Tome 2 V
et Henriette étaient ensemble, mademoiselle Bâtes et sa nièce avec 1 es El ton ; les Messieurs étaienÇà cheval, et ma-
dame Weston resta avec M. Woodhouse. Il ne leur manquait que de se trouver heureux à Box-Hill. On fil sept milles dans l'espérance de se bien divertir, et tout en arrivant on s'extasia sur la beauté du lieu ; maïs le reste de la journée ne fut rien moins qu'agréable. Ou remarquait une langueur, un défaut d'union qu'il fut impossible de vaincre. On se sépara en petites parties.
Les El ton se promenèrent ensemble ; M. Knightley se chargea de mademoiselle Bâtes et de sa nièce^ et Emma , ainsi qu'Henriette échurent à Frank Churchill. M. Weston essaya en vain de les rassembler. Il semblait d'abord que cette division n'était qu'accidentelle, cependant elle continua à peu près de la même manière le resle du
(3) jour. M. et madame Elton, à la vérité ,
paraissaient assez portes a se reunir aux.
autres , et à se rendre aussi agréables que possible ; mais pendant tout le temps qu'on resta sur la montagne , la majeure partie de la compagnie maintint un principe de se'paration que, ni le coup d'oeil, ni la collation, ni la gaîté franche de M. Weston ne purent vaincre. Emma s'ennuya beaucoup au commencement. Elle n'avait jamais vu Frank Churchill si taciturne , ni si maussade. Le peu qu'il dit ne valait pas la peine d'être entendu. Il regardait sans voir; admirait Sans raison; ecoutait sans entendre ce qu'on disait. Tant que Frank Churchill fut d'une humeur sombre, il ne parut pas surprenant à Emma qu'Henriette le fût aussi. Elle les trouva tous les deux insupportables. La scène changea lorsqu'ils furent tous assis; car Frank Churchill commence
a causer, devint gai peu à peu , et s'go rupa principalement d'elle. 11 eut pour elle les attentions les plus marquées. Il se fit une étude de l'amuser et de se rendre agréable à ses yeux : et Emma , charme'e qu'on prît soin de la divertir , pas trop fâchée d'être flattée, recouvra toute son amabilité accoutumée , lui donna tous lesencouragemens possibles d'être galant , plus qu'elle n'avait jamais fait depuis qu'elle le connaissait ; mais si, à ses propres yeux, cela ne signifiait rien du tout, il n'en fut pas de même aux yeux des spectateurs , qui ne trouvèrent pas d'autre mot propre à décrire sa conduite que celui de coquette»
« Mademoiselle Woodhouse fait la coquette avec M. Frank Churchill. » Ils s y étaient exposés , aussi on le sut à Maple-Grove, par les soins d'une personne, et en Irlande par ceux d'une autre. Ce n'est pas que lagaîté d'Emma
vint d'une félicite réelle ; c'était , aii contraire, parce qu'elle se sentait moins heureuse qu'elle ne s'était attendue à l'être. Elle riait d'avoir été trompée dans ses espérances; et quoiqu'elle lui tînt compte de ses attentions, et les crût bien placées, soit comme marques d'amitié , de passion , ou d'amusement , cela ne faisait aucune impression sur son cœur. Elle ne le regardait que comme un amL
« Que je vous suis obligé, s r écria-t-iï, de m'avoirditde venir aujourd'hui.Sans vous je perdais le plaisir d'être de cette partie. Mon intention était de m'en retourner sur-le-champ. »
« Oui , vous étiez de très-mauvaise humeur ; j'en ignore la cause , à moins que ce ne fût parce que vous étiez arrivé trop tard pour cueillir des fraises* Je vous ai traité avec plus debonté que vous ne le méritiez. Mais vous vous
êtes humilié; vous avez sollicite l'ordre de rester. »
« Ne dites pas que j'étais de mauvaise humeur; fêtais fatigué, la chaleur m'avait accablé. » , ,
a II fait plus chaud aujourd'hui, «
u Je ne m'en aperçois pas 9 je me trouve à merveille. »
« A la bonne heure ; mais c'est parce que vous êtes sous commandement. »
a Sous le vôtre? Oui. •»
«J'avais peut-être l'intention que vous le dissiez, et cependant j'entendais parler du vôtre propre; que vous étiez maître de vous-même. Vous étiez, de manière ou d'autre, sorti de votre assiette ordinaire , mais vous y êtes rentré aujourd'hui: et comme je ne puis pas toujours être avec vous, je vous conseille d'être toujours sous votre propre cono mandement plutôt que sous le mien. »
, « C'est la même chose , je ne puis avoir le commandement de moi-même, sans motif. Je suis à vos ordres,, que vous parliez ou non. Vous pouvez toujours être avec moi. Vous y serez éternellement. ?»
