent d'expérience, que les lois [scientifiques] nous révèlent la nature des choses ^ »
3® La philosophie. — La vérité scientifique n'est encore qu'une vérité partielle, « relative : à une certaine attitude intellectuelle, à une certaine orientation de la pensée, à un certain projet de l'esprit, — très légitime, sans doute, mais nullement unique ou prééminent 2. » Les diverses spécialités scientifiques nous donnent « du réel » : aucune ne nous offre « le réel^, » Mais le travail accompli par elles est le préambule nécessaire d'une intuition plus pleine, l'intuition philosophique. Les voies qu'elles ont ouvertes sont convergentes. « Il est possible d'envisager la science d'un tel point de vue qu'on la voie se diriger vers la philosophie comme un réseau de fleuves, vers la mer.
Ainsi le mouvement que le savant commence,
1 WiLBOis, /?. M.^ 1902, p. 598. — La notion de vérité scientifique n'est qu'une application très caractéristique de la notion générale de vérité, telle qu'elle a été exposée plus haut, pp. 6 à 10. « La vérité scientiGque ne consiste pas en un décalque scrupuleux d'une matière donnée : elle est la cohérence, la stabilité, le progrès harmonieux d'une certaine démarche de l'esprit ; elle est le succès grandissant de notre conquête du monde. La vérité scientifique... ressemble au bien moral : on ne la reçoit pas du dehors, on la pratique et on la fait. » (La Roy, R. M., 1899, p. 561.)
2 Lb Roy, Ibid.
i Ibid., p. 725.
poursuivi jusqu'au terme, sans souci des frontières fictives, mène en fin de compte à saisir la réalité absolue, que l'intuition suprême éclaire et fait posséder du dedans ^ . »
En effet, — la philosophie, — qui est d'abord une critique des modes de connaître qui la précèdent 2, nous débarrasse, au moyen de la méthode régressive décrite par M. Bergson, des limitations que les nécessités de la vie pratique (sens commun) et le schématisme scientifique ont introduites dans nos intuitions. Cela fait, elle aborde sa véritable tâche qui est de nous conduire à la « connaissance pure^ »
et au « réel absolu^. » Elle fait la synthèse des intuitions partielles recueillies jusque là^ ; elle les fond et les harmonise, de façon à nous faire saisir, non plustel aspect arbitrairement choisi, mais le tout dans sa continuité mouvante et indéfinie. C'est en cela qu'elle remplit vraiment son rôle de philosophie, s'il est vrai que cette discipline ait pour objet, — comme le veut la tradition, — la connaissance de l'être en soi.
Gardons-nous pourtant de laisser à cette
1 Lb Roy, R. M., 1901, p. 323.
2 Ibid., 1899, p. 720; S. F. Ph., 1904, p. 167.
3 Lb Roy, Congrès de phil,^ t. I, p. 340.
^LbRoy, H. m., 1900, p. 323. Sur Tintuition philosophique ; cf. Lb RoY,i?. M., 1899, pp. 708 sqq., et 1901, pp. 315, 316.
^ (( L'intuition philosophique de la réalité consiste justement en pareille condensation d*une infinité discursive dans Tunité d'un seul acte intellectuel. » (Le Koy, /?. M,, 1899, p. 726.)
expression son sens traditionnel : ce serait retomber dans rintellectualisme. L'être en soi n'est point une chose faite, mais un devenir mouvant. On n'entre point dans son mystère par une contemplation immobile qui le regarderait comme un objet, mais parTaction qui s'efforce de le vivre. « Le Vrai, le Réel, l'Absolu, sont transcendants au discours. On ne les possède pas : mais on se tourne et l'on marche vers eux; on ne les saisit pas directement, mais comme des limites : on les atteint en les vivante » Et encore : « Que la réalité absolue ne puisse être ni conçue, ni parlée, j'y consens ; et parla, sansdoute, elle échappe à la science. Mais si l'on parvenait à la vivre ? Ce serait bien une solution-. » La philosophie est donc l'action par excellence, le grand eiïbrt qui achève la dialectique laborieuse dont nous venons de décrire les moments. Elle est l'cc invention » suprême, — pénétrée d'amour et de désir, morale et méritoire par les vertus qu'elle suppose, — mais aussi, l'cc invention réfléchie» et consciente de ses démarches^, qui arrive à reconstituer le réel^.
