II. " La NouvbllS'Framcb
On dansa ensuite. Le soir, on servit huit grandes chaudières pleines de maïs bouilli et chacun en remplit son écuelle de bois. » (La Potherie.)
Le lendemain, tous les canots descendaient à Montréal et plus de mille Peaux-Rouges y débarquaient successivement, au bruit du canon et des cris de joie de la population. Ils cabanèrent le long des palissades formant l'enceinte fortifiée, où l'on eut le soin de leur faire apporter quantité de branches d'arbres pour les mettre à l'abri du soleil. Tous les chefs furent d'abord présentés à M. de Callières et le Rat prit la parole au nom des nations alliées.
« Notre père, dit-il, tu nous vois auprès de ta natte ; ce n'est pas sans beaucoup de périls, que nous avons essuyés dans un si long voyage. Les chutes, les rapides et mille autres obstacles ne nous ont point paru si difficiles à surmonter par l'envie que nous avions de te voir et de nous assembler ici. Nous avons trouvé beaucoup de nos frères morts le long du fleuve ; notre esprit en a été attristé, le bruit avait couru que la maladie était grande à Montréal ; tous ces cadavres rongés des oiseaux que nous rencontrions à chaque moment en étaient une preuve assez convaincante. Cependant nous nous sommes fait un pont de tous ces corps sur lequel nous avons marché avec fermeté. Nous ne laissons pas tous d'être malades d'un rhume qui nous accable, et tu dois juger par là des fatigues que nous avons supportées. »
Le gouverneur remercia les envoyés de leur venue, leur dit qu'on les avait abusés en leur donnant à entendre qu'une épidémie régnait à Montréal, car ils verraient par eux-mêmes qu'il n'en était rien ; puis il reçut en audience particulière les chefs des diverses peuplades, fit grand accueil à ceux d'entre eux qui, déférant à ses instructions, avaient amené des prisonniers iroquois, et les séduisit par ses manières affables.
Le 1®' août, une assemblée générale de tous les députés des nations eut lieu sous la présidence du
gouverneur. Un chef huron prononça un discours pendant lequel le Rat, en proie à une fièvre violente, se trouva mal. On s'empressa de le secourir avec d'autant plus de zèle que les Français lui avaient presque toute l'obligation de cette réunion sans exemple jusqu'alors.
Lorsqu'il reprit connaissance, on apporta un fauteuil dans lequel on le fit asseoir au milieu de l'assemblée, et tous les assistants s'approchèrent pour l'entendre. Il parla longtemps et fut écouté avec une religieuse attention. Aprèsavoir exposé simplementlesdémarches qu'il avait faites pour ménager une paix durable entre les nations, il démontra la nécessité de cette paix, les avantages qui en résulteraient pour le pays en général et pour chaque peuple en particulier ; il termina en priant le chevalier de Callières de faire en sorte que la confiance que tous plaçaient en lui ne fût pas trahie.
« Ce grand chef tint lui seul toute l'audience, malgré l'état languissant où il était. Les nations racontaient avec admiration et, à chaque affaire différente dont il parlait, elles l'applaudissaient par des tons de voix qui partaient du creux de l'estomac, dont les sauvages ont coutume de se servir. » (La Potherie.)
Le Rat se trouva trop faible à la fin de la séance pour pouvoir retourner à sa cabane : on le porta jusqu'à l'hôpital où il succomba dans la nuit. Sa mort causa une affliction générale, d'autant plus vivement ressentie qu'il était l'âme de sa nation et le plus influent allié des Français. Le gouverneur et l'intendant allèrent exprimer à ses proches les regrets que leur causait sa perte. Les chefs iroquois et ceux des autres nations vinrent à leur tour pleurer le mort et faire des présents aux Hurons.
Transporté de l'hôpital à sa cabane, le Rat fut étendu sur des peaux de castor, et recouvert d'une étoffe écarlate ; on plaça, suivant la coutume indienne, une chaudière de cuivre à droite de sa tête, un fusil et une épée à gauche.
Le lendemain, on procéda solennellement aux funé-
railles du chef décédé ; M. de Saint-Ours, premier capitaine des troupes, précédait le cortège avec soixante soldats ; seize guerriers hurons, enveloppés de robes de castor, le visage noirci en signe de deuil, suivaient quatre par quatre avec leurs fusils sous le bras ; le clergé venait ensuite, puis six chefs de guerre portant le cercueil couvert de fleurs. Le frère et les enfants du Rat, accompagnés de nombreux guerriers, marchaient derrière le corps ; Mme de Champigny, femme de Tintendaat, M. de Vaudreuil, gouverneur de Montréal, et tous les officiers français fermaient la marche. Après le service, les soldats et les chefs de guerre tirèrent deux salves de mousqueterie et défilèrent devant le cercueil. Le corps fut inhumé dans l'église, et Ton grava sur la tombe cette inscription :
Cy GIT LE Rat, chef Huron.
Les négociations préliminaires avec chacune des nations étant achevées et l'échange des prisonniers convenu, l'assemblée générale pour la conclusion de la paix eut lieu le 4 août. Dans la plaine hors de Montréal, on avait disposé une vaste enceinte de branches d'arbres avec une partie couverte de feuillages pour recevoir les personnes de qualité et les dames de la ville. Les soldats formaient la haie autour de l'enceinte, dans laquelle se groupèrent treize cents sauvages rangés en ordre par nation.
Le gouverneur, entouré de l'intendant, de M. de Vaudreuil et des principaux officiers et fonctionnaires de la colonie, placé de manière à être vu et entendu de toute l'assemblée, dit qu'il avait tenu à réunir les chefs des nations pour leur ôter la hache des mains, conclure la paix entre eux, et leur faire connaître que désormais il voulait être le seul arbitre de leurs différends ; il les invita à remettre leurs intérêts entre ses mains, promettant de leur rendre touj ours j ustice et, s'il arrivait quelque désordre, de punir les agresseurs.
PAIX GÉiNÉRALE AVEC LES CANTONS. 41
Lorsqu'il eut achevé ce discours, dont il avait remis des copies aux interprètes, le père Bigot, missionnaire, en traduisit le contenu aux Abénaquis et aux Algonquins ; Nicolas Perrot aux Miamis, aux Illinois et aux autres sauvages de Touest des lacs ; le père Garnier aux Hurons ; le père Bruyas aux Iroquois et le père Anjelran aux Outaouais. Tous applaudirent avec de grandes acclamations, et afin que le traité fût scellé d'une manière inviolable, trente et un colliers furent distribués aux chefs des nations qui s'avancèrent successivement pour les recevoir et remettre leurs prisonniers au gouverneur. Chacun d'eux prononça un discours ; ils dirent tous qu'ils sacrifiaient leurs intérêts particuliers à la paix générale, et qu'ils obéissaient surtout au désir de contenter leur père Onontio.
Ce défilé dura longtemps, et offrit dans son étrangeté diverses scènes qui, malgré tout ce qu'avait de sérieux la cérémonie, égayèrent fort l'assistance. Certains des chefs, surtout ceux des peuplades les plus éloignées^ avaient revêtu des costumes extraordinaires contrastant singulièrement avec la gravité qu'ils affectaient. Le chef des sauvages du Sault Sainte-Marie avait disposé un plumet en rayoUiautour de sa tête peinte comme les autres à la manière indienne. Celui des Poutéouatamis s'était coiffé avec la peau de la tête d'un taureau dont les cornes lui pendaient sur les oreilles. L'Outagamis s'était peint le visage en rouge et avait sur le crâne une vieille perruque poudrée, toute mêlée. Il s'en était fait un ornement pour se mettre à la française et cela lui donnait, outre sa laideur, un air affreux et ridicule. Voulant faire voir qu'il savait vivre, il ôta sa perruque et en salua le chevalier de Callières comme d'un chapeau. Malgré le sang-froid qu'il était nécessaire de conserver dans la circonstance, l'assemblée ne put s'empêcher d'éclater de rire, mais cela ne déconcerta pas du tout rOutagamis qui se recouvrit avec gravité et adressa sans embarras son discours au gouverneur. Le chef des Algonquins, vêtu en voyageur
canadien, avait accommodé ses cheveux en crête de coq avec un plumet rouge qui pendait par derrière. C'était un grand jetine homme qui, à la tète de trente guerriers dont le plus âgé n'avait pas vingt ans, avait défait et tué auprès du fort Frontenac le principal chef de guerre onnontagué, la Chaudière noire, un de nos adversaires les plus redoutables.
Les divers chefs alliés ayant parlé, tous les yeux se tournèrent vers l'orateur des cantons ; s'avançant gravement, il présenta de leur part au gouverneur quatre colliers, l'assura qu'ils seraient fidèles observateurs du traité et que pour les prisonniers restés dans leurs bourgades ils l'en rendaient maître.
Pour confirmer le traité de paix conclu et signe de tous les chefs, MM. de Callières, de Champigny et de Vaudreuil fumèrent le calumet offert par les Miamis ; il passa ensuite aux mains des Iroquois et de tous les députés alliés. Cette cérémonie terminée, des soldats apportèrent dix grandes chaudières où l'on avait fait bouillir trois bœufs coupés en morceaux. Après ce festin, bien frugal pour tant de monde, la fête s'acheva par des feux de joie et des décharges de mousqueterieet de canon. Elle devait avoir d'importantes conséquences ; elle nous donna en effet, ainsi que le constate justement Garneau, une influence considérable sur toutes les nations indigènes, en établissant entre elles et nous une espèce de droit international. « La politique française éleva en quelques jours des barrières qui subsistèrent un demi-siècle et dont le premier effet fut de paralyser l'action des colonies anglaises dans la guerre qui allait bientôt intervenir. » Avant leur départ de Montréal, tous les chefs reçurent des présents au nom du roi. Maricourt accompagna les Onnontagués et Joncaire les Tsonnontouans pour ramener ceux des prisonniers restés dans les cantons. Les députés agniers, arrivés quelques jours après le départ des autres chefs, s'excusèrent de ce retard, approuvèrent tout ce qui avait été fait
et se retirèrent après avoir signé le traité et échangé des présents avec le gouverneur.
Telle fut la consécration, sous Thabile et heureuse influence de M. de Callières, de l'œuvre si longtemps poursuivie par M. de Frontenac.
Le gouverneur avait informé les Iroquois qu'il avait fait rétablir le fort du Détroit où ils trouveraient des marchandises à un prix raisonnable. C'était, avec celui de Frontenac, un sérieux obstacle aux incursions des trafiquants anglais, dont il fallait toujours se défier.
Le commandement en fut confié, avec cent hommes de garnison, au sieur de la Mothe-Cadillac.
C'était un esprit aventureux, fort éveillé, connaissant bien les colonies anglaises, et appréciant tous les dangers de ce voisinage ; il avait été capitaine d'infanterie avant de venir s'établir en Acadie, où il s'était marié et avait inutilement essayé de gagner sa vie comme colon. Rentré dans l'armée à la Nouvelle-France, il avait commandé à Michillimakinac et rendu de grands services par son initiative et sa connaissance des mœurs des sauvages. C'est lui qui, informé des intrigues d'un chef outaouais nommé la Grosse Tête, qui songeait à attirer les Anglais dans les pays des lacs, lui disait dans cette langue imagée si chère aux Peaux-Rouges: « As-tu vu la lune dans ton lac lorsqu'il fait beau et que le temps est calme? Elle paraît être dans l'eau et cependant elle est au ciel. Tu es bien vieux, mais sache que si tu revenais à ton premier âge et que tous les aus tu te misses dans l'esprit de pécher la lune dans ton lac, tu réussirais et tu la prendrais plutôt dans tes rets que tu ne saurais venir à bout de ce que tu projettes. Sois assuré que l'Anglais et le Français ne se peuvent trouver dans une même terre sans se tuer. »
Le sauvage, qui l'écoutait avec attention, lui répondit seulement : « Voilà qui est étrange 1 » (La Potherie.)
Lorsque le commandant arriva au Détroit avec ses hommes, dans le mois de juin 1700. « ils furent, dit Garneau, enchantés de la beauté du pays et de la dou-
ceur du climat. En effet, la nature s'est plu à déployer toutes ses magnificences dans cette contrée délicieuse. Un terrain légèrement ondulé, des prairies verdoyantes, des forêts de chênes, d'érables, de platanes et d'acacias, des rivières d'une limpidité admirable, au milieu desquelles les lies semblent avoir été placées comme par la main de l'artiste pour charmer les yeux, tel est le tableau qui s'offrit t leur vue lorsqu'ils s'avancèrent dans ces lieux découverts par leurs pères. C'est aujourd'hui le plus ancien établissement de l'Etat de Michigan, et la plupart des terres y sont encore entre les mains de descendants de Français ».
La conclusion de la paix générale avec les nations avait d'autantplus d'importance que le traité de Ryswick avec l'Angleterre ne constituait qu'une véritable trêve qui allait bientôt être rompue.
Le roi d'Espagne Charles II se mourait, et comme il n'avait pas d'héritier, Louis XIV obtint de lui de désigner dans son testament c(Mnme son successeur le duc d'Anjou, second fils du Dauphin. Une coalition entre l'Autriche, qui prétendait à cette succession, l'Angleterre et la Hollande chassée de la Belgique par Louis XIV, se forma contre la France. La lutte s'engagea sur le continent, dirigée pour les coalisés par le duc de Halborough et le prince Eugènei qui firent éprouver à DOS troupes, mal commandées, de sanglantes défaites. Ils auraient achevé de les accabler sans l'intervention du maréchal de Villars, dont la victoire de Denain en 1712 sauva la France d'une invasion et amena les adversaires à conclure le traité d'Utrecht. Toutes . les forces de la monarchie étant engagées dans cette lutte, les secours envoyés au Canada furent à peu près nuls, et la colonie dut résister seule aux attaques des Anglais qui espéraient bien cette fois en avoir prompteraent raison.
Il s'agissait d'abord pour eux de s'emparer de Plaisance, dans l'île de Terre-Neuve, d'en chasser les Français afin d'être les seuls maîtres de la pèche dans
ces régions, puis de reprendre TAcadie, dont le voisinage gênait les colons de Boston, et enfin, les abords du golfe Saint-Laurent enlevés, de pénétrer dans le fleuve et d'arriver devant Québec, dernier centre de résistance à conquérir.
Une expédition fut organisée contre Plaisance, mais elle échoua et n'aboutit qu'au pillage et à la destruction de quelques bateaux de pêche.
Pour l'Acadie, Callières, inquiet, demanda des renforts au ministre. On les lui promit sans les envoyer. Le commandant de cette province, M. de Villebon, étant mort, M. de Brouillan fut désigné pour le remplacer. Il eut bientôt à se défendre contre les troupes de la Nouvelle-Angleterre qui ravagèrent les côtes et s'emparèrent de plusieurs bâtiments. Informé que les prisonniers détenus à Boston y étaient maltraités, M. de Brouillan fit prévenir le gouverneur du Massachusetts qu'il userait de représailles. Son envoyé l'avertit à son retour qu'on attendait à Boston des navires d'Angleterre pour croiser à l'embouchure du Saint-Laurent, attaquer les convois qui viendraient de France et aller assiéger Québec. Il envoya aussitôt un courrier à M. de Callières qui se prépara de son mieux à résister à cette agression et fit renforcer les fortifications de la ville. Le gouverneur présidait à ces préparatifs de défense lorsque la mort le surprit le 26 mai 1703. Il fut profondément regretté de toute la colonie, et « laissa la réputation d'un excellent général, d'un homme intègre et d'un véritable ami du pays, où il avait passé une grande partie de sa vie ». (Ferland.) Son administration avait duré quatre ans et demi.
Le commandement général revint alors au marquis de Vaudreuil, qu'à la demande des habitants, dont il avait gagné l'estime et la confiance, le roi nomma gouverneur. L'intendant de Champigny, qui avait aspiré à cette charge à la mort de M. de Frontenac, était retourné en France l'automne précédent.
Luttes en Acadie et à Terre-Neuve. — Désastre de
la flotte anglaise.
Si les Anglais, dans leurs luttes contre les Canadiens, avaient trouvé dans les cinq nations des alliés disposés à suivre leurs conseils et à désoler par leurs brigandages la colonie française, il n'en avait pas été de même sur les côtes d'Acadie, où la tribu des Abénaquis s'était constamment opposée à leurs envahissements et leur avait souvent infligé de sanglantes représailles. Chassés des territoires de la Nouvelle- Angleterre, qu'ils occupaient, par les empiétements des colons, ces sauvages, hospitaliers et généreux envers les étrangers amis, étaient implacables dans leur ressentiment à l'égard de leurs adversaires ou de ceux v qui avaient offensé leur nation (Maurault). Convertis au catholicisme par nos missionnaires, ils se montrèrent toujours fidèles à notre cause et résistèrent .avec une indomptable ténacité aux tentatives des Anglais pour les réduire ou les gagner. Décimés par la guerre, victimes d'odieuses trahisons, ils finirent par succomber lorsque l'ennemi nous enleva cette partie des côtes, et plutôt que de rester sous sa domination ils pré- * férèrent passer au Canada, où ils s'installèrent sur des terres qui leur furent concédées sur les bords de la rivière Saint-François près du lac Saint-Pierre. ^
Informé au début de la guerre que des relations s'étaient établies secrètement entre Boston et quelques Abénaquis pour les engager à nous abandonner, M. de
Vaudreuil réunit, afin d'y couper court, un parti de guerriers de cette nation avec quelques Français et en remit le commandement au lieutenant de Beaubassin, qui ravagea quinze lieues de côtes sur la frontière. Divisés par bandes, ils assaillirent à la fois les places fortifiées et les habitations des colons, dont plus de trois cents furent tués. Il semblait à ces malheureux affolés qu'à la porte de chaque maison un sauvage caché épiait sa proie. L'épouvante et la mort planèrent sur les frontières. Les Anglais, désespérant alors de gagner ces sauvages, envoyèrent des détachements dans leur pays et massacrèrent tous ceux qu'ils surprirent.
Les chefs demandèrent des secours àM. de Vaudreuil, qui leur envoya, dans l'hiver de 1703-1704, deux cent cinquante hommes sous les ordres du lieutenant Hertel de Rouville, qui remplaçait déjà dignement son père, auquel son âge et ses infirmités ne permettaient plus d'entreprendre de grandes courses. Quatre de ses frères accompagnèrent de Rouville.
Celui-ci avait l'ordre de se diriger sur Deerfield, le premier des établissements anglais sur les frontières du Massachusetts. Il partit de Montréal avec son détachement au commencement de février 1704, remonta sur les glaces la rivière de Richelieu, le lac Champlain, et traversa les bois à la raquette. Le 28 février il arriva, pendant la nuit, devant la bourgade défendue par une palissade formant enceinte. Il y avait quatre pieds de neige sur le sol et le vent en avait amoncelé au dehors jusqu'à la hauteur de la palissade. Informé par ses éclaireurs que les sentinelles, chassées par le froid, avaient abandonné leurs postes et que les habitants n'avaient pris aucune précaution, malgré les avis qui leur avaient été donnés par le colonel Schuyler, Hertel engagea aussitôt l'action. Franchissant l'enceinte, sauvages et Français sautèrent dans la place et, divisés en plusieurs bandes, attaquèrent à la fois toutes les maisons. Quarante-sept habitants furent tués en se défendant, et le village brûlé. Les assaillants se reti-^
tfl U NOUVELLE-FRANCE.
rferenfavec cent vingt prisonniers; quelques-uns de ces derniers succombèrent aux fatigues de la retraite, que lesAnglaischerchÈrentvainementàinquiéter. Conduits à Montréal, ces infortunés, ainsi que le constate un historien américain (William Smith, hiatoryof VermonI) y furentreçus avec humanité par les Français, contrairement à ce qui se passait à Boston, où les prisonniers abénaquis et canadiens subissaient les plus mauvais traitements..
Au printemps de 1704, lesAnglais, pour se venger de ce désastre, préparèrent une attaque contre l'Acadie. Le 2 juillet, une flotte de vingt-deux bâtiments apparaissait devant Port-Royal, et débarquait des troupes qui brûlaient des habitations isolées et faisaient plusieurs prisonniers. Sommation était adressée aux défenseurs de Port-Royal de se rendre, et avis leur était donné qu'ils seraient tous massacrés .s'ils s'y refusaient. Le gouverneur, M. de Brouillan, forma quelques détachements qui arrêtèrentles Anglais et leur infligèrent, dans diverses actions assez vives, des pertes qui les forcèrent à renoncer à leur entreprise. Us finirent par se retirer, non sans a voir opéré plu sieurs descentes sur des points du littoral laissés sans défense, où ils brûlèrent quelques cabanes et prirent une cinquantaine de personnes, vieillards, femmes et enfants, qu'ils emmenèrent à Boston.
Les années suivantes, les Abénaquis renouvelèrent avec plus d'audace leurs terribles incursions dans les villages du Massachusetts, et ramenèrent chaque fois au Canada des prisonniers et un riche butin.
Ils étaient souvent dirigés dans ces entreprises par on homme dont l'existence aventureuse mériterait une sérieuse étude, et qui accomplit dans ces contrées des exploits dont les Anglais conservèrent longtemps le terrifiant souvenir. Le baron de Saint-Castin, Béarnais d'origine, était capitaine au régiment de Carignan, Après le licenciement de ce corps, il vint, vers 1670, de Québec, & travers forêts et montagnes, s'établir au
milieu des rochers de Pentagoet en Acadie ; il y construisit un fort et épousa la fille d'un chef abénaquis. Il était brave, d'une force remarquable, adroit aux exercices du corps, doué d'un grand esprit d'entreprise et fertile en ressources. Il mena, parmi ces sauvages qu'il avait séduits par son courage et son entrain, une vie de chasses et de combats, d'embuscades et de pillage qui plaisait à son caractère et le rendait l'idole de ses compagnons d'armes. Sa réputation se répandit rapidement dans toute l'Acadie; à son appel les sauvages prenaient les armes et venaient le rejoindre au fort de Pentagoet pour courir sus aux Anglais. Par ses incursions sur leur territoire, il paralysa la colonisation du Maine pendant trente ans et repoussa toutes les attaques dirigées contre sa nation. Aussi les chroniques puritaines de l'époque sont-elles remplies d'imprécations contre ce terrible ennemi. En 1708, il repassa en France pour récueillir un héritage qui lui était échu dans le Béarn, et laissa son fort de Pentagoet à son fils aîné, qui continua la lutte contre les Anglais. Fait prisonnier par trahison en 1722 et jeté dans les cachots de Boston, ce jeune homme fut envoyé en Angleterre, d'où il parvint à s'échapper, et gagna la France où son père venait de mourir.
Revenu en Acadie en 1731, il acheva sa vie au milieu de la tribu qui l'avait vu naître. Il y aurait encore, croit-on, sur la rivière Pénobscot,où se trouvait le fort Pentagoet, des descendants sauvages de cette famille portant le nom de Saint-Castin (Maurault).
La terreur répandue dans les colonies anglaises par les courses meurtrières des Abénaquis détermina le gouvernement du Massachusetts à faire les plus grands efforts pour chasser entièrement les Français de l' Acadie, et supprimer ainsi l'appui donné par eux à leurs sauvages alliés. Le 6 juin 1707, ving^t-quatre vaisseaux portant deux mille hommes de troupes apparaissaient à l'entrée du bassin de Port-Royal. Une quinzaine d'hommes, qui y faisaient sentinelle, n'eurent que le
50 L& NOUVELLE-FB&NCE.
temps de se sauver par les bois et d'avertir le commandant du fort de l'arrivée des ennemis, dont la flotte vint jeter l'ancre à une lieue de la place. M, de Brouillaa, mort en nOS, avait eu pour successeur au gouvernement de l'Acadie M, de Subercase, qui l'avait déjà remplacé h Plaisance et venait de faire une brillante campagne k Terre-Neuve, C'était un officier actif, intrépide et vigilant. A ia nouvelle de l'approche des Anglais, il fit prévenir en toute hâte les habitants, qui vinrent renforcer la garnison, et le baron de Saint- Castin,qui accourut avec ses Abénaquis.
Débarqués à une lieue du fort, le lendemain de leur arrivée en rade, les Anglais se divisèrent en deux troupes, l'une de quinze cents hommes, l'autre de cinq cents, et s'avancèrent de chaque côté de la baie vers le fort; mais des détachements de soldats, d'habitants et de sauvages, cachés dans les bois qui couvraient le sol aux alentours, les harcelèrent de si près et les inquiétèrent tellement par leurs escarmouches qu'ils mirent plusieurs jours avant de pouvoir aborder la place. Ne pouvant utiliser pour la défense les maisons voisines du fort, M. de Subercase les fit brûler. Le H juin, la tranchée fut ouverte ; mais le lendemain, quatre cents Anglais s'étant détachés pour tuer les bestiaux et détruire les plantations des habitants, un parti de quatre-vingts Acadiens et eauvages commande par Saint-Castin les surprit au railieu des bois, en tua plusieurs et les chargea si vigoureusement qu'ils se hâtèrent de regagner en désordre leur campement. Dans la nuit du 15 au 16, l'ennemi, après avoir ouvert uu feu violent contre la place, lança une colonne de cinq cents hommes pour s'emparer des brèches. 11 comptait sur de nombreuses désertions dans la garnison, quelques misérables soldats en ayant déjà donnél'exemple, mais son attente fut trompée et l'artillerie du fort lui infligea de cruelles pertes. Ses munitions épuisées et l'altitude des défenseurs de Port-Royal ne laissant aucun espoir de red-
dition, le colonel March, qui commandait la flotte anglaise, n'osa pas tenter un assaut et fît rembarquer ses troupes. Il laissait dans son camp et aux alentours une centaine de morts. Rendu à la baie de Casco, il y apprit que les Bostonais, ne doutant pas du succès de l'expédition, avait déjà commencé des réjouissances pour la prise de Port-Royal. Il écrivit aussitôt au gouverneur, le suppliant de ne pas lui imputer la mauvaise réussite de l'affaire, parce ses troupes s'étaient soulevées contre lui lorsqu'il avait proposé de risquer un assaut général, et que ses principaux offîciers avaient appuyé la désobéissance des soldats.
La fureur de la populace de Boston à la nouvelle de la retraite de la flotte fut extrême : elle aurait mis le colonel March en pièces si elle l'avait pu saisir. Ordre lui fut donné de rester à Casco et d'y attendre des renforts pour recommencer l'attaque. En toute hâte, six cents hommes, avec plusieurs membres du parlement de Boston et le fils du gouverneur, s'embarquèrent sur trois navires, puis rejoignirent March, qui, pour venger son échec, fit de nouveau voile vers Port-Royal. Le 20 août, sa flotte était signalée à l'entrée de la rade. Cette nouvelle inattendue jeta la consternation dans la garnison, bien qu'elle eût été renforcée par l'équipage d'une frégate que commandait M. de Bonaventure, le compatriote et l'ami du vaillant d'Iberville. Personne ne croyait possible la résistance à une force aussi considérable. Le gouverneur, cependant, ne désespéra pas et parvint à inspirer à sa faible troupe la confiance qui l'animait. Les haDitants» avisés de ce retour offensif de l'éternel ennemi, accoururent à la rescousse, et Saint-Castin avec ses fidèles sauvages arriva de son côté assez à temps pour prendre k l'action la part la plus active. Sauvages et aabitants avaient d'autant plus de mérite à agir ainsi que la cour de France, qui leur promettait et devait leur faire parvenir des vivres, des vêtements et des munitions, n'envoyait rien et les abandonnait à leur malheureux sort. Les Abénaquis
troquaient des peaux de castor contre des marchandises anglaises qu'ils recevaient parles Mahingans, sauvages de même race de la Nouvelle-Angleterre, et « nos propres ennemis subvenaient ainsi aux besoins de nos plus fidèles alliés, que nous laissions manquer du nécessaire, tandis qu'ils exposaient tous les jours leur vie pour notre service ». (Charlevoix.) De là, chez eux comme chez les habitants, un profond mécontentement contre le gouverneur, car il ne retenait les uns dans le devoir et n'amenait les autres à le secourir que par des promesses que l'abandon de la mère patrie le mettait hors d'état de tenir. Dans sa correspondance, il écrivait au ministre qu'il était réduit à donner à ces malheureux jusqu'à ses chemises, les draps de son lit, et tout ce dont il pouvait se passer pour soulager la misère des plus pauvres ; il affirmait qu'il n'y avait plus un moment à perdre si l'on voulait secourir et garder cette colonie qui pouvait être une source de richesse pour la nation, car par la pêche sur les côtes les Anglais y faisaient des profits tellement considérables que soixante de leurs navires étaient employés à transporter les morues en Espagne et dans la Méditerranée. Ces plaintes devaient, hélas I rester vaines, et ces avis si pressants inutiles.
Les Anglais, arrivés le 20 août 1707 devant Port- Royal, attendirent au lendemain pour descendre à terre, ce qui permit aux secours du dehors d'arriver au fort. Le 21 , à dix heures du matin, une centaine de chaloupes remplies de soldats abordèrent de l'autre côté de la baie. Les hommes débarqués se mirent en marche à travers bois pour camper à un quart de lieue de la place, dont une rivière les séparait. Quatrevingts sauvages et trente Acadiens s'embusquèrent aux environs pour tomber sur les détachements qui ne manqueraient pas de pénétrer dans l'intérieur afin de détruire les habitations. Après deux jours employés à se fortifier dans leur camp, huit cents ennemis s'engagèrent dans les bois où leur avant-garde
tomba tout entière sous les coups de nos tirailleurs. N'osant pas s'aventurer plus loin après ce premier échec, le gi-os de la bande rejoignit le camp, que M. de Subercase fit harceler vigoureusement et couvrir de boulets. Le 26 août, les Anglais, fatigués de ces continuelles alarmes, se retirèrent à une demi-lieue, hors de la portée de l'artillerie, mais les partis de sauvagea et d'habitants les attaquèrent sans relâche, leur tuant des sentinelles, enlevant des hommes, en blessant bon nombre. Le 30, l'ennemi, désespérant d'aborder la place de ce côté, se rembarqua, et, comme le gouverneur l'avait prévu en voyant cette manœuvre, le 31 il débarqua, sous le canon de sa flotte, de l'autre côté de la rivière. Il avait devant lui une pointe couverte de bois où le baron de Saint-Castin s'était embusqué avec cent cinquante hommes ; ce dernier laissa les Anglaisapprocher jusqu'à portée de pistolet, et fit alors sur eux trois décharges successives qui portèrent la mort dans leurs rangs et leur inspirèrent une telle frayeur qu'ils battirent en retraite. Un renfort d'une centaine d'hommes étant venu rejoindre Saint-Castin, Acadiens et sauvages chargèrent furieusement les ennemis et pénétrèrent avec eux dans leurs retranchements où l'on se battit à coups de hache et de crosse de fusiL Saint-Castin et deux autres chefs y furent blessés» mais les quinze cents Anglais, si vivement attaqués, reculèrent de plus d'un quart de lieue vers leurs chaloupes, laissant sur le terrain un grand nombre des leurs. Les Français et leurs alliés, après un instant de repos, dessinèrent une nouvelle attaque aussi violente ; les Anglais, démoralisés par leurs pertes et les terribles cris des sauvages dont ils avaient une extrême frayeur, coururent sans les attendre à leurs embarcations et s'y précipitèrent confusément pour regagner la flotte qui alla s'ancrer hors de portée des canons du fort. La nuit suivante, ils jetèrent à la mer de nombreux cadavres^ car on en trouva ensuite beaucoup ramenés par le flot sur les grèves. Des éclaireurs entendirent du rivage
plusieurs soldats anglais, qui venaient en chaloupe faire du bois et de Teau, dire que leur chef méritait d'être pendu pour avoir fait tuer inutilement tant de monde.
Désespérant d'aboutir à un meilleur résultat, et n'étant plus en état de reprendre l'offensive, le commandant anglais fit voile vers le large et regagna la Nouvelle-Angleterre. Parmi les prisonniers restés aux mains des Français se trouvait un pilote. Interrogé par M. de Subercase, il l'informa que l'attaque de Port- Royal avait été concertée avec la reine d'Angleterre qui voulait être en possession de l'Acadie avant la fin de la guerre et enverrait les renforts nécessaires pour atteindre ce but. Il fallait donc s'attendre à une nouvelle agression dès le printemps suivant, et le gouverneur en informa le ministre, sans plus de succès d'ailleurs que les années précédentes. Aussi la chute de Port-Royal, si longtemps et si bravement défendu, devait-elle fatalement survenir, les Anglais s'y acharnant avec des troupes constamment renouvelées ; sa petite garnison, dénuée de tout, ne recevant ni vivres ni renfort et finissant, à bout de forces, par lâcher prise.
En 1710, six navires de guerre anglais portant des troupes de débarquement et une galiote à bombes arrivèrent à Boston et, le 5 octobre, cinquante et un bâtiments, dont quatre vaisseaux de soixante pièces de canons, deux de quarante, un de trente-six et deux galiotesà bombes, quittèrent ce port sous le commandement du général Nicolson. Il y avait quinze jours que la garnison de Port-Royal, bloquée par trois vaisseaux d'avant-garde, couchait sur le rempart et dans les batteries que l'on avait remis en état le mieux possible. Le 6, l'ennemi débarquait. M. de Subercase ne fit pas obstacle à cette descente. Il ne comptait plus ni sur ses soldats ni sur les habitants ; il savait qu'aucun de ceux qu'il ferait sortir du fort n'y reviendrait, tellement le découragement les avait envahis. 11 lui restait trois cents hommes épuisés moralement et physiquement
pour résister à trois mille quatre cents, outre les officiers et les équipages. Aussi, désespérant d'opposer une défense sérieuse à un adversaire dix fois plus nombreux, n'eut-il plus d'autre vue que de sortir de la place avec honneur.
Ne rencontrant pas d'adversaires, les Anglais marchèrent droit au fort; mais, lorsqu'ils furent à portée, an feu d'artillerie bien dirigé les arrêta et en tua un grand nombre. Les autres reculèrent dans les bois pour échapper aux boulets. Plusieurs jours, une violente canonnade s'échangea entre les galiotes et le fort, pendant que l'ennemi travaillait aux tranchées et à l'établissement de batteries. Le 10, quelques bombes tombèrent pendant la nuit dans le fort ; cinquante habitants, profitant du désordre occasionné par leur explosion, désertèrent; le lendemain, les autres, mécontents et brisés de fatigue, présentèrent au gouverneur une requête pour le prier de se rendre, car ils se trouvaient dans l'impossibilité de repousser un assaut et ils appréhendaient que l'ennemi ne leur fît point de quartier. La frayeur n'était pas moindre chez les soldats, qui menaçaient ouvertement de déserter. M. de Subercase réunit un conseil de guerre; les vivres manquaient, les munitions étaient épuisées, les hommes affaiblis par les fatigues et les veilles, les caractères démoralisés ; le conseil conclut unanimement à la capitulation. Leiôoctobre, lagarnison,quine comptait plus que cent cinquante-six hommes exténués, en haillons, aux visages défaits et amaigris, sortit du fort avec armes et bagages; les honneurs delà guerre lui avaient été accordés, mais elle ne put emporter les mortiers et les canons, les chevaux des habitants ayant été chassés au fond des bois. M. de Subercase vendit cette artillerie au général anglais pour acquitter les dettes qu'il avait contractées au nom du roi. 11 ne restait plus de vivres dans la place, et le lendemain les vainqueurs se virent obligés d'en distribuer aux Français pour ne pas les laisser mourir de faim. En l'honneur de la reine Anne,
les Anglais donnèrent à leur nouvelle conquête le nom .d'Annapolis, qu'elle a gardé depuis.
A Terre-Neuve, les succès remportés par les Français aux prix de fatigues et de dangers inouïs n'eurent pas au fond de meilleurs résultats. L'idée que dlberville avait essayé de mettre à exécution : le dégagement des abords du fleuve Saint-Laurent et du Canada, en assurant à la France la possession deTAcadie, de Terre- Neuve et de la baie d'Hudson, fut reprise encore une fois, alors que les Anglais de leur côté cherchaient à s'emparer de ces pays ert à isoler le Canada pour l'attaquer ensuite avec toutes leurs forces. Quelques centaines de volontaires, de notre côté, accomplissaient des merveilles d'héroïsme, d'endurance et d'heureuse audace ; des milliers sortis des colonies de la Nouvelle-Angleterre ou des ports de la Grande-Bretagne venaient regagner, au prix de lourds sacrifices d'hommes et d'argent, tout le terrain perdu, et l'idée des colons anglais appuyés par la mère patrie apparaissait de j our en j our plus nette : chasser les Français du Canada, sauf à se débarrasser ensuite de la tutelle de l'Angleterre pour rester seuls maîtres de ce nouveau monde.