« A dater d'hier à trois heures mon influence peut avoir commence, etpa9 plus tôt, autrement vous n'auriez pas été de si mauvaise humeur. »
«Hier à trois heures! Je croyais avoir eu l'honneur de vous vo'ir pour la première fois en février dernier. *
a ïl ny a certainement rien à répondre à un propos aussi galant, mais ( baissant la voix) il ny a que nous qui parlions, et c'est un peu trop fort, de dire des fadaises pour amuser sept personnes qui gardent le silence.
r< Je n'ai nulle honte de ce que je dis, re'pliqua-t-il avec une impudence rare,
J'ai eu l'honneur de vous voir pour la première fois en février dernier. Je de'bire que lous ceux qui sont sur cette hauteur l'entendent s'ils peuveni. Je souhaite que ma voix puisse parvenir d'un bout du pays à l'autre. Je vous ai vue en février dernier,, pour la première fois. » Ensuite il lui dit à l'oreille : h Nos compagnons paraissent engourdis, que ferons-nous pour les re'veiller?
La première sottise venue en fera l'affaire. Ils parleront ! Mesdames et messieurs, il m'est ordonné par mademoiselle Woodhouse , ( qui préside partout oii elle se trouve ) de vous dire qu'elle désire savoir ce que vous pensez. » Quelques-uns se mirent à rire , et répondirent d'une manière flatteuse.
Mademoiselle Bâtes parla beaucoup ; madame Elton fut extraordinairement choquée de l'idée que mademoiselle Woodhouse présidât partout ou elle
se trouvait; M. Knighlley s'expliqua le plus distinctement.
« Mademoiselle ^Woodhouse seraitelle bien aise de savoir ce que tout le monde pense ? »
« Oh! non, s'écria Emma en riant et affectant beaucoup de nonchalance , pour rien au monde. Je ne voudrais pas m'exposer à une pareille attaque. Dîtes moi toute autre chose que ce qui faisait l'objet de vos pensées. Mais ne dites pas tout. Il y en a une ou deux peutetre (jetant un coup-d'œii sur madame Weston et Henriette) de qui je n'aurais rien à craindre, a
« C'est une question, s'écria madame Elton avec emphase, que je ne me serais pas permis de faire. Quoique , peutêtre , en qualité de chaperon de la partie... Je ne me suis jamais trouvée dans aucun cercle, à aucune excur-
sion. Les jeunes demoiselles , les femmes mariées. »
Elle disait tout cela entre les dents , s'adressant particulièrement à son mari, qui repondit tout bas:
« Vous ave?, raison, rnamour, c'est bien vrai, c'est exactement cela. L'on n'a jamais vu pareille chose. Mais il y a des dames qui se permettent de dire ce qu'il leur plait, il faut en rire, tout le monde sait cl* qui vous est dû.
« Ça ne réussira pas, dit tout bas Frank Churchill à Emma, ils se croient presque tous insultes. Je veux m'y prendre avec plus de dextérité. Mesdames et messieurs ! mademoiselle Woodhouse m'ordonne de dire qu'elle renonce au droit qu'elle a de savoir vos pensées , elle demande seulement de chacun de vous quelque chose d'amusant. Vous êtes sept, sans me compter, ( elle a la bonté' de dire que je la
divertis. passablement, ) elle exige que tous en particulier disent quelque chose de très-spirituel ; ou récitent une ou deux choses en prose ou en vers, passablement spirituelles; ou trois choses extrêmement stupides : elle promet d'en rire de tout son cœur, ^
«Ah! fort bien, cria mademoiselle Bâtes, cela ne me gênera guère. Trois sottises 1 , c'est fort aisé pour moi.
En ouvrant la bouche, j'en puis dire beaucoup plus, n'est-ce pas? ( regardant autour d'elle avec toute la gaîlé possible. ) Ne le croyez - vous pas
tous? ?)
Emma. ne put y résister.