1 Le Roy, R. M., 1900, p. 71.
2 Ibid., 1901, p. 323.
3 (( Qu'est-ce que la philosophie, sinon justement l'esprit d'invention devenu conscient de ses démarches et de ses pouvoirs, Tesprit d'invention pénétré d'une lumière qui le manifeste à lui-même, bref rinvention réfléchie? » (Le Roy, R. M., 1905, p. 194.)
^ (( A son plus haut sommet, la philosophie, pour s'achever, se tourne en action vécue, en effort de genèse effective... » {Ibid,)
4® Et cependant, au delà de la philosophie, il y a la religion. Ou plutôt, les deux sont tellement emmêlées Tune à l'autre que le sens plein de la première n'apparaît qu'au moment où, par son sommet, elle rejoint la seconde. La philosophie aboutit, en effet, à nous montrer dans le monde une finalité sous laquelle s'ordonnent toutes choses en vue de Faction morale et religieuse ^ Celle-ci, fin de révolution universelle, mais elle-même toujours en travail du mieux, suppose à son tour l'impulsion d' « un Transcendant, que Ton appellera Dieu 2. »
On va plus loin, et on prétend passer des exigences essentielles de Faction morale aux dogmes particuliers d'une certaine religion révélée. « Nous croyons, dit M. Wilbois, que la morale dépend de la métaphysique et de la religion, mais d'une seule métaphysique et d'une
i La matière est l'œuvre de Pesprit, mais Tauteur est originalremeat immergé dans son œuvre, confondu avec elle dans l'inconscience. Il s*en dégagera peu à peu. Et la matière postule cet esprit conscient qui l'organisera en lui imposant un déterminisme fixe. En revanche, elle lui fournira le champ et les matériaux de son action, le point d'appui stable qui lui est nécessaire pour agir. De Taction pratique, vulgaire, il s*élèvera à l'action scientifique, rationnelle; et celle-ci, par la liberté qu'elle suppose, frayera le chemin à l'action morale et religieuse.
2 W^iLBOis, R, M., 1902, p. 600. — La philosophie nouvelle reprend, en l'affinant peut-être encore, la pure conception finaliste d'Aristote. La finalité n'est plus une sorte de causalité efficiente transportée à distance, produisant son attraction de loin à la façon d'un aimant. Elle est dans les êtres eux-mêmes, idéal immanent meilleur que leur réalité, instinct de progrès qui les porte incessamment à se dépasser euxmêmes.
seule religion ^ » L'étude de ce processus apologétique n'entre point dans l'objet du présent travail. Nous rechercherons uniquement, — comme nous l'avons fait pour le sens commun, la science et la philosophie, — de quelle façon et dans quelle mesurelareligion, entendue au sens pragmatiste, nous révèle la vérité.
D'abord la religion ne se sépare point de la morale. Elle est uniquement pratique. Son rôle est de nous enseigner le bien vivre. La religion qu'accepte la philosophie nouvelle est une morale avant d'être une religion, et c'est la morale qui (( en règle les vicissitudes^. » Aussi vouloir traiter par la spéculation pure les fondements de la religion apparaît a priori comme une prétention vaine; d'ailleurs, expérience faite, les résultats de l'entreprise se trouvent négatifs et même funestes. La théologie intellectualiste est aussi bien en faillite que la science intellectualiste, et pour les mêmes raisons. Partout où nous les retrouvons, les concepts de la raison discursive sont les mêmes cadres rigides et étroits, impuissants à contenir le réel. Si l'on persiste à s'en servir, la besogne que l'on fait se suscite à elle-même les obstacles qui l'ar-
1 R,M., 1902, p. 609. Voir ibid., p. 607, les dogmes du Péché originel, de la Grâce et de la Rédemption^ déduits des principes d'une morale construite indépendamment de l'idée religieuse.
