CHAPITRE I
Coup d'oeil sur la politique colonisatrice des rois de France depuis Cartiei jusqu'à Champlain. — Les Français aux terres neuves. — Colonisation infructueuse avant Cliamplain. — Cartier et Champlain. — Leur œuvre mise en parallèle. — Sully et Richelieu. — Leur politique ù l'égard de la Nouvelle-France.
Durant la période de soixante ans qui s'écoula entre le troisième voyage de Jacques Cartier et la présence de Samuel Champlain sur les rivages du Saint-Laurent, les rois de France portèrent peu d'intérêt à la Nouvelle- France. Celui qui le premier avait donné l'élan aux explorations françaises dans le nouveau monde, François I, était mort avant de voir la réalisation de ses projets de colonisation Les guerres civiles du règne éphé-
mère de François II, et surtout de celui de Charles IX, ne permettaient guère de songer au Canada. Les esprits étaient plutôt tournés vers la Floride. L'amiral Gaspard de Coligni espérait voir bientôt fleurir le calvinisme dans ces établissements lointains, tandis que pour Catherine de Médicis, mère du roi, c'était un excellent moyen de se débarrasser de gens remuants et détestables. Les troubles religieux sous Henri III et son successeur Henri IV, détournèrent l'attention de ces rois, tant qu'ils eurent à soutenir des guerres intestines, mais pas assez cependant pour ne pas accorder à des courtisans, plus ambitieux de s'enrichir que de fonder des colonies dans la France transatlantique, certains privilèges de traite et d'exploitations minières dans les contrées connues alors sous le nom de terres neuves.
Mais si la Nouvelle-France semblait presque complètement ignorée à la cour, il n'en était pas ainsi dans certaines provinces de France. Les pêcheurs et les négociants des côtes maritimes de la Normandie, de la Bretagne, de la Saintonge et de l'Aunis, entretenaient des relations constantes avec les naturels des terres neuves et du Canada. Ces terres nouvelles comprenaient l'île de Baccalaos, l'île des Bretons, le Labrador, et les rives septentrionales de la Grande-Baie de Canada. Comme nous le verrons plus tard, il exista depuis Cartier un continuel va-et-vient auquel les Français prirent la plus large part, sans en excepter toutefois les Espagnols, les Portugais et les Anglais. Cette période n'appartient donc pas absolument au Canada seul, elle relève plutôt de la chronique de chacun des peuples européens, qui, durant la dernière moitié du seizième siècle, ne firent
qu'aborder à nos rivages, sans s'y arrêter autrement que pour des fins de traite ou de pêche. C'est en vain que nous chercherions une sérieuse tentative de colonisation pendant les 60 années qui suivirent la dernière expédition du Découvreur du Canada. A travers les monu inents de cette époque reculée, nos regards se sont arrêtés sur les malheureuses expéditions de Jean- François de la Roque, sieur de Roberval et sur les commissions de Troïlus du Mesgouez, marquis de la Roche, mais les événements ont prouvé que le favori de Henri III échoua dans son entreprise qui n'était pas née viable.
Avant lui Jacques Noël et Etienne Chaton, sieur de la Jannaye, héritiers et successeurs de Cartier, n'avaient d'autres visées, dans leur demande de privilège, que l'exploitation de mines imaginaires et le commerce des fourrures.
La Court-Précourt-Ravaillon et Chauvin, ne son gèrent pas à coloniser le Canada, Leur unique but était de s'enrichir le plus tôt possible, en monopolisant tout le trafic du golfe et du fleuve Saint-Laurent.