« Ah ! mademoiselle; mais il y a une difficulté. Pardonnez-moi. Mais vous êtes bornée à trois seulement, »
t Mademoiselle Bâtes, trompée par son apparente politesse, ne la comprit pas sur-le-champ, mais aussitôt qu'elle fut
au fait, sa rougeur n'annonça pas de colère , mais qu'elle était peince.
cf Ah ! fort bien, oui, je l'entends , ( se tournant vers M. Knightley ,) et je
vais essayer de me taire. Il faut que je lui sois bien désagréable, autrement, elle n'aurait pas parié ainsi à une ancienne amie. »
« J'approuve votre plan, s'écria M. Weston , appuyé, appuyé. Je fais un jeu de mots. Combien cela compterat-il? »
« Peu de chose, Monsieur, répondit son fils, très-peu de chose ; mais nous serons induîgens en faveur de quelqu'un qui donne l'exemple. »
« Non , non , dit Emma , il comptera pour beaucoup. Un jeu de mots de M. Weston suffira pour lui et son voisin. Allons, Monsieur, voyons, commencez. »
« Je ne crois pas qu'il soit très-spi-
rituel moi-même, car il est trop vrah Quelles sont les deux lettres de l'alphabet qui expriment toutes les perfections? y)
« Quelles sont les deux lettres de l'alphabet qui expriment toutes les perfections? ma foi, je n'en sais rien, dit le fils, et vous, mademoiselle Woodhouse, le devinerez- vous? Je n'en crois rien. >j
« Vous ne voulez donc pas le deviner, dit M. Weston : je vais donc vous nommer ces deux lettres. M — A Emm — a. Me comprenez-vous à pre'sent ? »
Ce jeu de mots fit un plaisir infini à Emma, ainsi qu'à Frank Churchill et à Henriette ; mais le reste de la compagnie n'en parut pas e'galement satisfait ; et M. Knightley dit gravement :
« Ceci nous donne àentendre l'espèce de choses spirituelles qu'on desirait
avoir. M. Weston s'en est 1res- bien acquitte; mais s'il eût pris de meilleures informations, il aurait attendu un peu plus long- temps avant de prononcer perfection. »
« Quant à moi, je fais mes excuses , dit madame Elton; je ne veux même pas essayer : ces sortes de jeux ne me plaisent pas. On m'envoya une fois un acrostiche sur mon nom , qui ne me plût nullement ; j'en connaissais l'auteur : un désagréable fat! Vous savez qui je veux dire (faisant signe à son mari. Ces sortes de jeux sont passables aux fêtes de Noël, autour d'un bon feu ; mais pas du tout pendant une excursion pour reconnaître les beautés de la nature en été. Mademoiselle Woodhouse voudra bien m 'excuser.
3e n'ai pas des choses spirituelles à jeter à la tète de tout le monde. Je ne me pique pas d'avoir de l'esprit. J'ai beau-
coup de vivacité , à rria manière ; mais
je crois quil doit* m'etre permis de juger moi-même des circonstances oii je dois parler, ou bien garder le silence. Passez-nous 9 M. Churchill, s'il vous plait. Passez aussi M. E. Knightley , Jeanne et moi. Aucun de nous n'a rien de spirituel à dire. » '
« Oui, oui, je vous prie, passez-moi; ajouta son mari , avec dédain. Je n'ai rien d'amusant à dire à mademoiselle Woodhouse , ni à aucune autre demoiselle. Je suis marié depuis longtemps; ainsi, je ne suis plus bon à rien. Irons-nous faire un tour , Auustine ? » ' '
« De tout mou cœur. Je suis fatiguée de reconnaître si long-temps dans le même endroit. Allons, Jeanne, donnez-moi le bras. »
Jeanne s'y refusa cependant ,
les époux, partirent seuls. Heureux
couple! dit Frank Churchill, aussitôt qu'ils furent hors de portée de l'entendre. Qu'ils se conviennent bien!
C'est un grand coup de fortune que la manière dont ils se sont mariés quelques semaines, je crois s après avoir fait connaissance à Bath. C'est très- heureux, en vérité! car, comment peut-on juger du caractère d'une personne, à Bath, ou dans les lieux publics : c'est une chose impossible. Ce n'est qu'à la maison , dans leurs sociétés particulières, qu'on peut connaître les dispositions des femmes, et se former une juste idée de ce qu'elles valent. Hors de là , l'on ne peut former que des conjectures, ou s'en rapporter au hasard : et pour l'ordinaire , on rencontre fort mal. Combien d'hommes se sont aventurés après une courte connaissance avec une femme 9 et s'en sont repentis le reste de leur vie. »
Mademoiselle Fairfax , qui n'avait pas ouvert la bouche , excepte' avec sa société particulière, prit alors la parole.