2 WiLBOlS, hc. cit.
rêtent : elle aboutit à la formation d'antinomies. « Réfutations et défenses, en cette question traditionnelle de l'existence et de la nature de Dieu, sont également ruinées par la critique bergsonienne ^ » « Si cette existence est analogue à la nôtre, nous voici dans l'anthropomorphisme. Si elle est transcendante, que signifiet-elle pour nous-? »
a) Connaissance de Dieu. — Alors comment atteindre Dieu? Comme on a atteint toute réalité, non par les concepts, mais par l'expérience et l'action. « On ne s'élève jusqu'à cette mystérieuse existence que par une action du dedans, par une expérience de vie intérieure, par les démarches efficaces de l'amour^. » Il n'y a pas d'abord une connaissance spéculative de Dieu, dont la certitude servirait de fondement à l'action morale et religieuse qui suivrait. C'est dans la pratique, ici comme partout, que l'on trouve la certitude, fruit de l'intuition concrète : « L'être est objet d'action, non de parole : un saint Vincent de Paul atteint mieux qu'un Spinoza les profondeurs de la réalité véritable^. »
On demandera sans doute comment une telle
1 Le Roy, i?. M., 1899, p, 420.
2 R. il/., 1901, p. 313. Cf. la controverse soutenue par M. Le Roy sur la nature du dogme : paaaim.
expérience du divin est possible ; comment, en opérant dans notre monde humain et sur des réalités inférieures, nous atteignons — au concret {^nisqyieXQS abstractions sont condamnées) — une existence transcendante par hypothèse.
Mais cette difficulté n'est pas spéciale à la connaissance de Dieu, nous Tavons déjà rencontrée, car elle se pose pour Tintuition d'une réalité quelconque. Le réel est toujours extérieur au discours ^ et nous savons, d'autre part, qu'aucune expérience particulière ne nous le livre. On l'entrevoit au loin, à travers toutes, comme le centre où elles convergent, comme la limite où elles tendent sans jamais l'atteindre. « C'est d'ailleurs... une réforme urgente à réaliser au plus tôt que cette introduction de l'idée de limité en philosophie^. » « Les grosses difficultés... viennent peut-être surtout de ce qu'on s'obstine à prétendre enfermer dans un concept une limite qui ne peut être définie, au contraire, que par le mouvement même qui y porte ^. »
C'est précisément de cette façon que nous pouvons atteindre Celui qui est la raison et la fin de tout : « On ne peut pas saisir Dieu à
1 (( La réalité véritable réside... à l'extérieur de tout discours: dans la vie, dans l'amour et dans Taction. » (Le Roy, R. M.^ 1899 p. 725.)
2 Ibid.y p. 726.
^Ibld.^ 1901, p. 323,
découvert et sans voiles : il est essentiellement inexprimable et caché. Mais sa présence est <c sensible au cœur, » et Ton se tourne et Ton marche vers Lui, limite impénétrable et vivante de la pensée, de l'action et de l'amour'. » Il y a en tout homme et en toutes choses « un élément directeur, qui oriente vers le parfait, qui sollicite au mieux, je ne sais quelle exigence d'ascension, quel principe de croissance^... » Cet élément est à la fois immanent et transcendant : immanent, puisqu'il est le ressort le plus profond de toute vie, transcendant puisque aucune réalisation n'épuise sa vertu. Prendre conscience « de ce principe ineffable, immanent à notre vie même^ qui nous meut, qui nous oriente, qui nous sollicite à nous dépasser toujours dans les voies du progrès spirituel, de la perfection ascendante 3, » c'est expérimenter le divin, c'est connaître pratiquement le « Dieu intérieur^. » Se rendre compte du caractère irréductible et transcendant de cette réalité profonde, la penser sous les espèces de la personnalité, — comme nous y sommes forcés, si nous voulons nous livrer à son influence, — c'est afRrmer l'existence de Dieu^.