Il nous faut donc renoncer à prononcer le mot colonisation avant l'arrivée de Champlain à Québec. Ceux qui avant lui portèrent leur pas sur nos terres inhospitalières, ne firent que préparer les voies au grand mouvement qui, malgré les lenteurs et les symptômes de faiblesse à son début, devait se répandre comme une traînée de poudre le long des deux rives du Saint-Laurent. Nous ne croyons pas cependant qu'il soit téméraire de dire que Jacques Cartier fut le seul vrai précurseur de Champlain, fondateur de la colonie française en Canada. L'illustre Découvreur
eut la gloire incontestée de fouler avant tout autre européen le sol d'un pays inconnu du vieux monde. Si la presse aux cent voix eût existé de son temps, les nations de l'Europe, informées de ces découvertes, se seraient disputé la possession de cette partie de l'Amérique, comme elles faisaient au Brésil. Mais les conquêtes toutes pacifiques du grand navigateur malouin, n'eurent d'écho que dans les cabinets des cosmographes et parmi ses compatriotes de Bretagne, cet écho devant rester perdu pour eux comme pour tous les Français, jusqu'à l'heure où la Providence tira des rangs du peuple cet enfant de la Saintonge qui comprit que le Canada serait un vaste champ à exploiter pour la propagation de la foi catholique parmi les hordes sauvages et pour l'amplification du nom français sur ce continent.
Lequel des deux rôles fut le plus glorieux, celui du découvreur ou celui du fondateur ? Sans doute le nom de Champlain est resté plus vivace au milieu de notre population, parce qu'il est plus intimement lié à l'histoire de nos premiers ancêtres. Mais le nom de Cartier reste entouré d'une auréole lumineuse, comme celui de tous les grands explorateurs de son époque. L'Angleterre ne s'enorgueillit-elle pas des découvertes de Sébastien Cabot le long des côtes de l'Amérique septentrionale ? L'Espagne ne revendique-t-elle pas l'honneur d'avoir découvert le nouveau monde, en faisant briller de tout l'éclat qu'elle mérite, la sainte et héroïque figure de Christophe Colomb ? Cabot était vénitien, Colomb était génois : tous deux servaient sous des pavillons étrangers au leur, quand ils prenaient possession de terres nouvelles. Personne n'a songé pour cela, ou pour d'autres
motifs, à enlever à l'Angleterre ou à l'Espagne, le prestige attaché à la priorité de ces découvertes, bien que, d'un autre côté, on ait souvent contesté à la France le mérite d'avoir reconnu, avant toutes les autres nations, les terres neuves en général, les côtes de la Norembègue et de l'Acadie. Cartier était breton et il travaillait pour son roi et sa patrie. Les services qu'il leur rendait en faisant connaître un pays d'où l'Europe devait soutirer tant de richesses par la suite, ne furent pas appréciés à la cour de France comme ils méritaient ; mais il ne s'ensuit pas que ses découvertes devaient rester sans résultat. LesMalouins en profitèrent dans une large mesure, et ils se prévalurent des exploits de leur compatriote Cartier, pour revendiquer en quelque sorte la suprématie sur les rivages du fleuve Saint-Laurent. Nous verrons de quelle manière ils exerçaient une telle autorité. Si les rois de France avaient voulu exercer cette prépondérance, qui leur revenait incontestablement et de droit et de fait, au lieu de vouloir coloniser dans des contrées plus méridionales, c'est-à-dire moins facilement accessibles à leurs flottes, ils auraient fait preuve d'une plus grande clairvoyance. Pourtant il leur eût été facile d'arborer leur drapeau sur toutes les plages reconnues par Verrazano et Cartier. L'Angleterre ne s'occupait de l'Amérique que pour parvenir à la Chine et au Japon, par un passage qu'elle supposait exister au nord du continent américain. Le Portugal, dont l'ambition était si grande qu'elle fit dire à Pierre Crignon qu'il fallait que ce peuple eût bu de la poussière du cœur du roi Alexandre, pouvait être facilement ramené à la raison. La puissante Espagne ne paraissait pas disposée à céder sa sou-
verainete sur les mers du inonde, niais elle l'exerçait surtout dans la /une tropicale où les richesses étaient de prise pins facile. Cependant elle voyait d'un mauvais œil tout établissement étranger sur le sol d'Amérique. Dans sa rage d'accaparement, elle avait même, paraît-il. soudoyé un émissaire secret jusqu'à Saint-Malo, pour surveiller les agissements de Cartier. Son plan était de détruire la colonie française dans la Nouvelle-France, si elle eût présenté les moindres indices de stabilité. l Mais. quoique redoutable, l'Espagne n'était pas invincible. La France le lui fit bien voir vers la fin du XVIe siècle, et principalement sous Richelieu. Elle ne crut pas nécessaire d'abord de la poursuivre jusqu'au nouveau monde, mais elle se contenta de la tenir en échec sur le littoral île la Bretagne et de la Saintonge. Henri IV réussit à la dompter, et depuis le règne glorieux du Restaurateur de la France, la mère-patrie n'eut plus rien à redouter des armes espagnoles pour ses possessions en Amérique.