En 1705, la guerre étant engagée entre la France et l'Angleterre, un intrépide marin nommé La Grange, qui avait servi sous d'Iberville à la baie d'Hudson, proposa au gouverneur de fréter deux barques pour une expédition contre les établissements anglais de Terre-Neuve. Ayant obtenu une lettre de marque, il engagea des volontaires canadiens et se dirigea sur Bonaviste, où se trouvaient plusieurs navires anglais qu'il espérait surprendre. Débarqué k quelques lieues de ce poste, il y entra pendant la nuit, s'élança sur une frégate de vingt-quatre pièces de canon, s'en empara, coula un autre bâtiment de guerre et brûla deux navires de trois cents tonneaux ; puis il gagna le large avec sa prise et de nombreux prisonniers. Quelques jours après, il était de retour à Québec.
M. de Subercase, qui commandait alors à Plaisance,
proposa de son côté de reprendre la conquête de Terre-Neuve, et le ministre, approuvant son projet, donna Tordre au Canada de lui envoyer un corps de volontaires. Quatre cent cinquante^ hommes vigoureux et accoutumés aux marches à la raquette dans les neiges débarquèrent à Plaisance, et le 15 janvier 1705 M. de Subercase partit à leur tète pour la côte anglaise. Chaque soldat portait vingt jours de vivres, ses armes et une couverture. Après avoir traversé quatre rivières couvertes de glaces flottantes, la troupe, vêtue comme les sauvages, arriva au milieu des habitations ennemies où sa présence inspira une terreur telle que personne ne songea à se défendre. Alors on marcha sur Saint- Jean, dont les deux forts armés de canons couvrirent les assaillants de bombes et de boulets, et en tuèrent une quinzaine. Les autres, n'ayant plus que de la poudre mouillée au passage des rivières, se virent contraints à la retraite, mais ils ne reffectuèrent qu'après avoir détruit toutes les habitations aux alentours et ravagé la côte jusqu'à Bonaviste et Carbonière. M. de Subercase, nommé gouverneur de Port- Royal où il fit contre les Anglais la défense que nous avons relatée, fut remplacé à Plaisance par M. de Costebelle avec M. de Saint-Ovide comme lieutenant. Celui-ci proposa de reprendre à ses dépens la campagne contre Saint- Jean et engagea dans ce but cent vingt- cinq sauvages, habitants et matelots, auxquels se joignirent vingt soldats venus d'Acadie et vingt-quatre hommes de la garnison. Le dernier jour de décembre, ils arrivèrent à quatre lieues de Saint-Jean. Le l®"" janvier 1709, deux heures avant le jour, ils franchirent par surprise la palissade du premier fort qui était mal gardée, se précipitèrent dans le chemin couvert, traversèrent le fossé sous le feu de l'ennemi qui en blessa dix, et, à l'aide d'échelles, escaladèrent le rempart et s'emparèrent de la place. Poursuivant les fuyards à outrance, M. de Saint-Ovide entra en même temps qu'eux dans le second fort et fît la garnison
prisonnière. Le premier fort comptait plus de cent défenseurs ; il était armé de dix-huit canons en batterie et de vingt-quatre mortiers. L'impétuosité de l'attaque et la vivacité de la poursuite avaient brisé toute résistance. Un troisième fort, situé de Tautre côté du port, fut remis deux jours après sans lutte aux Français, bien qu'il s'y trouvât quatre-vingts hommes et des vivres pour plusieurs mois.
M. de Costebelle, informé du brillant succès de son lieutenant, mais ne croyant pas pouvoir laisser une garnison dans ce poste trop éloigné de Plaisance,estima, contrairement à l'avis de M. de Saint-Ovide, qu'il fallait l'abandonner, et invita cet officier à le rejoindre. Il lui envoya dans ce but un navire pour embarquer avec lui sa troupe et ses prisonniers, ainsi que les munitions de guerre dont la place était garnie. M. de Saint-Ovide fît alors démolir les forts ainsi que les constructions existant dans la ville et regagna Plaisance. Il eut quelque temps après le chagrin d'y apprendre que le ministre, partageant son avis, prescrivait, mais trop tard, de garder cette ville de Saint-Jean qu'il avait dû abandonner pour se conformer aux ordres de son chef.
L'île de Carbonière était le dernier point occupé par les Anglais à Terre-Neuve. M. de Costebelle voulut les en chasser, et envoya dans cette direction deux détachements, l'un par mer, l'autre à travers l'île, sous le commandement d'un corsaire de Plaisance, nommé Gaspard Bertrand. Dans la baie de la Trinité, voisine de Carbonière, une frégate anglaise était à l'ancre; elle était armée de trente canons et comptait cent trente hommes d'équipage. Bertrand eut l'audace de l'attaquer en plein jour. Avec trois chaloupes portant chacune vingt-cinq hommes, il se dirige à force de rames sur le bâtiment ennemi et saute sur le pont à la tête de ses matelots. En quelques instants, les officiers anglais sont mis hors de combat, l'équipage rejeté dans l'entrepont et contraint de rendre les armes. Deux corsaires anglais survenant essayèrent vainement
LUTTES EN ACADIE ET A TERRE-iNEUVE. 59
de poursuivre et de canonner le navire enlevé. Les Français, dont le chef avait été tué en montant le premier à Tabordage, et qui étaient d'ailleurs trop épuisés pour recommencer un combat, gagnèrent le large. Quant à Tîle de Carbonière, sa situation isolée et la difficulté d'y aborder la sauvèrent encore une fois de l'attaque projetée contre elle.
Le commerce des Anglais sur les côtes de Terre- Neuve était momentanément ruiné, mais il leur sufflsait d'y revenir l'année suivante, comme ils l'avaient déjà fait plusieurs fois après ces incursions, et de reprendre possession des divers postes que le manque de troupes ne permettait pas aux officiers français de garder. Et cependant M. de Frontenac, d'Iberville, les intendants, les gouverneurs de Plaisance, tous avaient signalé à la cour de France et aux ministres successifs de la marine la nécessité de conserver cette conquête pour protéger le Canada et assurer à la France les profits considérables de la pêche sur les bancs.
Après la prise de Port-Royal, le général Nicolson, de retour à Boston, se rendit à Londres pour y insister sur l'urgence de s'emparer de Québec si l'on voulait en finir avec les agressions incessantes des Canadiens qui dévastaient les colonies anglaises.
L'assemblée de la Nouvelle-York avait déjà présenté en 1709 à la reine Anne une adresse dans le même sens ; elle y disait : « Nous ne pouvons songer sans les plus vives appréhensions au danger qui menace les sujets de Votre Majesté dans ce pays ; si les Français, après avoir gagné peu à peu les nations sauvages, se jettent sur ces colonies, il sera presque impossible aux forces que la Grande-Bretagne pourra envoyer contre eux de les vaincre ou de les réduire. »
La France avait éprouvé en Europe des revers qui l'avaient abattue ; ses ressources étaient anéanties, son crédit détruit; le moment était propice pour lui enlever une colonie qu'elle ne pouvait plus secourir et qui ne comptait pas cinq mille hommes pour la
€0 LA NOUVELLE-FHANCB.
défendre en y comprenant tous les habitants de quinze à soixante-dix ans.
Le ministère de Londres se rallia volontiers à la proposition d'une expédition contre laNouvelle-France, et, proportionnant l'effort à la grandeur des résultats à obtenir, fit partir de ses ports une flotte de soixantedix-sept navires de guerre et de transport commandée par l'amiral Walker. Il avait sous ses ordres, outre ses équipages, sept régiments de vétérans ayant servi sur le continent dans l'année de lord Malborough, et un bataillon de soldats de marine. A Boston, deux régiments de milice complétèrent le corps d'expédition qui s'éleva ainsi à dix mille hommes. Les troupes de débarquement Étaient commandées par le brigadier général llill, frère de la favorite de la reine Anne.
Pendant que la flotte faisait voile vers le golfe Saint- Laurent, le général Nicolson, réunissant quatre mille hommes de milice et six cents sauvages, allait camper auprès du lac Saint-Sacrement, et y attendait, pour continuer sa marche sur notre colonie, l'arrivée de Walker devant Québec, Les Anglais reprenaient ainsi pour la seconde fois le plan d'une double invasion par terre et par mer, dont Phips avait déjà essayé l'application en 1690.
En Angleterre, la certitude du succès était telle que lord Bolingbroke, un des chefs du parti au pouvoir, apprenant que la flotte avait traversé heureusement l'Atlantique et était arrivée à Boston, écrivait à un de ses amis : « Vous pouvez être assuré que nous sommes maîtres maintenant de toute l'Amérique septentrionale. 11 Le noble lord allait se voir infliger bientôt un terrible démenti.
Le 30iuilletl711, l'amiral Walker partait de Boston et bissait son pavillon à bord de l'Edgar, vaisseau de soixante-dix canons.
A Québec, le gouverneur. M, de Vaudreuil, averti des formidables préparatifs effectués dans laNouvelle- Angleterre pour l'armement d'une dolte et de la for-
mation d'un gros corps de troupes destiné à envahir en même temps le Canada par le lac Champlain, avait fait travailler aux fortifications de la ville, placer cent canons en batterie sur les remparts, appelé les milices ; il avait en outre invité les sauvages alliés à descendre à Montréal; huit cents y arrivèrent bientôt, et M. de Vaudreuil les convia tous à un grand festin dans lequel ils levèrent la hache et entonnèrent des chants de guerre. On forma un détachement sous les ordres de M. LeMoyne de Longueil pour aller observer Tenue mi du côté de Chambly. Quant aux rives du fleuve audessous de Québec, elles étaient gardées par de nombreux corps de volontaires et de sauvages algonquins et abénaquis. Les emplacements pour les troupes furent désignés, et chacun à l'apparition de l'ennemi devait gagner aussitôt son poste de combat.
Toutes ces précautions pour soutenir énergiquement l'attaque suprême devaient, heureusement, rester inutiles, et le danger mortel dont la colonie était menacée allait disparaître dans les brumes lointaines du golfe.
L'amiral Walker, faisant voile avec sa nombreuse flotte vers le fleuve Saint-Laurent, avait été rejoint à la hauteur du cap Breton par la frégate le Chester, qui, quelques jours auparavant, avait rencontré au large, poursuivi et pris un petit bâtiment de cent vingt tonneaux, le Neptune, venant de la Rochelle, armé de dix canons et portant soixante-dix hommes dont trente destinés à la garnison de Québec. Le capitaine, nommé Paradis, était un vieux loup de mer qui effectuait son quarantième voyage au Canada ; il connaissait admirablement la navigation du Saint- Laurent, si dangereuse à cause des courants, des îles nombreuses et des roches parsemant son lit. L'amiral anglais prit cet homme à son bord, lui promit une forte récompense s'il consentait à le piloter dans le fleuve, et continua sa route malgré les avertissements de son prisonnier, qui lui signala sans ménagement les dangers auxquels il allait s'exposer.
A l'entrée du Saint-Laurent, la pluie et les brouillards enveloppèrent la flotte, qui parvint difficilement à garder sa ligne de marche malgré Tordre donné par l'a mirai aux commandants de divisions de tirer à boulets sur les transports qui s'écarteraient. Toute la journée du 22 août s'écoula ainsi ; mais vers le soir le vent augmenta et se prit à souffler en foudre, le brouillard se fit plus intense et les navires coururent vers la côte nord au milieu des ténèbres et de la tempête. Bientôt des brisants apparurent sur lesquels la mer déferlai! furieusement. L'Edgar, sous la direction du Français prisonnier, franchit le redoutable passage à travers les flots blancs d'écume. L'amiral, séparé de son escadre au milieu des brumes, revint vers le sud où le matin seulement il i*encontrale Swiftsure, de soixantedix canons, qui lui apprit une partie de l'immense désastre dont la flotte avait été victime pendant la tempête. Huit gros transports chargés de troupes s'étaient brisés sur une île sauvage et dénudée formée de rochers granitiques à peu de distance de la côte nord à l'embouchure du Saint-Laurent. Elle est connue sous le nom d'île aux Œufs. Officiers, équipages et troupes transportées jonchaient de leurs cadavres les grèves de l'île avec les débris des bâtiments éventrés sur les roches. Plus de trois mille hommes avaient trouvé la mort dans cette terrible nuit (i).
Accablé par cette nouvelle, Walker s'efforça, la tempête apaisée, de réunir les navires qui lui restaient et tint avec leurs capitaines un conseil de guerre au cours duquel les pilotes anglais, insistant sur les dangers de la navigation du fleuve, se reconnurent incapables de diriger la flotte jusqu'à Québec. Walker donna l'ordre à plusieurs bâtiments de croiser aux abords du lieu du sinistre pour sauver les naufragés qu'ils pourraient trouver encore vivants, et regagna le cap Breton,
(1) L'impression causée par ce désastre fut telle qu'on en retrouve eucore aujourd'hui la trace dans les légendes. Voir à ce sujet le chapitre consacré à la littérature canadienne.
Après un court séjour à la baie des Espagnols, il se résigna à rejoindre les côtes anglaises. Les vivres lui faisaient défaut pour continuer la campagne ou tenter même, comme il en avait Tordre, une attaque sur Plaisance. Afin de laisser au moins une trace de son passage autre que les restes de ses équipages broyés par la mer, il fit remplacer au cap Breton les armes de France par une croix, avec une inscription latine indiquant la prise de possession de ce sol qu'il allait fuir honteusement. Au retour, une frégate de trente-six canons, portant cent quatre-vingt-seize hommes d'équipage, et trois transports se perdirent dans la traversée du golfe ; enfin, la frégate l'Edgar, montée parquatre cent soixante-dix hommes, prit feu en rade de Portsmouth et fit explosion ; elle disparut sans qu'il en restât un débris pour en rappeler le souvenir. Walker, rendu responsable de tous ces malheurs, se vit rayé de la liste des amiraux, privé de sa solde, et assailli d'injures en Angleterre comme à Boston ; il se réfugia aux îles Barbades, puis à la Caroline, où il mourut en 1725. A Québec, lorsqu'on apprit tout à la fois la disparition de l'ennemi et le naufrage de tant de navires sur l'île aux .Œufs, « M. Duplessis, receveur des droits de l'amirauté, et M. de Montseignat, agent de la ferme, frétèrent une barque et gagèrent quarante hommes à qui ils donnèrent des provisions pour aller passer l'hiver dans cet endroit, afin qu'au printemps ils en tirassent tout ce qu'ils pourraient. Ils partirent en 17ii et revinrent en 1712, au mois de juin, avec cinq bâtiments chargés. Ils trouvèrent un spectacle dont le récit fait horreur : plus de deux mille cadavres nus sur la grève qui avaient presque tous des postures de désespérés ; les uns grinçaient les dents, les autres s'arrachaient les cheveux, quelques-uns étaient à demi enterrés dans le sable, d'autres s'embrassaient. Il y avait jusqu'à sept femmes qui se tenaient par la main et qui apparemment avaient péri ensemble. On sera étonné qu'il se soit trouvé des femmes dans ce naufrage.
«4 LA NOLVELLE-FRANCE.
Les Anglais se tenaient si assurés de prendre ce pays qu'ils en avaient déjà distribué les gouvernements et lefi emplois : ceux qui devaient les remplir amenaient leurs femmes et leurs enfants afin de s'établir en arrivant. Les Français prisonniers qui étaient dans la flotte en virent quantité qui suivaient leurs pères ou leurs maris et grand nombre de familles entières qui venaient pour prendre habitation.
« La vue de tant de morts était affreuse et l'odeur qui en sortait insupportable; quoique la marée en emportât tous les jours quelques-uns, il en restait assez pour infecter l'air. On en trouva qui s'étaient mis dans le creux des arbres; d'autres s'étaient couchés dans les herbes. On vit des pistes d'hommes pendant deux ou trois lieues, ce qui fit croire que quelquesuns avaient été rejoindre plus bas leurs navires.
« On rapporta des ancres d'une grandeur surprenante, des canons, des boulets, des chaînes de fer, des habits fort étoffés, des couvertures, des selles de chevaux magnifiques, des épées d'argent, des tentes bien doublées, des fusils en abondance, de la vaisselle, des ferrures de toutes les sortes, des cloches, des agrès de vaisseaux et une infinité d'autres choses. On en vendit pour cinq mille livres. Tout le monde courait à cet encan, chacun voulait avoir quelque chose des Anglais. On y laissa beaucoup plus qu'on n'en put enlever ; cela était si avant dans l'eau qu'il fut impossible de tirer tout ce qu'on vit ; on en rapporta deux ans après pour douze mille livres. » (Histoire de l'Hôtel-Dieu de Québec.)
Sur terre, le résultat pour les Anglais avait été le môme : le général Nicolson, qui s'était arrêté auprès du lac Champlain, attendant l'attaque de Québec par la flotte, informé des malheurs dont elle avait été accablée, se replia sur Albany, et les colons de la Nouvelle- Angleterre, épouvantés à leur tour à l'idée de représailles sur leur territoire, se hâtèrent de faire réparer leurs forts avancés et d'augmenter leurs défenses.
Destruction des Outagamis. — Traité d'Utrecht. — Ses conséquences.
Pendant qu'ils attaquaient la colonie par terre et pai mer, les Anglais, usant toujours du même procédé,, avaient essayé de nous susciter dans les pays d'en haut d'autres embarras. N'ayant pu réussir à entraîner les Iroquois dans leur parti, ils avaient cherché parmi les autres peuplades, vivant aux aborda des grands lacs, des alliés qui pourraient les aider à prendre pied sur ces territoires qu'ils convoitaient, et ils avaient trouvé une nation, celle des Outagamis ou Renards, sauvages féroces et dissimulés, qui vivaient de pillage et de rapines dans les plaines au delà du lac Michigan. Ils étaient un objet de haine pour les autres tribus, qui les considéraient comme de véritables brigands*. Séduits par les propositions et les présents des Anglais,ils leur promirent de s'emparer du fort du Détroit,d'en massacrer la garnison française et d'y installer leurs nouveaux amis. Deux autres peuplades voisines^. les Mascoutens et les Kikapous, de même origine,, détestant les Outaouais qui vivaient auprès du poste du Détroit, s'allièrent aux Outagamis dans l'espoir de massacrer, en même temps que la garnison, leurS' adversaires abhorrés.
Pour exécuter leur dessein, les Outagamis vinrent s'installer au Détroit même, à peu de distance du fort, qui était alors commandé par le sieur Dubuisson, ancien officier doué d'un grand sang-froid et connaissant
bien les nations au milieu desquelles il vivait. Il n'avait malheureusement avec lui qu'une vingtaine de soldats, et les sauvages outaouais, hurons, illinois, saulteux et autres qui étaient venus camper dans ces parages se trouvaient alors absents, en expédition de chasse. Dubuisson, dès l'arrivée des Renards, que les Mascoutens vinrent bientôt rejoindre, fit prévenir en hâte ses sauvages amis du danger qui le menaçait, et que révélait clairement l'insolence des Renards. Ceuxci n'attendaient plus que la venue prochaine des Kikapous pour attaquer le fort. Dubuisson profita du répit qu'ils lui laissaient pour démolir toutes les cabanes hors de l'enceinte, mettre des canons en batterie, renforcer les palissades et prendre toutes les mesures possibles afin de soutenir les premiers assauts des ennemis. L'arrivée des alliés, avertis du danger que courait Dubuisson, vint tout à coup changer la face des choses. Au nombre de six cents, Hurons, Outaouais, Poutéouatamis, Sakis, Maloumines, Osages, répondirent à l'appel pressant du chef français et se présentèrent au fort. Le commandant leur fît le meilleur accueil et leur remit des vivres, du tabac, de la poudre et du plomb qui leur manquaient. Le siège du fort édifié par les Renards et les Mascoutens à une portée de fusil de celui des Français fut entrepris aussi tôt et le feu dirigé sur les barbares les amena vite, comme l'animal dont ils portaient le nom, à creuser des terriers et à se blottir à cinq ou six pieds sous le sol. Alors les assiégeants construisirent rapidement, sur des troncs d'arbres à vingt-cinq pieds de hauteur, deux plateformes d'où leurs tireurs fusillaient à l'intérieur du fort tous ceux qui se montraient. N'osant plus sortir pour avoir de l'eau, et leurs vivres étant épuisés, les Renards n'en combattirent pas moins avec l'énergie du désespoir jusqu'à ce qu'une centaine des leurs eussent succombé à la faim et aux blessures qu'ils avaient reçues. Leurs cadavres, que le feu meurtrier des assiégeants les empêchait d'ensevelir, encom-
braient la place et produisaient en se décomposant une puanteur insupportable. Les survivants demandèrent alors à traiter. Leurs envoyés, reçus par Dubuisson en présence des chefs alliés, lui remirent les prisonniers qu'ils avaient faits, et le conjurèrent de leur laisser la liberté de se retirer dans leurs anciens cantonnements. Dubuisson leur répondit que sa parole était engagée et que ses alliés décideraient du sort qui leur était réservé. Ces derniers applaudirent à ses paroles et déclarèrent qu'ils exigeaient que les assiégés se rendissent à discrétion. Rentrés dans leur fort, Renards et Mascoutens recommencèrent le feu avec vigueur, ^t lancèrent des flèches garnies d'étoupes enflammées qui incendièrent dans le fort des Français plusieurs maisons couvertes de paille. /
Enfin, n'y pouvant plus tenir et une dernière proposition d'accommodement ayant été dédaigneusement repoussée, ils profitèrent, le vingt-neuvième jour du siège, d'un violent orage pendant une nuit obscure pour s'évader sans que leur départ donnât l'éveil aux assiégeants. A l'aube, leur disparition fut constatée et l'on se mit aussitôt à leur poursuite. Ils s'étaient réfugiés à quatre lieues de là, dans une presqu'île s'avançant dans le lac de Sainte-Claire, et avaienti élevé à la hâte des retranchements dont les pour-' suivants s'approchèrent sans précaution. Leur arrivée fut saluée d'une violente fusillade qui en tua ou blessa une vingtaine. Un nouveau siège devenait nécessaire; il dura quatre jours et ne s'acheva qu'à l'arrivée de deux pièces de campagne avec lesquelles Dubuisson fit tirer à outrance sur les assiégés. Epuisés par la faim, ils se rendirent à discrétion. Ceux qui avaient les armes à la main furent massacrés;* les autres, au nombre de cent cinquante, ainsi que' les femmes et les enfants, furent partagés comme* esclaves entre les alliés qui les égorgèrent presque tous. Cette campagne avait coûté la vie à plus de deux mille Renards, et des années s'écoulèrent avant qu'ils fussent
es LA. NOUVELLE-FRANCE.
en état de recommencer leurs déprédations. Dubuisson, pour retenir ses alliés pendant une lutte si longue, leur avait généreusement remis tout ce qu'il possédait, et avait donné l'exemple d'un courage à toute épreuve et du plus généreux désintéressement. Il avait détruit le projet formé par les Anglais de s'établir au Détroit et de s'emparer par là, de tout le commerce avec la région des lacs.
Pendant que la lutte s'achevait ainsi en Amérique par le succès de nos armes, les puissances rivales en Europe, lassées et épuisées par la guerre, en arrivaient à traiter ; plusieurs de ceux qui l'avaient commencée et poursuivie contre la France avaient disparu de la scène politique : notre adversaire le plus dangereux et le plus acharné, Guillaume III, roi d'Angleterre, étaitmort en 1702; Joseph I", empereur d'Allemagne, avait succombé en 171 1 , laissant l'Empire à son frÈre, compétiteur du roi Philippe en Espagne ; Halborough, dont la femme, longtemps favorite de la reine Anne, avait fini par perdre sur elle toute influence à cause de son esprit tyrannique, s'était vu remplacer à la tôte de l'armée des Flandres, et le parti whig, qu'il dominait tout en le trahissant, avait cédé le pouvoir aux Tories moins opposés à un arrangement avec la France. Au mois de janvier 1712, des conférences pour la paix furent entamées à Utrecht. La victoire de Denain, remportée par le maréchal de Villars sur le prince Eugène, facilita les négociations, qui aboutirent en 1713 à la paix signée entre la France et l'Espagne d'une part, l'Angleterre, la Hollande, la Savoie, la Prusse et le Portugal de l'autre.
Par ce traité, si la France conservait une partie de la Flandre avec Lille, Coudé, Valenciennes et Maubeuge, elle acceptait l'anéantissement militaire du port de Dunkerque, d'où étaient sortis depuis 1702 sept cent quatre-vingt-onze corsaires qui avaient fait éprouver h la marine anglo-batave des pertes énormes. Par contre, le petit-fils de Louis XIV était maintena
sur le trône d'Espagne et TAngleterre signait avec nous un traité de commerce.
La situation était à peu près sauvegardée en Europe ; aux colonies, les sacrifices consentis avec une déplo-rable facilité étaient considérables et témoignaient d'une indifférence qui se retrouvera plus grande encore lorsque les mêmes fautes et la même incurie en .-. amèneront un jour la perte.
Par les stipulations du traité d'Utrecht, « la France-^ abandonne l'île de Saint-Christophe à l'Angleterre ; . elle remet à la reine de la Grande-Bretagne la baie et le * détroit d'Hudson, avec le pays qui en dépend. La Compagnie du Nord, établie à Québec, laisse les forts de la baie d'Hudson en l'état où ils sont, avec l'artillerie, les boulets, etc. ; elle emporte seulement ses marchandises ». La France cède également à l'Angleterre « la Nouvelle-Ecosse, autrement dite Acadie, enson entier, conformément à ses anciennes limites, comme aussi la ville de Port-Royal, la ville et le port de Plaisance et autres lieux occupés par les Françaisdans l'île de Terre-Neuve ».
Il nous restait le droit de pêcher et de faire sécher le poisson à terre depuis le cap Bonaviste jusqu'à lapointe nord et de là jusqu'à la pointe Riche.
L'île du Cap-Breton et toutes les autres dans le golfe Saint-Laurent demeuraient à la France avec entière faculté d'jrfortifier une ou plusieurs places. Enfin, les cinq cantons iroquois étaient considérés comme soumis à la Grande-Bretagne et Louis XIV renonçait à ses droits sur leurs territoires.
Ainsi les Anglais, qui n'avaient même pas pu pénétrer dans le Saint-Laurent, qui avaient été chassés de la baie d'Hudson et de Terre-Neuve, obtenaient, grâce à l'incurie de nos représentants, ce que le succès des armes leur avait refusé : l'Acadie, dont la possession mettait la Nouvelle-Angleterre à l'abri des incursions meurtrières des Abénaquis ; Terre-Neuve, cette source de richesses infinies par la pêche de la morue et l'ar-
t^^mt^m
mement de nombreux navires, pépinières de matelots pour la flotte de guerre ; la baie d'Hudson, par laquelle était assuré le commerce des pelleteries avec les tribus au nord des lacs ; ils enserraient dans leurs domaines ce Canada, objet de leur constante et insatiable ambition, mais préparaient par contre à leur insu l'affranchissement de leurs propres colonies. Ce n'est pas sans raison en efifet que Bancroft, l'éminent historien américain, dit que l'avenir des colonies anglaises était dès lors entrevu et que, trop faibles pour marcher encore au grand jour, pour rompre de vive force les entraves qui les arrêtaient à chaque pas, « elles cheminaient vers leur but par des routes cachées ». Ce but, c'était l'indépendance ; le moyen, nous allons bientôt le voir apparaître et se poursuivre plus clairement : se servir des Anglais pour chasser les Français du Canada, afin de s'assurer la possession du Nouveau-Monde, et chasser ensuite les Anglais avec l'appui sollicité de cette France qui devait faire au plus ardent de ses ennemis, le bonhomme Franklin, un accueil enthousiaste, et prodiguer dans cette guerre de l'Indépendance son or et le sang de ses enfants sanssongermême à revendiquer la vallée du Saint-Laurent, « les quelques arpents de neige » où vivaient encore des milliers de colons français.
Il ne nous restait dans le golfe Saint-Laurent que l'île du Cap-Breton comme poste avancé de la colonie du Canada ; il fut décidé, après le traité d'Utrecht, d'y bâtir une ville et de la fortifier. Son port devait servir de point de relâche pour nos nombreux pêcheurs et les navires venant de France à destination de Québec. On fit choix dans ce but du Port à l'Anglais, auquel on donna le nom de Louisbourg. Le gouvernement en fut confié à M. de Costebelle, précédemment commandant à Plaisance, cédée aux Anglais.
L'abandon de la baie d'Hudson de la part de la Compagnie du Nord était déjà un fait presque accompli ; elle n'y avait conservé que le fort Bourbon, et le sieur
Jérémie, qui y commandait, n'avait reçu d'elle depuis cinq ou six ans aucun secours. Il ne lui restait que seize hommes pour occuper le fort et un autre éloigné de deux lieues au nord, que l'on avait construit pour y mettre les magasins, les poudres et se réserver une retraite en cas d'attaque. Les vivres étant épuisés, Jérémie envoya son lieutenant et sept hommes à la chasse des caribous qui venaient pendant l'été pâturer en grand nombre dans ces quartiers. Les chasseurs campèrent auprès d'une bande de sauvages qui, faute • de poudre, ne pouvaient atteindre le gibier et se trouvaient dans une profonde détresse. L'idée leur vint de massacrer les Français pour s'emparer de leurs munitions ; ils en invitèrent deux à une fête de nuit dans leurs cabanes et les y tuèrent sans peine ; courant alors aux autres qui dormaient tranquillement sous leurs tentes, ils les égorgèrent également, sauf un seul qui, blessé, put gagner les bois voisins, panser ses plaies avec des feuilles d'arbres et rejoindre le fort Bourbon où il donna l'avis du massacre de ses compagnons. Le sieur Jérémie, ne pouvant garder les deux forts avec les neuf hommes qui lui restaient, prit le parti de se cantonner dans le fort Bourbon, pendant que les sauvages pillaient l'autre et s'emparaient des poudres qu'il contenait. La petite garnison, privée à son tour de munitions, passa l'hiver dans les affres les plus cruelles, et lorsque Jérémie reçut, l'année suivante^ l'ordre de remettre le poste aux Anglais, c'est sans regret qu'il quitta ces parages où il avait tant souffert.
Quant à la renonciation de la souveraineté sur les cantons, elle n'eut pas d'effets immédiats ; informés des clauses du traité entre la France et l'Angleterre, les Iroquois renouvelèrent leurs protestations contre les prétentions des Anglais sur leur pays et se montrèrent décidés à maintenir leur indépendance.
Pour les Abénaquis, les Anglais s'imaginèrept qu'ils ne trouveraient plus de difficultés à les soumettre, l'article 12 du traité d'Utrecht leur donnant la posses-
sion de'I'Acadie ou Nouvelle-Ecosse en son entier. Leurs colons vinrent s'installer peu à peu le long de - la rivière de ces sauvages qui, après avoir imprudem- -ment laissé faire les premiers qui leur apportaient des marchandises à très bon marché en échange de leurs .^pelleteries, finirent par leur demander de quel droit ils s'établissaient ainsi sur leurs terres et surtout y construisaient des forts. On leur répondit que le roi -de France avait cédé cette contrée k l'Angleterre, Fort émus de ce renseignement, ils envoyèrent sur-Iei'champ des députés au marquis de Vaudreuil, gouverneur du Canada, pour savoir si le fait était vrai, et si Oeroi de France avaitainsi disposé d'un territoire dont •ils prétendaient être les seuls maîtres. Le gouverneur répondit que le traité d'Utrechl ne faisait aucune mention de leur pays. Satisfaits de cette réponse, ils -envoyèrent, sur l'invitation des Anglais eux-mêmes, quatre des leurs h Boston pour négocier et affermir la ■paix.. On les fit prisonniers à leur arrivée, et l'on informa leurs parents qu'on les gardait comme otages jusqu'à ce que leur nation eût dédommagé les Anglais de quelques bestiaux tués dans leurs habitations et •dont le prix était estimé à deux cents livres de -castor. Bien que contestant le fait, les Abénaquis, >pour libérer leurs députés, réunirent la rançon exigée, mais ils n'en furent pas plus avancés. La mauvaise foi de leurs voisins avait là matière à s'exercer ; la marchandise reçue, ils invoquèrent divers prétextes pour ' retenir leurs prisonniers. Les Abénaquis, outrés, finirent par sommer les Anglais d'élargir ceux des leurs qu'ils retenaient arbitrairement malgré leur parole de les délivrer après le payement d'uue somme déterminée, et de quitter un pays où ils n'avaient pas le droit de s'installer sans leur agrément. Un délai ' de deux mois, après lequel la nation saurait bien se faire justice, était fixé pour cette évacuation. On ne ' tint naturellement aucun compte de ces réclamations, ■et comme deux hommes, le baron de Salat-Castiu ûls et
le père Rasle, missionnaire, paraissaient l'âme de la résistance de cette tribu, les gens de Boston résolurent de s'en défaire. Pour le premier, ce fut facile ; un officier anglais qu'il connaissait particulièrement parut avec son bâtiment devant le lieu de sa résidence et, dès qu'il eut mouillé l'ancre, envoya un de ses hommes l'inviter à une collation. Saint-Castin, sans défiance, se rendit à bord; il y fut retenu prisonnier par son perfide ami et conduit à Boston, où il resta détenu cinq mois, malgré les réclamations indignées du marquis de Vaudreuil.
Contre le père Rasle, Tanimosité des Bostonais était d'autant plus grande qu'il avait fait échouer tous les efforts de leurs ministres protestants pour convertir les Abénaquis à leurs croyances. Il était de ce fait «bon, non plus à prendre, mais à tuer ».
Originaire de la Franche-Comté, le père Rasle était alors âgé de soixante-sept ans ; il vivait depuis plus de trente ans au milieu des Abénaquis dont il parlait admirablement la langue, et avait constamment maintenu chez eux l'influence française. Déjà depuis longtemps ses amis de la colonie, qui savaient quelle haine les Anglais lui portaient, l'avaient engagé à revenir à Québec, mais il s'y était toujours refusé, estimant que sa place était au milieu de la tribu qui l'avait adopté.j Des offres furent faites aux sauvages pour le livrer ; on leur proposa de le renvoyer à Québec ; on les engagea à le laisser enlever, on mit sa tête à prix et l'on promit vingt-cinq mille francs à celui qui l'apporterait. Toutes ces infamies coutumières à la race n'aboutissant qu'à inspirer aux Abénaquis un profond dégoût pour ceux quileurfaisaientdepareillespropositions,une première agression fut tentée contre la bourgade où séjournait le missionnaire. Elle resta sans résultat ; les habitants, prévenus de l'approche de la troupe anglaise, se réfugièrent dans les bois et y entraînèrent le père Rasle. Caché derrière un arbre, il échappa aux recherches de l'ennemi.
IL — La Nouvelle-France. 5
Une autre expédition, ayant le même but, fut entreprise quelque temps après ; trois cents hommes marchèrent sur la bourgade où il n'était resté qu'une cinquantaine de guerriers,les autres étant partis à la chasse .
Surpris par les décharges dont leurs cabanes furent criblées, les Abénaquis se retirèrent en protégeant de leur mieux la fuite des femmes et des enfants. Le père Rasle, averti du danger par les clameurs et faisant à l'avance le sacrifice de sa vie, alla courageusement au-devant des agresseurs, dans l'espérance d'attirer toute leur attention. A sa vue, les Anglais jetèrent de grands cris et tirèrent sur lui de tous côtés. Percé de coups, le vieillard tomba mort; ses meurtriers s'acharnèrent alors sur son cadavre et le laissèrent gisant, la chevelure enlevée, le crâne brisé à coups de hache, la bouche et les yeux remplis de terre, les os des jambes fracassés et tous les membres mutilés.
Après cette victoire, complétée par le massacre de sept femmes et quatorze enfants dont elle avait pu s'emparer, la bande se retira ; elle avait accompli sa mission. Le gouvernement de la métropole, informé par le marquis de Vaudreuil de ce meurtre d'un Français en pleine paix, ne formula aucune protestation. Que lui importaient les Abénaquis et le. père Rasle I Louis XIV était mort, et la Régence avait bien d'autre» préoccupations.
La Louisiane.
Les premières tentatives de Le Moyne dlberviila pour créer une colonie à la Louisiane s'étaient bornées à la construction d'un fort dans la baie de Biloxi entre le Mississipi et la rivière Mobile, et d'un autre danS|la passe de l'Est, à l'embouchure du grand fleuve.
L'établissement de Biloxi fut ensuite transporté sur la rivière Mobile. Quant au fort de la passe de l'Est, il dut être abandonné par suite de l'insalubrité de son emplacement au milieu des vases.