1 Le Roy, R. 3/., 1900, p. G8.
2 Ibid,, 1907, p. 498.
3 Ibid., p. 501.
* Ibid.
^Ibid, et p. 502.
b) Lesdogmes. — Parmi les notions religieuses, il y en a qui se présentent au nom d'une révélation positive et qui constituent le credo à'wne Eglise : ce sont les dogmes. Quel est leur rôle dans la vie religieuse, ou — pour rester exactement dans notre sujet, — quelle est leur valeur de vérité ?
Les dogmes jouent dans la religion précisément le même rôle que les formules scientifiques dans la science. Ils ne sont pas plus que celles-ci des énoncés spéculatifs, des représentations exactes de ce qu'est la réalité : ils sont des moyens d'en acquérir l'intuition. On n'a pas assez remarqué cette assimilation des dogmes aux formules scientifiques, qui est constante chez les représentants de la philosophie nouvelle. La science, disent-ils, établit des « formules fixes, semblables aux dogmes du théologien, qui n'enferment pas adéquatement en leur stabilité morte l'originalité concrète et fuyante du réel, mais qui sont comme des fenêtres aux contours rigides, tellement alignées Tune à la suite de l'autre qu'il suffise de se placer devant elles pour apercevoir au loin, comme une limite, dans la direction qu'elles déterminent, la lumière de la réalité vivante ^ » C'est à propos des dogmes scientifiques que M. Le
1 Le Roy, R. M., 1899, pp. 552, 553.
Roy a écrit : « Il est juste de respecter les dogmes ; mais ceux-ci par eux-mêmes sont morts ; il importe de les vivifier par Tintuition dont ils ne sont qu'un moyen ^ » Enfin qu'il nous suffise de renvoyer ici à la théorie des « formules » que nous avons esquissée plus haut d'après M. Wilbois : dans la pensée de son auteur, elle convient également aux formules scientifiques et aux formules religieuses, comme le prouvent les applications qu'il en fait.
Ainsi le dogme a, comme la science, une valeur au point de vue de la connaissance 2. Seulement cette valeur ne réside pas dans l'idée claire qu'il présente, mais dans l'intuition qu'il suggère, dans l'action dont il trace pour ainsi dire le schème, et où l'intelligence a d'ailleurs sa part, puisque c'est avec l'âme tout entière qu'il faut l'accomplir. C'est ce que signifient les déclarations répétées de M. Le Roy, quand il nous dit que la connaissance dogmatique <c exprime son objet en symboles d'action ;[({\i^]e\\e le représente par la réaction vitale qu'il provoque en nous^. » Et ceci n'est, du reste, qu'une application de la méthode ordinaire qui cherche
^Jbid., p. 557.
2 M. Le Roy a souvent insisté sur ce point. Cf. La Quinzaine, 16 avril 1905. a Qu'est-ce qu'un dogme ?rt p. 621. (Z>. C, p. 30.) Revue biblique^ V^ janvier 1906, pp. 31, 37. Bulletin de littérature ecclésiastique de Toulouse, janvier 1906, p. 9. (Z). C. pp. 94, 95.)
3 Bulletin de Toulouse^ loc. cit.
la vérité au delà du concept et du discours, dans l'intuition ^
Dès lors, on devine que l'interprétation intellectualiste conduira en religion aux mêmes absurdités qu'en science. Pris comme énoncés théoriques, les dogmes apparaîtront relatifs à des points de vue contingents et dépassés par la pensée contemporaine ^ vides de substance, contradictoires méme^. Inutile, après les discussions récentes, d'insister sur tout ceci.