11 nous faut donc chercher d'autres raisons que la crainte des Anglais ou des Espagnols, pour expliquer
1 Au printemps di- 1541 le conseil des Indes envoya en Fiance u i espion "para saver lo de las Armadas que se preparaban alli." L'envoyé rapporta qu'à Saint-Malo treize navires étaient prêts à prendre la mer, et qu'où armait à Honneur quatre galions que Jacques Cartier se préparait à conduire "a poblare una tierra que se llamala Canada." L'été suivant, Charles-Quint envoya aux terres neuves une caravelle commandée par Are» de Sea, " a saber lo que havia hecho por alla un capitan Francis >/u> >. dice Jaqves Cartier." Parti de Bayonne, eu Galice, le 25 juillet 1541, Ares de Sea revint en Espagne le 17 novembre suivant. Archives des Indes à Séville, Pair. Real. — Buckingham Smith, Colecdon de varios documentes para la historia de la Florida. Madrid, 1857, t. 1. p. 107, 109, 114.
l'incurie de la France à l'égard du Canada. Le courant d'idées qui existait au commencement du XVIIe siècle ne devait pas être absolument nouveau. D'abord toute entreprise colonisatrice avait été laissée à l'initiative privée. Le monopole du commerce était accordé à des marchands intéressés seulement à s'enrichir. De sorte que l'on peut dire, que les plus grands adversaires de la colonisation du Canada, se recrutaient au sein même de la France. N'y a-t-il pas en effet cette phrase mémorable tirée des Mémoires de Sully, restée aussi tristement célèbre que le mot de Voltaire. Le philosophe de Ferney dit un jour, en parlant du Canada, que l'Angleterre et la France avaient bien tort de se chicaner pour quelques misérables arpents de neige. Le ministre de Henri IV parlait aussi mal, quand il livrait à ses compatriotes et à la postérité, cette parole que le cardinal de Richelieu eût répudiée : ' Je mets au nombre des choses faites contre mon opinion la colonie qui fut envoyée cette année au Canada. Il n'y a aucune richesse à espérer de tous les pays du nouveau monde qui sont au delà du 40e degré de latitude."
Sully aurait sans doute préféré s'en tenir à la colonisation des Indes Occidentales et des pays tropicaux dont les Espagnols s'étaient déjà rendus maîtres, et d'où ils extrayaient l'or et les métaux précieux. Mais, comment les Français auraient-ils pu réussir à s'implanter dans ces régions si favorisées par la nature, puisque, suivant l'expression du même Sully, ces sortes d'entreprises n'étaient pas proportionnées à leur nature et à leur cervelle. " Leur persévérance et leur prévoyance, ajoutait-il, ne sont pas au-delà de ce qui les touche de
proche en proche." Evidemment le ministre de Henri IV manquait de confiance en ses compatriotes comme peuple colonisateur. Il ne voyait que dans le passé qui, à dire le vrai, n'était pas de nature à encourager de nouveaux essais. Mais, si les tentatives de Cartier, de Roberval, de Troïlus du Mesgouez et de Chauvin avaient si misérablement échoué, il ne s'ensuivait pas que la nation française manquât de cette énergie ou de cette force vitale, qui, pour être efficace, ne demandait que du soutien. La preuve, c'est qu'à l'époque même où vivait Sully, les Français jetaient à Québec les bases d'une colonie pleine d'avenir. Malgré des guerres presque incessantes avec les sauvages les plus redoutables de l'Amérique et leurs puissants alliés de la Nouvelle-Angleterre, en dépit même d'un changement de maîtres, ces colons ont si bien pris racine dans le sol canadien, qu'après deux cent cinquante années d'existence, ils ont formé un peuple distinct, ayant conservé, à travers les nombreuses vicissitudes de son existence, sa foi, sa langue et son amour pour la vieille France. Champlain ne réussit-il pas, en dépit de l'abandon des compagnies qui lui avaient promis leur appui, à planter le drapeau de son roi sur le promontoire de Stadaconé, et ses successeurs ne l'ont-ils pas défendu victorieusement pendant près d'un siècle et demi ? D'Esnambuc, contemporain et compatriote de Champlain, fut-il moins heureux aux Antilles, à une époque où les grandes puissances de l'Europe se disputaient chacune des îles du Ponant ?