Des magasins furent aussi installés dans l'île du Massacre, désignée plus tard sous le nom d'île Dau* phine, pour recevoir les arrivages de France que l'on pouvait y débarquer sans transbordement par chaloupes, comme on était obligé de le faire sur les autres points de la côte.
Quelques sauvages vinrent camper auprès du fort Mobile, et en 1708 seulement des défrichements furent commencés aux alentours. Jusque-là, l'embryon de colonie vécut de ce qui lui était apporté de France et d'échanges avec les indigènes ou des voyageurs canadiens descendus aux Illinois et de là le long du fleuve. En 1710, Tîle du Massacre fut ravagée par un corsaire anglais qui pilla les magasins, brûla les habitations, et soumit les malheureux colons qu'il put atteindre aux plus eflFroyables tortures pour leur faire avouer où ils avaient caché leur argent. En 1712, le ministère, fatigué des envois, cependant bien chétifs, qu'il faisait
à la Louisiane, la céda tout entière à un gros financier» le sieur Crozat, avec privilège exclusif du commerce et propriété des mines qu'il pourrait découvrir* Enfin, pour activer la colonisation, le sieur Crozat, aux termes de ses lettres patentes, devait, par chaque navire qu'il enverrait à la Louisiane, y faire transporter six filles ou garçons. Il s'agissait de peupler une contrée <jui comprend aujourd'hui treize des États-Unis et qui «'étendait du golfe du Mexique aux grands lacs du •Canada. Le ministère d'alors estimait sans doute que six garçons ou filles par navire expédié pouvaient y suffire 1
Ce que nous avons vu se produire à la Nouvelle- France va se répéter exactement à la Louisiane : conflits avec les Espagnols prétendant à la possession exclusive du golfe du Mexique, comme les Anglais à •celle de tout le nord de l'Amérique ; luttes pour l'occupation du sol avec les tribus sauvages excitées par les colons anglais de la Virginie et de la Caroline ; colonisation languissante, secours insignifiants de la métropole, abandon enfin par la mère patrie, pour -quelques million^, de ce magnifique territoire.
Informés dft l'expédition de Cavelier de La Salle, les Espagnols avaiept envoyé du Mexique une troupe de •cinq cents hommes qui poussèrent jusqu'aux Cénis et ramenèrent avec eux les derniers survivants des Français. Pour nous empêcher de prendre pied à la Floride, ils bâtirent un fort dans la baie de Pensacole, et y laissèrent une garnison. La paix avec l'Espagne étant survenue, les choses restèrent en l'état, chaque nation demeurant en possession de la partie de la côte qu'elle occupait.
Pour achever de peindre la situation de la Louisiane au moment où elle fut cédée au financier Crozat, il suffit de dire qu'on y comptait en totalité vingt-huit familles française^ dont la moitié à peine se livrait à la culture du sol. Le reste se composait de marchands, de cabaretiers ou d'ouvriers nomades. Il n'y avait de
commerce qu'à la Mobile et à Tîle Dauphine. Il consistait en planches, en peaux d'ours, de chevreuils, de chats et autres pelleteries analogues. « Les coureurs des bois, presque tous Canadiens, allaient chez les sauvages troquer ce qu'ils pouvaient avoir de denrées de France contre des peaux et des esclaves, qu'ils venaient vendre aux habitants ; ces derniers revendaient les peaux aux Espagnols de Pensacole ou aux vaisseaux venant de France, et ils employaient leurs esclaves à défricher les terres ou à scier des planches dont ils trouvaient à se défaire à la Martinique et à Saint-Domingue ; ils en recevaient en échange du sucre, du tabac, du cacao et des marchandises apportées de France. Ils fournissaient aussi aux Espagnols de Pensacole, qui n'avaient fait aucun défrichement, des volailles, du maïs et des légumes qu'on leur payait en argent. » (Charlevoix.)
Quant aux troupes de la garnison, elle étaient composées en grande partie des plus détestables éléments ; déserteurs, faux saulniers enrégimentés, gens embarqués de force pour la Louisiane, paresseux, indisciplinés, et se considérant comme des exilés ou des prisonniers sur cette terre que, dans leur incurie, ils dédaignaient de cultiver.
Cette situation déjà bien précaire fut encore aggravée par les mesures que prit Crozat dans le but d'exploiter son privilège. Défense fut faite aux habitants d'aller à Pensacole, d'où venait le peu d'argent qui circulait dans la colonie; de vendre aux Antilles et de livrer les pelleteries ou marchandises à d'autres qu'aux commis du financier. Ceux-ci, maîtres d'assigner aux denrées la valeur qui leur plaisait, les taxèrent bientôt à un prix tel que les coureurs des bois préférèrent porter les^ produits de leur chasse au Canada et dans les colonies anglaises, où ils trouvaient à meilleur compte^ tout ce qui leur était nécessaire.
Dès 1717, les choses allaient si mal que Crozat fit au roi l'abandon de son privilège. Ce fut alors que sfr
forma la Compagnie d'Occident, dont Law prît la direction. Elle allait pendant quelques années galvaniser la colonie, lui apporter des renforts qu'on ne sut pas utiliser et faire naître des espérances appelées à sombrer bientôt avec l'homme qui avait fait de la Louisiane le pivot de sa fortune.
Les opinions sur Law et son système sont fort partagées ; si les uns trouvent admirable son idée du crédit développé, du billet substitué à la monnaie, d'autres critiquent sa témérité, traitent ses théories financières de dangereuses chimères et, s'appuyant sur les résultats, proclament qu'il a été néfaste à son pays d'adoption. Ils oublient que si sa chute était à prévoir, elle fut singulièrement hâtée par les dilapidations du régent et les agiotages éhontés de nobles seigneurs tels que le duc de Bourbon et le prince de Conti. Quoi qu'il en soit, la mise en application du Système eut deux résultats incontestables : un développement rapide du commerce et de l'industrie, un commencement d'extension coloniale que la disparition de Law vint trop vite enrayer. Un fait suffit pour éclairer l'opinion à l'égard de cet homme. Le 15 janvier 1721, après sa chute, un Anglais écrit au ministre Dubois, vendu à l'Angleterre : « Lord Stanhope — le premier ministre à Londres — a été tenté d'aller vous féliciter du coup de maître par lequel vous avez fini l'année en vous défaisant d'un concurrent si dangereux pour vous et pour nous. »
L'incroyable élan donné à l'industrie française créait en efifet un danger redoutable pour l'Angleterre, et à ce titre Law devait disparaître. Il faut lire dans nos grands historiens cet épisode de notre vie nationale, que le mot envoyé à Dubois éclaire singulièrement, et se rappeler qu'à la même époque la marine royale n'existait plus, que les ports de Toulon et de Brest étaient vides et qu'on y vendait pour le bois les vaisseaux de Louis XIV. Tout était à refaire, et l'on reste étonné de la hardiesse de Law, qui, en même temps que la création de la Compagnie d'Occident,
songeait, au milieu du chaos dans lequel il se débattait, à établir l'égalité d'instruction et d'impôts, à supprimer la vénalité des charges, à simplifier une administration trop compliquée, à rembourser la dette; réformes profondes, que devaient essayer de reprendre plus tard Turgot et Necker.
Les lettres patentes de la Compagnie d'Occident, enregistrées au Parlement le 6 septembre 1717, lui concédaient : 1° le commerce du Canada, à charge de faire travailler aux cultures et aux plantations ; 2° le commerce de la province de Louisiane, y compris le pays des Illinois, les terres, ports, côtes, havres et îles qui la composaient, pour en jouir en toute propriété, seigneurie et justice ; le pouvoir de traiter et de faire alliance au nom de Sa Majesté avec toutes les nations du pays et, en cas d'insulte, de leur déclarer la guerre; la possession absolue des mines ; la permission de vendre et d'aliéner les terres de sa concession, de construire les forts, châteaux et places qu'elle jugerait nécessaires pour la défense du pays concédé, d'y mettre des garnisons, de lever des gens de guerre en France et d'établir tels gouverneurs, majors, officiers et autres qu'il lui plairait pour commander les troupes.
Le gouverneur désigné par la Compagnie fut Le Moyne de Bienville. Les actions montèrent rapidement ; le bruit répandu de la découverte de mines d'or et de pierreries aux abords du Mississipi enflamma les imaginations. On se disputait à prix d'or les concessions de terre, les duchés et les marquisats distribués par ia Compagnie en Louisiane ; Law lui-même se fit adjuger aux Arkansas un fief de plusieurs lieues carrées. Les réclames, les annonces disposèrent les esprits en faveur de cette colonie, et les engagements se présentèrent nombreux pour aller exploiter ce nouvel Eldorado. Puis, jusqu'à la fin du Système, le recrutement se continua d'abord de bon gré, ensuite de force, à Paris et dans les provinces; des ordonnances des 8 janvier et 12 mars 1719 prescrivirent d'y envoyer
les vagabonds et les condamnés libérés en rupture de ban; un autre édit du 10 mars 1720 invita les tribunaux à ordonner la transportation des prévenus pour la plupart des délits qui leur étaient déférés ; les mendiants furent arrêtés dans le même but; on y joignit les faux saulniers, les filles séquestrées à la Salpêtrière. En dernier lieu, on créa de véritables racoleurs, les Bandouillers du Mississipi, qui, outre leur paye, touchaient dix francs de prime pour chaque individu arrêté. Cinq mille personnes furent ainsi capturées dans Paris : servantes, fillettes, gens établis, notables bourgeois. Ces Bandouillers en arrivèrent ainsi à exaspérer tellement la population que dans certains quartiers on les assomma.
L'administration de la police, fort mal faite à cette époque, ne sut organiser ni les dépôts ni les convois ; un grand nombre de transportés, traités avec une négligence inhumaine, succombèrent sur les routes ou dans le voyage à la Louisiane. << On n'avait pas eu^ dit Saint-Simon, le moindre soin de pourvoir à la subsistance de tant de malheureux sur les chemins, ni même dans les lieux destinés à leur embarquement ; on les enfermait les nuits dans les granges sans leur donner k manger, et dans les fossés des lieux où il s'en trouvait d'où ils ne pussent sortir. Ils faisaient des cris qui excitaient la pitié et l'indignation ; mais les aumônes n'y pouvaient suffire, moins encore le peu que les conducteurs leur donnaient ; il en mourut partout un nombre effroyable. Cette inhumanité, jointe à la barbarie des conducteurs, à une violence d'espèce jusqu'alors inconnue et à la friponnerie d'enlèvement de gens qui n'étaient point de la qualité prescrite, mais dont on se voulait défaire en disant le mot à l'oreille et mettant de l'argent à la main des préposés aux enlèvements, les bruits s'en élevèrent avec tant de fracas et avec des termes et des tons si imposants qu'on trouva que la chose ne se pouvait plus soutenir. 11 s'en était embarqué quelques troupes qui ne- furent
LA LOUISIANE. Bt
guère mieux traitées dans la traversée. Ce qui ne Tétait pas encore fut lâché et devint ce qu'il put, et on cessa d'enlever personne. »
Le 9 mai 1722, en présence de l'agitation causéedans le peuple de Paris par ces monstruosités, et sur les réclamations des émigrants libres qui se plaignaient amèrement du mélange flétrissant qu'on leur infligeait, il fut décrété qu'il ne serait plus envoyé de criminels ni de vagabonds à la Louisiane.
Law ne croyait pas du reste que de pareilles recrues, fournies trop abondamment par une administration dont il connaissait l'hostilité à son égard, fussent un élément de colonisation suffisant pour cette Louisiane dont il prévoyait la valeur dans l'avenir ; il engagea d'autres émigrants plus sérieux, habitués à la culture de la terre, des Suisses, des Allemands, au nombre de douze mille. Plus de quatre mille étaient déjà dirigés sur les ports d'embarquement lorsqu'il tomba sous les eflTorts de ses adversaires. 11 en fut pour eux comme pour la masse des misérables ramassés dan& Paris ; beaucoup succombèrent aux privations et aux fatigues du voyage ; d'autres, à l'arrivée à l'île Dauphine et à Biloxi, disparurent bientôt, emportés par la misère et les maladies ; quelques-uns, plus énergiques OH mieux inspirés, remontèrent le cours du fleuve et s'établirent sur ses bords ; d'autres enfin, abandonnant un sol inhospitalier, se dirigèrent vers la Caroline anglaise et furent également perdus pour la colonie. Des milliers d'hommes expédiés de France dans ces déplorables concîitions, quelques centaines seulement restèrent à la Louisiane. La mort, à Biloxi et à la Mobile, de trop nombreux émigrants, par suite de l'insalubrité de ces postes, eut du moins ce résultat de faire transporter par Bienville le chef-lieu de son gouvernement sur les bords du Mississipi, à une trentaine de lieues de son embouchure. Il baptisa la ville naissante du nom de Rosalie, que remplaça bientôt celui de la Nouvelle-Orléans.
En 1719, la guerre ayant été déclarée à TEspagne, Le Moyne de Sérigny fut envoyé de France à la Louisiane avec trois vaisseaux et Tordre de s'emparer de Pensacole. De Bienville et Châteauguay, ses frères, se chargèrent de l'attaque par terre. Après une vigoureuse canonnade des vaisseaux, le commandant espagnol, sommé de rendre la place et n'ayant que cent soixante hommes à opposer à plus de treize cents, jugea toute résistance inutile et capitula sous la condition qu'on lui' fournirait deux navires pour le transporter avec sa troupe à la Havane. Châteauguay fut laissé dans la place, avec une garnison de trois cents soldats.
Surpris par la brusque attaque et la prise de Pensacole, le seul port qu'ils eussent dans cette partie du golfe, les Espagnols résolurent de faire les plus grands efforts pour le reprendre. Le marquis de Valero, viceroi du Mexique, ordonna de réunir une flotte de douze bâtiments sur lesquels furent embarqués huit cent cinquante hommes, avec des munitions et une nombreuse artillerie. Le commandant espagnol Carras- €osa de la Torre, arrivé devant Pensacole, envoya d'abord à terre un gros détachement qui débarqua sans résistance à l'île Sainte-Rose ; il y trouva une cin- ' quantaine de soldats qui s'étaient échappés du fort et venaient se rendre ; ils affirmèrent aux Espagnols qu'ils n'avaient qu'à se présenter pour qu'on leur ouvrît les portes de la place, car leurs camarades ne se défendraient pas. Cette garnison était en effet composée d'un ramassis de déserteurs, "de faux saulniers, de gens embarqués de force « et d'autres semblables ^ canailles qu'il n'est pas de la prudence de joindre ensemble en trop grand nombre ». (Charlevoix.)
Les abords de la place ayant été reconnus, les Espagnols commencèrent le feu, prirent à l'abordage un navire qui se trouvait dans le port, et en brûlèrent un autre. Après un bombardement qui dura toute la journée, ils sommèrent Châteauguay de se rendre.
rinformant que s'il attendait que les batteries de terre fussent dressées, il n'y aurait plus de quartier pour personne. Châteauguay demanda jusqu'au lendemain pour répondre à cette sommation. Il était bien décidé à se défendre, mais ses misérables soldats s'insurgèrent, protestèrent qu'ils ne se battraient pas et l'obligèrent à capituler. Il obtint néanmoins de sortir avec les honneurs de la guerre. Quant aux lâches aventuriers qu'il avait sous ses ordres, presque tous passèrent aux Espagnols et une cinquantaine les accompagnèrent dans l'expédition contre l'île Dauphine, dont leur chef avait ordre de chasser les occupants. Le Moyne de Sérigny s'y trouvait en rade avec une frégate, le Philippe, et les reconnaissances pour aborder l'ile furent vivement repoussées. Les déserteurs français avaient débarqué pour piller une habitation isolée près de la rivière Mobile ; une troupe envoyée par Bienville au secours de son frère les surprit; quinze furent tués sur place et dix-huit faits prisonniers. Déserteurs et voleurs, Bienville les fit tous fusiller. Pendant ce temps, les navires espagnols s'étaient approchés de l'île Dauphine, et leur commandant fit remettre au capitaine du Philippe la sommation suivante :
« Monsieur, je vous envoie mon canot pour vous sommer de vous rendre et de ne faire aucun tort à votre vaisseau, sans quoi j e vous traiterai comme des incendiaires et ne ferai quartier à qui que ce soit; j e n'épargnerai pas même M. de Châteauguay, votre frère, lequel est en ma puissance avec la garnison de Pensacole, la volonté de mon roi étant de traiter avec toute rigueur ceux qui seront pris les armes à la main, au lieu que ceux qui se rendront éprouveront toute la douceur possible. »
Ce roi, dont les sujets menaçaient des Français de si cruels traitements, était le petit-fils de Louis XIV.
Méprisant ces tentatives d'intimidation, Sérigny répondit qu'il était prêt à combattre. Pendant quatorze jours, l'ennemi essaya vainement d'aborder les
côtes sablonneuses de l'île ; les volontaires canadiens et les sauvages lui tuèrent dans une seule affaire plus de trente hommes. Le navire le Philippe, appuyé par des batteries de terre, repoussa toutes les attaques, et les Espagnols, lassés de ces échecs successifs, affaiblis par les pertes éprouvées chaque jour^ se résignèrent à reprendre le large pour rentrer à Pensacole. Dans la prévision d'un retour offensif des Français, une batterie de quinze pièces y fut établie pour interdire l'entrée du port et un nouveau fort édifié à la pointe de l'île Sainte- Rose; sept bâtiments de transport armés de huit à quatorze canons s'alignèrent près de terre; trois vaisseaux et une frégate, ancrés au milieu du chenal, achevèrent la ligne de défense en couvrant le large de leurs feux.
L'attaque contre l'île Dauphine et le poste de Mobile repoussée, Bienville et Sérigny avaient en effet commencé leurs préparatifs pour prendre sur l'ennemi une éclatante revanche. L'arrivée du comte de Champmelin, chef d'escadre, à la tête de cinq navires de guerre et de deux bâtiments de la Compagnie, permit d'entreprendre le siège de Pensacole que Bienville investit par terre avec quatre ou cinq cents sauvages et cent cinquante volontaires canadiens, pendant que Sérigny accompagnait sur le Philippe M. de Champmelin pour le guider le long de la côte et dans la baie.
Le 16 septembre 1719, la flotte française mouillait devant la ville, et le 17, après avoir franchi la barre à l'entrée de la baie, elle y pénétrait vent arrière, recevant les feux de l'ennemi sans y répondre jusqu'à portée de fusil, et criblant alors de boulets le fort de la Pointe, les vaisseaux embossés et les bâtiments de transport. Pendant cette attaque menée avec un admirable entrain, les Canadiens et les sauvages de Bienville tiraient sur la place. Après six heures d'une lutte désespérée, le fort de la Pointe était anéanti, un des vaisseaux ennemis coulait, deux autres étaient mis hors de combat. Quant aux transports, ils
allèrent s'échouer au fond de la baie. M. de Champmelin, voyant les Espagnols réduits à merci et touché d'une si vaillante résistance, invita don Carrascosa à. capituler, pour éviter une destruction désormais certaine si la lutte continuait. Le commandant de la flotte espagnole, reconnaissant que toute défense était devenue impossible, se rendit alors, avec la garnison du fort de la Pointe. Pareille sommation fut adressée ensuite au gouverneur de Pensacole que la crainte d'un assaut des sauvages conduits par Bienville détermina à imiter le chef de l'escadre. Plus de douze cents prisonniers furent embarqués sur la flotte ; comme leur nombre embarrassait fort M. de Champmelin, il en renvoya six cents à la Havane. Il garda les officiers à son bord comme prisonniers de guerre, mais leur laissa tous leurs eff^ets, et les traita ainsi que méritaient de rétre de si courageux adversaires. Il avait d'autant plus de mérite à le faire que Bienville avait reçu de son frère Châteauguay, prisonnier à la Havane, une lettre l'informant que le gouverneur de cette ville refusait de lui fournir des vivres ainsi qu'aux officiers et matelots qui se trouvaient avec lui, et que ces derniers étaient obligés de charrier de la pierre ou de* servir sur les bâtiments espagnols pour ne pas mourir de faim. M. de Champmelin s'en plaignit vivement aux autorités espagnoles, mais n'usa pas de représailles. Quant aux déserteurs français trouvés à Pensacole servant dans les rangs ennemis, les plus coupables furent pendus, et les autres envoyés aux galères. Les sauvages qui avaient accompagné Bienville reçurent de nombreux présents et la flotte, dont les équipages étaient éprouvés par les maladies et le manque de vivres frais, fit voile pour la France. Le . Moyne de Sérigny, qui la suivit bientôt, apprit en arrivant à Brest qu'il était nommé capitaine de vaisseau, récompense accordée à sa valeur et aux services rendus par lui dans cette campagne comme dans les précédentes. Son frère Châteauguay devint lieutenant
et commandant du fort Saiat-Louis à la Mobile.
La paix fut signée le 17 février 1720 avec les Espagnols k qui l'on rendit la place de Pensacole.
Parmi les nombreuses tribus que les premiers colons avaient trouvées occupant le sol aux abords du Mississipi, il en était une, celle des NatcheK, qui avait longtemps protesté de son dévouement pour les Français. Mais ces sauvages, excités par les Chiliasas, alliés des Anglais, qui leur dépeignaient les nouveaux venus comme des voisins dangereux par lesquels ils seraient un jour chassés de leurs territoires, résolurent de les massacrer tous. Un fort avait été bâti au milieu de leurs bourgades par les soins de Bienville, qui surveillait de près ces indigènes remuants et dissimulés; mais il fut rappelé en France en 1126, et remplacé comme gouverneur par M. Perrier, lieute- ' nant de vaisseau, que la révolte des Peaux-Rouges surprit en pleine sécurité.
Le commandant du fort aux Natchez avait été tellement gagné par l'apparente bonne foi de ces sauvages que plusieurs habitants, ayant des soupçons sur ce qui se tramait et lui ayant demandé des armes, il les fit mettre aux fers pour les punir d'une méfiance si injurieuse. Aveuglé par les perlides protestations des chefs, il poussa la confiance jusqu'à les recevoir dans le fort, à les loger chez les colons et dans sa propre maison. Un jour, trois coups de fusil tirés devant sa porte donnèrent le signal du massacre. Les Natchez, qui avaient achevé toutes leurs dispositions de combat, surprirentles colons etla garnison, égorgèrenten quelques instants deux cents personnes et firent prisonniers une centaine de nègres, quatre-vingts femmes et cent cinquante enfants dont un certain nombre subit d'aitreux supplices. Pendant !e massacre, le chef des Natchez, assis 'sous le hangar aux marchandises de la Compagnie, présidait tranquillement à l'exécution du complot si perfidement tramé. On lui apporta la tête du commandant que l'on plaça devant lui, puis celles
des principaux colons qu'il fît ranger autour de la première, et enfin toutes les autres que Ton mit en tas. Le pillage et l'incendie des habitations achevèrent l'œuvre de destruction. Une vingtaine de Français, la plupart blessés, purent seuls s'enfuir avec quelques nègres.
Lanouvelle de ce massacre remplit la colonie d'épouvante. J)es messagers aussitôt envoyés avertirent les habitants des deux rives du Mississipi d'avoir à se tenir sur leurs gardes; en même temps, le gouverneur Perrier hâta les préparatifs d'une expédition contre la tribu coupable. Un secours important lui vint de la nation des Ghactas^ jalouse des Natchez, dont elle avait déjà projeté l'anéantissement.
Avec Tastuce et la dissimulation propres aux sauvages, les Chactas avaient reçu, pendant les préparatifs de la révolte, des envoyés de leurs voisins et paru faire bon accueil à la proposition de se joindre aux Natchez pour massacrer les Français. Se gardant bien d'avertir ces derniers, ils avaient laissé s'accomplir les premiers meurtres; cela leur permettait de mettre le secours de leurs armes à plus haut prix ; mais lorsqu'un coureur des bois, Lesueur, vint réclamer leur aide, ils s'empressèrent de rassembler leurs forces, et, sans même attendre les Français, se jetèrent, au nombre de sept cents guerriers, sur les Natchez auxquels ils tuèrent quatre-vingts hommes du premier choc et qu'ils défirent complètement. Les débris de la tribu, poursuivis par les vainqueurs, se réfugièrent dans deux forts entourés de palissades, où les troupes réunies par Perrier vinrent les investir. Mais les deux cents hommes qui les composaient étaient pareils à ceux de la garnison de Pensacole, vagabonds ou bandits affublés de l'uniforme ; leur maladresse égalait leur indiscipline ; après six jours de tranchée ouverte et dix jours de tir à l'aide de sept bouches à feu, pas un pieu des forts n'avait été abattu. Les Chactas, lassés d'une attente qui paraissait devoir se prolonger, se
refusaient à continuer la campagne; le chevalier de Loubois, qui commandait le détachement, dut se résigner à accepter les propositions des Natchez qui offraient de rendre les prisonniers à la condition que les assiégeants se retireraient hors de portée des forts.
Les prisonniers rendus, les assiégés profilèrent de l'obscurité de la nuit et de Téloignement des troupes pour s'enfuir dans la forêt.
Une nouvelle expédition, dont Perrier prit cette fois le commandement, fut nécessaire pour venir à bout de cette féroce tribu. Cernés et attaqués dans leurs forts, ses principaux guerriers se rendirent au moment de l'assaut, à la condition qu'ils auraient la vie sauve. Ils furent expédiés à Saint-Domingue et vendus comme esclaves. Ceux qui avaient pu s'échapper se réfugièrent chez les Chikasas.
Cette guerre, longue et meurtrière, avait achevé d'épuiser les ressources de la Compagnie ; en 1731, elle offrit de rétrocéder au roi, qui l'accepta, la Louisiane et le pays des Illinois.
Le Grand Ouest. — Les Varennes de la Vérendrye.
Malgré les concessions accordées bénévolement ài l'Angleterre par nos ministres qui n'attachaient d'importance qu'aux questions européennes, sans se douter que la suprématie dans l'avenir se réglerait au Nouveau-Monde, le traité d'Utrecht avait du moins laissé respirer les malheureux habitants du Canada, et vingtcinq ans de tranquillité permirent à la colonie de se développer assez rapidement.
Après vingt et un ans de gouvernement qu'aucune querelle intestine n'avait troublé, M. de Vaudreuil mou-^ rait en 1716 à Québec. C'était un bon officier, un administrateur vigilant, dévoué au pays dont il avait pris à cœur les intérêts. Constamment préoccupé du danger que présentait pour le Canada le voisinage des possessions anglaises, dont la population augmentait dans des proportions inquiétantes, il écrivait dès 1714 au ministre Pontchartrain :
«Le Canada n'a actuellement que quatre mille quatre cent quatre-vingt-quatre habitants en état de porter les armes depuis l'âge de quatorze ans jusqu'à soixante» et les vingt-huit compagnies de troupes de la marine que le roi y entretient ne font en tout que six cent vingt-huit soldats. Ce peu de monde est répandu dans une étendue de cent lieues. Les colonies anglaises ont soixante mille hommes en état de porter les armes, et on ne peut douter qu'à la première rupture elles ne fassent un grand effort pour s'emparer du Canada. »
Le régent, fatigué des avis réitérés de ce gouverneur prévoyant et sage, envoya quelques émigrants et considéra qu'il avait assez fait pour ce pays lointain, perdu au delà des mers.
On avait, il est vrai, songé en 1702 à fortifier Québec; en 1711 et 1712, des murailles avaient été commencées, mais on apportait à ce travail une telle incurie qu'en 1716 M. de Vaudreuil dut supplier instamment le ministre d'achever enfin ces fortifications, car « la ville prise, le Canada était perdu ».
En 1720, l'enceinte n'était pas encore terminée, et jusqu'au jour de la chute de la colonie les remparts restèrent dans le même état, par suite du manque de fonds et de la criminelle insouciance de la régence.
M. de Vaudreuil fut remplacé par le marquis de Beauharnois, capitaine de vaisseau, qui appartenait par sa mère à une famille alliée des Pontchartrain. Sa carrière d'officier de marine avait été brillante : comme administrateur, il continua les errements de son prédécesseur et encouragea tous les efforts tendant au développement de la colonie. Sous son énergique impulsion, et celle du nouvel intendant, M. Hocquart, dont l'esprit d'initiative et les vues excellentes contribuèrent fort aux progrès qui se réalisèrent alors, l'industrie des bois, qui devait prendre un jotr une extension considérable, commença bientôt à donner des résultats : en 1735, cinq mille planches, vingt-cinq bordages de pin pour les chantiers de la marine royale à Rochefort, et quatre cents barils de goudron furent expédiés en France. Des plantations de tabac réussirent à Chambly et à Beauport; des mines de plomb, de cuivre et de fer furent découvertes et mises en exploitation ; des forges établies aux Trois-Rivi ères permirent de fabriquer six cent mille livres de fer par année.
Malheureusement la colonie eut à souffrir de tremblements de terre et d'inondations ; en outre, la petite vérole, en 1732, décima les colons. Dix-huit cents personnes en moururent; les malades, au fort de l'épi-
demie, atteignirent, à Québec, lechiflfrede deux mille, tant à rhôpital que chez les particuliers. La misère fut grande, et toutes les mesures prises pour procurer du travail aux indigents leur permirent à grand'peine de traverser cette triste crise en vivant de bourgeons et « de ce qu'on regardait alors comme n'étant guère plus nourrissant, de pommes de terre ». (Garneau.)
Les soucis causés par ces tristes épreuves et les soins à donner à l'administration de la colonie ne faisaient pas perdre de vue au gouverneur les explorations et les découvertes dans l'intérieur, au delà de ces pays d'en haut parcourus maintenant par nos coureurs des bois.
Déjà un parent de Le Moyne d'Iberviile, Lesueur, venu avec lui à la Louisiane, avait remonté le Mississipi etpénétré chez les Sioux, dans les plaines de l'Ouest désignées sous le nom caractéristique de Prairies. Arrivé au lac Supérieur, il y avait découvert des mines de cuivre dont il avait rapporté des échantillons.
Un autre coureur des bois, du Luth, se rendit par le Saint-Laurent et les grands lacs chez les mêmes peuplades, avec lesquelles il entra en relations commerciales. 11 en revint après avoir délivré de l'escla- Tage le père Hennepin et deux autres Français envoyés par La Salle à la recherche des sources du grand ieuve, pendant qu'il descendait lui-même jusqu'à son embouchure.
M.deBeauharnois, d'accord avec l'intendant, estima qu'il était nécessaire d'achever de ce côté les découvertes des Français, et de parvenir jusqu'à la mer qui, croyait-on alors, ne devait pas être très éloignée des plaines parcourues par les sauvages sioux. L'homme choisi par lui pour mener à bien cette entreprise fut La Vérendrye, dont la vie et celle de ses enfants devait dès lors être consacrée à cette exploration.
Pierre Gaultier de Varennes de La Vérendrye était le fils de René Gaultier, seigneur de Varennes, qui avait pendant vingt-deux ans rempli les fonctions de
gouverneur des Trois-Rivières. Venu en Frai. ce, il y avait servi au régiment de Bretagne. Atteint de neuf blessures à la sanglante bataille de Malplaquet, « où 11 trouva le moyen de se distinguer entre les siens qui cependant firent merveille (i) », il avait été laissé pour mort sur le terrain. Le Trésor était vide, la solde des officiers n'était plus payée; la misère contraignit La Vérendrye à retourner au Canada, où il dut abandonner son grade de lieutenant pour servir comme simple enseigne. C'était un esprit énergique, épris d'aventures et de voyages ; il obtint un emploi dans les postes de l'Ouest, et en 1728 il commandait le fort du lac Nipigon, au nord du lac Supérieur. Il se trouvait alors à l'entrée des immenses territoires qui s'étendent pendant des centaines de lieues jusqu'aux montagnes Rocheuses, et que sillonnent ou découpent, à travers les forêts, des cours d'eau et des lacs sans nombre. Ses relations avec les sauvages cris et assiniboines lui permettaient de croire à la présence dans ces vastes contrées d'une rivière se dirigeant vers l'Ouest et conduisant à l'océan Pacifique.
D'autre part, la traite pouvait donner dans ces parages des résultats merveilleux ; les animaux à fourrure abondaient dans les forêts et leurs peaux formaient un objet d'échange à peu près inépuisable.
Varennes de La Vérendrye envoya plusieurs mémoires à la cour, mais l'épuisement des finances ne permettait pas de songer à subventionner des voyages de découverte, et ses propositions, transmises au ministère, y restèrent sans aucune suite. M. de Beauharnois ayant été nommé gouverneur, La Vérendrye descendit à Québec pour lui soumettre ses idées. Tout le nordouest de l'Amérique était encore inconnu et offrait un magnifique champ d'explorations ; M. de Beauharnois comprit de quelle importance était pour le Canada cette pacifique conquête ; il fit le meilleur accueil
(t) Lettre du maréchal de Conta des.
au commandant du fort du lac Nipigon, et le chargea de reconnaître les pays de l'Ouest jusqu'à la mer. Il l'autorisa en même temps, pour subvenir aux frais de l'entreprise, à faire la traite dans les postes qu'il établirait, c'est-à-dire à y transporter de Québec et de Montréal, sur des canots d'écorce, les marchandises qu'il céderait ensuite aux sauvages contre des peaux et des fourrures.
Par un traité passé le 19 mai 1731 en présence de M. de Chassaigne, gouverneur de Montréal, La Vérendrye s'associa quelques marchands qui lui avancèrent les objets d'échange nécessaires à la traite, et peu de jours après il partit de cette ville avec trois de ses fils et son neveu Dufrost de La Jemeraye, « tous intrépidement et infatigablement dévoués à son entreprise, avec une générosité égale à son désintéressement». (Margry.)
Le dernier fils de La Vérendrye, trop jeune encore pour accompagner ses frères, apprenait l'art de lever des plans et de dresser une carte, pour être à même de relever les découvertes des siens dans les campagnes suivantes.
Après avoir remonté les lacs et pris à Michillimakinac le père Messager, missionnaire qui devait les accompagner, les explorateurs gagnèrent le poste créé en 1717 sur la rivière de Kamanistigoya, au nord du lac Supérieur, et un détachement sous la conduite de La Jemeraye alla établir un fort au lac de la Pluie. « Rien de triste et de désolé comme la région solitaire au milieu de laquelle ce lac se développe. Des marais, peu de végétation, des arbres rabougris, et au-dessus de tout cela des rochers nus de quatre à cinq cents pieds de haut. C'est le désert avec ses imposantes sévérités. Mais un peu plus loin la scène change et la vallée de la rivière de la Pluie réserve au voyageur d'éclatantes compensations. Là, point de portages, point de rajpides ; un cours d'eau magnifique de plus de cent milles se déroule bordé de frênes, d'ormes,
de peupliers et de vieux chênes, tout enlacés de plantes grimpantes ou de convolvulus en fleurs. Ailleurs ce sont de grandes prairies verdoyantes, où Ton aperçoit les débris d'un campement indien. Des millions d*oiseaux peuplent cette vallée splendide, qu'on ne quitte qu'à regret pour s'engager sur la nappe verdâtre du lac des Bois. » (Gay.)
Ce long voyage en canots avait pris toute la saison^ etLaVérendrye fut obligé d'hiverner à Kamanistigoya jusqu'au 8 juin suivant. La chasse au milieu des neiges et quelques échanges avec les sauvages cris donnèrent un peu de pelleterie que le fils aîné de La Vérendrye transporta jusqu'à Michillimakinac, pendant que ses frères et leur père remontaient au lac des Bois. « Le 8 juin, dit le voyageur dans son mémoire à M. de Beauharnois, nous partîmes, le père missionnaire, mon neveu et deux de mes enfants, avec sept canots pour suivre ma découverte. J'eus grand soin de faire accommoder tous les portages par où il nous fallait passer. Enfin nous arrivâmes, le 14 juillet, au fort Saint-Pierre, qui est à la décharge du lac de la Pluie, que nos Français avaient bâti l'automne précédent. Plus de cinquante canots de sauvages nous accompagnèrent et nous conduisirent au fort Saint- Charles, au lac des Bois. »
«Le 12 novembre, ajoute simplement l'auteur du mémoire, notre convoi de Michillimakinac arriva sur les glaces, les hommes ayant été obligés de laisser leurs canots à dix lieues de notre fort. »
Il avait fallu six mois au fils aîné de La Vérendrye pour aller au fort de Michillimakinac et en rapporter les effets qui lui avaient été envoyés là de Montréal. Nous savons déjà par les récits de Cavelier de La Salle quelle somme incroyable de fatigues et d'efforts représentaient de pareilles courses : pendant douze ans La Vérendrye, ses enfants et ses engagés vont mener cette existence au milieu des bois, des lacs et des rivières du Nord-Ouest, s'avançant toujours du côté de cette
mer qu'ils espéraient découvrir et se heurtant finalement aux montagnes Rocheuses, qu'ils ne pouvaient dépasser.