« Ce que vous dites là, arrive sans doute quelquefois : v La toux l'empêcha de continuer. Frank Churchill se tourna de son coté pour l'écouter.
« Vous disiez quelque chose, mademoiselle ? » La voix lui revint.
a Je voulais seulement observer que quoique des circonstances malheureuses, telles que celles dont vous venez de parler , arrivent quelquefois à des femmes et à des hommes, je ne crois cependant pas qu'elles soient fréquentes. Un attachement précipité et imprudent peut se former; mais, par la suite, lorsqu'on s'en aperçoit , on peut aisément se dégager. Je désire être comprise ; je veux dire qu'il n y a que des âmes faibles et irrésolues (dont le bon- Tome IV.
heur dépend toujours du hasard ) qui puissent conserver une passion dont ils sentiraient F inconvenance et le poids pour toujours. »
11 ne répondit rien, la regarda , la salua humblement \ et peu après il dit gaîment :
« J'ai si peu de confiance en mon propre jugement , que j'espère que quand l'envie me prendra de nae marier, quelqu'un voudra bien me choisir une femme. Voulez- vous ( se retournant vers Emma) voulez-vous m'en choisir une? Je suis persuadé que j'aimerais celle que vous me destineriez.
Vous pourvoirez aux besoins de la famille , bien entendu. ( À son père , en souriant) Trouvez-m'en une : je ne suis pas pressé; adopiez-la , élevezla, »
« Voulez-vous qu'elle me ressemble? ?>
« Oh ! de tout mon cœur, si vous le pouvez» j)
<t Fort bien , je me charge de la commission ; vous aurez une femme char-
mante, 7J
«Je demande qu'elle soit très-gaie; qu'elle ait les yeux gris-foncé : je me soucie peu du reste. J'irai voyager pendant deux ans; à mon retour je viendrai vous demander ma femme. Souvenez-vous-en. »
Il n'y avait pas de danger qu'Emma l'oubliât. Cette commission caressait agréablement son imagination. Henriette ne serait-elle pas la femme qu'il lui faudrait? Excepté des yeux grisfoncé, dans deux ans elle serait digne de lui : Il pensait peut-être à Henriette, lorsqu'il parlait d'une femme; qui sait?
S'en rapportant à elle pour le soin de son éducation, semblait confirmer cette idée»
« Maintenant , Madame, dit Jeanne à sa tante , voulez-vous que nous allions rejoindre madame Elton ? >>
« Comme il vous plaira, ma chère, de tout mon cœur, je suis prête. J'avais envie de la suivre lorsqu'elle s'est levée ; mais il est encore temps : nous la rejoindrons bientôt. La voilà! Non y c'est une dame qui est venue dans le petit char irlandais. Elle ne lui ressemble pas du tout. »
Elles s'en allèrent, et furent suivies une minute après par M. Knightley. Il ne resta qu'Emma , Henriette , M. Weston et son fils : la vivacité' de ce dernier augmenta au point de la rendre désagréable. Emma, elle-même, se fatigua de flatterie et de plaisanteries : elle eut pre'fe're' se promener avec d'autres personnes, ou s'asseoir seule pour jouir du charmant coup d'œil qui était audessous d'elle, La vue des domestiques
(ai )
et des voitures qui les attendaient , la rejouit infiniment ; jusqu'aux embarras du départ, et à la prétention de madame Elton d'avoir sa voiture la première : elle supporta tout cela patiemment, dans l'espérance de s'en retourner tranquillement à la maison, et de mettre fin à une partie dont le désagrément surpassait de beaucoup le plaisir.
Elle se promit bien de ne plus se trouver désormais avec une compagnie composée de personnes aussi mal assorties.
Tandis qu'elle attendait sa voiture , elle vit M. Rnightley à côté d'elle. Il regarda tout autour de lui , comme pour s'assurer qu'il n'y avait personne à portée de l'entendre j ensuite il lui parla ainsi :
u Emma, je vais vous parler encore une fois comme j'ai eu coutume de le
faire, privilège que vous avez plutôt souffert que permis : je dois encore en
faire usage. Je ne puis vous voir vous mal conduire , sans vous en prévenir* Comment avez-vous pu être si sévère envers mademoiselle Bâtes? Comment vous êtes-vous permis d'insulter à une femme de son ége , de son caractère, et dans une situation comme la sienne?
Emma , je ne l'aurais jamais cru de vous! »
Emma se recueillit, rougit, se reconnut coupable , mais affecta d'en rire.
