La nouvelle Amérique
La famille Dixon est une vieille famille puritaine, dont les membres ont possédé des domaines importants dans l'Yorkshire. On la retrouve à Heaton-Royds, Leeds, Kirkburton, Oxlee et Shipley. C'était une de ces races vigoureuses et intermédiaires, qui, possédant le sol, reliaient le trône et les hommes d'armes aux populations inférieures. Les Dixon de Gledhow (Yorkshire) et ceux d'Astle-Hall, (Cheshire), deux branches différentes de cette famille, professaient les principes libéraux.
Ces races, dont les Yeomen étaient le centre, servirent puissamment le progrès politique de l'Angleterre, secondèrent son mouvement ascensionnel vers la liberté et la sauvegardèrent contre les hasards et les orages. Tous les Dixon, d'ailleurs, penchèrent vers les opinions parlementaires ; plusieurs se rattachèrent à Cronrwell ; dans la guerre civile un William Dixon, de Bowling, levait à ses frais un régiment de cavalerie et allait se battre à Marston-Moor.
Ce sillon puritain n'est point effacé en Angleterre; il s'est croisé avec la veine chevaleresque ; tous deux concourent encore à la grandeur du pays.
Les écrivains modernes de la Grande-Bretagne offrent ce double sillon ; — double veine, également libre, également invincible.
C'est parmi les écrivains populaires que se classe, et au premier rang, M. Hepworth Dixon; comme historien, comme biographe et comme critique, il porte la même empreinte et
cède à la même impulsion. Son mérite spécial est de n'avoir pas accordé aux vieux principes d'un puritanisme arriéré l'adhésion absolue d'une foi aveugle et immobile. Nul plus que lui, en -Angleterre, n'a vécu de la vie nouvelle du monde ; personne ne s'est assimilé plus hardiment aux idées qui président aux transformations sociales; nul n'a mieux compris les variations auxquelles la civilisation actuelle est soumise. C'est là le mérite particulier du philosophe et du voyageur auquel nous devons la Nouvelle Amérique; entre ses nombreux ouvrages il n'en est pas qui contienne d'enseignements plus importants et plus profitables que ceux dont abonde l'œuvre dont voici la traduction.
Fils de M. Abner Dixon, de Holmfirth et Kirk-Burton, il est né le 30 juin 1821, à Manchester. Son père avait acquis des terres en Amérique ; il allait s'embarquer à Liverpool avec sa femme et ses enfants, lorsque la naissance d'Hepworth Dixon retarda, puis empêcha le départ de la famille.
Comme beaucoup d'hommes de talent, M. Dixon ne reçut pas les bénéfices et ne subit pas les désavantages de l'éducation scolaire ; son enfance et sa jeunesse se passèrent dans la solitude sauvage d'Over-Darwen, et sous la surveillance d'un oncle maternel, homme lettré d'une imagination vive, qui, possesseur d'une belle bibliothèque, inspira au jeune Dixon le goût des études philosophiques.
Placé ensuite dans une maison de commerce de Manchester, il se familiarisa avec les langues étrangères, fut chargé de la correspondance, et débuta comme poëte par quelques pièces fugitives insérées dans une revue provinciale, le Magasin de Bradshaw; revue qui jouissait d'une certaine influence. Dans les pays décentralisés, tels que l'Allemagne, les Etats-Unis et l'Angleterre, une Revue de province peut subsister, avoir son groupe, ses adhérents, sa force propre ; et ne point se laisser absorber, comme dans les pays trop unitaires, par un centre unique, maître de toute la puissance et de tout le crédit. Quand la servitude est dans les mœurs, on fait entrer difficilement la liberté dans les institutions et dans les faits.
Les premiers essais de M. Dixon furent très-remarques. Il
obtint un succès décisif quand il édita, de concert avec le docteur Holland, une Revue libérale intitulée : le Magasin de V Angleterre septentrionale. Ses « Lays of Liberty, » publiés dans la même revue, furent réimprimés en Amérique et attirèrent l'attention du spirituel humoriste Douglas Jerrold, qui se .hâta d'attirer à lui M. Dixon. Devenu l'un des principaux collaborateurs du Magasin a un shilling et du Magasin illustré, il ne quitta plus cette voie populaire, et fut l'un des principaux promoteurs de la révolution importante et inaperçue qui élargit la liberté et étendit les droits de l'ouvrier de Manchester en lui permettant de quitter le travail avant la soirée du samedi.