Au printemps de i 733, le père Messager, gravement malade des suites de l'hivernage, prit la résolution de retourner à Montréal .
La Vérendrye envoya avec lui son neveu, La Jemeraye, pour rendre compte au gouverneur « de la manière favorable dont il avait été reçu de toutes les nations » et lui faire part des nouveaux renseignements que les sauvages lui avaient donnés au cours de l'hiver. Il attendait pour reprendre ses explorations quatre canots chargés qu'il avait laissés l'automne précédent à Kamanistigoya ; il ne reçut qu'une allège. Les engagés qui la montaient lui apprirent que les hommes, laissés au fort par ses associés pour la traite et la garde des marchandises, avaient tout consommé. C'était encore une saison perdue en attendant les canots de Michillimakinac et les faibles provisions qu'ils apportaient à la lin de septembre.
Les sauvages assiniboines demandant avec instance k La Vérendrye de s'établir chez eux pour y faire la traite, il leur envoya au printemps de 1,734 son fils aîné, qui s'engagea résolument dans l'immense labyrinthe d'îles encombrant la sortie du lac des bois par la rivière Winnipeg. Sous ses yeux surpris se déroulaient alors les vues les plus grandioses : « A la sortie du lac, le paysage prend un aspect sévère, les roches se dépouillent, et c'est au milieu d'un véritable chaos, par mille bras enchevêtrés dans tous les sens, que s'engoufiFrent les eaux. Elles s'encaissent de plus en plus à mesure que la vallée se rétrécit ; elles se heurtent, se brisent, se précipitent en cataractes de trois cent cinquante pieds de haut, tantôt d'un vert émeraude, tantôt blanches d'écume, rompant seules par leur mugissement l'éternel silence de cette solitude. Spectacle merveilleux qu'on sent et qu'on ne peut rendre, qui échappe à toute description et qu'aucu»
pinceau ne saurait reproduire, quand les premiers rayons du soleil viennent iriser l'écume fumante et colorer les hautes cimes, tandis que le gouffre reste dans l'obscurité ; ou bien quand, par une belle nuit, la lune, dominant la scène, argenté de sa p&le clarté les mille remous de la rivière. » (Gay.)
Sur cette rivière Wînnipeg, aux sites si variés, le jeune La Vérendrye établit le fort Maurepas et s'y installa. D'autres forts furent ensuite créés; gagnant toujours au nord-ouest et à l'ouest, les La Vérendrye prenaient ainsi possession de la contrée par une chaîne de postes destinés à les protéger contre les attaques toujours à craindre des sauvages, et à servir de rendezvous de traite. Ils traversèrent le lac Dauphin et celui ■des Cygnes, reconnurent la rivière des Biches et le lac Winnipeg, véritable mer intérieure dont l'étendue dépasse celle du lac Ontario ; ils remontèrent enfin jusqu'à sa fourche la rivière Saskatchewan ; ils élevèrent le fort Dauphin près de l'entrée du lac Manitoba, et le fort de la Reine au fond du même lac, le fort Bourbon sur la rivière des Biches, le fort Rouge au confluent de la rivière Rouge et de celle des Assiniboines ; ils parvenaient en 1738 chez les Handanes sur le haut Missouri, dont ils remontaient le cours en 1742 jusqu'à la rivière Yellowstone; enfin, le 1"' janvier i 743, le flls aine parvenait avec un de ses frères et deux engagés au pied des montagnes Rocheuses dont les massifs contreforts et les sommets couverts de neige leur barraient la route vers l'océan Pacifique.
Ainsi se trouve résumée en quelques lignes l'œuvre de ces intrépides pionniers; mais il faut en reprendre quelques détails pour bien saisir avec quelles difficultés ils ont été aux prises, et quels périls ils ont affrontés dans ces interminables voyages à travers dos contrées qu'aucun blanc n'avait visitées avant eux.
Au printemps de 1734, ne recevant rien de ses associés et toutes ses ressources étant épuisées, La
Vérendrye prit le parti de descendre à Montréal, où il arriva le 25 août. Après avoir rendu compte au gouverneur de ses découvertes et passé l'hiver en préparatifs, il quittait la colonie le 6 juin 1735 pour regagner le fort Saint-Charles, au lac des Bois, où il arrivait le 6 septembre avec le père Auneau, remplaçant comme missionnaire le père Messager. Il trouva le poste complètement affamé et « sans espérance de folle avoine par la grande abondance des eaux. » Après avoir pourvu au ravitaillement des hommes qui y séjournaient, il envoya son neveu et deux de ses fils avec des vivres au fort Maurepas, établi Tautomne précédent. Pendant ce temps, les canots qui devaient le suivre se perdaient au Grand Portage « par la mauvaise manœuvre des conducteurs », et tout ce qu'il avait apporté lui-même suffit à peine à nourrir son monde pendant l'hiver. Au printemps de 1736, il était de nouveau dénué de tout, à plus de six cents lieues du premier poste habité. Le 4 juin, ses deux fils, épuisés de fatigue et de faim, revenaient du fort Maurepas, après avoir abandonné leurs canots à vingt lieues de là, au portage de la Savane, et lui apprenaient la mort de son neveu La Jemeraye. Il avait succombé pendant l'hiver au froid et aux privations qu'ils avaient eu à supporter. C'était pour l'explorateur une perte cruelle. Dufrost de La Jemeraye, fils d'une sœur de La Vérendrye, s'était associé aux travaux et à la fortune de son oncle dès le commencement de son entreprise. Au milieu de difficultés sans nombre, et malgré la résistance des engagés rebutés par les fatigues des portages, il avait passé outre et créé le premier poste au lac de la Pluie. M. de Beauharnois l'en avait récompensé en le nommant enseigne. « Son dévouement, son courage, son intelligence lui avaient mérité la confiance laplus complète de La Vérendrye, et à sa mort celui-ci regretta non seulement un parent qui lui était cher, mais encore un lieutenant précieux à son entreprise. » (Margry.)
Les vivres et les munitions manquaient, il fallait aviser sans retard à s'en procurer si l'on ne voulait pas voir les cinquante Français réunis dans ce pays perdu mourir de faim les uns après les autres. Le père Auneau s'offrit pour descendre à Michillimakinac avec le flls aîné de La Vérendrye et vingt hommes dans trois canots. Le 8 juin, la petite troupe s'embarquait ; à. sept lieues du fort, dans une fie du lac des Bois, elle était surprise au campement et massacrée par une bande de pillards sioux. Quelques jours après, cinq coureurs des bois trouvèrent les cadavres mutilés : les têtes de ces malheureux, dépouillées de leurs chevelures, étaient posées sur des peaux de castor ; le missionnaire, une flèche dans le crâne et le corps éventré, était agenouillé la main gauche contre terre et la droite levée vers le ciel ; le fils de La Vérendrye, étendu sur le ventre, avait le dos percé de coups de couteau et un pieu enfoncé dans les reins ; sa tête coupée et le corps avaient été ornés par dérision de jarretières et de bracelets de porc-épic. (Rapport du voyageur Bourassa.)
Le contre-coup de cet affreux massacre se fit durement sentir dans les autres postes de l'Ouesf , et amena l'évacuation du fort établi au delà des lacs, sur le haut Mississipi, à une cinquantaine de lieues de la rivière ■ Wisconsin. Le commandement en avait été confié au sieur Legardeur de Saint-Pierre, officier d'une rare énergie, qui avait passé une partie de sa vie dans les postes d'en haut. Partout son sang-froid et son audace à toute épreuve en avaient imposé aux indigènes, avec lesquels il eut souvent maille à partir.
Informé par des sauvages saulteux du meurtre du fils de La Vérendrye et des Français qui l'accompagnaient, il vit venir quelquetempsaprèsàson fort un chef sioux avec trois guerriers qui demandèrent à échanger des peaux contre des marchandises. Ce chef avait un cachet d'argent pendu à son oreille. C'était sans aucun doute un produit du pillage de latroupe massacrée. «Le sieur
de Saint-Pierre, s'en étant aperçu, lui demanda où il l'avait pris. Il ne lui répondit rien et se mit à rire. Il lui arracha ce cachet avec l'oreille en lui disant qu'il était bien hardi de paraître devant lui avec une pareille marque, et le fit mettre dehors du fort. »
Quelques semaines après, menacé chaque jour d'une attaque par les Sioux qui avaient déjà tué plusieurs coureurs des bois chassant dans les environs, abandonné par les sauvages saulteux et puants qui campaient dans le voisinage, « il tint conseil avec le sieur de Linctot, son second, le père Guignas, missionnaire, et les Français qui étaient dans le poste pour voir le parti qu'ils prendraient. Ils lui dirent qu'il n'y en avait point d'autre que celui d'abandonner le poste, brûler le fort et se sauver, parce qu'on courait tous les jours le risque d'être égorgé par les Sioux. Il leur répondit que son avis était de rester, mais ils répliquèrent qu'ils aimaient mieux sacrifier leurs biens que leur vie, ce qui obligea le sieur de Saint-Pierre à évacuer le poste (1). »
C'était cependant un homme d'un caractère vigoureusement trempé que celui qui reculait ainsi ; il suffit pour le démontrer de rappeler un des incidents les plus dramatiques de sa carrière, raconté par lui-même dans un mémoire qui donne une juste idée de l'existence que menaient ces hardis aventuriers et des dangers courus par eux au milieu des tribus avec lesquelles ils faisaient la traite. .
Appelé, quelques années après les événements dont il vient d'être parlé, à succéder au sieur de La Vérendrye, décédé, dans le commandement des forts créés par ce dernier, Legardeur de Saint- Pierre raconte en ces termes l'épisode auquel nous venons de faire allusion :
« J'avais eu grande attention de faire mettre dans le meilleur état tous les forts qui m'étaient confiés, et d'y placer des personnes de confiance. Au désir de mon
(1) Relation du sieur de Saint-Pierre, commandant au poste des Sioux, datée du U octobre 1737 et jointe à une lettre de M. de BeauharDois au ministre de la marine.
instruction, j'avais eu le plaisir de réparer moi-niêm& le fort la Reine, sans m'attendre à l'aventure dont je vais parler.
« Le 22 février 1732, environ neuf heures du matin, je me trouvais dans ce fort avec cinq Français. J'avais envoyé le surplus de mes gens, consistant en quatorze personnes, chercher des vivres dont je manquais depuis plusieurs jours. J'étais tranquille dans ma chambre lorsqu'il entra dans mon fort deux cents Assiniboines, tous armés. Ces sauvages se dispersèrent en un instant dans toutes les maisons ; plusieurs entrèrent chez moi sans être armés, les autres restèrent dans le fort. Mes gens vinrent m'avertir de la contenance de ces sauvages. Je courus à eux. Je leur dis vertement qu'ils étaient bien hardis de venir en foule dans mon fort; armés. L'un d'eux me répondit en cristinau qu'ils venaient pour fumer. Je leur dis que ce n'était pas de la façon dont ils devaient s'y prendre, et qu'ils eussent à se retirer aur-Ie- champ. Je crus que la fermeté avec laquelle je leur parlais les avait un peu intimidés, surtout ayant mis à la porte quatre d'entre eux, les plus insolents, sans qu'ils eussent dit un seul mot. Je fus tout de suite chez moi; mais dans le même instant un soldat vint m'avertir que le corps de garde était plein de ces sauvages et qu'ils s'étaient rendus maîtres des armes. Je me h&tai de me rendre au corps^de garde. Je fis demander à ces sauvages par un Cristinau qui me servait d'interprète quelles étaient leurs vues, et pendant ce temps-là je me disposai au combat avec ma faible troupe. Mon interprète, qui me trahissait, me dit que ces sauvages n'avaient aucun mauvais dessein, et, dans la minute, un orateur assiniboine, qui n'avait cessé de me faire de belles harangues, dit à mon interprète que, malgré lui, sa nation voulait me tuer et piller. A peine eus-je pénétré dans leur résolution, que j'oubliai qu'il fallait prendre les armes. Je me saisis d'un tison de feu ardent ; j'enfonçai la porte de la poudrière, je défonçai
deux barils de poudre sur lesquels je promenai moa tison en faisant dire à ces sauvages, d'un ton assuré, que je ne périrais pas par leurs mains et qu'en mourant j'aurais la gloire de leur faire subir à tous mon même sort. Ces sauvages virent plutôt mon tison qu'ils n'entendirent mon interprète. Ils volèrent tous à la porte du fort, qu'ils ébranlèrent considérablement tant ils sortaient avec précipitation. J'abandonnai bien vite mon tison et n'eus rien de p^us pressé que d'aller fermer la porte de mon fort.
« Le péril, dont je m'étais heureusement délivré, en me mettant en danger de périr moi-même, me laissait une grande inquiétude pour les quatorze hommes que j'avais envoyé chercher des vivres. Je fis bon quart sur mes bastions, je ne vis plus d'ennemis et,^ sur le soir, mes quatorze hommes arrivèrent sans avoir eu aucune mauvaise rencontre.
« Je passai le reste de l'hiver tranquillement dans mon fort. Dès le petit printemps, il arriva une bande d'Assiniboines, autres que ceux qui avaient médité ma perte, qui me prièrent instamment de les écouter^ ce que je leur accordai. Ils firent de grandes et longues harangues qui tendaient à obtenir la grâce de leurs frères. Je leur répondis que je n'étais point partie capable de la leur accorder, qu'ils avaient M. le général pour père, qui m'avait envoyé à eux, que je lui rendrais compte de tout, et qu'il verrait ce qu'il aurait à faire ; qu'ils pouvaient néanmoins être assurés que, bien loin de leur faire la peine qu'ils mériteraient, je porterais au contraire leur père à leur pardonner, persuadé de la sincérité de leur repentir. Comme j'étais sur mon départ pour le Grand Portage et qu'après ce qui s'était passé il n'aurait pas été prudent de laisser des Français dans ce fort, je le recommandai à ces sauvages qui me promirent d'en avoir grand soin. C'est tout ce que je pus faire de mieux, eu égard à la consternation où mon aventure avait plongé mes gens dont pas un seul n'aurait voulu agréer le commandement
de ce fort, eûl-il été question pour lui de la fortune la plus brillante. Je me vis même à la veille d'y rester seul tant ils étaient épouvantés (1). »
C'est au milieu de ces sauvages perfides et dissimulés que La Vérendrye poursuivait ses opérations de traite €t ses découvertes.
En 1736, « n'ayant reçu qu'un très petit secours » et réduit au désespoir, il descendit à Montréal où il arriva le 24 août. Le gouverneur approuva tous ses actes et le chargea de continuer ses explorations, commencées au prix de tant de soufi'rances et de pertes d'hommes.
Quant à la cour, elle se désintéressait de cette affaire. Dès le 10 octobre 1733, le gouverneur et l'intendant avaient écrit au ministre Maurepas : « M. de La Jemeraye, neveu de M. de La Vérendrye, nous a représenté que si Sa Majesté voulait en faire la dépense on pourrait aisément réussir à la découverte de la mer de l'Ouest, étant présentement au lac Winnipeg, mais que pour eux et leurs associés ils ont perdu plus de quarante-trois mille livres et les voyageurs ne voulant aller plus loin qu'ils ne soient payés de ce qui leur «st dû, ni les équipeursleur fournir des marchandises pour continuer leurs voyages. »
MM. de Beauharnois et Hocquart ajoutaient à l'appui de la demande de secours de l'explorateur : a La dépense. Monseigneur, ne serait pas considérable ; les frais des engagés pendant trois ans et ce <jue l'on pourrait fournir des magasins du roi, suivant les calculs que nous en avons faits en la présence de M. de La Jemeraye ne monteraient tout au plus qu'à trente mille livres. Nous avons l'honneur de vous apprendre que par le traité nous ne pouvons les
(1) Journal sommaire du voyage de Jacques Legardeur de Saint-Pierre, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, capitaine d'une compagnie des troupes détachées de la marine «n Canada» chargé de la découverte de la mer de l'Ouest. 7 octobre 1753.
obliger d'aller plus loin que le lac Winnipeg, que nous ne croyions pas si éloigné. »
Le ministre répondit qu'il n'était pas convenable que le roi entrât dans cette dépense, et que ceux qui étaient dans l'affaire devaient pouvoir la continuer avec les profits des pelleteries qu'ils se trouvaient à portée de traiter.
En 1735, même refus. La Vérendrye devait abandonner son entreprise de découvertes ou la poursuivre seul à ses risques et périls, avec l'appui moral du gouverneur et de l'intendant, que la criminelle incurie du ministre réduisait eux-mêmes à l'impuissance.
L'hiver se passa encore en préparatifs, et le 18 juin La Vérendrye, ayant pris les mesures nécessaires pour achever son œuvre, retourna au lac des Bois ; il débarquait le 2 septembre au fort Saint-Charles.
Après avoir mis tout en bon ordre dans ce poste où, à la sollicitation des sauvages des environs, il laissa un de ses enfants, La Vérendrye en partit avec six canots bien équipés et atteignit le fort Maurepas pour remonter, à quinze lieues de là, la rivière des Assini^ boines sur un espace de soixante lieues. Arrêté par lai baisse des eaux, il fit bâtir à cet endroit le fort de la' Reine. C'était, comme toujours, une enceinte de pieux renfermant à l'intérieur des cabanes en troncs d'arbres, installation des plus sommaires, mais suffisant.e pour abriter les marchandises d'échange destinées à la traite et pour mettre les deux ou trois gardiens laissés dans ces postes à l'abri d'un coup de main comme celui dont avaient été victimes le fils aîné de La Vérendrye et ses compagnons.
Une douzaine d'engagés étant venus rejoindre l'ex-' plorateur, il choisit vingt hommes pour traverser leal prairies et se rendre chez les Mandanes, tribu séjournant sur le haut Missouri, d'où il espérait gagner les bords de l'océan Pacifique. Ennemis des Sioux, les Mandanes occupaient neuf villages et comptaient
plusieurs milliers de guerriers; leurs mœurs hospitalières, leur courage et leur caractère belliqueux en faisaient des alliés précieux pour les Français.
Au milieu des plaines interminables à travers lesquelles il s'avançait avec ses hommes et quatre Peaux- Rouges qu'il avait pris pour guides, La Vérendrye trouva une bourgade d'Assiniboines, composée de cent deux cabanes, dont les habitants offrirent de l'accompagner ; mais le jour même de son entrée dans ce village un sauvage, profitant de la négligence des engagés, lui volait un sac renfermant les présents destinés aux chefs Mandanes et prenait la fuite sans pouvoir être rejoint au milieu des prairies.
On arriva enfin chez les Mandanes, « après avoir, dit La Vérendrye dans sa relation au gouverneur, essuyé bien des misères ».
Quelle somme de souffrances et de fatigues représentent ces quelques mots sous la plume d'un voyageur aussi énergique I Mais ses épreuves n'étaient pas finies. A peine arrivés, les Assiniboines décampèrent, et l'interprète que La Vérendrye s'était assuré, « après qu'il l'eût bien payé «, s'enfuit avec eux. Impossible dèslors de s'entendre avec les Mandanes et d'en obtenir les renseignements nécessaires pour continuer à travers ces contrées inconnues le voyage jusqu'à la mer, dont rien ne faisait soupçonner le voisinage. Ses provisions épuisées, La Vérendrye prit le parti de retourner b. son fort, laissant seulement deux Français chez ses hôtes pour apprendre leur langue et lui servir plus tard d'interprètes. 11 se mit en route, quoique très malade, dans l'espérance de mieux se porter en chemin. Mais on était dans la saison la plus rude de l'année, et c'est à demi mort qu'il rejoignit le lac des Bois 0(1 il arriva le 11 février 1739, « avec toute la misère possible. On ne peut, dit-il, souffrir davantage; il n'y a que la mort qui puisse nous délivrer de pareilles peines! »
Pour l'achever, les marchandises de traite sur les-
quelles il comptait ne lui parvenaient pas, et ses hcmimes, descendus au Grand Portage pour y recevoir les effets que ses associés devaient lui expédier de la colonie, restaient dix-huit jours à attendre dans ce& parages déserts des provisions qui n'arrivèrent pas. « Ils jeûnèrent pendant ce temps-là malgré eux )>y écrit philosophiquement leur chef, accoutumé, lui aussi, à ces longues privations. Leur seule nourrituire:» à défaut de gibier, était la tripe de roche,, herbe sauvage et spongieuse croissant sur les rochers,, dont l'usage occasionnait souvent de violentes douleurs d'entrailles, des vomissements et des crachements d» sang. Pressés par la faim et trop affaiblis pour retour* ner au lac des Bois, ils se décidèrent à descendre à Michillimakinac, où ils apprirent qu'un ordre de j.ustice prescrivait la saisie d'une somme de quatre mille livres sur La Vérendrye, à la requête de ses fournisseur» de Montréal. Ces derniers, contrairement à leurs promesses, n'avaient rien envoyé pour ravitailler les postes de traite.
Dans l'embarras où se trouvèrent lesengagés,^ ilas'ar dressèrent au commandant du fort et lui représentèrent les risques que couraient leurs camarades au foaid des forêts du nord-ouest s'ils n'étaient pas secourus. Il leur fit remettre, à des prix exorbitants^ quelques marchandises avec lesquelles ils s'embarquèrent. Le 20 octobre ils arrivaient au fort Saint-Charles.
L'hivernage achevé, La Vérendrye se trouva encore une fois sans vivres et dépourvu d'objets d'échange; encore une fois il reprit, infatigable, le long trajet de Montréal pour exposer au gouverneur la triste situation dans laquelle il se débattait, prendre des arrangements avec ses créanciers et dissiper les indignes calomnies dont il était l'objet de la part de misérables envieux. On l'accusait méchamment de ne penser, au milieu de cette dure existence et de ces périls journaliers auxquels avaient déjà succombé deux des siens les plus chers, qu'à amasser de gros biens ! Aussi
répondaiHl plaisamment à ces vils délateurs : « Si plus de quarante mille livres de dettes que j'ai sur le corps sont un avantage, je puis me flatter d'être fort riche ! »
Le gouverneur écrivait de son côté au ministre à ce sujet : « Cet officier m'a paru dans la dernière des mortifications de ce que l'on ait essayé de donner h la pureté de ses sentiments pour parvenir à cette découverte un caractère opposé au but qu'il avait. — L'idée qu'on s'est faite des biens qu'il avait ramassés dans ces endroits tombe d'elle-même par l'indigence où il est, pouvant vous assurer, Monseigneur, sans aucune complaisance ni prédilection pour lui, que dou7.e années qu'il a passées dans ces postes ne lui produisent pas environ quatre mille livres, qui est tout ce qu'il a, et qui pourront peut-être lui rester après qu'il aura payé les dettes qu'il a contractées pour cette entreprise. »
Ses affaires arrangées, La Vérendrye reprit la route du Grand Ouest ; le 16 septembre 1741, il débarquait au fort Saint-Charles ; le 13 octobre, il était au fort de la Reine. 11 y trouvait l'aîné de ses fils qui revenait de la tribu des Mandanes, dans laquelle il n'avait pas pu se procurer un guide pour le conduire à l'Océan, mais dont les chefs lui avaient remis une couverture , de coton n de la façon des blancs qui soni à la mer u. Cette couverture fut envoyée à M . de Beauharnois avec les renseignements obtenus par le fils de La Vérendrye pendant son voyage.
Après l'établissement du fort Dauphin au lac des Prairies et du fort Bourbon dans le fond du lac "Winnipeg, La Vérendrye fit partir le 29 avril 1742 deux de ses fils pour le haut Missouri ; ils étaient « bien équipés de ce qui pouvait être nécessaire pour suivre leur découverte de la mer de l'Ouest ».
Le 27 octobre 1744, le marquis de Beauharnois envoyait au ministre le journal de ce voyage, rédigé par un des frères, le chevalier de La Vérendrye, et y
LE GRAND OUEST. i07
joignait une lettre qu'il terminait en ces termes :
« Je ne connais aucun endroit par lequel le sieur de La Vérendrye ait pu mériter la mortification qu'il a eue de n'être point avancé, et j'oserais même ne l'attribuer qu'à l'oubli que vous avez fait, Monseigneur, de la proposition que j'ai eu l'honneur de vous faire de cet officier comme le plus ancien des lieutenants et le sujet qui me paraissait le plus digne des grâces du roi. En effet, six années de service en France, trente- deux en cette colonie, sans reproches» du moins je n'en sache aucun à lui faire, et neuf blessures sur le corps, étaient des motifs qui ne m'ont pu faire balancer à vous le proposer pour remplir une des compagnies vacantes, et si j'ai eu lieu de me flatter, Monseigneur, que vous étiez persuadé que je n'admettais sur mes listes que les officiers capables de servir et qui méritaient vos bontés, c'était particulièrement dans l'attention que vous auriez bien voulu faire en faveur du sieur de La Vérendrye. »
On ne pouvait formuler à l'égard de cet officier, si brave et si désintéressé, un éloge plus délicat et plus mérité. Malgré cette recommandation si chaude de M. de Beauharnois, il lui fallut cependant attendre encore deux ans son grade de capitaine, et deux autres années la croix de Saint-Louis.
Revenons maintenant au voyage vers la mer de l'Ouest.
Le chevalier de La Vérendrye et son frère, accompagnés de deux coureurs des bois, avaient quitté le 9 avril 1742 le fort de la Reine pour se rendre chez les Mandanes. Après avoir séjourné deux mois au milieu de cette tribu en attendant vainement l'arrivée d'autres sauvages, les Gens des Chevaux, dont les territoires de chasse s'étendaient, disaient leurs hôtes, du côté de la mer, les deux explorateurs, voyant la saison s'avancer, cherchèrent des guides pour aller rejoindre cette peuplade. Deux Mandanes s'offrirent ît les accompagner, et la petite troupe marcha vingt
jours vers le sud-ouest, ne trouvant sur sa route que ■des plaines désertes et des bêtes sauvages.
Parvenus le 11 août à un pic isolé qu'ils appelaient la Montagne des Gens des Chevaux, les deux Mandanes refusèrent de passer outre. On construisit alors «un abri en bois pour y attendre les indigènes qu'on pourrait découvrir aux alentours. Les deux frères •étant bien résolus à se confier aux premières nations •qui se présenteraient, des feux furent allumés comme signaux.
Le 10 septembre, il ne restait qu'un Mandane ; l'autre avait repris le chemin de sa bourgade. Le 14, une fumée fut aperçue au sud-ouest. C'était la tribu des Beaux Hommes, chez lesquels les La Vérendrye séjournèrent avec leurs engagés pendant une vingtaine de jours. Le second guide, craignant cette nation ennemie des siens, avait à son tour abandonné les Français, laissés ainsi seuls à des centaines de lieues de leurs postes. Quelques présents parurent satisfaire les chefis qui fournirent une escorte pour aller d'abord à un village des Petits Renards, où les voyageurs furent bien accueillis, et ensuite, après plusieurs journées de marche, à une bourgade des Gens des Chevaux. Ces derniers étaient dans une grande désolation: ' -ce n'étaient que pleurs et hurlements; tous leurs villages avaient été détruits par les Gens du Serpent «ttrès peu des leurs avaient échappé au massacre.
« Cette nation du Serpent, dit le chevalier de La Vé- «*endrye dans son mémoire, passe pour très brave. Ils ne se contentent pas d'une campagne, selon la manière de tous les sauvages ; ils continuent la guerre depuis le printemps jusqu'à l'automne ; ils sont très nombreux et malheur à ceux qui se trouvent sur leur route! On nous dit que l'année précédente ils avaient entièrement défait dix-sept villages, tué tous les hommes et les femmes âgées, fait esclaves les jeunes femmes et les avaient trafiquées à la mer pour des chevaux et quelques marchandises. »
Les Gens des Chevaux conduisirent les explorateurs chez une autre peuplade, les Gens de TArc, les seuls des habitants de ces contrées qui par leur bravoure ne craignaient point les Gens du Serpent. Leur chel^fit aux Français le meilleur accueil, et ordonna de mettre dans sa loge, qui était très grande, tous leurs équipages. Le chevalier de La Vérendrye l'interrogeant sur les blancs qui habitaient les bords delà mer, il lui fît cette réponse : « Nous les connaissons par ce que nous ont dit des prisonniers, de ces Gens du Serpent, que nous devons joindre dans peu. Ne soyez pas surpris si vous voyez assemblés avec nous tant de villages ; les paroles sont envoyées de tous côtés pour nous secourir. Vous entendez tous les jours chanter la guerre ; nous allons marcher du côté des grandes montagnes qui sont proches de la mer pour y chercher les Gens du Serpent. N'appréhendez point d'y venir avec nous, vous n'avez rien àcraindre, vous y pourrez voir cette mer que vous cherchez. »
Toute la troupe se mit en route vers l'ouest, s'augmentant à chaque bourgade qu'elle rencontrait, et le 1" janvier 1743 elle se trouvait en vue des montagnes Rocheuses, que, les premiers des Européens, les La Vérendrye contemplaient, avec l'espérance de toucher enfin au but poursuivi depuis tant d'années. Par contre, ils avaient la crainte, inspirée par certains renseignements des sauvages, de rencontrer à la mer les Espagnols, dont un parti, venu à la découverte du Missouri, avait été massacré dans les environs.
Le nombre des combattants dépassait deux mille. (« Avec leurs familles cela faisait une troupe considérable, marchant toujours par des prairies magnifiques, où les bêtes se trouvaient en abondance . Toutes les nuits ce n'était que chants et hurlements, et on ne faisait autre chose que de venir pleurer sur la tête des Français pour les accompagner à la guerre. »
Jusqu'au 12 janvier on se dirigea vers les montagnes, au pied desquelles on arriva enfin. « Elles étaient très
no LA NOUVELLE-FRANCE.
boisées et paraissaient fort hautes ». Les éclaireurs, s'étant approchés du village des Gens du Serpent qui en occupaient les premiers contreforts, reconnurent (1 qu'ils s'étaient tous sauvés avec grande précipitation, après avoir abandonné leurs cabanes et une grande partie de leurs équipages »,
Au lieu d'encourager à l'attaque les Gens de l'Arc, ce renseignement répandit parmi eux la terreur, « dans l'appréhension où Us étaient que, les ennemis les ayant découverts, ils n'allassent sur leurs villages et ne s'y rendissent avant eux ».
Malgré les objurgations des chefs et les efforts des La Vérendrye, désespérés de reculer alors qu'ils touchaient au but, tous firent volte-face, et » chacun s'enfuit de son bord ».
Abandonnés à leurs seules forces dans cette déroute insensée, les explorateurs se dirigèrent au hasard vers les villages des Gens de l'Arc, où ils arrivèrent, leurs chevaux épuisés, après deux jours d'une course effrénée ; ils n'avaient rencontré sur leur route qu'une quinzaine de sauvages ennemis, dont quelques coups de fusil les débarrassaient prompte ment.
Ne voyant aucun moyen de reprendre le chemin des montagnes, les La Vérendrye, k bout de ressources, se résignèrent à retourner chez les Mandanes, dont ils regagnèrent les cabanes après une marche qui se prolongea du 15 mars au 18 mai. Ils se reposèrent quelques jours au milieu de cette tribu amie, puis ils rejoignirent une centaine d'Assiniboines avec lesquels ils firent route à travers les prairies dans la direction des lacs. Mais jusqu'au dernier jour ils devaient avoir des alertes. Le 31 mai, leurs éclaireurs apercevaient des Sioux embusqués sur leur passage. C'était une bande de guerriers parcourant ces vastes plaines, et massacrant tous ceux d'une autre nation qu'ils rencontraient. A leur vue, les Assiniboines chargèrent, ayant au milieu d'eux les quatre Français.
<i Nous donnâmes tous ensemble, dit le chevalier ;
LE GRAND OUEST. Hl
ils furent fort surpris de voir tant de monde et se retirèrent en bon ordre, faisant face de temps en temps à ceux qui les approchaient un peu trop. Ils savaient bien à qui ils avaient affaire, connaissant les Assiniboines pour des lâches. Mais sitôt qu'ils nous aperçurent montés sur nos chevaux, et que nous étions des Français, ils se sauvèrent en grande hâte, ne regardant plus derrière eux. Nous n'avons eu personne de tué, mais plusieurs blessés ; nous ne savons pas ce qu'ils ont perdu de monde, sinon un homme qui se trouve parmi nous. »
Et la relation s'achève par cette phrase, qui rend bien le sentiment éprouvé par ces intrépides jeunes geiis rentrés enfin au milieu des leurs après quinze mois d'exploration dans des contrées incohnues, parmi des peuplades en guerre les unes avec les autres : « Nous prîmes au village des Assiniboines un guide pour nous conduire au fort de la Reine, où nous sommes arrivés le 2 juillet, au grand contentement de notre père, qui était très inquiet de nous, n'ayant pas été possible de lui donner de nos nouvelles depuis notre départ, et à notre grande satisfaction, nous voyant hors de peines, de périls et de dangers. »
Ces vaillants cœurs étaient encore à six cents lieues de Montréal ; mais le drapeau de la France flottait sur leur poste et ils avaient retrouvé la Patrie.
Fatigué de cette existence si pénible, abandonné par ses fournisseurs, criblé de dettes, La Vérendrye, découragé, descendit à Montréal pour y remplir ses fonctions de capitaine ; mais ses fils continuèrent son œuvre. En juin 1748, l'un d'eux, le chevalier, partait encore de Québec pour le Grand Ouest où il poursuivait ses explorations au milieu des forêts et des lacs. L'année suivante, La Vérendrye lui-même, ayant reçu la croix de Saint-Louis et cédant à la demande du gouverneur, prenait, malgré son âge, le parti de rejoindre ses, fils au lac des Bois. Il écrivait à Québec le 17 septembre 1749 :
« Je compte faire toute la diligence possible'pour aller
hiverner au fort Bourbon, qui est le dernier au bas de la rivière aux Biches de tous les forts que j'ai établis, , trop heureux si, à l'issue de toutes les peines, fatigues et risques que j'ai essuyés dans cette longue découverte, je pouvais parvenir à vous prouver mon désintéressement, mon grand zèle aussi bien que celui de mes enfants pour la gloire du roi et le bien de la colonie. «
Mais au milieu des préparatifs de cette dernière «xpédition vers la mer de l'Ouest, la mort surprenait La Vérendrye, qui succombait ■à Montréal le 6 décembre 1749.
Une société se formait alors pour l'exploitation du Crand Ouest entre le nouvel intendant. Bigot, et le nouveau gouverneur, M. de La Jonquière, a le premier ■qui n'avait jamais assez d'argent pour le dissiper, le second pour l'entasser ». (Margry.) Les fils de La Vérendrye, rappelés à Québec et dépouillés des postes créés par leur père, furent remplacés par deux autres officiers, Legardeur de Saint-Pierre et Marin. Ces derniers, profilant des relations établies par les La Vérendrye avec les sanvages, se livrèrent à peu près •exclusivement à la traite, et rapportèrent à Montréal nombre de pelleteries sur lesquelles les associés firent un profit tel que la part du gouverneur s'éleva, dit-on, à trois cent mille francs.
Quant aux fils de La Vérendrye, après un vain appel au ministre de la marine, ils durent se résigner a rester avec leur grade d'enseigne dans la colonie. Ils avaient semé, d'autres récoltaient, et « du dévouement à la Patrie ils n'avaient connu que les misères ».
L'histoire impartiale doit à cette famille un souvenir attendri : c'est pour la France que ces braves gens ont souff'ert et se sont acharnés à ces découvertes qui les exposaient, ainsi que l'écrivait le gouverneur, à de plus grands dangers que des guerres ouvertes. Leur nom mérite d'être inscrit au livre d'or de nos explorateurs, à côté de ceux des Jacques Cartier, desChamplain, des La Salle et des d'Iberville.
Louisbourg.
Depuis le traité d'Utrecht, la paix avait été maintenue entre la France et l'Angleterre; mais la longue administration du cardinal Fleury n'avait obtenu cet accord entre les deux cabinets qu'en laissant, par une déplorable incurie, dépérir notre marine militaire et en abandonnant à leur sort nos colonies, pendant que celles de l'éternelle rivale grandissaient de jour en jour. Par contre, notre marine marchande, qui avant lui ne comptait que trois cents navires de commerce,, en possédait dix-huit cents en 1738, et les ports de Nantes, de Marseille, de Bordeaux, armaient de véritables flottes que les vieux vaisseaux de guerre,, pourrissant dans les rades de Toulon et de Brest, ne pouvaient plus protéger. Quant à la misère dans les campagnes sous ce gouvernement indigne, elle était telle que« les hommes mouraient dru comme mouches,. de pauvreté et broutant l'herbe ». A la fin de 1740, d'Argenson affirmait qu'il était mort de faim plus de Français depuis deux ans que n'en avaient tué toutesles guerres de Louis XIV.
