‹ La nouvelle BabyloneChapitre 10 sur 58 · AVEC UNE INTRODUCTION · texte numérisé non relu

AVEC UNE INTRODUCTION

PAR

VfICTOR HUGO

En publiant une traduction nouvelle de Shakespeare, nous croyons devoir expliquer en quoi cette traduction diffère des précédentes.

D'abord cette traduction sera nouvelle par la forme. Comme Ta dit un critique compétent dans Profils et Grimaces, elle est faite, non sur la traduction de Letourneur, mais sur le texte de Shakespeare. Il ne faut pas l'oublier, la version de Letourneur, qui a servi de type à toutes les traductions publiées jusqu'ici, date du dix-huitième siècle : c'est dire que le premier interprète de Shakespeare a dû faire et a fait bien des

concessions. Il était déjà bien assez téméraire de présenter à l'étroite critique littéraire du temps un théâtre où la distinction du comique et du tragique était méconnue, et où la loi des unités était violée, sans ajouter encore à ces hardiesses les hardiesses du style. Aussi ne faut-il nullement s'étonner siJa traduction de Letourneur est pleine de périphrases, si elle enveloppe la pensée du poëte de tant de circonlocutions, et si elle est restée si loin de l'original. Disons-le hautement, pour qu'une traduction littérale de Shakespeare fût possible, il fallait que le mouvement littéraire de \ 830 eût vaincu, il fallait que la liberté qui avait triomphé en politique eût triomphé en littérature, il fallait que la langue nouvelle, la langue révolutionnaire, la langue du mot propre et de l'image, eût été définitivement créée. La traduction littérale de Shakespeare étant devenue possible, nous l'avons tentée. Avons-nous réussi? Le lecteur en jugera.

Autre nouveauté. En consultant les éditions primitives de Shakespeare, nous avons reconnu que toutes les pièces publiées de son vivant ont d'abord paru sans cette division en cinq actes à laquelle elles sont aujourd'hui universellement soumises, et que cette division uniforme, si contraire au libre génie du grand Will, a été improvisée, après sa mort, par deux comédiens obscurs de l'époque. En comparant ainsi la Bible shakespearienne aux reproductions qui en ont été faites plus tard, nous avons éprouvé en quelque sorte l'étonnement qu'avait ressenti Érasme en comparant l'Évangile grec à la Vulgate de saint Jérôme. Nous avons fait comme les protestants : plein d'une fervente admiration pour le texte sacré, nous en avons supprimé toutes les interpolations posthumes, et, au risque d'être taxé d'hérésie, nous avons fait disparaître dans notre édition ces indications d'actes qui rompaient arbitrairement l'unité profonde de l'œuvre.

Tout le monde sait que Shakespeare, dans ses drames, emploie alternativement les deux formes, le vers et la prose. Dans telle pièce, la prose et le vers se partagent assez également le

dialogue; dans telle autre, c'est la poésie qui domine; dans telle autre, c'est la prose. Ici les lignes plébéiennes et comiques coudoient familièrement les vers tragiques et patriciens. Là elles font antichambre dans des scènes séparées. Mais, quelque brusques que soient ces changements, ils ne sont jamais arbitraires. Suivant une loi d'harmonie dont le poète a le secret, les variations de la forme sont constamment d'accord, chez lui, soit avec l'action, soit avec les caractères. Elles accompagnent toujours avec une admirable justesse la pensée du grand compositeur. Nous avons donc voulu, dans notre traduction même, noter ces importantes variations par un signe qui, tout enlaissant au dialogue sa vivacité, indiquât au lecteur d'une façon très-apparente les soudaines transitions du ton familier au ton lyrique. Ne pouvant donner le rhythme du vers shakespearien, nous avons du moins tenu à en indiquer la coupe, nous avons essayé de traduire le texte vers par vers, et nous avons mis un tiret — entre chaque vers.

On sait encore qu'un certain nombre de pièces, comédies ou drames , publiées du temps de Shakespeare, avec son nom ou ses initiales, ont été déclarées apocryphes, simplement sur ce fait qu'elles n'ont pas été réimprimées dans l'in-folio de 4623. Nonobstant cette déclaration, nous les avons lues avec un soin scrupuleux, et sans adopter entièrement l'avis de Schlegel, qui les range parmi les meilleures de Shakespeare, nous pouvons affirmer avoir reconnu dans plusieurs d'entre elles la retouche, sinon la touche du maître. Pour que le lecteur puisse décider lui-même la question, nous les avons traduites, et elles figureront, soit complètement, soit par extraits, dans nos volumes.

Une autre curiosité de cette édition, ce sera de citer intégralement, dans des préfaces explicatives, les œuvres aujourd'hui oubliées qui ont été comme les esquisses des chefsd'œuvre de Shakespeare. En effet, l'auteur d'Hamlet pensait sur l'originalité de l'art comme l'auteur d'Amphitryon et comme l'auteur du Cid. Il faisait consister la création dramatique,

non dans l'invention de l'action, mais dans l'invention des caractères. Aussi, quand l'idée l'y sollicitait, il n'hésitait pas à réclamer la solidarité du génie avec tous les travailleurs passés, et il les appelait à lui, si humbles et si oubliés qu'ils fussent. Il disait à certain Masuccio : Travaillons, ami! Et Roméo et Juliette ressuscitaient. Il criait à je ne sais quel Cynthio : A la besogne, frère ! Et Othello naissait. Ce sont les œuvres de ces obscurs collaborateurs que nous avons tirées de leur poussière pour les restituer ici à l'imprimerie impérissable.

Nouvelle par la forme, nouvelle par les compléments, nouvelle par les révélations critiques et historiques, notre traduction sera nouvelle surtout par l'association de deux noms. Elle offrira au lecteur cette nouveauté dernière : l'auteur de Ruy Blas commentant l'auteur d'Hamlet.

Un monument a été élevé dans l'exil à Shakespeare. L'étude en a posé la première pierre, le génie en a posé la dernière.

Il ne restait plus qu'à le consacrer. Le succès le plus complet a déjà salué l'apparition des dix premiers volumes.

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