A Cheltenham, M. Dixon devint le principal rédacteur d'une feuille locale; puis il se dirigea vers Londres.
Il y acheva ses études légales et devint membre du barreau. La vie littéraire l'attirait toujours. Un Irlandais nommé Madden ayant proposé, deux prix sur. deux sujets très-différents : l'un, Le pape Innocent III et sa cour; l'autre, Les Stages de la civilisation; — deux essais écrits par M. Dixon sur ces sujets furent jugés dignes du prix. M. Dilke, propriétaire de VAthenceum et rédacteur des Nouvelles du jour, frappé du mérite de ces essais, s'attacha M. Dixon. Les travaux de son nouveau collaborateur sur le mouvement intellectuel, l'éducation, la littérature des classes inférieures et sur l'intérieur des prisons anglaises, — articles dont la série préluda aux travaux du même genre exécutés par M. Mayhew et plusieurs autres, — projetèrent d'utiles et vives lumières sur la situation des pauvres; c'est un grand honneur pour M. Dixon d'avoir, en leur faveur, déterminé un mouvement considérable.
Poursuivant la même trace et la même marche de sentiments, — tous favorables à l'humanité et à l'amélioration des masses, — M. Dixon a donné ensuite la biographie de cet homme de bien, Jean Howard, qui, vers le milieu du dix-huitième siècle, provoqua la réforme des prisons. Sur la proposition du comte Stanhope (Earl ofStanhope), l'auteur fut nommé membre de la Société des Antiquaires.
De cette époque date une nouvelle ère pour M. Dixon, dont les travaux furent consacrés désormais aux gloires du vieux libé-
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ralisme anglais; — aux héros puritains: à Guillaume Penn, fondateur de Philadelphie, — à Robert Blake, grand-amiral de Cromwell. De sérieuses recherches poursuivies dans les archives de l'État mirent M. Dixon à même de réfuter d'une manière invincible, non-seulement les assertions de Lingard, l'historien catholique, mais les imputations bien plus dangereuses de l'éloquent é-crivain Whig, lord Macaulay, qui, par une confusion de noms propres, prenant Guillaume Penn pour Thomas Penne, avait attribué au premier les actions ignobles dont le second s'était rendu coupable. Ce livre fut une réhabilitation et un véritable triomphe pour son auteur ; presque toutes les Sociétés littéraires d'Amérique tinrent à honneur d'inscrire son nom sur la liste de leurs membres. M. Bunsen traduisit l'ouvrage en allemand; et les amis de Macaulay furent contraints eux-mêmes d'avouer les erreurs matérielles de l'illustre historien.
En 1853 M. Dixon devint rédacteur en chef de VAthenœum, et commença une nouvelle campagne, plus difficile que ses premières entreprises, en faveur du chancelier Bacon. Les intrigues et les inimitiés auxquelles le célèbre philosophe succomba, intrigues dont peut-être il facilita les manœuvres par un mélange singulier de générosité et d'imprudence, n'avaient pas encore été démêlées avec une attention assez pénétrante. M. Dixon consulta les documents contemporains, mit à profit toutes les sources historiques et prouva que, la reine Elisabeth ayant disparu de la scène, et un nouveau système politique ayant été inauguré par le roi Jacques et ses favoris, la disgrâce et la ruine du grand chancelier de la reine Elisabeth devaient résulter de ce changement de direction. Peut-être, tout en disculpant Bacon à beaucoup d'égards , M. Dixon n'a-t-il pas complètement réussi à réfuter les griefs accessoires: vanité, luxe excessif, indulgence trop facile, étourderie et faiblesse dans la vie privée ; — griefs auxquels les actes et les paroles de Bacon purent donner prétexte ; mais l'ouvrage, qui a eu plusieurs éditions et qui les mérite, n'en est pas moins un de ceux qui éclairent le mieux cette époque; un monument important et durable de sagacité historique et d'érudition consciencieuse. . Il faut apprécier 'et louer chez M. Dixon une soif toujours
vu
active, toujours avide de vérité; — qui n'oublie rien pour la faire jaillir même du sein du paradoxe et de la contradiction, qui s'ingénie à mettre au jour les faits négligés et les réalités inconnues. A son instigation, lord Auckland tira des papiers de famille d'Eden-Castle l'excellent ouvrage intitulé : Correspondance et mémoires de lord Auckland, etc., etc., et le duc de Manchester son livre intitulé : la Cour et la Société, depuis la reine Elisabeth jusqu'à la reine Anne.