Sully se trompait. Le cardinal Richelieu comprit mieux le rôle colonisateur de sa nation. Le grand ministre de Louis XIII sut en effet établir la différence qui
existe entre l'homme propre à diriger et à commander, et la masse qui est tenue à l'obéissance. Au premier il mit en mains le sceptre de l'autorité, ne tenant pas plus compte qu'il fallait des imperfections des inférieurs, tout en cherchant à leur imprimer une bonne direction Sully ne sut pas élever la colonisation à la hauteur d'une œuvre nationale, tandis que Richelieu en faisait une question de patriotisme. Le premier y voyait une affaire purement matérielle, le second songeait à accroître le prestige et la bonne renommée de la France, prévoyant que le progrès en tout genre ne tarderait pas à s'ensuivre.
Ces deux courants d'idées contraires, partis de haut, avaient pénétré dans la foule. Les uns ne voyaient dans ces entreprises au Canada qu'une mine à exploiter : les marchands et les gens de traite appartenaient à cette catégorie. Les autres visaient à des fins plus patriotiques, et travaillaient à implanter sur le sol d'Amérique de bons colons, des familles respectables, et aussi de la noblesse de bon aloi. Tels furent Champlain et Maisonneuve, tous deux fondateurs de villes. Ces deux grands Français jetèrent dans le sol les assise- de notre nationalité, et surent, en ouvriers habiles, l'appuyer sur le roc immuable de la religion catholique dont ils furent les apôtres presque à l'égal des missionnaires. Auraientils pu autrement faire une œuvre solide, inébranlable ? Jamais ; nous ne craignons pas de le proclamer bien hauttant sommes-nous convaincu que, sans la religion comme point d'appui, l'on ne saurait faire de bonne colonisation • tant il est vrai encore, que l'id >e chrétienne doit présider à toute organisation de cette nature. Ce qui est nécessaire aujourd'hui, ne l'était pas moins dans les siècles
passés. Si Henri IV eût moins sacrifié aux exigences des calvinistes, l'Acadie n'aurait pas subi toutes les vicissitudes malheureuses qui ont réduit à néant les plus belles espérances de ses fondateurs. Si les compagnies de marchands qui monopolisèrent le commerce dans les eaux du fleuve Saint-Laurent, avaient eu d'autre objet que la recherche obstinée de la fortune, et s'ils eussent apporté plus de zèle et surtout plus d'argent au soutien de la colonie française réfugiée au Canada sous leurs auspices, Québec,vingt-cinq ans après sa fondation, aurait été autre chose qu'un bourg misérable. l Le vil intérêt matériel faillit tout perdre, et nous sommes toujours surpris de voir qu'il en ait été autrement. Si la Providence ne fût pas intervenue directement dans les affaires du Canada, personne ne pourra le nier, le sort du nom français était scellé pour toujours dans l'Amérique du Nord : sa disparition n'eût été qu'une question de quelques années.
1 ëd 1633 la ville de Champlain n'était encore qu'une chétive habitation. On l'appelait le bourg. Douze ans plus tard elle n'était pas connut' sous d'autre nom, comme l'attestent les actes de Guillaume Tronquet, de l'année 1646. La Mère de l'Incarnation uous laisse croire, dans une lettre écrite en 1663, que, par les nouveaux règlements introduits sous M. de Mésy, on avait donné à Québec le nom de ville : " Dans les règlements qui ont été faits, écrit la bienheureuse fondatrice des Crsulines, Québec se nomme ville." Le Père Charlevoix est dans l'erreur, quand il dit que le secours apporté par le Père Noyrot en 1626 fit prendre à Québec une forme de ville. Ce ne pouvait être les vingt ouvriers qu'il y avait amenés cette année là, qui auraient pu faire subir a l'bumble habitation une telle métamorphose.