Dans de pareilles conditions, les secours expédiés au Canada avaient toujours été insignifiants, et un seul point, Louisbourg, avait été sérieusement fortifié. Quantàla colonisation, deux causes l'avaient constamment entravée, et il importe d'y insister, car elles tiennent au caractère même de notre race, à des traditions avec lesquelles il faut rompre à tout prix, si l'on
ne veut pas voir dansTavenir se renouveler les mêmes désastres. La première consiste dans cette manie d'isolement qui entraîne nos colons à s'établir aussi loin que possible les uns des autres, et qui supprime ainsi pour eux les forces et les bienfaits de l'association (1) ; la seconde, c'est la tendance néfaste, mortelle du pouvoir central, de ne laisser aux colonies aucune initiative, de, les organiser comme des centres exploitables exclusivement au profit delà métropole, de les peupler de fonctionnaires inutiles et par cela même nuisibles, de vouloir toujours ignorer que la liberté n'est pas un vain mot, qu'elle seule peut assurer, par l'initiative qu'elle développe, la prospérité des colonies comme celle des nations.
La guerre de la succession d'Autriche, survenue en 1740, mit encore une fois aux prises la France et l'Angleterre, et le contre-coup s'en fît bientôt sentir au Canada. Depuis plusieurs années le gouverneur, le marquis de Beauharnois, prévoyait une agression, et avait fait tous les préparatifs que lui permettaient ses faibles ressources et le peu d'hommes dont il disposait: six cents soldats, douze mille miliciens et treize à quatorze cents sauvages. Les forts Niagara et Frontenac furent remis en état, les garnisons des postes de Chambly et de Saint-Frédéric à la pointe à la Chevelure, près du lac Champlain, furent augmentées, de manière à leur permettre de repousser une attaque par l'intérieur des terres.
Quant à Louisbourg, dans l'île du Cap-Breton, ses défenses étaient formidables ; un rempart en pierres de douze mètres de hauteur l'entourait, et du côté de
(1) Pendant que nos colons trop peu nombreux s'éparpillaient le long des bords du Saint-Laurent et du Mississipi, de Québec à la Louisiane, les Anglais, procédant par une autre méthode, créaient des centres importants, avançaient peu à peu vers l'intérieur, se tenaient à portée les uus des autres et commençaient vers l'ouest cet exode qui devait les amener en force jusqu'aux bords de l'Ohio et du Mississipi.
la terre un fossé de vingt- cinq mètres de largeur en interdisait l'approche ; trois batteries de mortiers et une centaine de canons garnissaient les bastions ; trente bouches à feu installées dans une île à l'entrée du port en défendaient l'entrée ; une autre batterie de trente pièces établie au fond de la baie commandait la ville et la mer. Vingt-cinq années et trente millions avaient été consacrés à ces ouvrages et Louisbourg passait pour la plus forte place de guerre de l'Amérique. La garnison consistait en huit compagnies françaises formant un total de cinq cents hommes et cent cinquante Suisses mercenaires ; huit cents habitants pouvaient en outre être armés et servir comme miliciens. Le gouverneur, M. Duchambon, était un homme d'un caractère bienveillant mais faible, et les criminelles manœuvres du commissaire ordonnateur, Bigot, son protégé, devaient bientôt paralyser ses efforts. Il a déjà été question de ce dernier au sujet des fils de La Vérendrye qu'il dépouilla ; il débutait à Louisbourg où il allait, par ses agissements, amener la révolte des troupes ; nous le retrouverons plus tard intendant à Québec, au moment de la chute de la colonie, que ses malversations devaient préparer et rendre inévitable. « Par un fâcheux présage, il était venu de France en Canada sur la frégate la Friponne. C'était un malhonnête homme, cupide, joueur, ne considérant ses hautes fonctions et le pouvoir dont il était revêtu que comme des moyens de s'enrichir facilement ; pour lui, la guerre, la famine, la triste situation du pays ne furent que des occasions favorables pour augmenter sa fortune. » (Dussieux.)
A défaut d'ouvriers, les soldats de la garnison de Louisbourg avaient été employés aux travaux d'achèvement des fortifications ; mais Bigot, et quelques officiers indignes, de complicité avec lui, gardèrent pour eux le supplément de solde qui avait été promis, ainsi qu'une partie de la paye et de l'habillement des hommes. Ceux-ci se plaignirent, réclamèrent, mais
lift , LA. NOUVELLE-FRA,^CE.
en vain. Toute discipline avait à peu près disparu avec de pareils chefs ; une révolte s'ensuivit, dont les Suisses mercenaires donnèrent les premiers le signal. Les séditieux chassèrent leurs officiers, en choisirent d'autres parmi eux, occupèrent les casernes et les magasins, et sommèrent le gouverneur et Bigot de leur remettre ce qui leur était dû. Ils réussirent ainsi & faire rendre gorge, au moins en partie, à ce misérable ordonnateur, mais cet état de trouble et de désordre se continua tout l'hiver. Quatre-vingts prisonniers, amenés par des détachements français h Louisbourg, y avaient passé l'été et, sans doute pour ménager les vivres, avaient imprudemment été relâchés par le gouverneur. De retour à la Nouvelle-Angleterre, ils y racontèrent les faits dont ils avaient été les spectateurs, et leur témoignage trop fidèle y fit naître l'idée d'une attaque à laquelle, dans d'autres circonstances, on n'aurait même pas songé. Le gouverneur du Massach use tts.unavocat nommé Shirley, fit proposer h Londres d'envoyer quelques navires pour aider les colons anglais à enlever cette place, seul refuge des corsaires qui ravageaient les pêcheries des bancs de Terre-Neuve et les côtes de la Nouvelle-Angleterre. On porterait en même temps un coup mortel h la mEirine française, qui employait tous les ans plus de cinq cents navires et dix mille marins sur les bancs, car il ne leur resterait plus d'asile dans ces mers.
Au mois de janvier 1743, sans attendre la réponse de Londres, Shirley obtint de la législature du Massachusetts, à la majorité d'une voix, une complète adhésion à son projet, bien qu'il parût fort téméraire, et quatre mille hommes furentembauchés, réunis, armés et embarqués sur une centaine de bâtiments sous le commandement d'un marchand, William Pepperell. Quatre vaisseaux de guerre, aux ordres du commodore Warren, vinrent de la niétropole prêter leur concours à l'attaque projetée.
Elle était étrange cette armée improvisée, composée
LOUISBOURG. m
d'ouvriers, débucherons habitués au campement dans les bois ; de fermiers apportant chacun leurs armes et leurs munitions ; de pêcheurs chassés des bancs par les corsaires français et qui gardaient avec eux leurs filets et leurs lignes^ pour continuer leur profession pendant le siège ; de pasteurs protestants que leurs femmes et leurs enfants accompagnaient comme s'il s'agissait d'une simple excursion. Les connaissances militaires chez tous étaient nulles ; seule la haine des Français et l'espérance de profiter des désordres signalés pour les chasser de Louisbourg les animaient. Les uns, pour l'escalade des remparts avant l'ouverture des brèches, imaginaient des équipages de ponts volants ; d'autres préconisaient des procédés pour éviter l'explosion des mines, ou soumettaient à Pepperell, aussi ignorant qu'eux, les plans les plus infaillibles pour l'ouverture des tranchées et la disposition des batteries. (Bancroft.) S'attaquant avec de tels éléments à une place bien fortifiée, l'entreprise était folle : la lâcheté du gouverneur et des officiers, les prévarications de Bigot, l'indiscipline de la garnison allaient en assurer le succès !
Le 31 avril, la flotte ennemie arrivait devant Louisbourg; les volontaires anglais descendaient à terre avec dix-huit canons et quelques mortiers pendant que les navires de guerre ouvraient le feu sur la place. Dans la nuit du 13 mai, le colonel Vaughan, à la tête des milices du New-Hampshire, s'approchait des magasins situés au fond de la baie et les incendiait ; la fumée, poussée par un vent furieux, envahit la batterie voisine dont les défenseurs, surpris et se croyant abandonnés, prirent la fuite dans la direction de la ville* Les canons qu'ils laissaient furent alors dirigés contre les remparts et quelques pièces, traînées à bras à travers un marais où les hommes enfonçaient jusqu'aux genoux, permirent d'ouvrir sur la place, du côté de la terre, des feux qui achevèrent de démoraliser la garnison.
Au commencement du siège, le gouverneur Duchambon avait réuni les soldats et leur avait demandé d'oublier le passé, de se souvenir seulement qu'ils étaient Français, chargés de la défense de Louisbourg. Tous avaient promis de faire leur devoir, mais les officiers, gardant à leur égard une invincible méfiance, persuadèrent au gouverneur que ces recrues indisciplinées ne proposaient de participer à des sorties que pour déserter, et paralysèrent toute action offensive contre Tennemi. Pendant ce temps, les volontaires anglais s'approchaient des murailles et le commodore Warren pénétrait hardiment dans le port d'où il bombardait la ville. Enfin, pour achever le désarroi dans lequel se trouvaient les assiégés, un vaisseau français de soixante-quatre canons, le Vigilant, portant des vivres et cinq cent soixante hommes destinés à renforcer les défenseurs de Louisbourg, donnait au milieu de la flotte anglaise et, après une lutte inégale soutenue pendant plusieurs heures, tombait en vue de la place au pouvoir de l'ennemi. Complètement découragé par ce dernier échec, Duchambon offrit de capituler. Le 17 juin, après un siège de quarante-neuf jours et une perte de deux cents hommes, il rendait la ville aux Anglais surpris eux-mêmes de leur incroyable succès. Si ce gouverneur avait tenu quelques jours de plus, le beau temps, qui avait favorisé les assiégeants, cessait pour faire place à des pluies diluviennes et à des tempêtes qui les auraient contraints à regagner promptement New- York et Boston.
Par ruse de guerre, le commodore Warren laissa flotter sur les murs de la cité le pavillon français ; plusieurs navires, sans défiance, vinrent se réfugier dans le port et furent pris ; deux bâtiments de la Compagnie des Indes, notamment, tombèrent dans ce piège, et leur chargement, évalue à quinze millions, couvrit en gi^ande partie les frais de la campagne des Anglo- Ainéricains. La garnison prisonnière et les habitants de l'île furent transportés en Europe et débarqués
sur la côte de France, près de Brest, où ces malheureux trouvèrent un refuge.
La joie fut grande dans les colonies anglaises à l'annonce de la chute de Louisbourg; à Boston, toutes les cloches de la ville sonnèrent pour fêter ce triomphe miraculeux de la foi protestante et la prise du plus redoutable rempart du papisme. En Angleterre, Tenthousiasme égala celui des Américains et le ministère prodigua les récompenses aux chefs de l'entreprise.
Par contre, le retentissementde cet échec fut profondément douloureux au Canada, dont il assombrissait l'avenir, et en France, où une pareille défaite venait ternir les succès remportés par le maréchal de Saxe à Fontenoy, et par notre marine dans l'Inde. Il fallait à tout prix effacer cette honte et reconquérir une place que l'on considérait avec raison comme la clef du Canada. M. de Beauharnois écrivit de Québec au ministre de la marine pour l'engager vivement à reprendre l'île Royale et l'Acadie, l'assurant que deux mille cinq cents hommes suffiraient pour cette entreprise. Il ajoutait prophétiquement: « Les Anglais tiennent toujours la même conduite ; ils veulent occuper tous les passages, et il les occupent en effet. Envoyez-moi au moins des munitions et des armes ; je compte sur la valeur des Canadiens et des sauvages. La conservation du Canada est l'objet le plus important; si une fois l'ennemi en devenait le maître, il faudrait peulêtre renoncer pour toujours à ce continent ! »
M. de. Maurepas, alors ministre de la marine, que ces considérations avaient frappé, fit faire en toute hâte les préparatifs d'un armement formidable : onze vaisseaux de guerre et trente navires de commerce devaient transporter trois mille hommes à l'île Royale, assiéger Louisbourg, enlever ensuite Port-Royal et l'Acadie, puis attaquer Boston et ravager les côtes de la Nouvelle- Angleterre. C'était l'effort le plus considérable qui eût encore été tenté par la France dans l'Amérique du Nord ; mais la direction en fut confiée à un courtisan,
i20 LA NOUVELLE-FRANGE.
le duc d'Anville, lieutenant général des galères. Son rapide avancement dans la marine n'avait été dû qu'à des influences de cour et son incapacité trop notoire allait entraîner la ruine de l'expédition.
Descendu au sud des Açores au lieu de traverser l'Océan plus au nord, le duc d'Anville fut surpris par les calmes très fréquents dans ces parages, et resta vingt-deux jours en pleine mer sans un souffle de vent pour continuer sa route. Les vivres, avariés par la chaleur et le manque d'eau, amenèrent bientôt une épidémie de scorbut à bord des navires, et lorsque le temps vint à fraîchir et permit de gagner les parages de l'île Royale, après une navigation de plus de trois mois, la mort avait fait de terribles ravages parmi les matelots et les soldats, entassés sur les vaisseaux sans aucun souci des règles de l'hygiène.
On était enfin pai'venu en vue de la terre lorsqu'une eff'royable tempête s'abattit sur la flotte qu'elle dispersa ; quelques navires purent se réfugier aux Antilles ; d'autres, poussés par un vent furieux, furent ramenés jusqu'en France ; plusieurs transports allèrent se briser sur l'île de Sable ; le reste, battu par les flots, réussit à revenir à la côte d'Acadie. Les malades purent alors être débarqués à terre, mais leur séjour dans les entreponts empestés par l'épidémie les avait tellement affaiblis qu'ils mouraient par centaines. Depuis le départ de lamétropole, deux mille quatre cents hommes avaient succombé ; de deux cents malades atteints sur un des navires, un seul survécut, malgré les soins dont ils furent tous entourés! (Garneau.) Le duc d'Anville, désespéré de ce désastre, succomba au fléau et fut remplacé par M. d'Estournelle,qui,bientôtalteintlui-mème, se perça de son épée dans un accès de fièvre. Les survivants songèrent encore, malgré leur détresse , à attaquer, Port-Royal, et les quatre vaisseaux qui restaient mirent la voile dans la direction de cette place ; mais une nouvelle tempête s'abattit sur eux devant le cap de Sable et les rejeta en plein Océan. Force leur fut de
LOUISBOURG. 12i
regagner, à demi désemparés, les côtes de France-. Pendant ce temps, les six cents Canadiens venus à la baie de Fundy, au-devant du corps de débarquement dont rincapacité du chef avait déterminé la perte, s'étaient approchés de Port-Royal, dont ils avaient bloqué la garnison à laquelle ils faisaient une centaine de prisonniers. Après la dispersion de la flotte, il leur fallut songer à la retraite. Comme la saison était trop avancée pour retourner à Québec, ils se cantonnèrent à Beaubassin, obligeant ainsi, par leur présence dans cesparages, les Anglais àrenforcer la garnison de Port- Royal pour éviter une surprise. Un secours de cinq cents hommes envoyé de Boston, sous les ordres du colonel Noble, vint hiverner à la Grand'Prée, de l'autre côté de la baie de Fundy. Au mois de février 1747, le commandant français, M. de Ramesay, qu'une blessure au genou retenait alité , chargea son lieutenant, Coulon de Villiers, de surprendre les Anglais dans leur cantonnement. A la tète de trois cents Canadiens et sauvages, cet officier fit au milieu des bois et des neiges accumulées soixante lieues autour de la baie et arriva au point du jour devant la Grand'Prée. Ses troupes reposées, il fondit sur l'ennemi dont l'opiniâtre résistance se prolongea jusqu'au milieu de la journée. Le colonel Noble fut tué et plus du tiers de ses hommes jeté bas au cours de cette lutte; les derniers survivants, arrêtés dans leur fuite par la profondeur des neiges, se réfugièrent dans une maison et, se voyant cernés, se rencQrent prisonniers. De Villiers avait eu, à la fin de l'action, le bras fracassé par une balle; il succombait aux suites de sa blessure peu de temps après son retour à Québec.
Pendant que le gouvernement français hâtait les préparatifs de l'expédition si malheureuse du duc d'Anville, le gouverneur du Massachusetts, Shirley, d'accord avec Pepperell et l'amiral Warren, proposait à Londres d'envahir le Canada par le lac Champlain, tandis qu'une flotte portant des troupes de débarque-
ment viendrait d'Angleterre assiéger Québec. Huit mille volontaires se réunirent à Albany, prêts à marcher au premier signal sur le fort Saint-Frédéric et Montréal ; mais l'annonce de la présence de M. de Ramesay à Beaubassin et du départ de la flotte française pour l'Acadie firent aussitôt abandonner ce projet, et une partie des troupes fut dirigée en toute hâte vers Port- Royal. Leur retraite permit aux Canadiens, accompagnés des sauvages alliés, de prendre l'offensive et de recommencer à travers les territoires occupés par les colons anglais des courses meurtrières qui jetèrent l'épouvante jusque dans les centres les plus éloignés. Vingt-sept de ces expéditions furent accomplies en trois ans; Saratoga fut enlevé et une centaine d'habitants faits prisonniers ; le fort Massachusetts, construit à cinq lieues de Saint- Frédéric, tomba aux mains de Rigaud de Vaudreuil, major des Trois-Rivières, dont les volontaires dévastèrent le pays à douze lieues aux alentours ; un détachement anglais, surpris et assailli à coups de haches près du fort Clinton, se vit acculé à une rivière et précipité dans sefs eaux. Les fermiers, épouvantés, abandonnèrent les frontières du Massachusetts, du Connecticut et de la Nouvelle- York pour se réfugier à l'intérieur.
En France, la perte de l'escadre du duc d'Anville, compensée par les victoires du maréchal de Saxe et la prise de Madras sur la côte de Coromandel, ne découragea pas le niinistère. Il fît aussitôt équiper une nouvelle flotte dont il confia le commandement au marquis de La Jonquière. Ce dernier devait faire route d'abord avec une autre force navale se rendant dans les mers de l'Inde ; les deux escadres réunies comprenaient douze vaisseaux de guerre et trente bâtiments chargés de troupes, de vivres et de marchandises. Une flotte anglaise de dix-sept vaisseaux, sous le commandement de l'amiral Anson, partit de Porlsmouth à la recherche du convoi français et le rencontra en vue des côtes d'Espagne, à la hauteur du cap Finistère. M. de
La Jonquière prit ses dispositions de combat et ordonna au convoi qu'il escortait de fuir sous la protection des frégates pendant qu'il essaierait d'arrêter l'ennemi. D'habiles manœuvres prolongèrent longtemps la lutte meurtrière qui s'engagea ; mais les bâtiments français, accablés sous le nombre, furent contraints les uns après les autres de se rendre.
« Le Sérieux, que montait La Jonquière, avait soutenu à lui seul trois heures de combat contre cinq vaisseaux ennemis ; mais, ayant perdu ses mais, ses agrès, plus de la moitié de son équipage, réduit à la plus absolue impossibilité de manœuvrer, présentant de plus l'affreux spectacle d'un entrepont où l'eau s'engouffrait par les sabords et dans l'enceinte resserrée duquel les malheureux canonniers auraient vainement essayé de se débattre contre la mort, il se rendit. Le brave La Jonquière, dans cette longue et désespérée défense, avait eule coutraversé par une balle. » (Guérin.)
Le convoi, grâce à cette résistance acharnée, put en grande partie échapper à la poursuite dont il fut ensuite l'objet; neuf bâtiments furent seuls atteints et pris. L'ennemi rendit justice à l'énergie déployée par La Jonquière et ses officiers. Le capitaine du Windsor disait à leur sujet dans son rapport : « Je n'ai jamais vu une meilleure conduite que celle du commandant français et, pour dire la vérité, tous les officiers de cette nation ont montré un grand courage ; aucun d'eux ne s'est rendu que quand il lui a été absolument impossible de manœuvrer. »
Quelques mois après, la dernière de nos flottes, huit vaisseaux et deux frégates, escortant un convoi pour les Antilles, était attaquée dans les eaux de Belle-Isleen-Mer par dix naviros anglais et détruite après un combat acharné ; deux navires seulement, le Tonnant et l'Intrépide, parvenaient à regagnerBrest après une lutte héroïque contre un ennemi très supérieur. La flotte marchande avait été sauvée par cette belle résistance, mais la marine de guerre française était anéantie.
Le marquis de La Jonquière avait été désigné pour succéder à Québec à M. de Beauharnois après la campagne du duc d'Anville. Fait prisonnier au cap Finistère, il fut remplacé comme gouverneur, pendant sa captivité, par le comte Rolland de La Galissonnière, un de nos meilleurs officiers de marine, homme fort instruit, d'un esprit vif et pénétrant. L'intendant, M. Hocquart, dont le séjour au Canada avait été marqué par l'influence la plus heureuse sur le développement de la colonie et les mesures les plus sages pour y favoriser le commerce et l'industrie, fut rappelé en France, et la cour lui donna pour successeur le néfaste Bigot.
En Europe, la victoire de Lawfeld sur le duc de Cumberland et la prise de Berg-op-Zoom permettaient au gouvernement français de faire la paix et d'en dicter les termes. Mais les ministres, jaloux des succès du maréchal de Saxe, et la marquise de Pompadour, lasse de suivre Louis XV dans les camps, agirent sur le roi pour lui faire accepter les plus humiliantes conditions. Par le traité d'Aix-la-Chapelle, signé en 1748, il futconvenuque les conquêtes faitesde part et d'autre seraient restituées ; Louisbourg revenait à la France et Madras à l'Angleterre ; mais les fortifications de Dunkerque devaient rester démantelées et le prince Edouard, prétendant d'Angleterre dont la descente en Ecosse avait causé de vives alarmes au gouvernement anglais, se voyait expulsé de France. C'était ce que Louis XV, dans son inconsciente vanité, appelait faire la paix en roi et non en marchand. Quant aux frontières de l'Acadie, elles étaient encore une fois laissées, comme dans le traité d'Utrecht, sans délimitations certaines, au grand avantage des Anglais, qui maintenaient leurs prétentions sur les territoires s'étendant jusqu'aux bords du Saint-Laurent et voyaient là pour l'avenir un sujet de contestations dont ils pourraient tirer profit.
Les débuts d'un grand homme.
La paix d'Aix-la-Chapelle, bien qu'elle accordât à l'Angleterre des avantages que ses défaites sur le continent ne lui donnaient pas lieu d'espérer, ne fut qu'une courte trêve bientôt rompue par les colons de la Virginie. Sans se préoccuper du droit de découverte et de possession des Français, qu'ils déniaient audacieusement, ils voulaient s'emparer des terres au delà des monts Alleghanis et s'étendre jusqu'au Mississipi. La vallée de l'Ohio les attirait surtout; son sol fertile leur promettait de riches moissons. Dès 1716, ils avaient formé une société pour l'achat à vil prix d'une partie de cette contrée aux indigènes, mais le cabinet de Versailles, informé de ce projet, avait protesté contre une pareille intrusion sur un territoire dont il revendiquait la propriété, et il n'avait pas été donné suite à l'acquisition. La population de la Nouvelle- Angleterre augmentant rapidement, l'idée fut reprise et il se fonda une nouvelle société à la tête de laquelle semitle gouverneur de la Virginie, Robert Dinwiddie. Le Parlement anglais lui concéda cinq cent mille acres , de terrain à prendre dans la vallée de l'Ohio, sans se soucier si d'autres occupants avaient des droits à faire valoir.
Avisé du fait, le gouverneur du Canada, M. de La Galissonnière, considérant qu'il était urgent de s'opposer énergiquement à tout envahissement de ce genre, estima que le moyen le plus sûr d'y parvenir
126 LA NOUVBLLE-FBANCE.
était d'augmenter la ligne des forts destinés à protéger les communications entre Québec et la Louisiane en même temps qu'à affirmer les droits de la France sur les vallées du Mississipi et de l'Ohio, son affluent. Les forts existants furent remis en état de défense; d'autres furent construits à la Présentation, entre Montréal et Frontenac, sur la rive droite du fleuve Saint-Laurent; 4 la Presqu'île, sur les bords du lac Erié ; à la rivière aux Bœufs, au conDuent de la rivière Ouabache et de l'Ohio. Enfin, pour mettre fin à toute contestation, M. de La Galissonnière lit de nouveau prendre solennellement possession de la vallée de l'Ohio par le capitaine de Céloron, chevalier de Saint-Louis.
Accompagné de huit officiers, six cadets, vingt hommesdetroupes,centquatre-vingtsCanadiensetune trentaine de sauvages iroquois et abénaquis, M. de Céloron descendit le cours de la Belle-Rivière ; c'était le nom que les coureurs des bois donnaient à l'Ohio. A divers endroits, il enterra des plaques de'plomb sur lesquelles était gravée une inscription mentionnant la prise de possession; à des arbres, il attacha les armes de France frappées sur une feuille de métal. Les indigènes, réunis dans leurs villages, reçurent ses présents et lui promirent de ne plus tolérer chez eux les marchands anglais qui venaient y colporter en fraude des armes et de l'eau-de-vie.
«Mes enfants, leurdisaitM.de Céloron^ la raison qui a déterminé votre père Onontio à m'envoyer auprès de vous a été la connaissance qu'il a eue que les Anglais se proposaient d'y former un établissement assez considérable pour envahir un jour cette terre et s'y multiplier de façon, si on les laissait faire, qu'ils s'en rendraientmaitres, et vousen seriez les victimes, comme vous l'avez déjà été dans le passé. Souvenez-vous que vous possédiez autrefois, à Philadelphie, des terres magnifiques sur lesquelles vous trouviez abondamment de t[uoi nourrir vos familles. Ils se sont approchés de ■ vous, sous prétexte de vous donner des marchandises.
et, petit à petit, sans que vous vous en soyez aperçus, ils ont établi des forts et ensuite des villes, et quand ils ont été assez puissants, ils vous ont chassés et vous ont forcé à venir vous établir sur ces terres-ci, pour faire subsister vos femmes et vos enfants. Ce qu'ils ont fait à Philadelphie, ils veulent le faire aujourd'hui sur la Belle-Rivière. » (Archives de la marine.)
C'était, en quelques mots, l'histoire trop fidèle de la race rouge, que les Anglais devaient repousser peu à peu jusqu'aux montagnes Rocheuses et détruire sans merci pour s'emparer de ses territoires.
L'occupation effective de la vallée, de l'Ohio par M. de Céloron renversait les projets des colons de la Virginie, et la société qu'ils avaient constituée pour y établir des plantations se trouvait dès lors sans objet. Aussi le principal intéressé, Dinwiddie, sans tenir aucun compte de la paix signée entre les deux nations, résolut-il de brusquer les choses, de sommer les Français d'évacuer la contrée qu'ils occupaient et de s'en emparer par la force s'ils refusaient de se retirer. Il écrivit en conséquence au commandant des troupes françaises sur l'Ohio une lettre qui peut être considérée comme un modèle d'audace et de fourberie. Ses termes méritent d'être retenus, car ils sont la négation même du traité d'Aix-la-Chapelle, qui disait expressément que les deux nations resteraient en Amérique sur le même pied qu'avant la guerre, c'est-à-dire les Anglais en deçà des monts AUeghanis :
« Monsieur, les pays situés le long de la rivière d'Ohio, dans la partie occidentale de la colonie de la Virginie, sont si évidemment la propriété de la couronne de la Grande-Bretagne que je suis surpris d'apprendre qu'un corps de troupes françaises érige des forteresses et fait des établissements sur cette rivière qui est le domaine de Sa Majesté britannique.
« Les plaintes réitérées que j'ai reçues de ces actes d'hostilité me mettent dans la nécessité, d'envover, au nom du roi mon maître, le porteur de cette lettre, le
major Washington, un des adjudants généraux des troupes dans ce pays, pour se plaindre à vous des usurpations ainsi faites aux sujets de la Grande-Bretagne, en violation manifeste du droit des gens et des traités actuels qui subsistent entre les deux couronnes. Si ces faits sont vrais et que vous vouliez justifier votre conduite, je souhaiterais que vous me fassiez l'honneur de me faire savoir par quelle autorité ou par l'ordre de qui vous aveï mai'ché du Canada, à main armée et en force, pour venir envahir les terres de Sa Majesté britannique eu la manière représentée, pour que, selon la teneur de votre réponse, je puisse, de mon côté, agir conformément à. la commission dont le roi mon maître m'a honoré.
« Néanmoins, Monsieur, pour obéir à mes instructions, il est de mon devoir de vous requérir préalablement que vous ayez à vous en retourner en paix et de cesser désormais de poursuivre un dessein qui interrompra bientôt l'harmonie et la bonne intelligence que Sa Majesté britannique désire entretenir avec le Roi Très Chrétien.
n Je me flatte que vous voudrez bien recevoir le major Washington avec les témoignages de politesse et de franchise naturelles à votre nation, et je serai au comble de la satisfaction si vous le renvoyez avec une réponse conforme aux vœux que je tais pour une paix durable entre nous.
* J'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très humble
« Robert DiNWiDDiE, « à Williamsbourg, dans la Virginie.
• Le 31 octobre 1753. »
Le porteur de cette lettre était Geoi^e Washington, le futur président de la République des États-Unis. C'était alors un jeune homme de vingt-deux ans, d'abord géomètre, puis engagé dans les milices de Virginie, où il était bientôt devenu major. Habitué par son premier métier à la vie dans les bois, il avait les
qualités nécessaires pour s'acquitter de la mission qui lui était confiée. Il lui fallait, en effet, parcourir plus de cinq cents milles à travers un pays accidenté, couvert de forêts et presque entièrement désert. Ses instructions, assez louches pour un officier, lui prescrivaient de se rendre au fort principal des Français, d'y remettre la lettre du gouverneur de la Virginie au commandant et d'en recevoir la réponse, mais en outre « de s'informer activement et avec prudence de la force du corps français qui occupait ces parages, des renforts attendus du Canada, du nombre des forts élevés et de leur situation, des garnisons, de leur état et de leur distance réciproque, et en résumé tous les renseignements possibles sur la position et les projets des usurpateurs ».
Mission officielle, doublée d'un rôle d'espion, qui fut d'ailleurs habilement rempli. C'est Washington lui-même qui nous l'apprend, car nous lisons dans son journal :
« Nous vîmes les couleurs de la France arborées sur une maison. Je m'y rendis sur-le-champ pour m'informer de la résidence du commandant. J'v trouvai trois
i officiers. L'un deux, le capitaine Joncaire, m'apprit qu'il avait le commandement de l'Ohio, mais qu'il y avait au fort le plus proche un officier général, auquel il me conseillait de m'adresser pour une réponse. Il nous invita à souper avec eux et nous traita avec la plus grande politesse. — Ils me dirent qu'ils avaient le ferme projet de se rendre maîtres de l'Ohio. — Ils prétendent avoir un droit incontestable sur la rivière depuis la découverte d'un nommé La Salle, qui date de soixante ans ; le motif de l'expédition est d'emp'êcher que nous formions des établissements sur le bord du fleuve, ayant entendu dire que quelques familles étaient en marche avec le projet de s'y installer. » Après cette cordiale réception, Washington se rendit au fort de la rivière aux Bœufs, auprès du commandant des troupes françaises, Legardeur de Saint-Pierre.
« C'est un homme qui n'est plus jeune, dit-il, mais qui a une belle tournure militaire. Je lui fis part de ma mission, et lui présentai mon message et la lettre; il désira que je les gardasse jusqu'à l'arrivée de M. Reparti, capitaine placé au fort voisin, qu'on avait envoyé chercher. — A deux heures, la personne qu'on attendait arriva ; J'offris de nouveau ma lettre : ils la reçurent et passèrent dans une autre pièce pour que le capitaine, qui entendait un peu l'anglais, la traduisît. Lorsqu'il eut fini, le commandant me pria d'entrer avec mon interprète, pour lire la traduction et la corriger, ce que je fis. Les principaux officiers se retirèrent pour tenir un conseil de guerre... »
Et Washington, l'ancien géomètre, ajoute sans hésitation : «... ce qui me permit de prendre les dimensions du fort et de faire quelques observations. »
Le plan du fort était plus tard envoyé par lui au gouvernement britannique avec les renseignements les plus précis sur les forces et les ressources des Français dans ces parages.
Ainsi agissait l'homme au sujet duquel celui qui l'envoyait écrivait en le recommandant : «Je me flatte que vous voudrez bien recevoir le major Washington avec les témoignages de politesse et de franchise naturelles à votre nation. »
Deux jours après, le commandant français remettait au jeune major la réponse suivante qu'il adressait au gouverneur de la Virginie :
« Monsieur, comme j'ai l'honneur de commander ici en chef, M. Washington m'a remis la lettre que vous avez écrite au commandant des troupes françaises. J'aurais souhaité que vous lui eussiez donné ordre ou qu'il eût été disposé à aller jusqu'en Canada pour y voir notre général, à qui il appartiendra plus qu'à moi de mettre en évidence les droits incontestables du roi mon maître sur les terres situées le long de l'Ohio et de réfuter les prétentions du roi de la Grande-Bretagne à icelles.
« Je ferai passer votre lettre à M» le marquis Duquesne. Sa réponse sera ma loi, et s'il m'ordonne de vous la communiquer, vous ne devez pas douter^ monsieur, que je ne vous la fasse parvenir en diligence.
tt Pour la réquisition que vous me faites de me retirer, je ne crois pas devoir y obéir. Quelles que soient vos instructions, les miennes sont d'être ici par l'ordre de mon général, et je vous prie, monsieur, d'être persuadé que je tâcherai de m'y conformer avec toute l'exactitude et la résolution qu'on doit attendre d'un bon officier.
« Je ne sache pas qu'il se soit rien passé, pendant tout le cours de cette campagne, qu'on puisse regarder comme un acte d'hostilité, ni comme contraire aux traités entre les deux couronnes, dont la continuation nous intéressé autant et nous est autant agréable qu'aux Anglais. Si vous aviez bien voulu entrer dans le détail des faits qui font l'objet de vos plaintes, j'aurais eu l'honneur de vous répondre de la façon la plus satisfaisante qu'il m'eût été possible.
« Je me suis fait un devoir d'accueillir M. Washington avec toute la distinction due à votre dignité et à son mérite personnel, et je me flatte, monsieur, qu'il me rendra la justice d'en être mon garant auprès de vous ainsi que des témoignages du profond respect avec lequel
« J'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
« Legardeur de Saint-Pierre, « du fort sur la rivière aux Bœufs, « Le 15 décembre i753. »
La réponse était à la fois spirituelle et ferme.
Dinwiddie, dont le parti était pris, passa outre et enjotgnit à un détachement de miliciens de se rendre au confluent de la rivière Monongahéla et de l'Ohio pour y construire un fort.
«32 LA NOUVBLLE-FHAHCE.
Dans l'intervalle, M. de Contrecœur remplaçait Legardeur de Saint-Pierre au fort de la rivière aux Bœufs, et l'ordre formel lui était donné par le gouverneur du Canada d'interdire aux Anglais le territoire placé sous son commandement. Informé de la tentative des Virginiens, il marcha droit à leur campement avec une troupe de cinq cents hommes, et les somma de se rendre. Cernés par des forces supérieures, les miliciens capitulèrent aussitôt et se retirèrent au delà des montagnes. Le fort commencé par eux fut achevé et mis en état de défense : il reçut le nom de Duquesne; «'était celui du nouveau gouverneur du Canada, remplaçant M. de La Galissonnière, rappelé en France pour faire partie de la commission de délimitation des frontières entre les possessions des deux nations en Amérique.
A ce moment même, Washington, à la tête de deux compagnies de soldats enrôlés par Dinwiddie, marchait sur l'Ohio et élevait aux Grandes Prairies, à une douzaine de lieues du fort Duquesne, le fort de Nécessité. Ses instructions, relatées dans son journal, lui prescrivaient « de rester sur la défensive, mais de ■ prendre ou tuer tous ceux qui prétendraient s'opposer de vive force aux travaux des Anglais ou s'attaquer à leurs établissements ».