« Et comment pou vais- je m'empêcher de parler comme je l'ai fait? Personne n'aurait agi autrement ; d'ailleurs, il n'y a pas grand mal, car je suis sûre qu'elle ne m'a pas comprise. »
Je vous assure qu'elle a parfaitement entendu ce que vous vouliez dire. Elle en a parlé depuis, et je désirerais que vous l'eussiez pu entendre avec quelle candeur, avec quelle générosité elle
( *5 ) s'exprimait. J'aurais souhaité que vous eussiez pu être témoin delà reconnaissance qu'elle exprimait envers vous, Qu'elle est bonne, disait-elle, d'avoir tant d'attentions pour une créature dont la société lui est si desagréable !
Que d'obligations nous lui avons ainsi qu'à son père!
« Oh ! s'écria Emma, je sais qu'il n'existe pas dans le monde une meilleure créature qu'elle; mais vous savez aussi que la bonté et le ridicule forment la base de son caractère» ?; — « Gela est vrai, dit-il 3 je l'avoue; mais si elle était heureuse , j'admettrais même que le ridicule surpasse la bonté ; si elle avait de la fortune, je ne trouverais pas mauvais que ses absurdilésfussentpour vous un objet de dérision ; si elle était votre égale par sa position, je ne vous ferais aucun reproche. Mais, Emma, considérez la distance qu'il y a de vous
a elle ; elle est très-pauvre ; elle est déchue de l'état de prospe'rite' dans lequel elle était ne'e , et si elle vit long-temps, son sort deviendra encore plus malheureux. Sa situation devrait exciter en vous de la pitié'. Eu vérité ^ vous vous êtes mal conduite. Vous, qu'elle a vue enfant; vous, qu'elle a vu croître lorsque ses attentions vous honoraient, vous venez maintenant, par étourderie, par un orgueil mai entendu, de vous moquer d'elle, de l'humilier devant sa nièce et devant des gens dont quelques-uns imiteront votre exemple.
Ce que je vous dis , Emma , ne vous est pas agréable sans doute, et je vous assure que cela me l'est encore moins; mais il est de mon devoir de vous faire ces représentations. Tant qu'il sera en mon pouvoir de vous dire la vérité, je le ferai. En vous donnant de bons conseils, je vous prouve la sincérité de
l'amitié que j'ai pour vous; el je me flatte qu'un jour ou l'autre, ^ous me rendrez plus de justice que vous ne le faites à présent, >j Tout en parlant, ils s'approchaient de la voiture $ elle était prête, el avant quelle pût dire un mot, il lui avait donné la main pour y entrer. Il avait méconnu les sentimens qui lavaient engagée à tourner la tète, et lavaient empêchée de parler. C'était un composé de colère contre ellemême, de mortification et de chagrin.
Elle n'avait pu ouvrir la bouche ; et, en se plaçant dans sa voiture, elle fut prête à se trouver mal. Elle se remit, se reprocha de n'avoir pas pris congé de lui , de l'avoir quitté d'un air de mauvaise humeur j elle essaya avec la voix et les mains de réparer ces torts ; mais il était trop tard. Il était monté à cheval et -avait disparu. Elle continua en vain de regarder derrière; mais ce qui lui Tome IV. 3
parut très - extraordinaire , elle allait très-vite, et le reste de la compagnie ne Fayant pu suivre en descendant la montagne, était demeuré loin derrière elle.
Elle en ressentit un chagrin mortel; elle eut peine à le cacher. Jamais, dans aucune circonstance, elle n'avait été si agitée, ni ressenti une pareille mortification. Elle était frappée au coeur. Ses représentations étaient justes; elle ne pouvait le nier. Son propre cœur se joignait à M. Knightley. Comment avait-elle pu être si cruelle envers mademoiselle Bâtes! comment avait-elle pu se compromettre . devant des personnes pour lesquelles elle avait beau* coup d estime ! et comment avait-elle pu le quitter sans lui témoigner sa reconnaissance, ou lui avoir donné des marques d'amitié !
Elle était inconsolable. Plus elle réfléchissait, plus elle se trouvait coupa*
Me. Jamais elle n'avait été si abattue. Heureusement qu'elle n'était pas obligée de parler. Elle n'avait dans sa voi* ture qu'Henriette, qui ne semblait pas très-satisfaite elle-même, très-fatiguée et disposée à garder le silence.
Emma sentit couler ses larmes pendant presque toute la route, et elle ne •ût aucun effort pour les retenir.
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