Au contraire, interprétés au point de vue de l'action, les dogmes sont féconds, viables et par conséquent vrais. Ils évoluent, comme la pensée religieuse dont ils dessinent le courant, mais ils durent. On peut les comparer à ces théories scientifiques que l'expérience transforme et enrichit, « mobiles, changeantes, plastiques, partiellement indéterminées encore^, » ou à ces principes de la physique, dont parle M. Wilbois,
1 Cf. dans le même sens, Loisy, L'Evangile et VEglhe^ p. 174 : « L'Eglise n'exige pas la foi à ses formules, comme à Texpression adéquate de la vérité absolue, mais elle les présente comme l'expression la moins imparfaite qui soit moralement possible ; elle demande qu'on les respecte selon leur qualité, qu'on y cherche la foi, qu'on s'en serve pour la transmettre ; le formulaire ecclésiastique est l'auxiliaire de la foi, la ligne directrice de la pensée religieuse ; il ne peut pas être l'objet intégral de cette pensée, vu que cet objet est Dieu lui-même, le Christ et son œuvre ; chacun s'appropne l'objet comme il peut, avec le secours du formulaire. »
2 Cf. Quinzaine, art. cit., p. 504. (D. C, pp. 10, 11.)
3 Cf. Quinzaine, p. 510. [D. C, p. 17.) ^ Le Roy, <S. F. M., 190'i, p. 169.
qui « ne sont jamais achevés » et « ne meurent jamais tout entiers^.»
Le point délicat, c'est d'indiquer ce qui peut rester d'invariable dans le dogme ainsi entendu. Ne cesse-t-il pas d'avoir cette vérité éternelle que l'Eglise lui attribue ? Les nouveaux philosophes prétendent bien échapper à cette conséquence. Ils rejettent la théorie de Sabatier qui admet la plasticité illimitée des formules dogmatiques et l'indépendance complète de l'émotion religieuse 2. Ils distinguent, au contraire, dans l'énoncé dogmatique, la /brmwZe et les images^ : la formule est éternelle et les images éphémères. La formule est essentielle à l'intuition : « On [la] reconnaît à son rapport étroit avec l'idée profonde. » Elle est « spécifique; » on ne la retrouve pas, comme les images, « dans plusieurs ordres de pensée » très différents^. Les images, au contraire, sont ce qui
1 R. M., 1901, pp. ISÙ sçq., 191 sçq.
2 Cf. WiLBOis, R, M., 1902, p. 363.
3 Inutile de faire remarquer que le mot image n'est pas emplo^ é ici au sens technique, en tant qu'image s'oppose à idée.
* WiLBois, R. M., 1902, p. 361. — Soit, par exemple, le messianisme dans l'Ancien Testament : a Si l'on isole chaque texte prophétique, on lui trouve des analogies avec les textes étrangers et des explications dans les circonstances et les lieux où il a été écrit... [Mais] si l'on réunit les pensées des prophètes pour en suivre Tenchaînement, on trouve derrière le reflot des milieux où chacun vivait un progrès continu qui épure leurs intuitions... une force mystérieuse cachée dans une « idée qui marche... » [c'est] Télément spéëifique du messianisme. » Wilbois, résumant Loisy {Revue d'histoire et de littérature religieuse^ 1898), dans R. il/., 1902, p. 3'i6.
n'a pas d\i influence sur la vie et le jeu de l'intuition*. » Elles proviennent du besoin que l'esprit a de parler ses intuitions, de les traduire dans la langue de son temps et de son milieu. L'attente messianique, qui traverse plusieurs siècles, s'incarne en des images qui changent avec les générations, mais aucune de ces formes n'était essentielle, et sous aucune elle ne s'est réalisée. Pourtant les images sont nécessaires. La formule ne se laisse pas saisir à l'état isolé. Elle semble même ne se composer que d'images, et, en réalité, elle leur doit d'être maniable et transmissible ; au fond, elle est leur âme, une âme qui transmigre à travers plusieurs corps^. Elle rejette certains éléments qu'elle ne peut assimiler, et ces exclusions sont définitives^. Elle informe les autres, et, quels qu'ils soient, leur imprime une signification unique. Seulement cette signification est toute pratique : c'est la prescription d'une attitude mentale. Or, de même qu'on peut faire varier a l'infini les termes d'un rapport mathématique sans en altérer la valeur, on peut figurer une même attitude avec des symboles très différents. Voilà
1 Ibid.,]). 360.
2 Pour tout ce développement, voirWiLBOis, R. M., 1902, p. 357 sqç.
3 Ce sens négatif définitif des formules religieuses, sur lequel a tant insisté M. Le Roy, est peut-être bien, au point de vue spéculatif, leur unique supériorité sur les formules scientifiques dont on ne nous dit pas, — du moins expressément, — qu'elles impliquent jamais ces exclusions absolues.