M. de Contrecœur, qui s'était installé au fort Du- ■quesne, fut bientôt averti que les Vtrginiens, revenus ■en nombre sur la Monongahéla, s'y fortifiaient en toute hâte. Il chargea aussitôt un de ses officiers, Villiers de Jumonville, de se rendre en parlementaire auprès du commandant des forces anglaises et de lui remettre une sommation d'avoir à se retirer, car il ■était sur le territoire français. Afin de protéger son envoyé au milieu des forêts contre les sauvages ennemis, il le fit accompagner par une trentaine d'hommes, presque tous Canadiens. Leur approche fut signalée à Washington par un chef sauvage, le Demi-Roi, qui lui proposa de tomber en force sur ces étrangers et
LES DÉBUTS D'UN GftAND HOMME. i33
de les massacrer. Malgré ses instructions lui prescri- Tant la défensive, le jeune commandant écouta ce sinistre conseil. Par une nuit obscure et pluvieuse, il se rendit avec quarante soldats au campement de son astucieux conseiller. A l'approche du jour, Anglais et Peaux-Rouges cernèrent Jumonville et ses compagnons qui avaient passé la nuit à Tabri de quelques rochers. Sans leur laisser le temps de se reconnaître, Washington commanda le feu et tira le premier sur les Français. Une seconde décharge suivit, tuant plusieurs hommes. Jumonville, par un interprète, fit dire à ses agresseurs de cesser leur attaque, car il avait une communication à leur faire. Le feu s'arrêta et Jumonville donna l'ordre à l'interprète de lire la sommation que son chef l'avait chargé de signifier aux envahisseurs. Au milieu de cette lecture, une balle atteignit à la tête l'officier et le renversa raide mort. Pendant quelques minutes la lutte continua, dix Canadiens furent tués, un blessé et vingt et un restèrent prisonniers.
Après cet exploit, les Anglais regagnèrent précipitamment le fort Nécessité, et Washington, écrivant à Robert Dinwiddie pour l'informer du succès de son opération, essaya de justifier sa conduite par des insinuations et des commentaires vraiment étranges après le rôle qu'il avait joué lui-même au fort de la rivière aux Bœufs :
« Lorsque nous fûmes arrivés, dit-il, à l'endroit où se trouvaient les traces du passage des Français, le Demi-Roi se filsuivrepar deux Indiens, afin de découvrir la place où ils étaient campés ; ils les trouvèrent à environ un mille de la route, dans un lieu très sombre et entouré de rochers. Là-dessus je pris mes dispositions de concert avec le Demi-Roi pour attaquer de tous les côtés à la fois. Dans un engagement d'environ quinze minutes, nous en tuâmes dix, en blessâmes un et fîmes vingt et un prisonniers. Au nombre des morts est M. de Jumonville, le commandant.
« Ces individus prétendent qu'ils venaient en ambassade ; mais l'absurdité de ce prétexte est trop manifeste. Leurs instructions étaient de reconnaître le pays, les routes, les criques, jusqu'au Potomac, ce qu'ils étaient en train de faire. Ces hommes déterminés avaient été choisis à dessein pour prendre des informations qu'ils devaient transmettre par dépêches, en même temps que l'indication du jour où ils remettraient le message, ce qui ne pouvait être dans d'autres vues que d'attendre un renfort pour tomber sur nous à l'improviste.
« Ces raisons, jointes à quelques autres, ont porté nos officiers à croire qu'ils étaient envoyés comme espions plutôt que dans tout autre but. En conséquence, ils m'ont engagé à les retenir comme prisonniers, bien que ceux-ci s'attendissent ou feignissent de s'attendre à être traités comme ambassadeurs.
« Lorsqu'ils ont connu le lieu de notre campement, loin de venir nous trouver ouvertement ils ont cherché une retraite des plus cachées et beaucoup plus convenable pour des déserteurs que pour des ambassadeurs ; ils y sont restés deux ou trois jours, envoyant, pendant ce temps, des espions pour reconnaître notre camp, comme on nous l'a dit, quoiqu'ils affirment le contraire. Leur corps d'armée se tenait à environ deux milles en arrière, pendant qu'ils envoyaient deux coureurs pour informer Contrecœur de nos forces et du lieu où nous étions campés. Trente-six hommes ! il y a là de quoi compléter le cortège d'un ambassadeur de prince, tandis qu'il s'agissait d'un petit gouverneur. Pourquoi, si leurs projets étaient francs, sont-ils restés si longtemps à cinq milles de nous, sans s'acquitter de leur message ou sans m'en donner avis? Ils ne pouvaient attendre ainsi que dans le seul but d'appuyer par la force leur message aussitôt qu'il serait remis. Ils n'avaient pas besoin d'envoyer des espions, puisque le caractère d'ambassadeur est sacré chez toutes les nations, mais c'est par les traces de ces espions qu'ils
ont été découverts et que nous avons eu connaissance de leurs projets. »
Quelques jours après, détruisant lui-même dans une autre dépêche toutes ses assertions, et démontrant ainsi qu'elles n'étaient que de simples conjectures de sa part, Washington disait :
« Depuis ma dernière lettre, j'ai acquis de fortes présomptions, je dirai même la certitude que ces gens-là étaient envoyés comme espions, et avec ordre de rester dans notre voisinage jusqu'à ce qu'ils fussent bien informés de nos projets, de notre situation et de nos forces. »
Puis il ajoutait, avec une véritable inconscience : « J'ai pensé qu'il était convenable d'instruire Votre Honneur de ce qui précède, car je m'imagine qu'ils auront l'audace de réclamer les privilèges des ambassadeurs, lorsque, en bonne justice, ils devraient être pendus comme des espions de la pire espèce, attendu qu'ils exécutaient les ordres secrets de leur chef, sous le couvert d'un caractère qui devrait être sacré pour toutes les nations, et dont on ne devrait jamais se jouer ni se servir d'une manière équivoque. »
A la nouvelle de cette incroyable agression et de la mort de Jumonville, une immense indignation s'empara de tous les Canadiens ; elle fut bientôt partagée par la France entière. De Québec, le gouverneur, M. de Duquesne, écrivit au ministre : « J'ai infiniment pris sur moi de ne pas mettre tout à feu et à sang, après l'acte d'hostilité indigne commis sur le détachement du sieur de Jumonville. »
Au fort Duquesne, le commandant, M . de Contrecœur, ordonna aussitôt au capitaine de Villiers, frère de Jumonville, de partir avec six cents Canadiens et cent sauvages pour châtier les auteurs de cet assassinat. Afin de bien préciser la conduite que cet officier devait suivre, il lui remit les instructions dont nous reproduisons les termes :
« Nous, capitaine d'une compagnie du détachement de la marine, commandant en chef les partis de la Belle-
Rivière, des forts Duquesne, Presqu'île et de la rivière aux Bœufs.
« Il est ordonné au sieur de Villiers, capitaine d'infanterie, de partir incessamment avec le détachement françois et sauvage que nous luy confions, pour aller à la rencontre de l'armée angloise.
« Luy ordonnons de les attaquer s'il voit jour à le faire, et de les détruire même en entier, si il le peut, pour les châtier de l'assassin qu'ils nous ont tait en violant les lois les plus sacrées des nations policées.
<i Si le dit sieur de Villiers ne trouvoit plus les Anglois et qu'ils se fussent retirés, il les suivra autant qu'il le jugera nécessaire pour l'honneur des armes du Roy.
« Et dans le cas qu'ils fussent retranchés et qu'il ne vit pas jour à pouvoir combattre les Anglois, il ravagera leurs bestiaux et lâchera de tomber sur quelques-uns de leurs convois, pour les deffaire en entier.
« Malgré leur action inouïe, recommandons au sieur de Villiers d'éviter toute cruauté, autant qu'il sera en son pouvoir.
« S'il peut les battre et nous ve?ger de leur mauvais procédé, il détachera un de leurs prisonniers pour annoncer au commandant anglois que si il veut se retirer de dessus les terres du Roy et nous renvoyer nos prisonniers que nous deffendrons k nos troupes de les regarder à l'avenir comme ennemis.
<i II ne leur laissera pas ignorer que nos sauvages, indignés de leur action, nous ont déclaré ne pas vouloir rendre les prisonniers qui sont entre leurs mains, mais que nous ne doutons pas que M. le général ne fasse à leur égard comme il a fait par le passé.
« Comme nous nous en rapportons entièrement à la prudence de M , de Villiers pour tous les casque nous ne pouvons prévoir, nous approuvons tout ce qu'il fera, en se consultant dans ce cas avecles capitaines seulement.
« Fait au camp dufort Duquesne, le 2S juin 1134.
a GONTRECtEUR.
Washington s'était renfermé dans le fort Nécessité, qui était garni de dix pièces de canon, et avait écrit aux gouverneurs de la Virginie, de la Pensylvanie et du Maryland pour leur demander des renforts, mais l'attaque foudroyante des Canadiens ne leur permit pas d'arriver à temps.
Le fort était bâti dans une clairière, entredes coteaux couverts d'arbres séculaires. Aussitôt parvenu à portée de la palissade, M. de Villiers fit ouvrir un feu violent surla garnison. Animés d'une fureur extrême, décidés à venger leurs camarades si lâchement massacrés. Canadiens et sauvages cernèrent le fort, en décimèrent les défenseurs qu'ils ajustaient du haut des arbres de la forêt voisine, tuèrent les artilleurs qui se montraient auprès des pièces, et abattirent ainsi promptement une soixantaine d'hommes. Épouvantés par ce tir meurtrier et se voyant perdus si la lutte continuait, les Anglais demandèrent à capituler. L'action, commencée à midi, était terminée à huit heures du soir. Six cents Canadiens et une centaine de sauvages, n'ayant pour armes que leurs fusils, avaient réduit à merci Washington et ses cinq cents hommes renfermés dans un fort pourvu d'une batterie d'artillerie.
Voici maintenant le texte de la capitulation, dont une copie originale est conservée aux archives de la marine.
« Capitulation accordée par M. de Villiers, capitaine d'infanterie commandant les troupes de S. M. T. C. à celuy des troupes angloises actuellement dans le fort de la Nécessité, qui avoit été construit sur les terres du domaine du Roy.
« Ce 3 juillet 1754, à huit heures du soir.
« Sçavoir :
« Comme notre intention n'a jamais été de troubler la paix et la bonne harmonie qui régnoit entre les deux princes amis, mais seulement de venger l'assas-
gin qui a été fait sur un de nos officiers porteur d'une sommation et sur son escorte, comme.aussy d'empêcher aucun établissement sur les terres du Roy mon maître.
■1 A CCS considérations nous voulons bien accorder grâce à tous les Anglols qui sont dans le dit fort aux conditions cy-après :
<i Aht. I, — Nous accordons au commandant anglois de se retirer avec toute sa garnison pour s'en retourner paisiblement dans son pays, et luy promettons d'empêcher qu'il luy soit fait aucune insulte par nos François et de maintenir autant qu'il sera en notre pouvoir tous les sauvages qui sont avec nous.
«Art. II. — 11 luy sera permis de sortir et d'emporter tout ce qui leur appartiendra, à l'exception de î'artil- , lerie que nous nous réservons.
«Art. III. — Que nous leur accordons les honneursde la guerre, qu'ils sortiront tambour battant, avec une petite pièce de canon, voulant bien par là leur prouver que nous les traitons en amis.
« Art. IV. — Que. sitôt les articles signés de part et d'autre, ils amèneront le pavillon anglois,
« Art, V . — Que demain, k la pointe du jour, un détachement français ira pour faire défiler la garnison et prendre possession du dit tort.
« Art. VI. — Que comme les A^S'ois n'ont presque plus de. chevaux ny bœufs, ils seront libres de mettre leurs effets en cache, pour venir les chercher lorsqu'ils auront rejoint des chevaux; ils pourront à cette fin y laisser des gardiens en tel nombre qu'ils voudront, aux conditions qu'ils donneront parole d'honneur de ne plus travailler h aucun établissement dans ce lieu icy ny en deçà la hauteur des terres pendant une année à compter de ce jour.
" Art. Vil. — Que comme les Anglois ont en leur pouvoir un officier, deux cadets, et généralement les prisonniers qu'ils ont fait dans l'assassinai du sieur de Jumonvilte, et qu'ils promettent de les renvoyer
avec sauvegarde jusqu'au fort Duquesne, situé sur la Belle-Rivière, et pour sûreté de cet article ainsy que de ce traité, MM. Jacob Van Braam et Robert Stobo, tous deux capitaines, nous seront remis en otage jusqu'à l'arrivée de nos Canadiens et François cydessus mentionnés.
« Nous nous obligeons de notre côté à donner escorte pour ramener en sûreté les deux officiers qui nous promettent nos François dans deux mois et deniy pour le plus tard.
« Fait double sur un des postes de notre blocus ce jour et an que dessus.
« Signé :
« James Mackay, G° Washington, Coulon-Villiers. »
Dès le lendemain, les assiégés survivants abandonnaient la place avec une telle précipitation qu'ils y laissaient leur drapeau. Après en avoir détruit les palissades et brûlé les bâtiments, M. de Villiers revint au fort Duquesne avec les sieurs Stobo et Van Braam, gardés comme otages jusqu'au retour des compagnons de Jumonville, prisonniers en Virginie.
Sur ce point encore, la signature de Washington devait rester protestée. Plus d'un an après, le 30 octobre 1755, M. de Vaudreuil, devenu. gouverneur du Canada après la mort de M. de Duquesne, écrivait de Montréal au ministre de la marine :
« J'ai l'honneur de vous envoyer ci-joint la liste des officiers, cadets et Canadiens qui accompagaaient M. de Villiers de Jumonville dans le voyage qu'il fit l'année dernière à la Belle-Rivière, par ordre de M. le marquis Duquesne, pour aller sommer les Anglais de se retirer et de ne faire aucun établissement sur les terres de Sa Majesté. Vous verrez. Monseigneur, par cette liste :
« 1° Qu'il périt neuf hommes avec M. de Jumonville qui furent assassinés avec lui par le colonel Washington
et sa troupe, composée de sauvages et de miliciens de
la Nouvelle-Angleterre ;
« 2° Que M. Drouillon, ofiicier, deux cadets de nos troupes et onze Canadiens ont été envoyés à Londres ;
" 3° Que le sieur Latorce, excellent et brave Canadien, est détenu en prison à la Virginie ;
Il 4° Que six autres de nos Canadiens ont été renvoyés Ë, la Martinique; il en est arrivé deux qui m'ont donné la dernière liste et m'ont informé des cruautés dont les Anglais avaient usé à leur égard, pendant qu'on s'étudiait ici à procurer tous les agréments possibles aux deux otages de M. de Villiers, et à leur donner une entière liberté. »
La dernière phrase de la lettre concernait les capitaines Stobo et Van Braam, amenés par M. de Villiers au fort Duquesne. Le premier était un Écossais, aussi peu scrupuleux que son chef quant aux moyens de renseigner les siens sur les forces de l'adversaire. Profilant de ce que, après avoir donné sa parole d'honneur, il était traité en officier et laissé libre, il leva un plan du fort et l'envoya secrètement en Virginie avec une lettre dans laquelle, à ia suite de minutieux détails sur les rapports des Français avec les sauvages de la Belle-Rivière, il disait :
il Sur l'autre feuille, vous avez le plan du fort. La garnison est de deux cents hommes ; tous les autres -sont partis il y a deux jours par détachements. — Contrecœur va demeurer seul, avec quelques jeunes officiers et des cadets. Un lieutenant, parti il y a deux jours avec deux cents hommes pour aller chercher des provisions, est instamment attendu; il y aura alors quatre cents hommes. Us désirent beaucoup avoir Laforce ici; il faut qu'il ait été un homme extraordinaire parmi eux, car ils le regrettent et désirent ardemment son retour. — Cent sauvages armés pourraient surprendre le fort, car ils y sont admis jour et nuit, a
Le Canadien Laforce, ainsi désigné à la haine des
Virginiens, paya de plusieurs années de prison la dénonciation de ce misérable.
L'année suivante, cette lettre fut trouvée, après la bataille de la Monongahéla, dans les bagages du général Braddock, et Stobo, arrêté à Québec, se vit déférera un conseil de guerre présidé par M. de Céloron. Pour toute réponse à l'accusation d'espionnage, il se borna simplement à déclarer « qu'il croyait la capitulation rompue, et que d'ailleurs, n'ayant jamais été à la guerre, il n'en connaissait pas les lois ». Il fut condamné à mort. Grâce à la faiblesse du gouverneur, la sentence resta inexécutée, et Stobo, retenu en prison et mal surveillé, finit par s'évader.
Revenons maintenant à Washington et à la capitulation dont nous avons reproduit le texte.
Pouvait-il se tromper sur les termes du document qu'il signait, qu'il avait lu, que son interprète lui avait certainement traduit? Mais le mot assassin est le même dans les deux langues et désigne avec précision le même fait, c'est-à-dire le meurtre d'homme avec préméditation et guet-apens I
En anglais comme en français, celui qui commet un pareil crime est un assassin; l'acte s'appelle assassinat en français et « assassination » en anglais. Washington, signant cette pièce, savait donc de quelle accusation il était l'objet.
Les circonstances mêmes qui accompagnaient cet acte lui donnaient une singulière gravité. Celui qui dictait la capitulation était le frère de Jumonville, la victime du guet-apens ; le nom de Jumonville, que Washington connaissait puisqu'il le cite lui-même comme l'officier tué parle feu qu'il a commandé, figure à l'article VII avec le mot « assassinat » qui le précède immédiatement; les termes employés : « venger l'assassin », « les prisonniers faits dans l'assassinat du sieur de Jumonville », ne laissaient aucun doute possible sur l'accusation formulée.
C'est donc bien en connaissance de cause que la
signature de Washington a été apposée au bas de la capitulation si généreusement accordée aux défenseurs du fort Nécessité par M. de Villiers. Il a ainsi qualiûé lui-mémesonagression auregarddeM.de Jumonville; et d'ailleurs, s'il n'avait pas eu la conscience intime de la mauvaise action commise, il lui restait une ressource b laquelle il n'a pas eu recours, celle de repousser toute stipulation infamante et de se faire tuer à la léte de ses hommes.
Certains apqlogistes du fondateur de la grande République américaine ont prétendu que, dans la situation désespérée où il se trouvait, il n'avait probablement pas lu la pièce qu'il avait signée. C'est vraiment trop faire injure à l'homme, et l'on ne peut prétendre raisonnablement qu'un officier, si jeune et ignorant qu'il soit, signe une capitulation sans parcourir ce document et sans en peser les mots. D'autres, comme Bancroft, ont avancé que Washington ne savait pas k français et qu'il accepta les termes de la convention comme ils lui étaient interprétés, c'est-à-dire que les expressions d'assassin, d'assassinat, jointes au nom ée Jumonville qu'il savait bien avoir tué puisqu'il l'a écrit lui-même, n'ont pas frappé son attention distraite, et que son interprète lui aura peut-être traduit le terme commun aux deux langues par « glorieuse action » ou « loyal combat ».
Quant aux historiens américains, dont les livres sont répandus dans les écoles aux Ëtals-Unis, cet incident est par eux présenté sous un jour des plus simples. Il suffit d'en citer un, car ils se répètent tous :
«George Washington, alors âgé de vingt- deux ans, fut envoyé avec une lettre au commandant français sur l'Ohio qui lui répondit qu'il agirait suivant les ordres de son chef. Après avoir reçu cette réponse par écrit, Washington retourna en Virginie, mais non sans avoir soigneusement relevé le plan du fort. »
L'espionnage reste avoué ; il ne touche évidemment pas le sentiment national. Puis, l'auteur, après
avoir indiqué que les Français avaient chassé les Anglais de la vallée de TOhio et que Washington fut envoyé pour les repousser, ajoute :
« Il apprit d'un Indien ami que les Anglais, qui avaient érigé un fort au confluent de l'Ohio, avaient été attaqués et battus par les Français, qui avaient achevé le fort pour eux-mêmes, et qu'un parti ennemi était campé à une courte distance. Il surprit cette troupe et la défit complètement. Informé que le commandant français s'approchait avec neuf cents hommes et des Indiens, et ne comptant pas lui-même quatre cents soldats, il retourna à son fort. Là, il se défendit si bien qu'une honorable capitulation lui fut accordée et qu'il retourna en Virginie avec ses hommes. »
C'est ainsi qu'on écrit l'histoire de l'autre côté de l'Atlantique.
Après l'exposé des faits et la lecture des documents officiels, ainsi que de la correspondance de Washington lui-même, il est possible d'arriver à une conclusion. Nous la formulerons très simplement.
Le fait, étant chargé d'une mission et reçu comme l'a été Washington au fort de la rivière aux Bœufs, d'en relever le plan, de prendre en secret des renseignements sur les forces, adverses, d'expédier tous ces documents à son gouvernement, constitue- t-il le crime d'espionnage? — Le même acte, accompli au fort Duquesne par un des officiers de Washington, le sieur Stobo, a été déféré à un conseil de guerre qui a prononcé contre son auteur la peine de mort.
Le fait d'attaquer et de tuer en pleine paix, avec préméditation et par surprise, un officier envoyé en parlementaire, porteur d'un message, constitue-t-il, comme l'a écrit M. de Villiers, et comme l'a signé Washington lui-même, un assassinat ?
Je laisse au lecteur le soin de répondre.
La guerre de Sept Ans. — Victoire de la
Honongahéla.
M.deLaGalissonnière, après une étude approfondie des ressources de la colonie et de son avenir, avait résumé ses impressions dans un mémoire adressé au ministre. Ses conclusions démontrent combien cet administrateur habile était en même temps clairvoyant, et Ton regrette d'autant plus que le gouvernement français n'ait pas voulu appliquer ses idées. Mais les destinées de notre pays étaient tombées aux mains de la Poisson, marquise de Pompadour, et la lâcheté du roi allait faire descendre la France au comble de l'ignominie.
Voici en quels termes s'exprimait M. de La Galissonnière :
« On ne peut négliger ce pays sans perdre pour jamais nos établissements de pêche, dont tous les avantages passeraient aux ennemis.
i( La n avigation du Canada forme b eaucoup de matelots et en détruit peu ; celle des Antilles produit tout le contraire et dévore chaque année un immense personnel.
« Les principales denrées du Canada, blé, poisson, chanvre, étant de première nécessité, sont la base d'un commerce solide qui ira toujours en augmentant.
« Les Canadiens forment un peuple aguerri, résistant à la fatigue ; si on le perd, il fortifiera d'autant nos ennemis. Il produit des hommes, ce qui est bien préférable au sucre et à l'indigo.
« Nous ne pouvons attaquer TAngleterre en Europe à cause de sa situation et de ses forces maritimes. Ici, avec nos Canadiens, nous avons tous les avantages de !a nature pour nous, et, avec peu de dépenses, ^ous pouvons détruire, ou du moins neutraliser ses établissements les plus précieux. »
Rappelé en France en 1740, M. de La Galissonnière eut pour successeur M. de La Jonquière, qui avait été remis en liberté par les Anglais à la conclusion de la paix. Il réclama instamment, lui aussi, des secours à la métropole; des munitions et quelques troupes qu'il reçut lui permirent de renforcer les garnisons sur les frontières et de s'opposer aux empiétements incessants des colons et des trafiquants anglo-américains que le commerce des pelleteries et la vente lucrative d'armes et d'eau-de-vie attiraient chez les sauvages.
Trop préoccupé d'augmenter une fortune déjà considérable en participant avec l'intendant Bigot à des entreprises commerciales dans les pays de l'Ouest, il reçut du ministre à ce sujet des reproches à la« suite desquels il crût devoir demander son rappel. La mort le surprit avant son retour en France, le 17 mai 1752. Il était alors âgé de soixante-sept ans.
Le marquis Duquesne de Menneville, capitaine de vaisseau et parent du célèbre amiral, fut désigné pour remplacer M. de La Jonquière. Son premier soin, et il eut fort à faire, fut de rétablir l'ordre dans l'administration et la discipline parmi les troupes dont il passa une revue générale aussitôt après son arrivée à Québec, au mois de juillet 1752.
Rendant compte au ministre des mesures qu'il prenait pour remédier au mal, il lui signalait à quel point le favoritisme et l'improbité de certains chefs avaient troublé les esprits. « Les officiers, disait-il, ne veulent pas obéir et paraissent consternés quand ils reçoivent un ordre de service. L'indiscipline des soldats est outrée, il y a beaucoup de déserteurs et de mauvais sujets. Cela provient de l'impunité que l'on pratique
à leur égard dans les cas les plus graves ; ils ont des dettes, ne respectent pas leurs officiers et sont d'une malpropreté repoussante- »
Après vingt mois d'efforts et grâce à quelques exemples sévères, la discipline était rétablie et les mauvais sujets dont parlait le gouverneur transformés en soldats dociles et pleins d'ardeur.
Mais ces réformes exécutées avec une énergie soutenue et la hauteur de caractère du marquis Duquesne, qui ne se prétait à aucune des compromissions trop fréquentes sous son prédécesseur, provoquèrent une vive opposition de tous ceux qui étaient, comme l'Intendant et ses complices, intéressés à la continuation du désordre. Aussi Bigot écrivait-il au ministre pour lui signaler les prétendus abus de pouvoir du gouverneur « qui bannissait des miliciens et des habitants de la colonie sans procès, sans enquête et sans prendre l'avis de l'intendant ». 11 citait comme exemples le cas de deux miliciens qui, s'étant mutinés, avaient été retenus sept mois au cachot, puis chassés du Canada, et celui d'un colon de Détroit qui avait fait la traite avec les sauvages malgré la défense du commandant de ce fort. En dépit de toutes ces résistances intéressées, Duquesne parvint à mettre la colonie en état de soutenir la guerre dont elle était menacée par les agissements des Anglais. Le remplacement d'un certain nombre d'officiers incapables ou malhonnêtes acheva de donner aux troupes une cohésion dont la nécessité n'était que trop démontrée. « Je me saurai bon gré, disait le gouverneur, de débarrasser le roi de certains sujets qui croient l'honorer beaucoup d'être à son service. »
Ilétaittempsqu'unhomme de cette trempe imprimât &. la colonie une vigoureuse impulsion, car les menées des Américains poussés par la métropole et les agissements du cabinet anglais allaient bientôt amener de nouveau la guerre entre les deux nations.
Les instructions du marquis Duquesne lui prescrivaient de s'opposer à l'invasion des terres de l'Ohio
par les Anglais qui n'y avaient aucun droit, mais qui prétendaient appliquer là comme ailleurs leur éternel syMème : prendre d'abord, discuter ensuite et garder toujours. Il devait les empêcher de s'y livrer à la traite, saisir les marchandises de ceux qui s'aventureraient dans ces parages et détruire les postes qu'ils tenteraient d'y établir.
On sait avec quelle décision les ordres transmis au commandant de l'Ohio, Legardeur de Saint-Pierre ,^ furent exécutés par lui et par son successeur, M. de Contrecœur. Malheureusement le gouvernement français n'avait qu'une idée : « Maintenir la paix à tout prix, cette paix qui avait coûté si cher à obtenir ; telle était toute la politique de Louis XV. Il n'y a pas dans la conduite des affaires d'exemple d'une nation trahie à ce point par son gouvernement. » (Henri Martin.)
Les Anglais, que préoccupait fort la reconstitution de notre marine de guerre, se hâtèrent de faire passer en Amérique des renforts et des munitions. Leurs préparatifs achevés, apprenant l'envoi de troupes françaises au Canada, ils résolurent^ au mépris du droit des gens et de la foi des traités, de faire attaquer la flotte de transport, de s'emparer en même temps sur tous les points du globe des navires de commerce, des bateaux de pêche et des caboteurs français qui seraient rencontrés par leurs vaisseaux de guerre. En un mois, trois cents bâtiments et huit mille marins furent ainsi traîtreusement capturés et conduits dans les ports d'Angleterre. Ces actes de brigandage furent dénoncés à Londres et la paix officiellement rompue le 18 mai 1756. Il avait fallu cette immense piraterie pour que Louis XV sentît enfin l'insulte et se décidât à rappeler son ambassadeur.
Au mois d'avril 1755, trois mille hommes formant six bataillons et deux cents officiers avaient été embarqués à Brest à destination de Québec et de Louisbourg. Leur ardeur et leur entrain furent très admirés. Le commissaire Doreil écrivait au ministre de la guerre,
au sujet des soldats du régiment de Guyenne appelés A faire partie de cette expédition : « Toul s'est passé dans le meilleur ordre; l'esprit de ces troupes est admirable; tous se sont embarqués avec joie et un empressement si décidé qu'il n'y a pas un seul homme qui ne soit de bonne volonté. »
Un autre officier, le lieutenant général de Crémille, écrivait de son côté : « Le régiment de Languedoc vient de suivre parfaitement le bon exemple du régiment de Guyenne ; il n'y est entré que des soldats de bonne volonté et il y a même eu bien des contestations entre eux pour la préférence qu'ils demandaient tous également. »
L'escadre portant ces troupes comptait douze vaisseaux et deux frégates. Partie le 3 mai des côtes de France, elle passa aux abords de Terre-Neuve k peu de distance de la flotte anglaise dont elle ne fut pas aperçue au milieu des brouillards, et gagna Québec sans encombre. Seuls trois navires, l'Alcide, leLyset le Dauphin Royal, qui s'étaient écartés du gros de la flotte, donnèrent le 8 juin dans l'escadre de l'amiral fioscawen composée de onze vaisseaux de ligne et de plusieurs frégates.
Le capitaine Hocquart, commandant l'Alcide, entouré par six navires anglais, demanda «si l'an était en paix ou en guerre ». Il lui fut répondu par deux fois ■que l'on était en paix. Mais lorsque lebàtiment français fut à bonne portée, les Anglais le criblèrentde boulets «t de mitraille. Après une défense désespérée dans laquelle il perdit deux cent cinquante hommes, et son navire étant désemparé, le capitaine Hocquart fut contraint de se rendre. Le Lys, victime de la même perfidie, essaya de fuir lorsqu'il eut reçu les premiers boulets ; mais poursuivi par trois vaisseaux et couvert de leurs feux, il finit également par amener son pavillon. Ces deuxnavires avaient àbordhuitcompagnies des troupes envoyées au Canada et plusieurs officiers qui restèrent prisonniers. Quant au Dauphin Royal, il
parvint, en forçant de voiles, à échapper aux Anglais et à gagner Louisbourg.
Les troupes envoyées d'Angleterre en Amérique étaient commandées par le général Braddock. C'était un vieux soldat, habitué â la tactique européenncv d'une extrême sévérité au point de vue de la discipline, parfaitement convaincu que des miliciens comme ceux du Canada et des sauvages ignorant les premiers principes de la guerre ne tiendraient pas un moment devant les troupes qu'il dirigeait.
Un homme sur le compte duquel la France s'est étrangement méprise, car elle n'a pas eu de plu& ardent ennemi, Franklin, vint trouver le général anglais pour l'avertir des dangers qu'il pouvait courir et l'animer de sa haine contre les Français. Braddock, riant de ses conseils, répondit simplement : « Lorsque j'aurai pris le fort Duquesne, j'irai à Niagara: je ne suppose pas que ce fort doive m'arrêter plus de trois ou quatre jours, et de là je ne prévois rien qui puisse entraver ma marche jusqu'à Frontenac. — Quant aux sauvages, ajoutait-il dédaigneusement, ils peuvent être redoutables pour des milicienis sans expérience, mais ils sont incapables de faire la moindre impression sur les troupes régulières et disciplinées du roi. »
L'armée dont il prenait la direction se composait de mille hommes de vieilles troupes amenées par lui d'Angleterre, de quinze cents miliciens de Virginie et de Pensylvanie commandés par Washington, et de quelques centaines de sauvages que la hauteur et le mépris du général pour de pareils auxiliaires fit bientôt déserter. Le 10 juin, l'expédition, retardée par les fournisseurs qui n'avaient préparé ni approvisionnements ni moyens de transport, partait du fort Cumberland et s'engageait au milieu des forêts de la vallée del'Ohio. La colonne occupait plus d'une lieue d'étendue ; les chariots qu'elle traînait et l'artillerie obligeaient les miliciens et les troupes, pour frayer le chemin dans les bois, à établir des ponts de troncs
d'arbres sur les cours d'eau afin d'en permellre le passage. Il fallut un mois pour arriver à quelques lieues de la fourche de l'Ohio. En Angleterre, où la nouvelle de la prise du fort Duquesne était attendue chaque jour, on trouvait que Braddock « n'était guère impatient de se faire scalper >■.
Arrivé aux ruines du fort Nécessité, le général fui . informé que le commandant du fort Duquesne, M, de Contrecœur, allait prochainement recevoir un secours de cinq cents hommes. Afin de devancer l'arrivée de ce renfort, il divisa sa troupe en deux sections, laissa les bagages avec sept cents hommes à l'arrière, sous les ordres du colonel Dunbar, et prit les devants avec l'élite de ses forces et dix canons. Le 9 juillet, il traversait, à quinze milles du fort Duquesne, la rivière Monongahéla, que nos coureurs des bois appelaient, en simplifiant le nom, la Malengueulée, et s'engagea en toute hâte dans les bois de la rive méridionale, sans prendre mÊme la peine, tant son impatience était grande d'arriver en vue du fort et sa confiance absolue dans le succès, de faire reconnaître le terrain et fouiller la forêt sur son passage.
Jamais Washington n'avait vu un plus beau spectacle que le défilé des troupes anglaises dans cette mémorable matinée : « Tous les soldats, rangés en colonnes, marchaient en bon ordre ; le soleil brillait sur leurs armes polies, la rivière coulait paisiblement à leur droite, et à leur gauche d'immenses forêts les ombrageaient avec leur solennelle grandeur.Les officiers et les soldats étaient également animés par de brillantes espérances et par la ferme conviction du succès. »
Le commandant du fort Duquesne, M. de Contrecœur, informé de l'approche de la colonne anglaise, avait pris toutes ses dispositions pour la repousser. <( Depuis le commencement de ce mois, écrivait-il au gouverneur, je n'ai cessé d'envoyer des détachements de Français et de sauvages pour harceler les Anglais, que je savais être au nombre de trois mille à trente
OU quarante lieues du fort, se préparant à le venir assiéger. Ces troupes se tenaient sur leurs gardes, marchant toujours en ordre de bataille, de sorte que tous les efforts des détachements contre elles devenaient inutiles. Enfin, apprenant qu'elles approchaient, j 'envoyai un officier avec quelques Français et sauvages pour savoir précisément où elles étaient. Il m'apprit le 8 que les Anglais étaient à huit lieues de ce fort. Un autre détachement m'informa qu'ils n'étaient plus qu'à six lieues et qu'ils marchaient sur trois colonnes. Le même jour, je formai un parti de tout ce que je pouvais mettre hors du *fort pour aller à leur rencontre ; il était composé de deux cent cinquante Français et de six cent cinquante sauvages, ce qui faisait neuf cents hommes. M. de Beaujeu, capitaine et commandant de ce parti, se mit en marche le neuf à huit heures du matin, et se trouva à midi et demi en présence des Anglais, à environ trois lieues du fort. »
M. de Beaujeu avait sous ses ordres les capitaines Dumas et de Ligneris, quatre lieutenants, six enseignes et vingt- deux cadets parmi lesquels figuraient les jeunes de Courtemanche, Hertel, les deux frères Linctot, d'Aillebout, de Géloron, Saint-Ours, fils d'officiers canadiens et prêts à suivre l'exemple de leurs pères qui étaientl'honneur de la colonie. Centquarantesix miliciens et soixante-douze soldats des troupes de la marine les accompagnaient. Les sauvages alliés, apprenant que le parti allait à la rencontre d'une armée de trois mille hommes, avaient d'abord refusé de suivre Beaujeu; mais ils eurent honte de leur hésitation en voyant la décision qui animait les Français, et, saisissant leurs armes, ils rejoignirent la colonne déjà en route.
Beaujeu, le fusil à la main, habillé à la sauvage comme la plupart des officiers qui occupaient des postes avancés au milieu des tribus, marchait en tête du détachement. Il devait se rendre à un endroit
que M. de Contrecœur avait été choisir lui-même au milieu des ravins et des bois. Il n'eut pas le temps d'y arriver, et il descendait les hauteurs bordant la Monongahéla lorsqu'il aperçut la première colonne anglaise engagée dans un sentier de chasse.
« Les sauvages s'arrêtèrent un moment pour considérer cette masse d'hommes qui s'avançaient lentement et régulièrement à travers les bois si épais de cette partie du pays. Les baïonnettes étincelantes, les brillants habits écarlates des soldats anglais étonnèrent ces enfants de la forêt accoutumés à ne rencontrer que des guerriers habillés comme eux. » (Ferland.)