Avec tant de mouvement d'esprit et de curiosité infatigable M. Dixon ne pouvait résister au désir de voyager. Après avoir défendu son vieil ami Payne- Collier contre d'indignes attaques, et publié un pamphlet destiné à prouver que Napoléon III n'a aucune intention d'envahir l'Angleterre, il visita l'Italie, l'Espagne, l'Allemagne, et revint à Londres où, de concert avec miss Jewsbury, il publia les œuvres posthumes de lady Morgan.
En 3863, il visita l'Egypte et la Palestine.
Beaucoup de vues nouvelles, de descriptions hardies, brillantes autant qu'exactes, et de données ingénieusement profondes, recommandent aux philosophes ses deux volumes intitulés : la Terre sainte, volumes qui ont eu plusieurs éditions. Après avoir observé surplace ce vieux berceau du christianisme judaïque, M. Dixon , par une témérité de contraste que la trempe de son esprit explique assez, voulut se rendre compte des institutions les plus nouvelles et des expériences les plus hasardées que la civilisation moderne ait tentées jusqu'ici. On doit à son récent voyage en Amérique, qui le conduisit jusqu'au lac Salé et chez les Mormons, ses deux cLerniers ouvrages, qui ont produit l'un et l'autre une vive sensation ; l'un intitulé : les Femmes selon V esprit (Spiritual Wives) ; l'autre, que nous publions en français : la Nouvelle Amérique.
Dans les Spiritual Wives l'auteur expose l'histoire psychologique de ce phénomène moral qui, chez les peuples chrétiens, a tenté à diverses époques de détruire ou de relâcher, soit au nom de la religion, soit au nom de la philosophie, les liens du mariage ; essai qui a fini par se réaliser en partie, surtout chez les races germaniques, sous des formes nouvelles et bizarres. C'est ce phénomène qui a produit les étranges systèmes, adoptés
ou essayés par .quelques esprits violents et quelques âmes affolées; — le système de YAgapémone, par exemple ; celui de la Femme émancipée et celui des Unions-libres d'Amérique.
L'autre ouvrage, dont nous donnons ici la traduction française, offre le tableau non moins curieux de la fermentation ardente causée dans le nouveau monde par le choc de deux éléments contradictoires : la liberté humaine et le calvinisme ; — par la révolte la plus hardiment indisciplinée, heurtant la loi morale la plus austère. L'histoire des sociétés humaines ne renferme pas de pages plus instructives ou plus étranges.
L'activité, le mouvement, la curiosité, l'amour de ce qui est nouveau, le besoin de recueillir et de communiquer la lumière, de rectifier l'erreur, de compléter les connaissances acquises, de déplacer les barrières et de reculer les limites intellectuelles, constituent la trempe d'esprit et le génie propre de M. Hepworth Dixon. A ces dons excellents il faut en ajouter deux plus rares encore : la générosité et la persévérance. Grâce à lui, — lord Lytton Bulwer, le grand romancier et l'excellent poëte l'a secondé, — les archives d'État, autrefois fermées par une surveillance jalouse et devenues à peu près inutiles ou stériles, ont été définitivement classées, cataloguées et ouvertes aux recherches du public.
Les principes et les vues, la ligne de conduite et la direction des travaux, les idées enfin qui ont gouverné la vie de M. Dixon se recommandent par une forte cohérence et une parfaite unité. La plume généreuse et brillante à laquelle on doit la belle Biographie de Guillaume. Penn, celle du chancelier Bacon et celle de Blake, s'est préparée par de longs et consciencieux labeurs à la grande œuvre que l'on attend de M. Dixon : Y Histoire générale de la République anglaise sous Gromwell.
Homme politique, il n'a pas obtenu moins de succès. On le verra sans doute siéger au Parlement prochain, et prendre une part active aux luttes nouvelles , comme l'un des plus énergiques et des plus résolus, parmi les champions de cette vieille cause puritaine, qu'il n'a jamais reniée; cause quia aussi sa généalogie, sa noblesse et son héroïque blason.
Philarète Chasles.