pourquoi la formule peut durer, alors que les images changent, pourquoi elle peut être éternelle. « Puisque nos conceptions théoriques, écrit M. Le Roy, se renouvellent et se transforment incessamment, n'est-ce point par notre attitude, par notre conduite, par notre action, — entendues comme je Tai précisé plus haut% — que nous ressemblons aux chrétiens de tous les âges passés ou futurs, et que nous professons la même foi qu'ils ont professée et professeront^? » Les dogmes, dit M. Wilbois, sont des « formules fixes par la direction de vie qu'elles imposent et par l'intuition divine à laquelle elles conduisent, mobiles avec la variation de la science et la désuétude, des mots, mais mobiles surtout par le progrès continu qu'elles permettent à notre action religieuse^. » Peu importe même que les révélateurs aient employé, — comme c'était nécessaire, — des images aujourd'hui caduques : « Us ont prédit [peut-être] une ère impossible, ou fondé un régime fou ; ils se sont trompés, mais ils ont préparé une ère meilleure. Ils n'ont pas vu clair, mais ils ont suscité juste. C'est qu'ils ont prophétisé avec les images de leur temps et bâti
1 C'est-à-dire comme impliquant la pensée.
2 Bulletin de Toulouse^ art. cit., p. 19. (Z>. C, p. 105.) — Voir aussi Quinzaine, art. cit., p. 523. [D. C„ p. 32.)
avec les fragilités de leur pays; mais ils ont orienté Tavenir^.. »
Telle est la valeur de vérité que la philosophie nouvelle reconnaît aux dogmes. Pour elle, ils sont vrais parce qu'ils sont féconds et qu'ils durent. L'Eglise détient les bonnes formules de la vie religieuse et, par conséquent, les formules vraies^. La vérité dogmatique éternelle est celle d'une intuition viable que chaque croyant ressuscite à son tour, et dontl'éclosion continue dans les âmes est un développement, parce que chacune la colore d'une nuance spéciale et l'enrichit d'une beauté absolument nouvelle. On voit que cette vérité est de même nature que la vérité de toute connaissance; et que, par exemple, la théorie de M. Le Roy sur
r 1 WiLBOis, R. M., 1902, p. 351. Rapprocher ces idées de celles de M. Loisy : « L'Evangile tout entier était lié à une conception du monde et de l'histoire qui n'est plus la nôtre... Ce qui est yraiment ëvangélique dans le christianisme d'aujourd'hui n'est pas ce qui n'a jamais changé, car, en un sens, tout a changé et n'a jamais cessé de changer; mais ce qui, nonobstant tous les changements extérieurs, procède de l'impulsion donnée par le Christ, s'inspire de son esprit, sert le même idéal et la même espérance. » {V Evangile et l'Eglise, pp. 66, 67 et 68.) « Il n'est pas indispensable à l'autorité de la croyance qu'elle soit rigoureusement immuable dans sa représentation intellectuelle et dans son expression verbale. Une telle immutabilité n'est ■ pas compatible avec la nature de Tesprit humain. Nos connaissances les plus certaines dans l'ordre de la nature et de la science sont toujours en mouvement, toujours relatives, toujours .perfectibles. Ce n'est pas avec les éléments de la pensée humaine qu'on peut bâtir un édifice éternel. La vérité seule est immuable, mais non son image dans notre esprit... i» (Ibid,^ p. 166.) 2 WiLBOis, R. M. y 1902, pp. 601, 602, 608.
la nature du dogme n^est ni un expédient apologétique, ni une doctrine née par hasard, mais le résultat de tout une métaphysique. Si on veut la combattre efficacement, c'est moins à elle isolément qu'il faut s'en prendre qu'aux racines qu'elle a dans la théorie générale de la vérité.