Après avoir disposé ses Français au centre et les sauvages sur les ailes, Beaujeu ouvrit sur la colonne massée qu'il avait devant lui un feu violent qui produisit des effets terribles dans les rangs anglais et les contraignit à se replier sur le corps principal que dirigeait Braddock. Celui-ci fit reformer les rangs, reprendre la marche et avancer l'artillerie qui commença à tirer sur les Français masqués derrière les arbres, d'où ils fusillaient leurs adversaires. A la troisième décharge des canons, Beaujeu fut atteint par un boulet et tuéraide. Son second, Dumas, prit aussitôt le commandement et le feu redoubla d'intensité. Les sauvages alliés, d'abord effrayés par les coups de canon, avaient commencé à battre en retraite ; quelques-uns même et des recrues voyant le feu pour la première fois regagnèrent en fuyant le fort Duquesne, mais les autres, rassurés par l'intrépidité des Canadiens et des troupes de marine continuant à tirailler et à démonter les artilleurs et les officiers de la colonne anglaise, reprirent avec de grands cris leurs postes derrière les arbres et dirigèrent à leur tour sur les masses ennemies un tir des plus meurtriers. A plusieurs reprises Braddock, faisant serrer les rangs, lança ses troupes en colonne contre ces bois d'où un adversaire invisible les décimait ; accueillies cha-
que fois par une grêle de balles, elles furent toujours obligées de reculer en désordre, laissant une grande partie des leurs sur le.terrain.
Des rangs entiers tombaient et une grande partie des officiers furent tués à leur poste.
Après trois heures de combat, les artilleurs abandonnèrent leurs canons et se replièrent avec les soldats qui devaient les soutenir sur le corps qui suivait. Aussitôt, les Français et les sauvages, enlevés par leurs chefs, se jetèrent la hache à la main sur cette masse en désordre et l'enfoncèrent. Anglais et miliciens, épouvantés par cette charge et les hurlements terribles des Peaux-Rouges, prirenthonteusement la fuite, «comme des moutons poursuivis par des chiens, au point qu'il fut impossible de les rallier». (Washington.) Un grand nombre tombèrent sous les coups des assaillants, d'autres se noyèrent en voulant traverser à la nage la Monongahélk ; plus de mille restèrent sur le champ de bataille couvert de caissons, de chariots et de tentes abandonnées. Soixante-trois officiers étaient parmi les morts. Braddock, après avoir eu trois chevaux tués sous lui, fut atteint par une balle qui lui brisa un bras et pénétra dans les poumons. Déposé d'abord sur un tombereau, puis placé sur un cheval et enfin porté par des soldats, il expira le 13 juillet, après quatre jours de souffrance, au milieu de la retraite désordonnée des siens. Il fut enterré dans celte contrée alors déserte, aux abords du fort Nécessité,
Les restes de sa colonne, rejoignant le convoi du colonel Dunbar, lui communiquèrent leur panique. Les pièces furent enclouées ou détruites, les bagages brûlés, et les fuyards éperdus ne s'arrêtèrent qu'au fort Cumberland, leur point de départ.
Treize canons, la caisse militaire et les papiers du général Braddock restèrent aux mains des Français, ainsi que cinq cents chevaux abandonnés dans la déroute. Les vainqueurs n'avaient perdu dans toute cette action qu'une quarantaine d'hommes. «TouslesofficiQrs,mandaitM. de
Contrecœur au gouverneur, se sont distingués; les cadets ont fait des merveilles, ainsi que nos soldats. » Par contre, Washington, qui avait de son mieux protégé la retraite des troupes anglaises k l'aide de ses miliciens dont beaucoup étaient restés sur le champ de bataille, écrivait à la suite de cette affaire :
« Nous avons été battus, honteusement battus par une poignée d'hommes qui ne prétendaient que nous inquiéter dans notre marche. Nous nous pensions presque aussi nombreux que toutes les troupes du Canada; eux venaient dans l'espérance de nous harceler. Cependant, contre toute probabilité humaine, nous avons été défaits et nous avons tout perdu. »
La victoire de la Monongahéla assurait à la France pour cette année encore la possession de la vallée de i'Ohio, si ardemment convoitée par les Américains, chez lesquels des partis de guerre portèrent bientôt l'épouvante et levèrent des chevelures ; les frontières de la Virginie, de la Pensylvanie et du Maryland furent de nouveau désertées par leurs habitants dont les Peaux-Rouges détruisirent les propriétés, aprèsen avoir «calpé les défenseurs.
L'escadre venue de France au mois de juin 1755 avait amené à Québec, avec les troupes, le général Dieskau, chargé de diriger les opérations militaires, et M. de Vaudreuil, fils de l'ancien gouverneur de ce nom, qui venait remplacer le marquis Duquesne, rappelé en France sur sa demande pour y reprendre du service dans la marine.
Pierre Rigaud de Vaudreuil, né au Canada où il avait passé comme officier une partie de sa jeunesse, était gouverneur de la Louisiane depuis \ 742 ; sa nomination fut accueillie avec satisfaction par les Canadiens; c'était un homme honnête, animé des meilleures intentions, mais d'un caractère faible, et les circonstances dans lesquelles il entrait en fonctions allaient bientôt le soumettre aux plus dures épreuves.
Le baron de Dieskau, Saxon d'origine au service de
la France, s'était distingué sous le maréchal de Saxe dont il- avait été Tami. Ses instructions lui prescrivaient de commencer par attaquer le fort de Chouaguen, élevé par les Anglais sur le lac Ontario, d'où ils menaçaient les communications avec les pays d'en haut et la Louisiane. Déjà quatorze cents hommes avaient été envoyés dans ce but au fort Frontenac et Dieskau se préparait à les rejoindre avec le reste de ses troupes lorsqu'on apprit à Montréal, par des coureurs des bois et des sauvages envoyés à la découverte, qu'une armée nombreuse se concentrait près du lac Saint- Sacrement dans le but d'attaquer le fort Saint-Frédéric et de marcher ensuite sur Montréal pendant que les Français seraient retenus devant Chouaguen.
A cette fâcheuse nouvelle, il fallut renoncer à l'expédition projetée, et Dieskau se dirigea sur le lac Champlain pour faire face à l'attaque dont la colonie était menacée de ce côté.
L'armée anglaise, réunie à Albany pendant les mois de juin et juillet 1755 et placée »sous les ordres du général Johnson, comprenait six mille hommes de troupes, avec de l'artillerie, des bateaux destinés à remonter la rivière d'Hudson, des vivres et un matériel de siège. A la mi-août, Johnson était arrivé au portage entre la rivière Hudson et le lac Saint-Sacrement ; il y fît commencer sur les hauteurs un fort qui fut désigné sous le nom de fort Edouard, puis avec une partie de ses forces il se dirigea vers la pointe du lac Saint- Sacrement, ojLi il établit son camp qu'il fit entourer d'abatis et couvrir de retranchements garnis de canons.
Dieskau, qui occupait le fort Saint-Frédéric avec trois mille soldats, reçut avis par ses éclaireurs que l'ennemi n'avait que cinq cents hommes de troupes au fort Edouard, dont les travaux n'étaient pas achevés, et qu'il y avait laissé ses approvisionnements et ses magasins. Il pensa qu'il serait facile de surprendre la
place et de l'enlever avant qu'elle pût être secourue par Johnson, et il se mit aussitôt en route avec deux cent vingt soldats, six cent quatre-vingts Canadiens et six cents sauvages conduits par Legardeur de Saint- Pierre, qui avait sur eux une grande influence. Pour dérober sa marche à l'ennemi, il remonta le lac Champlain et alla débarquer le 7 septembre à six lieues du fort Edouard, qu'il devait attaquer le lendemain. Mais les sauvages, mécontents de ce qu'une partie des troupes était restée à Saint- Frédéric, déclarèrent qu'ils ne prendraient aucune part à l'action. Les Canadiens, avisés que neuf cents miliciens de la Nouvelle-Angleterre avaient rejoint les troupes du fort Edouard, approuvèrent les sauvages et proposèrent, d'accord avec eux, de marcher d'abord sur le camp de Johnson dont l'attaque serait plus facile. Dieskau, ne pouvant passer outre dans ces conditions, dut renoncer à son projet primitif et se dirigea le lendemain vers le campement de Johnson, dont il n'était qu'à quelques lieues. Ce dernier, prévenu de la marche des Français sur le fort Edouard, avait envoyé aussitôt au secours de ce poste huit cents soldats et deux cents sauvages sous les ordres du colonel Williams. A leur approche, Dieskau disposa ses troupes régulières au centre, pendant que les Canadiens à droite et les sauvages à gauche se dispersaient dans les fourrés à trois ou quatre cents mètres en avant pour attaquer les flancs de l'ennemi. Les Canadiens déposèrent leurs sacs pour être plus lestes et tous attendirent, le doigt sur la détente, l'arrivée des Anglais. Par malheur, les sauvages, voyant la colonne s'avancer, commencèrent le feu sans attendre le commandement. Le colonel Williams disposait déjà ses hommes pour repousser cette agression lorsque Dieskau donna l'ordre de charger à ses soldats et aux Canadiens afin de ne pas laisser à l'ennemi le temps de se reconnaître. Tous s'élancèrent avec furie sur les Anglais et les mirent en déroute, pendant que les sauvages, dont le
LA GUERRE DE SEPT ANS. i57
commandant, Legardeur de Saint-Pierre, était tué par une balle au début de l'action, vengeaient la mort de leur chef en massacrant à coups de hache tous ceux qu'ils pouvaient atteindre. Un autre détachement, envoyé par Johnson au bruit de la fusillade, fut chargé avec la même ardeur et culbuté aussi rapidement. Dieskau, continuant la poursuite des fuyards, arriva bientôt devant les abatis qui protégeaient le camp ennemi et voulut l'attaquer aussitôt; mais ses troupes étaient harassées, elles avaient parcouru depuis le matin plusieurs lieues à travers un pays accidenté^ couvert de bois et de broussailles; les sauvages et les Canadiens s'étaient arrêtés pour ramasser leurs blessés assez nombreux et reprendre un instant haleine. Ils demandèrent au général de leur accorder quelques minutes de repos avant de recommencer l'attaque. Dieskau, trop imbu des idées européennes et dédaignant des auxiliaires aussi peu disciplinés, passa outre et marcha avec ses soldats seuls vers les retranchements. Ceux-ci, adossés au lac, étaient édifiés sur une hauteur, et formés de bateaux, de chariots et d'arbres renversés ; sur les côtés, des marécages en défendaient l'approche. A deux cents mètres, Dieskau fit former ses troupes en colonnes d'assaut, et, après un feu de peloton, les lança à la baïonnette sur les abatis. Les Anglais, qui avaient réservé leurs feux, commencèrent alors une violente fusillade, soutenue par le tir de leur artillerie. Malgré leur élan, les assaillants, décimés par les balles, furent obligés de se replier. Sous l'impulsion de leurs chefs, ils se reformèrent et revinrent à la charge, combattant ainsi pendant plusieurs heures à découvert contre un ennemi solidement retranché. « En vérité,' écrivait quelques jours après un officier anglais, c'étaient de braves soldats et tous des gens d'élite qui ne semblaient point faire attention au feu continuel que nous faisions sur eux. » (Ferland.) La moitié des Canadiens et des sauvages, malgré le
dédain immérité de Dieskau à leur égard, étaient venus rejoindre les colonnes d'attaque ; ils se jetèrent h droite et à gauche dans les bois, sur des hauteurs d'où ils ouvrirent un feu meurtrier sur les défenseurs du camp. Désespéré de son insuccès, Dieskau se mit, dans une dernière attaque, à la tête de ses hommes et les conduisit l'épée à la main jusqu'au pied des retranchements ; il y fut atteint de trois coups de feu dont un lui brisa le genou droit. Sans vouloir se laisser emporter loin de l'ennemi, il ordonna de continuer l'assaut en disant « que le lit où il se trouvait était aussi bon pour mourir que celui qu'on voulait lui donner ». Au même instant, ses soldats, réduits à une centaine, étaient forcés de se replier ; les Canadiens et les sauvages, voyant l'inutilité de leurs efforts, et ayant perdu presque tous leurs officiers, tués ou blessés, battaient également en retraite. Quant à l'ennemi, la vivacité des assauts qu'il avait soutenus l'avait ébranlé ; lespertes sensibles qu'il avait éprouvées lui-même et sa fatigue ne lui permirent pas de songer à une poursuite.
Le général Dieskau, ramassé au pied des abatis, fut transporté à la tente de Johnson, q;ui le fît panser devant lui et le traita avec humanité. Retenu prisonnier jusqu'à la fin de la guerre, il revint alors en France et y mourut, à Suresnes, des suites de ses blessures.
Johnson, à qui l'ordre de se porter sur le fort de Saint-Frédéric fut envoyé lorsqu'on apprit sa victoire, répondit que ses troupes, exténuées, manquaient de tout, et que d'ailleurs « la manière dont les Français les avaient attaquées leur avait imprimé une telle terreur qu'il ne fallait pas songer à les entraîner sur le territoire canadien». Leur licenciement fut alors prononcé ; il ne resta que six cents hommes pour la garde du fort Edouard ainsi que du camp autour duquel des remparts furent élevés et qui prit le nom de fort William-Henry.
Les Français et les sauvages de la^colonne Dieskau
étant revenus à Saint-Frédéric, le gouverneur, M. de Vaudreuil, fit construire à la tête du lac Champlain le fort Carillon, qui devait barrer la route àtoute invasion de la colonie par le lac Saint-Sacrement. Puis, rassuré par rimraobilité de Johnson et le licenciement de son armée, il donna l'ordre aux commandants des frontières d'organiser comme au fort Duquesne des partis de guerre qui portèrent durant l'hiver le fer et le feu dans les établissements ennemis depuis l'Acadie jusqu'à la Virginie. Plus de mille colons anglais furent tués ou traînés en captivité. « Nous avions mis, dit un de leurs historiens, quatre armées sur pied ; nos côtes étaient gardées par la flotte du brave et vigilant Boscawen, nous n'attendions qu'un signal pour nous emparer de la Nouvelle-France ; mais Braddock a été défait, Niagara et Saint-Frédéric sont encore entre les mains des Français, et les barbares ravagent nos campagnes dont ils égorgent les habitants I » (Minot.)
Ainsi s'achevait la nouvelle campagne engagée dans les forêts du Nouveau-Monde entre les deux nations rivales. La vallée de l'Ohio restait à la France et l'expédition de Johnson s'était arrêtée au lac Saint-Sacrement. Sur un seul point, en Acadie, l'Angleterre avait triomphé ; mais pour y accomplir la plus grande infamie du siècle.
Le martyre d'un peuple.
« C'est la ^ forêt, antique et sombre. Les pins murmurants et les mélèzes vêtus de mousse et de feuillage se dressent, masse confuse, dans le crépuscule, et, comme les Druides d'autrefois, font entendre leurs voix tristes et prophétiques. L'Océan voisin gronde dans les cavernes sonores des rochers, et ses accents inconsolables répondent aux gémissements de la forêt.
« C'est la forêt antique et sombre, mais où sont les cœurs qui sous la ramée battaient comme celui du chevreuil à la voix du chasseur ? Où sont les villages aux toits de chaume des laboureurs acadiens dont la vie s'écoulait paisible comme les ruisseaux arrosant leurs bois, voilés par les ombres de la terre, mais reflétant l'image des cieux? Les fermes dévastées ont disparu et leurs habitants sont partis pour toujours, dispersés comme la poussière et les feuilles, quand les violentes rafales d'octobre les saisissent et les font tourbillonner dans l'air pour se perdre enfin au loin sur l'Océan. »
Ainsi commence le poème si touchant d'Évangéline, dans lequel Longfellow dépeint, d'après les traditions qu'il avait recueillies, le douloureux exode des Acadiens. Aujourd'hui de patientes recherches ont fait découvrir des correspondances et des documents qui établissent avec quelle odieuse perfidie et quelle cruauté insatiable ce peuple innocent a été déporté.
L'article 9 du traité d'Aix-la-Chapelle stipulait ^ que toutes choses seraient remises sur le même pied qu'avant la guerre. Or, du côté de TAcadie, la France avait gardé, après le traité d'Utrecht, la possession du pays jusqu'à la baie de Fundy et conservé un fort à l'entrée de la rivière Saint-Jean. L'occupation de l'île dû Cap-Breton et la construction des fortifications de Louisbourg constituaient également un acte de possession que l'Angleterre n'avait pas contesté.
Mais les négociateurs français ayant renouvelé k Aix-la-Chapelle la faute de laisser à une commission le soin de fixer ultérieurement les limites entre les colonies des deux nations, le cabinet de Londres émit la prétention que la Nouvelle-Ecosse, dont il revendiquait la propriété, embrassait non seulement toute l'Acadie cédée par la France au traité d'Utrecht^ mais encore le continent depuis la rivière Sainte- Croix jusqu'au Saint-Laurent. Il osa même soutenir que ce fleuve devait être la ligne de démarcation entre les deux colonies.
Ces réclamations n'avaient qu'un but : faire traîner les négociations en longueur et endormir l'attention des Français, pendant qu'on se préparait à reprendre la guerre. •
M. de La Galissonnière, gouverneur du Canada, maintint avec fermeté les droits de la France et envoya un détachement à la baie de Fundy, avec ordre de repousser au besoin par la force les Anglais s'ils essayaient, contrairement aux termes précis du traité d'Aix-la-Chapelle, de sortir de la péninsule acadienne. Pour arrêter leurs empiétements, deux forts furent construits à Beauséjour et àGaspareaux, entre la baie de Fundy et la baie Verte.
Le gouverneur anglais de l'Acadie, Cornwallis, prétendant que son pouvoir devait s'étendre à la côte septentrionale de la baie de Fundy, chargea, au mois de mai 1750, le major Lawrence d'en expulser les Français. Avant l'arrivée de son détachement, les
162 lA NOUVELLE-FRANCK.
Acadiens du village de Beaubassin, voulant rester sujets de la France, mirent eux-mêmes le feu à leurs habitations et se retirèrent derrière la rivière Messagouetche, dont les eaux fangeuses servaient de limite à nos possessions dans ces parages.
Beaubassin était le dernier village du territoire cédé à l'Angleterre ; il s'élevait au milieu de prairies dont l'herbe nourrissait de nombreux et riches troupeaux. Les collines qui l'entouraient, couvertes de forêts, fournissaient le bois nécessaire à la construction et au chauffage des habitations.
Le chevalier de la Corne, qui commandait les troupes françaises occupant le fort de Beauséjour, vint rejoindre les Acadiens fugitifs sur la rive droite de la rivière, et en interdit le passage au major Lawrence jusqu'à ce que la question des frontières fût résolue par la conférence de Paris. Lawrence se le tint pour dit, retourna à Beaubassin, et s'y fortifia.
Quelque temps après, le commandement du fort Beauséjour fut malheureusement confié à une créature de l'intendant Bigot. Ce dernier, dénoncé comme favorisant ses amis et faisant avec eux à Québec des opérations malhonnêtes dans le seul but de s'enrichir au détriment de la colonie, avait jugé prudent de repasser en France. Il comptait y dissiper, grâce à ses relations, les soupçons qui pesaient sur lui et s'y créer de nouveaux protecteurs avec l'appui desquels il •pourrait reprendre impunément ses malversations. Avant son»départ, il recommanda chaudement au gouverneur le sieur de Vergor, fils de Duchambon, l'ancien commandant de Louisbourg, qui l'avait autrefois soutenu malgré ses agissements, et dont la famille était restée pauvre. Vergor, pour le malheur des Acadiens réfugiés sur le territoire français, fut envoyé au fort Beauséjour. A peine y était-il arrivé qu'il recevait de Bigot une lettre dans laquelle ce dernier, connaissant l'homme, lui disait cyniquement : « Profitez, mon cher ami, de votre place ; taillez, rognez, vous avez tout
pouvoir, afin que vous puissiez bientôt me venir joindre en France, et acheter un bien à portée de moi. »
L'élève était digne du maître. Le prédécesseur de Vergor avait fait rentrer dans le fort plusieurs cordes de bois pour le chauffage de la garnison. Comme il était d'usage qu'un profit fût alloué au commandant pour chaque corde achetée, Vergor fit dresser un procès-verbal constatant que le bois livré était pourri, en acheta d'autre et toucha une nouvelle commission.
Mais où ces menées devinrent criminelles, c'est lorsque ce misérable, spéculant sur la misère des Acadiens cantonnés autour du fort, leur défendit de retourner chez les Anglais pour s'y procurer des vivres, et leur vendit à chers deniers les objets les plus nécessaires, alors que les magasins étaient remplis de provisions envoyées de France pour être distribuées gratuitement à ces infortunés. L'incapacité militaire et la lâcheté qui, chez cet officier indigne, égalaient la rapacité, allaient être néfastes à Beauséjour. Plus tard, elles devaient assurer le succès du général Wolfe dans son attaque contre Québec et permettre à l'ennemi de se déployer dans les plaines d'Abraham où se joua le sort de la colonie.
En 1755, pendant que le général Braddock se portait sur rOhio et Johnson sur le fort de Saint-Frédéric, les colons du Massachusetts réunirent deux mille cinq cents hommes de milices pour chasser les Français de la partie de l'Acadie qu'ils détenaient encore. Le commandement en fut confié aux colonels Monckton et Winslow ; leur transport de Boston à la baie de Fundy s'effectua sur une trentaine de bâtiments soutenus par trois frégates. Le débarquement opéré, ils marchèrent avec leur artillerie sur le fort Beauséjour, après avoir débusqué d'un blockaus élevé sur leur route une poignée de Français et d'Acadiens que Vergor y avait placés en grand 'garde.
La tranchée fut ouverte le 12 juin ; la garnison du fort se composait de cent cinquante soldats des troupes
de la marine et de quinze cents Acadiens et sauvages. Vingt et une pièces de canon défendaient les remparts et les magasins étaient remplis d'approvisionnements. Après un bombardement de quatre jours, Vergor demanda un armistice pour arrêter les termes d'une capitulation. En vain, plusieurs officiers lui firent remarquer que la place n'avait pas encore sérieusement souffert du feu des batteries ennemies, que la résistance pouvait être prolongée, que des secours avaient été demandés à Louisbourg et qu'il fallait tenir tout au moins jusqu'à leur arrivée. Vergor ne voulut rien entendre et capitula le jour même. Il fut transporté avec ses hommes à Louisbourg, sous condition de ne point porter les armes dans l'Amérique pendant un délai de six mois. Pour les Acadiens réfugiés au fort, « comme ils avaient été obligés de prendre les armes sous peine de perdre la vie, le pardon leur était accordé pour le parti qu'ils avaient pris ».
M. de Villeray, commandant au fort de Gaspareaux, où il n'avait comme garnison qu'une vingtaine de soldats et quelques habitants, se rendit aux mêmes conditions.
Après ce succès, les trois frégates anglaises gagnèrent la rivière Saint-Jean pour y attaquer un petit poste que quelques Français occupaient ; mais ces derniers» considérant toute résistance comme impossible en raison de leur faible nombre, mirent le feu aux bâtiments et rejoignirent des bandes de volontaires et de sauvages avec lesquels ils harcelèrent les Anglais, qu'ils battirent dans plusieurs rencontres et empêchèrent de s'avancer au delà de Beauséjour.
Lorsqu'on apprit en France lareddition des forts et les conditions dans lesquelles elle avait eu lieu, ordre fut donné de traduire Vergor et Villeray devant un conseil de guerre qui se réunit l'année suivante à Québec ; mais les deux accusés furent acquittés. L'influence toute-puissante de l'intendant Bigot, revenu au Canada, sauva Vergor d'une condamnation infamante ; on pré-
texta qu'il s'était rendu pour sauver les Acadiens, que les Anglais considéraient comme des rebelles. Il fut plaisamment surnommé « l'homme au siège de • velours ». Quant au fort de Gaspareaux, les juges admirent qu'il ne pouvait être considéré comme étant en état de soutenir un siège. L'évacuation définitive de l'Acadie laissait à la merci des Anglais les habitants de cette province, qui, tout en restant neutres entre les deux nations, avaient conservé l'amour de la Patrie malgré l'abandon dont ils avaient été l'objet. Leur séjour sur cette terre qu'ils avaient défrichée exaspérait les Américains et demeurait pour eux un sujet d'inquiétude. Leur dispersion fut résolue, et le nouveau gouverneur, Charles Lawrence, se chargea de cette œuvre. Le ministère anglais, qui l'avait nommé, le laissa faire et approuva ses actes, dont il partage la responsabilité.
Dès 1744, Shirley, gouverneur du Massachusetts, avait proposé de chasser une partie des Acadiens de kurs terres pour les donner à des colons américains et d'accorder des récompenses pécuniaires à ceux des habitants qui abjureraient le catholicisme ; mais le peu de troupes dont les Anglais disposaient alors en Acadie ne permettait pas d'user de procédés qui auraient eu pour conséquence une révolte dangereuse et le passage sur le territoire français de plusieurs milliers d'hommes laborieux et paisibles. On ajourna donc l'idée, mais Port-Royal fut agrandi, Halifax fondé, et des forts s'élevèrent en divers endroits de la presqu'île. Leurs garnisons étaient composées de miliciens capables des pires excès sous l'impulsion du fanatisme, et animés de la haine la plus vive contre les Français. Un de leurs officiers, Murray, écrivait à son collègue Winslow : « Vous savez que nos soldats détestent les Acadiens, et que s'ils peuvent seulement trouver un prétexte pour les tuer, ils les tueront. »
L'heure avait sonné où l'idée pouvait être reprise : des chefs existaient capables de destendre à de pareilles
cruautés ; leurs troupes étaient prêtes à exécuter les ordres les plus inhumains; le gouverneur Lawrence, après en avoir informé le cabinet de Londres, commanda Texécution. D'^ibord apprenti peintre en bâtiment, cet individu, arrivé au poste qu'il occupait, avait gardé dans ses fonctions son caractère de parvenu, tyrannisant les populations qu'il avait sous ses ordres, traitant comme des criminels les malheureux Acadiens, accaparant au profit de ses favoris et surtout au sien tous les biens dont il pouvait se saisir.
Deux officiers, le colonel Winslow et le capitaine Murray, se firent les séides de ce bourreau, reçurent ses instructions et ne trouvèrent pas une parole de protestation contre le guet-apens auquel ils s'associaient, bien que l'un d'eux au moins, Winslow, en aperçût tout l'odieux, car au moment d'agir il écrivait:
« J'en ai lourd sur le cœur et sur les mains : j'ai hâte d'en avoir fini avec cette besogne, la plus pénible à laquelle j'aie jamais été employé. »
Mais il était du Massachusetts, imbu des préjugés les plus sectaires contre les papistes, et s'il envisagea toute l'infamie de sa mission, il l'accomplit néanmoins, dans des conditions qui laisseront sur sa mémoire une flétrissure éternelle.
Et quel était ce peuple que l'on vouait ainsi à la proscription et à la mort?
« Les Acadiens étaient honnêtes, industrieux, sobres et vertueux, — nous dit un officier anglais, Brook- Watson, qui avait servi pendant la campagne à la baie de Fundy ; — rarement des querelles s'élevaient parmi eux. En été, les hommes étaient constamment occupés à leurs fermes ; en hiver, ils coupaient du bois pouj leur chauffage et leurs clôtures et se livraient à la chasse ; les femmes s'occupaient à carder, filer et tisser la laine et le chanvre, que ce pays fournissait en abondance. Ces objets avec les fourrures d'ours, de castor, de renard, de loutre et de martre, leur donnaient non seulement le confort, mais bien souvent de jolis vête-
ments. Ils leur procuraient aussi les autres choses nécessaires ou utiles au moyen du commerce d'échange qu'ils entretenaient avec les Anglais et les Français. Il y avait peu de maisons où l'on ne trouvât pas une barrique de vin de France. Ils n'avaient d'autres teintures que le noir et le vert; mais afin d'obtenir du rouge, dont ils étaient remarquablement épris, ils se procuraient des étoffes rouges anglaises, qu'ils coupaient, cardaient, filaient et tissaient en bandes dont étaient ornés les vêtements des femmes. Leur pays abondait tellement en provisions qu'on achetait un bœuf pour cinquante shillings, un mouton pour cinq, et un minot de blé pour dix-huit deniers. On n'encourageait pas les jeunes gens à se marier, à moins que la jeune fille ne pût tisser une mesure de drap et que le jeune homme ne sût faire une paire de roues. Ces qualités étaient jugées essentielles pour leur établissement, et ils n'avaient guère besoin de plus, car chaque fois qu'il se faisait un mariage tout le village s'employait à établir les nouveaux mariés. On leur bâtissait une maison, on défrichait un morceau de terre suffisant pour leur entretien immédiat; on leur fournissait des animaux, des volailles, et la nature, soutenue par leur propre industrie, leur permettait bientôt d'aider les autres. Leurs longs et froids hivers se passaient dans les plaisirs d'une joyeuse hospitalité. Comme ils avaient du bois en abondance, leurs maisons étaient toujours confortables. Les chansons rustiques et la danse étaient leur principal amusement. » (Collection delà Société historique de la Nouvelle-Ecosse, vol. II.) Un autre protestant, Moïse de Les Derniers, qui séjournait au milieu des Acadiens au moment de leur expulsion, les dépeint sous le même jour : .
« Ils vivaient dans un état de parfaite égalité, sans distinction de rang dans la société. Ignorant le luxe et même les commodités de la vie, ils se contentaient d'une manière de vivre simple qu'ils se procuraient facilement par la culture de leurs terres. Ils allaient
au-devani des besoins les uns des autres avec une bienveillante libéralité ; ils n'exigeaient pas d'intérêt pour des prêts d'argent ou d'autres propriétés. Ils étaient humains et hospitaliers à l'égard des étrangers. — C'était un peuple fort et sain, capable d'endurer de grandes fatigues et vivant généralement jusqu'à un grand âge, quoique personne n'employât de médecin. — Ils paraissaient toujours joyeux et gais de cœur. Si quelques disputes s'élevaient dans leurs transactions, ils se soumettaient toujours à un arbitrage et leur dernier appel était aux missionnaires. »
« Les Acadiens, dit de son côté le savant historien Casgrain, dans son Pèlerinage au pays d'Evangéline, n'avaient pas atteint cet idéal qu'ont voulu y v.oir certains auteurs qui en ont tracé des tableaux de fantaisie ; ils avaient leur part des misères et des défauts qui sont l'apanage de l'humanité. Un bon nombre* d'entre eux étaient processifs comme les Normands leurs pères, jaloux les uns des autres comme les Canadiens leurs frères; mais en général ils étaient bons, affables et serviables. L'esprit français toujours gai, vif, prompt aux réparties, s'était conservé parmi eux. Modérés dans leurs goûts, simples dans leurs habitudes, ils avaient peu de besoins et ils étaient contents 4e leur sort. L'incomparable fertilité de leurs terres, moins difficiles à ouvrir et à cultiver que celles du Canada, leur donnait en peu d'années assez d'aisance pour établir leurs enfants autour d'eux et pour jouir •d'une vieillesse heureuse. »
Tels étaient les hommes que leur attachement à la France, à leur religion et à leurs coutumes désignait à la persécution et au martyre. Ils ne voulaient pas porter les armes contre leur ancienne patrie ; abandonnés par elle, ils lui gardaient une affection filiale; o'était un crime qu'il fallait leur faire expier. Et d'ailleurs, le^urs terres étaient fertiles, il était nécessaire de les en chasser pour en faire don aux avides
marchands de Boston et de New-York, qui sauraient bien les exploiter ou les vendre.
Mais il aurait été imprudent de procéder du premier <îoup à des arrestations en masse. Deux mesures préliminaires s'imposaient: le désarmement et l'enlèvement des missionnaires.
Le premier dé ces actes fut accompli au mois de juin 1755.
« Bien que la guerre ne fût pas encore déclarée entre la France et l'Angleterre, le fort français de Beauséjour était assiégé par Monckton. Bon nombre d'Acadiens avaient commis le grand crime de s'enfuir devant l'orage qui allait fondre sur leurs têtes. Ce fut dans ces circonstances que Charles Lawrence inventa la ténébreuse machination que l'on va voir, dans le but d'enlever toute espèce d'armes et de munitions aux Acadiens restés sous sa main.
« La première précaution prise fut de feindre une grande partie de plaisir, une excursion de pêche afin de ne pas éveiller les soupçons des habitants. Un détachement d'une cinquantaine d'hommes envoyés d'Halifax était venu prêter main-forte à la garnison du fort Edouard. Au jour fixé, des piquets de soldats furent postés à la tête des chemins par où les Acadiens auraient pu s'échapper. Les troupes furent divisées par escouades et mises en ^ marche vers chaque village, de manière à n'y arriver qu'à la chute du jour. Au lieu de faire camper les soldats dans les granges, comme cela se faisait ordinairement, les officiers avaient ordre de les distribuer deux par deux dans les maisons. Mis dans les secrets de la conspiration, ils avaient pour instructions de s'amuser, de boire et de manger en amis avec la famille, durant la soirée, et de se coucher ensuite tranquillement. Mais à minuit ils devaient se lever soudainement et s'emparer de toutes les armes et munitions qu'ils pourraient saisir. Le coup réussit à merveille. — Il ne manquait à cet exploit qu'un dernier outrage, Lawrence ne
TI. — La Nouvelle- F. .ange. 10
nirnifiiTrT^T ' Tf^'j'Un^rj \ .' j'^.-"ff' ', . ' '-!" '. r
faillit pas à sa lâche. Il lança une proclamation ordonnant à tous ceux qui possédaient encore des armes de venir les apporter sans délai sous peine d'être traités comme félons et rebelles s'ils étaient découverts. » (Casgrain.)
Le 1" août, l'ordre était donné de procéder à l'enlèvement des trois missionnaires français qui se trouvaient èi la GrandTrée, à la rivière aux Canards et à Port-Royal. Ils furent conduits à Halifax, entourés de cent cinquante hommes de troupe, au milieu d'une population consternée et fondant en larmes.
Les Acadiens étaient sans armes, les hommes que l'on considérait comme leurs conseils et leurs soutiens étaient détenus à Halifax, après y avoir été exposés sur la place publique aux railleries et aux insultes de la populace ; Lawrence allait maintenant sans danger achever son œuvre ; la sanglante défaite de Braddock à la Monongahéla venait d'être connue, il pouvait frapper sur les Acadiens, l'animosité des colons anglais et leurs alarmes trouveraient une satisfaction dans cette basse vengeance sur une population inoffensive.
Embarqué le 14 août à Beauséjour avec trois cent treize miliciens, et muni des instructions du gouverneur, le colonel Winslow pénétrait dans le bassin des Mines et débarquait à la GrandPrée. De là il remontait la rivière jusqu'au fort Edouard, où commandait le capitaine Murray, pour s'entendre avec lui sur la marche à suivre afin d'exécuter les ordres de Lawrence. Redescendu à la Grand'Prée, il s'installa dans le presbytère, fit dresser les tentes de ses soldats sur la place du village et entourer son camp d'une enceinte de pieux. Comme le gouverneur lui exprimait dans une de ses lettres la crainte que les Acadiens ne prissent l'alarme en présence de ces préparatifs, il lui répondit qu'il n'avait pas à s'en préoccuper. « Ces travaux, lui dit-il, ne leur ont pas causé la moindre inquiétude, car ils y ont vu la preuve que le détachement doit passer l'hiver au milieu d'eux. »
LE MARTYRE D'UN PEUPLE. i71
Il ajoutait que, les récoltes n'étant pas encore achevées, il était convenu avec Murray d'attendre jusqu'au vendredi suivant pour procéder aux arrestations.
Le 30 août, Murray, venu du fort Edouard à la Orand'Prée, s'entendit avec Winslow sur les derniers préparatifs, puis, de retour à son poste, il réunit ses officiers, les informa du plan concerté pour surprendre la population et leur donna ses instructions. Aucun d'eux ne protesta contre l'étrange mission dont on les chargeait.
Ses dispositions prises, Winslow rédigea, d'accord avec Murray, la proclamation suivante, qu'il fit afficher le 4 septembre, dans les principaux centres:
« John Winslow, écuyer lieutenant-colonel et commandant des troupes de Sa Majesté à la Grand'- Prée, les Mines, la rivière aux Canards et les lieux adjacents,
« Aux habitants des districts susnommés, aussi bien aux anciens qu'aux jeunes gens et aux petits garçons.
« Comme Son Excellence le gouverneur nous a instruit de sa dernière résolution concernant les matières proposées récemment aux habitants en général et en personne. Son Excellence désirant que chacun d'eux fût parfaitement informé des intentions de Sa Majesté, qu'il nous a aussi ordonné de vous communiquer telles qu'elles nous ont été transmises ;
« Nous ordonnons donc et enjoignons strictement par ces présentes à tous les habitants aussi bien des districts susnommés que de tous les autres, aux vieillards de même qu'aux jeunes gens, et aussi à tous les garçons de dix ans, de venir à l'église de la Grand'- Prée vendredi, le 5 courant, à trois heures de l'après-midi, afin que nous leur fassions part de ce que nous avons reçu ordre de leur communiquer ; déclarant qu'aucune excuse ne sera admise sous aucun prétexte que ce soit, sous peine de confiscation de leurs biens meubles et immeubles.
172 LA NOUVELLE-FUANCE.
« Donné à la Grand'Prée, le 2 septembre, en la vingtneuvième année du règne de Sa Majesté, A. D. 1755. »
Le lendemain, à midi, les miliciens de Winslow étaient rangés en armes, fusils chargés, au pied do l'église de la Grand'Prée. Devant eux, leur chef, entouré de ses officiers, attendait l'arrivée des victimes, « parcourant d'un regard inquiet les chemins aboutissant au village et ne pouvant réprimer sur ses traits l'expression de joie secrète qu'il éprouva lorsqu'il les vit se couvrir de longues files d'habitants, les uns à pied, les autres en voiture. » (Casgrain.)
A trois heures, quatre cent dix-huit Acadiens étaient réunis dans l'église. Lorsque tous y furent entrés, Winslow fit fermer et garder les portes, puisil vint, avec plusieurs officiers, se placer dans le chœur, devant une table, et lut la proclamation suivante, que traduisait à mesure un interprète :
« J'ai reçu de Son Excellence le gouverneur Lawrence les instructions du roi que j'ai entre les mains. C'est par ses ordres que vous êtes assemblés pour entendre la résolution finale de Sa Majesté concernant les habitants français de cette sienne province de la Nouvelle-Ecosse, où depuis près d'un demi-siècle vous avez été traités avec plus d'indulgence qu'aucun autre de ses sujets dans aucune partie de ses États. Vous savez mieux que personne quel usage vous en avez fait.
« Le devoir que j'ai à remplir, quoique nécessaire, m'est très désagréable et contraire à ma nature et à mon caractère, mais il ne m'appartient pas de m'élever contre les ordres que j'ai reçus ; je dois y obéir. Aussi, sans autre hésitation, je vais vous faire connaître les instructions et les ordres de Sa Majesté, qui sont que vos terres, vos maisons, votre bétail et vos troupeaux de toute sorte sont confisqués par la Couronne, avec tous vos autres effets, excepté votre argent et vos objets de ménage, et que vous-mêmes vous devez être transportés hors de cette province.
« Les ordres péremptoires de Sa Majesté sont que tous les habitants français de ces districts soient déportés; et, grâce à la bonté de Sa Majesté, j'ai reçu Tordre de vous accorder la liberté de prendre avec vous votre argent et autant de vos effets que vous pourrez emporter sans surcharger les navires qui doivent vous recevoir. Je ferai tout en mon pouvoir pour que ces effets soient laissés en votre possession et que vous ne soyez pas molestés en les emportant, et aussi que chaque famille soit réunie dans le même navire, afin que cette déportation qui, je le comprends, doit vous occasionner de grands ennuis, vous soit rendue aussi facile que le service de Sa Majesté peut le permettre. J'espère que, dans quelque partie du monde où le sort va vous jeter, vous serez des sujets fidèles, et un peuple paisible et heureux. »
Winslow termina sa lecture en informant les habitants, consternés par cette menaçante communication, qu'ils étaient tous ses prisonniers. Ils comprirent alors, mais trop tard, dans quel piège abominable ils étaient tombés, et leurs larmes coulèrent, mais leurs supplications trouvèrent leur geôlier impitoyable.
Murray avait procédé avec la même perfidie dans son cantonnement et ramassé cent quatre-vingt-trois Acadiens. Comme quelques-uns des habitants, plusméfiants, « ne s'étaient pas rendus à la convocation des officiers anglais, des détachements furent envoyés dans les campagnes avec ordre de saisir tous les hommes qu'ils rencontreraient, et de tirer sans merci sur ceux 'qui voudraient essayer de s'enfuir. 11 y en eut plusieurs tués dans ces conditions en cherchant à gagner les bois.
Six cents malheureux furent ainsi entassés] dans l'église de la Grand'Prée, en attendant l'arrivée des navires qui devaient les disperser au loin.
Le 10 septembre, Winslow fit prendre les armes à ses soldats, les disposa en rangs devant l'église et fit prévenir par interprète ses prisonniers que deux cent cinquante d'entre eux, en commençant par les jeunes
174 LA NOlfVELLE-FRANCE.
gens, allaient être embarqués sur cinq bâtiments envoyés de Boston. Il y avait parmi ces infortunés des enfants de dix et douze ans !
« J'ordonnai aux prisonniers de marcher, ditWinslow dans son journal ; tous répondirent qu'ils ne partiraient pas sans leurs pères. Je leur signifiai que c'était une parole que je ne comprenais pas, carie commandement du roi était pour moi absolu et devait être obéi ; que je n'aimais pas les mesures de rigueur, mais que le temps n'admettait pas de pourparlers ni de délais. Alors j'ordonnai à toutes les troupes de croiser la baïonnette et de s'avancer sur les Français. Je commandai moi-même aux quatre rangées de droite des prisonniers, composées de vingt-quatre individus, de se séparer du reste ; je saisis l'un d'entre eux qui empêchait les autres d'avancer, et je lui ordonnai de marcher. 11 obéit. »
Les autres suivirent au milieu des lamentations et des cris de désespoir des femmes et des enfants ; les mères, les sœurs de ces infortunés les suivaient en gémissant et s'attachaient à leurs pas, priant, s'agenouillant, implorant leur grâce et cherchant à les embrasser une dernière fois.
Et les convois se succédèrent à la Grand'Prée, à Beauséjour, à Port-Royal, à Halifax. Partout l'ardeur des pourvoyeurs était la même ; Murray écrivait à Winslow qu'aussitôt « après avoir dépêché ces vauriens, il se donnerait le plaisir d'aller le voir et de boire à leur bon voyage ! » (Journal de Winslow.)
Puis ce fut le tour des vieillards, des femmes, des enfants! Le 8 octobre, toute cette foule ramassée dans les villages et poussée à la côte par des escouades de miliciens fut entassée pêle-mêle sur de vieux navires, « jusqu'à ce qu'ils en fussent, ditWinslow lui-même, effroyablement chargés ! » Le gouverneur Lawrence avait loué pour cette déportation à la maison Apthorp et Hancock, de Boston, tout ce qu'elle avait pu ramasser de voiliers à peu] près hors d'usage, sans plus se sou-
cier de la santé et de la vie des infortunés passagers que s'il s'était agi de bestiaux. Le contrat de transport prévoyait le chargement déjà monstrueux de deux individus par tonneau de jauge, mais ce chiffre fut dépassé d'accord avec les capitaines des navires, intéressés à recevoir le plus grand nombre possible de prisonniers. Plus de dix mille personnes furent ainsi embarquées brutalement, à coups de crosse, les membres de la même famille arrachés les uns aux autres, malgré leurs plaintes, par des soldats et des équipages qui ne les comprenaient pas et que leur désespoir laissait insensibles s'il ne leur causait pas une féroce satisfaction.
L'opération achevée, les habitations furent mises au pillage et détruites, afin d'obliger ceux des Acadiens qui sjétaient réfugiés dans les bois à se rendre; les granges, les étables, tout disparut dans les flammes. L'Acadie n'était plus qu'un désert, les colons anglais pouvaient venir en prendre possession « dans la paix du Seigneur ».
Les navires qui emportaient ce peuple déporté en masse furent dirigés sur les cotes d'Amérique, depuis Boston jusqu'à la Floride ; mais rien n'y avait été préparé pour les recevoir, et les ports se virent, à l'entrée de l'hiver, encombrés d'une foule de malheureux et de malades, sans ressources ni moyens d'existence. Pour certains, la traversée avait duré jusqu'à deux mois; dès les premiers jours, le scorbut avait éclaté dans cet entassement d'êtres humains confinés pêle-mêle à fond de cale et qu'on ne laissait monter sur le pont que par petites bandes afin de prévenir une révolte. « On aurait pu suivre les navires à la trace des cadavres qui furent jetés à la mer le long de la route. »
Un des bâtiments sombra au large avec son chargement. Sur un autre, les Acadiens, exaspérés par les mauvais traitements des brutes qui les gardaient, se révoltèrent. Un d'entre eux, du nom de Beaulieu, qui
avait longtemps navigué, demanda au capitaine où il allait être conduit avec les deux cent vingt-quatre autres exilés que portait le vaisseau.
« Dans la première île déserte que je rencontrerai, répondit-il ; c'est tout ce que méritent des chiens de Français et des papistes comme vous. »
Rendu furieux par cette insolente apostrophe, Beaulieu, qui était d'une force peu commune, se jeta sur le capitaine et d'un coup de poing le renversa sur le pont. Les autres captifs se saisirent aussitôt des hommes de garde, les désarmèrent et s'emparèrent du bâtiment que Beaulieu conduisit à la rivière Saint- Jean. Les Acadiens sauvés par lui, n'ayant plus ni famille ni toit pour s'abriter, se transformèrent en corsaires, et pendant toute la guerre coururent sus aux navires anglais sur lesquels ils se vengèrent des longues tortures que leurs geôliers leur avaient fait subir.
Poui^ ceux qui arrivèrent au terme de leur voyage, deux mille furent débarqués à Boston, trois cents dans le Connecticut, deux cents à New- York, trois cents à Philadelphie, deux mille au Maryland, mille en Virginie, deux mille dans les Carolines, quatre cents en Géorgie.
L'accueil dont ils furent l'objet de la part des habitants de ces colonies a été dépeint par un historien américain :
« Des sept mille proscrits qui furent ainsi dispersés comme les feuilles par les tempêtes de l'automne, depuis le Massachusetts jusqu'à la Géorgie, au milieu d'un peuple qui haïssait leur religion, détestait leur pays, se moquait de leurs coutumes et riait de leur langage, il en resta bien peu pour grossir le nombre des habitants. En descendant sur ces lointains rivages, ces hommes, qui avaient connu l'abondance et la richesse, se virent montrés du doigt et repoussés comme des vagabonds réduits à la mendicité ; et ces cœurs brisés, atteints dans toutes leurs affections, ne rencontrèrent que rarement de bons samaritains pour
panser leurs plaies intérieures et verser Thuile et le vin de la consolation sur leurs poitrines endolories. » (Stevens, History of Georgia.)
En Géorgie, les arrivants furent cantonnés par petits groupes dans divers centres, puis embarqués sur d'informes bateaux qu'on avait daigné leur permettre de construire et avec lesquels ces désespérés, longeant les côtes, essayèrent de regagner leur pays natal. Des quinze cents de la Caroline du Sud, une partie fut renvoyée en France aux frais de la colonie ; d'autres, traversant les vastes solitudes qui les séparaient de la Louisiane, parvinrent au Mississipi et se retrouvèrent enfin sur une terre française. Un autre groupe, d'après un mémoire de M. de la Rochette (Archives des affaires étrangères), réussit à rejoindre l'Acadie ; mais au prix de quelles souffrances et de quels sacrifices î
<c Les habitants de la Caroline leur donnèrent deux vieux navires, une petite quantité de mauvaises provisions et la permission d'aller où ils voudraient. Embarqués dans ces vaisseaux qui faisaient eau de toutes parts, ils échouèrent bientôt sur les côtes de Virginie. On les prit d'abord pour des ennemis qui venaient piller ; ensuite pour des pirates ; enfin pour des hôtes dangereux dont il fallait se défaire. On les força d'acheter un vaisseau et tout l'argent qu'ils purent rassembler entre eux se montait à quatre cents pièces de huit : ce fut le prix qu'on leur demanda. Ce navire valait encore moins que ceux qu'ils venaient de quitter et ils eurent toutes les difficultés du monde à se faire échouer une seconde fois à la côte du Maryland. Les débris de leur naufrage furent alors la seule ressource qu'ils eussent à espérer, et ils passèrent deux mois sur une île déserte à raccommoder ce vaisseau. Ils réussirent à la lin, et après avoir repris la mer pour la troisième fois, ils eurent le bonheur d'aborder à la baie de Fundy où ils débarquèrent près de la rivière Saint- Je an. »
nS LA NOUVELLE-FRANCE.
En Virginie, le refus de recevoir les Acadiens fut absolu. Les navires qui les avaient amenés furent dirigés sur l'Angleterre et leur cargaison humaine dispersée dans divers ports, Liverpoul, Bristol, Southampten, Penryn, où la plus grande partie succomba bientôt. Trois cents d'entre eux débarqués à Bristol restèrent trois jours et trois nuits gardés sur les quais, mourant de faim et de froid. On finit par les renfermer dans des magasins en ruines où la petite vérole les décima. Après la guerre, ceux qui avaient survécu obtinrent de passer en France; ils s'établirent dans le Poitou, le Berry et à Belle-lsle-en-Mer, où leurs descendants habitent encore la paroisse du Palais.
Trois navires chargés de quatre cent cinquante prisonniers, que les maladies, le chagrin et les mauvais traitements avaient épuisés, abordèrenlen Pensylvanie. Le gouverneur Morris refusa de les recevoir, plaça sur 4es bâtiments une garde choisie et ne fournit à ces infortunés quelques provisions qu'à la condition qu'elles seraient payées par la métropole, <i le Trésor de la province n'ayant aucun fonds pour cela ».
Le gouverneur du New-Jersey déclara que si on essayaité'y amener de ces Français neutres," ou plutôt de ces traîtres et rebelles ", il devait au peuple confié à ses soins de faire tout son possible pour l'empêcher,
A Long Island, soixante- dix-huit de ces malheureux, à peine débarqués, furent arrêtés, relégués dans divers villages et contraints aux travaux les plus durs. Mais ils n'avaient pas encore épuisé la somme des douleurs humaines; une dernière fibre restait frémissante dans ces cœurs endoloris: plusieurs avaient réussi, à force de courage et de privations, à conserver leurs enfants auinilieu de si terribles épreuves. Ordre fut donné par les autorités de les leur enlever. Cinquante-neuf garçons et quarante-neuf filles furent ainsi arrachés à leurs pères et à leurs mères pour être placés loin d'eux, dans des familles chargées d'en faire de bons et loyaux-sujets.
LE MAHTYRE D'UN PEUPLE. t79
A Philadelphie, où plus de la moitié des transportés succombaient bientôt à la maladie et au désespoir, des fanatiques proposèrent de vendre les survivants comme esclaves ! En présence des protestations indignées des Acadiens, la proposition n'eut pas de suite, mais la nostalgie et la misère à laquelle ils étaient réduits dans ce milieu hostile et malveillant en firent périr un grand nombre. Les autres furent dispersés dans les différentes parties de la province où les habitants devinrent leurs geôliers.
La petite vérole acheva ceux qui étaient restés à Philadelphie, et le dernier document qui les concerne est la requête suivante d'un entrepreneur à la Chambre d'Assemblée en i 766 :
« Pétition de John Hill, charpentier, exposant qu^il a été employé de temps en temps à fabriquer des cercueils pour les Français neutres qui sont morts dans la ville et ses environs, et que ses comptes ont été régulièrement reconnus et payés par le gouvernement jusqu'à ces derniers temps ; qu'il est informé par les commissaires qui avaient coutume de le solder qu'ils n'ont plus de fonds entre leurs mains pour l'acquittement de telles dépenses ; que n'ayant reçu aucun contreordre depuis le dernier règlement, il a fait seize nouveaux cercueils. En conséquence, il prie l'Assemblée de donner des ordres pour que ces matériaux et son travail lui soient payés. »
Quinze ans après, les habitants de Philadelphie, révoltés à leur tour contre le gouvernement anglais, acclamaient comme des sauveurs les régiments français qui venaient les secourir ; et nos soldats, passant devant ce cimetière où dormaient les martyrs, demandaient curieusement, mais sans obtenir de réponse, quelles étaient ces tombes que des croix distinguaient des autres.
Campagne de 1756. — Prise du fort de Chouaguen.
En 1850, un savant historien, professeur à l'École militaire de Saint-Cyr, exposait pour la première fois aux élèves notre histoire nationale. « Lorsque j'en vins, dit-il, au récit de la lutte qui nous a coûté le Canada, Tardente et sympathique jeunesse quim'écoutait tressaillit au récit des grandes actions qui avaient honoré le nom français en Amérique. »
L'émotion qui s'empara de cet auditoire d'élite lorsque Dussieux évoqua devant lui cette belle page de nos annales militaires, je la ressens à mon tour en abordant cette dernière partie si passionnante de l'histoire de la Nouvelle-France. C'est la lutte finale dans des conditions d'inégalité telles, qu'après en avoir parcouru les diverses phases, on reste surpris de l'héroïsme déployé par les chefs, de la vigueur des troupes qu'ils commandaient et de l'esprit de sacrifice d'une population que soutenait seul, au milieu des souflFranees les plus cruelles, l'amour du vieux pays.
Le premier de ces chefs, celui que des victoires inespérées allaient couvrir de gloire, et qui devait tomber en soldat aux dernières heures de la lutte, c'est Montcalm.
Louis- Joseph de Montcalm-Gozon, marquis de Saint- Véran, né le 28 février 1712 au château de Candiac, sur les bords du Vistre, à trois kilomètres de Vauvert (Gard), descendait d'une ancienne famille du Rouergue, adonnée au culte des armes ; un de ses aïeux mater-
nels, Gozon, chevalier, puis grand-maître de Tordre de Saint-Jean de Jérusalem, s'étaitilluslré au xiv® siècle en délivrant Tîle de Rhodes, disait la légende, d'un dragon qui la dévastait.
Après de fortes études littéraires dont il garda le goût au milieu des camps, où ses lectures favorites étaient les œuvres de Plutarque dans le texte grec et les pages immortelles de notre grand Corneille, le jeune Montcalm était, au mois d'août 1721, nommé enseigne au régiment d'infanterie de Hainaut ; à dixsept ans il était capitaine et faisait ses premières armes sous les ordres du maréchal de Berwick. La guerre de la succession d'Autriche le conduisit en Bohême, où il se lia avec le héros de Prague, Chevert, qui l'honora d'une constante amitié. Promu en 1743 colonel du régiment d'Auxerrois-infanterie, il était nommé la même année chevalier de Saint-Louis. Le 13 juin 1746, à la bataille de Plaisance, il déploya le plus grand courage, et resta, dans une dernière charge, sur le terrain. f^
« Nous avons eu hier, écrivait-il alors à sa mère, une affaire des plus fâcheuses. Il y a nombre d'officiers généraux et colonels tués ou blessés. Je suis des derniers avec cinq coups de sabre. Heureusement aucun n'est dangereux, à ce que l'on m'assure, et je le juge par les forces qui me restent, quoique j'aie perdu de mon sang en abondance, ayant eu une artère coupée. »
Son régiment, qu'il avait deux fois rallié, avait été anéanti.
L'année suivante, au sanglant combat du col d'Exilés, dans les Alpes, servant soius les ordres du chevalier de Belle-Isle qui s'y fit tuer avec quatre mille hommes de son armée, Montcalm, devenu brigadier, chargeait avec sa fougue entraînante à la tête des troupes lorsqu'il fut atteint de plusieurs coups de feu et emporté hors du champ de bataille.
En 1734, il avait épousé, entre deux campagnes, la petite-nièce de l'intendant Talon, qui avait contribué
tgâ La nOUVELLE-F'RÀNCB.
si largement aa développement de la Nouvelle-France. Quatre filles et deux fils naquirent de ce mariage. En 1748, après la paix d'Aix-la-Chapelle, nommé maître de camp, Montcalm séjourna souvent au vieux château de Candlac, se consacrant à l'éducation de ses enfants, relisant ses auteurs favoris, se passionnant toujours pour les choses de l'armée, et approfondissant toutes les questions militaires. Mais cela ne suffisait pas à son activité ; en 1750 il siégeait aux Ëtats du Languedoc ; en 1735 il faisait partie, comme seigneur de Gabriac, des États du Gévaudan. D'une ardeur infatigable, d'une vivacité d'esprit merveilleuse, Hontcalm, en 1755, n'avait pas encore, malgré ses brillants services, la réputation dont il était digne. Au mois de novembre de cette année, se trouvant à Paris, il alla voir le ministre de la guerre, d'Argenson, et s'entretint avec lui des nouvelles reçues du Canada où la défaite du baron Dieskau pouvait entraîner des conséquences désastrettses. La netteté de vues, l'élévation d'idées et l'entrain du jeune maître de camp charmèrent le ministre. Deux mois après, ayant k désigner le général qui allait être chargé du commandement des troupes à. Québec, il écrivait à Montcalm :
<i Versailles, 23 janvier 1756, minuit. Peut-être ne vous attendiez- vous plus. Monsieur, h recevoir de mes nouvelles au sujet de la conversation que j'ai eue avec vous le jour que vous m'êtes venu dire adieu à Paris. , Je n'ai cependant pas perdu un instant de vue, depuis ce temps-là, l'ouverture que je vous ai faite alors, et c'est avec le plus grand plaisir que je vous en annonce le succès. Le roi a déterminé sur vous son choix pour vous charger du commandement de ses troupes dans l'Amérique septentrionale, et il vous honorera à votre départ du grade de maréchal de camp. »
Montcalm était invité en même temps à se rendre « sans perdre un instant » à Versailles, pour les préparatifs de l'expédition. Il fit aussitôt ses adieux h sa vieille mère, la marquise de Saint-Véraa, à sa femme
CAMPAGNE DE 1756. 18a
et à ses enfants qu'il espérait revoir un jour couvert de gloire et digne d'être comparé à ces héros de l'antiquité, dont il faisait revivre les vertus. La mort, hôte trop fidèle, devait anéantir cette illusion.
Avec lui et comme lieutenants, Montcalm emmenait au Canada le chevalier de Lévis, le colonel de Bourlamaque, et un aide de camp, capitaine de dragons^ Bougainville.
Le chevalier de Lévis, depuis duc et maréchal de France, était alors brigadier; ses rapports avec Montcalm furent toujours ceux d'un officier dévoué à son chef et disposé à lui assurer le concours le plus entier pour la réussite de ses projets. Dès 1756, Montcalm, écrivant au ministre, disait de lui :
« M. le chevalier de Lévis a fort bien pris avec le& troupes. Il a un ton très militaire et la routine du commandement. 11 n'est pas étonné, il sait prendre un» parti, être ferme et s'écarter des ordres donnés de soixante lieues quand il les croit contraires au bien par des circonstances qu'un général éloigné n'a pu prévoir. »
L'entente entre ces deux hommes était complète ; le même sentiment du devoir, la même passion des armes les animaient. Aussi, de son côté, le chevalier de Lévisdisait-il au ministre dans sa correspondance :
« Je ne sais si M. le marquis de Montcalm est content de moi: ce qu'il y a de certain, c'est que je le suis beaucoup de lui. Je serai toujours charmé de servir sous ses ordres. Ce n'est pas à moi à vous parler de son mérite ni de ses talents, vous les connaissez mieux que moi ; mais je puis avoir l'honneur de vous assurer qu'il a généralement plu dans cette colonie, et qu'il traite très bien avec les sauvages. Il a aussi établi la discipline parmi nos troupes. »
M. de Bourlamaque, colonel d'infanterie et ingénieur distingué, qui devait « gagner furieusement » dans l'esprit de tout le monde pendant la campagne de 1757, apportait dans l'accomplissement des missions qui lui
étaient confiées un caractère parfois trop minutieux^ mais en même temps une grande fermeté et un courage à toute épreuve.
La carrière de Bougainville est trop connue pour y insister ici ; ce capitaine de dragons, alors âgé de vingt-sept ans, avait été d'abord avocat au Parlement de Paris ; il était devenu ensuite un mathématicien que ses travaux devaient faire entrer à l'Académie de$ sciences, et ses voyages comme navigateur l'ont rendu immortel. Montcalm disaitun jour de lui: « Du talent, la tète et le cœur chauds ; cela mûrira. »
Très observateur, infatigable au travail, d'une froide intrépidité au milieu des plus graves dangers, le jeune aide de camp devait rendre à son chef des services que celui-ci savait apprécier, et lorsqu'il lui fallut, à la veille de succomber, adresser au gouvernement qui l'abandonnait un suprême appel, ce fut à Bougainville qu'il confia cette mission.
Et quelles forces le monarque, qui le chargeait de la défense du Canada contre les colonies anglaises appuyées par les troupes de la métropole, mettait-il à la disposition du général? Trois mille huit cents hommes. Tel était l'effectif qu'avec ce qu'il amenait de France Montcalm allait avoir sous la main au début des opérations. L'année suivante, quinze centshommes, le dernier secours envoyé, arriveraient de France. Royal-Roussillon, Languedoc, la Reine, Artois, Guyenne, la Sarre, Béarn et Berry, tels sont les noms des régiments dont les cinq mille trois cents soldats, mal nourris, sans souliers, sans solde, n'ayant le plus souvent de munitions que celles enlevées à l'ennemi, devaient être, en quatre ans, réduits à deux mille deux cents, après une série de combats et d'exploits qu'une ingrate patrie a trop oubliés.
Deux mille hommes des troupes de la 'marine, les contingents des milices canadiennes et les sauvages alliés portaient l'ensemble des forces françaises à quinze ou seize mille hommes chargés de défendre un pays
CAMPAGNE DE 1756. 1»d
plusieurs fois grand comme la mère patrie, et menacé par soixante mille ennemis. « Étonnantes campagnes dont aucune guerre d'Europe ne donne l'idée : pour théâtre des lacs, des fleuves, des forêts sans limites succédant à d'autres lacs, à d'autres forêts, à d'autres fleuves. Pour armée des troupes étranges : le highlander écossais et le grenadier de France qui porte la queue et l'habit blanc, combattent près de l'Iroquoiset du Huron à la plume d'aigle. Tantôt la hache à la main, le fusil en bandoulière, les soldats de ces armées cheminent sous bois, tantôt ils portent à bras, au delà des rapides écumants, les bateaux où ils se rembarquent; l'hiver, les raquettes aux pieds, la peau d'ours au dos, ils suivent sur la neige les traîneaux de campagne attelés de grands chiens. Guerre remplie de surprises, de massacres, de combats corps à corps, dans laquelle les décharges de l'artillerie et le roulement des tambours répondent aux hurlements des Peaux-Rouges et au fracas des cataractes. » (De Bonnechose.)
Le chevalier de Lévis signalait au comte d'Argenson^ ministre de la guerre, ces conditions particulières de la lutte engagée lorsqu'il lui écrivait du fort de Carillon le 17 juillet 1756 :
<c Toutes les entreprises sont dans ce pays très difficiles ; on en doit presque tou j ours le succès au hasard . Toutes les positions qu'on peut prendre sont critiques ; les attaques et les retraites sont difficiles à faire ; on ne voyage que dans les bois, ou par les rivières ; il faut user des plus grandes précautions et avoir la plus grande patience avec les sauvages qui ne font que leur volonté, à laquelle dans bien des circonstances il faut céder. »
Du côté des Anglais, les préparatifs pour la campagne de 1756 étaient formidables. Rien né fut changé au plan d'invasion de l'année précédente, mais le cabinet de Londres, sous le coup de la honteuse défaite du général Braddock, envoya tous les secours qui lui
furent demandés. Plusieurs régiments traversèrent l'Atlantique pour renforcer les troupes déjà transportées en Amérique. Un vieil officier des guerres d'Europe, le comte de Loudoun, fut désigné comme général en •chef^, la Chambre des Communes vota un secours de <;ent quinze mille livres sterling pour les colonies; les gouverneurs des provinces, réunis à New- York, résolurent de lever dix mille hommes en dehors des troupes régulières pour attaquer le fort Saint-Frédéric et marcher ensuite sur Montiséal ; six mille pour enlever le fort Niagara et couper toute communication du Canada avec la vallée de l'Ohio ; trois mille pour s'emparer du fort Duquesne, et deux mille pour descendre vers Québec par la rivière Chaudière, afin de jeter l'alarme au centre même de la colonie et d'empêcher les détachements qui s'y trouveraient de se porter au secours des autres points attaqués.
Du côté des Français, pour s'opposer à une invasion •que la supériorité comme nombre des forces anglaises donnait lieu de craindre, trois camps furent créés, l'un au fort de Carillon, élevé à la pointe sud du lac Clhamplain ; le chevalier de Lévis en prit le commandement à la tête de deux mille hommes ; le second à Frontenac, à l'entrée du lac Ontario, sous les ordres du •colonel de Bourlamaque ; le troisième à Niagara, entre les lacs Ontario et Érié, où le capitaine Pouchot, du régiment de Béarn, ingénieur de grand mérite, mit la place en état de résister aux attaques des Anglais et de s'opposer à toute communication avec les nations des hauts pays.
Les frontières ainsi protégées, il restait à profiter •de l'inaction de l'ennemi pour essayer de prendre l'offensive . Le gouverneur du Canada, M. de Vaudreuil, considérait comme d'une importance extrême l'enlèvement du fort de Chouaguen, établi par les Anglais au sud du lac Ontario, d'où ils pouvaient prendre la colonie à revers et s'emparer de la navigation des grands lacs. Ce poste n'avait été d'abord qu'un simple éta-
blissement de commerce, installé malgré les traités à l'embouchure de la rivière desOnnontagués; puis nos rivaux, sans s'arrêter devant les protestations des gouverneurs de Québec, y avaient, en pleine paix, élevé dés retranchements. Ils avaient fini par y édifier trois forts, et leur projet était d'y concentrer dés troupes destinées à attaquer et à prendre les forts Niagara et Frontenac. La colonie française perdait dès lors le commerce des lacs qui formait sa principale richesse ; toutes ses communications avec les postes des pays d'en haut et la Louisiane étaient coupées ; les tribus sauvages de ces contrées, parmi lesquelles nous comptions des amis nombreux et fidèles, séparées de la colonie, ne pouvaient plus lui apporter leur concours, et le Canada, isolé, sans secours de la mère patrie, restait à la merci d'une invasion.
L'établissement de Chouaguen se composait du fort Ontario placé à droite de larivière, sur un plateau élevé; il était garni de douze pièces d'artillerie et entouré d'un fossé de six mètres de largeur sur trois de profondeur ; du vieux fort de Chouaguen, consistant en un bâtiment crénelé aux murailles de trois pieds d'épaisseur, avec deux grosses tours carrées et une enceinte défendue par dix-huit canons et quinze obusiers ; du fort George, construit de pieux avec retranchement en terre, k six cents mètres de celui de Chouaguen, sur une hauteur le dominant.
Dans les terres, enfin, les Anglais avaient édifié, près du lac des Onneyouts, le fort Bull, où ils rassemblaient des provisions et des munitions qui devaient être transportées à Chouaguen.
Le gouverneur, M. de Vaudreuil, chargea le lieutenant de Léry, des troupes de la marine, de marcher sur ce dernier poste et de le détruire; il lui donna, pour accomplir cette mission, quatre-vingt-treize soldats de marine, cent soixante-dix miliciens et quatre-vingtdeux sauvages.
Parti de Montréal le 17 mars 1756) et passant, à
travers les glaces et les neiges, par des sentiers connus des Peaux-Rouges seuls, M. de Léry arriviaen vue du fort Bull, dont la garnison se composait de quatrevingt-dix hommes. Afin de ne pas laisser à l'ennemi le temps de recevoir des secours, il attaqua sans délai, couvrit de feux les assiégés, enfonça les portes à coups de hache et se rendit maître de la place dont les défenseurs furent exterminés . Le fort Bull était palissade et percé de meurtrières. « Sa prise ofiFrit ceci de singulier que les meurtrières, au lieu d'être une protection pour la garnison, servirent aux assaillants, qui s'en emparèrent avant qu'elle pût s'y placer et tirèrent par ces ouvertures du dehors au dedans de l'enceinte. » (Garneau.)
Les hangars du fort contenaient une énorme quantité de l^-rd, farine et biscuit, ainsi que des provisions considérables de poudre et de boulets. De Léry fit enlever tout ce que pouvaient porter ses hommes, jeta les boulets dans le lac, mit le feu aux bâtiments et, en se retirant fit sauter la poudrière, dont l'explosion acheva de tout détruire.
Au mois d'avril, un autre détachement de huit cents hommes, sous le commandement de M. de Villiers, gagna la rivière au Sable, près du lac Ontario, et y construisitau milieu des bois un fort de pieux. De là M. de Villiers, tenant en échec la garnison de Chouaguen, dirigea plusieurs partis qui attaquèrent audacieusement les convois de l'ennemi, pillèrent ses arrivages et interceptèrent souvent ses communications avec l'intérieur.
Le siège de Chouaguen étant résolu et toutes les dispositions prises entre le gouverneur, le marquis de Montcalm et l'intendant chargé de fournir les vivres et les moyens de transport, les troupes destinées à l'expédition furent dirigées sur le fort Frontenac. Pendant ce temps, pour donner le change à l'ennemi, Montcalm se transporta au fort de Carillon, où il chargea le chevalier de Lévis de se livrer du côté du
fort William-Henry, que les Anglais occupaient en force, à des démonstrations destinées à leur faire croire que l'attaque principale des Français allait avoir ce point comme objectif.
L'artillerie, les munitions de guerre et de bouche et les troupes qui devaient prendre part au siège étant arrivées à Frontenac, Montcalm s'y rendit à son tour le 29 juillet et prit le commandement des trois mille hommes dont se composait sa petite armée, en y comprenant le corps détaché précédemment sous les ordres de M. de Villiers. Ce corps, servant d'avantgarde et dirigé par M. Rigaud de Vaudreuil, commandant des Trois-Rivières, se porta rapidement sur Chouaguen.
Montcalm, après avoir pourvu aux dispositions nécessaires pour assurer sa retraite dans le cas où des forces adverses supérieures la rendraient inévitable^ donna l'ordre à deux bâtiments, armés l'un de seize canons, l'autre de douze, de se rendre devant Chouaguen pour y bloquer les chaloupes avec lesquelles les Anglais auraient pu tenter de s'opposer à la traversée du lac Ontario, puis il fit embarquer ses troupes à Frontenac, et en quatre jours leur transfert sur l'autre rive fut efiFectué.
Le 10, l'avant- garde, cheminant à travers bois, parvenait à une anse située à une demi-lieue de Chouaguen, et y protégeait le débarquement de l'artillerie.
Le il, à la pointe du jour, les Canadiens et les sauvages s'avancèrent jusqu'à un quart de lieue du fort Ontario et l'investirent. Un chemin fut tracé au milieu des marécages et des bois pour amener l'artillerie à. portée du fort, et le travail poussé avec tant d'ardeur que le lendemain les canons y passèrent. On avait en même temps établi le camp, la droite appuyée au lac Ontario et la gauche protégée par un marais ; la flottille ayant servi au transport des troupes était mise hors d'insulte entre le camp et la rive du lac, qu'une batterie défendait contre toute attaque.
La marche des Français, s'avançant seulement la nuit et faisant halte le jour dans les bois, avait été ignorée de Tennemi. Leur approche lui fut révélée par les sauvages qui, après avoir occupé les fourrés des alentours, allèrent faire le coup de feu jusqu'au pied du fort.
Le 12, le débarquement du parc d'artillerie et des vivres étant opéré, les dispositions furent prises pour ouvrir la tranchée le soir même. Montcalm confia la direction des travaux du siège au colonel de Bourlamaque, qui y employa sans relâche six piquets de travailleurs, de cinquante hommes chacun, avec deux compagnies de grenadiers pour les soutenir.
A min\iit, une parallèle était ouverte à cent quatrevingts mètres du fossé du fort, dans un terrain embarrassé d'abatis et de troncs d'arbres. Achevée le lendemain à cinq heures du matin, elle fut complétée par des chemins de communication et l'établissement des batteries. L'artillerie ouvrit alors un feu violent sur les remparts, en même temps que la fusillade meurtrière des sauvages et des Canadiens obligeait la garnison à -s'abriter derrière les bâtiments et les palissades. A six heures du soir, le tir des Anglais, qui jusque-là avait été soutenu, cessa brusquement, et l'on s'aperçut bientôt que la garnison avait évacué la place pour se réfugier de l'autre côté de la rivière dans le fort de Chouaguen, dont l'enceinte de pierres et les retranchements en terre lui offraient une protection plus efficace contre les balles de nos tirailleurs et les boulets des batteries. Huit canons et quatre mortiers étaient restés dans le fort abandonné.
M. de Bourlamaque, après une reconnaissance de ses éclaireurs, fit occuper aussitôt le fort Ontario par les grenadiers de tranchée, et ordonna aux travailleurs de continuer la parallèle, sous le feu des Anglais, jusqu'au bord de la rivière. Il y fit dresser une grande batterie placée de façon à battre Chouaguen ainsi que le chemin du fort George. Vingt pièces de
canon y furent charriées à bras d'homme pendant la nuit, et toutes les troupes s'y employèrent avec la plus grande ardeur.
Le 14, au lever du jour, les Canadiens et les sauvages, sous les ordres de M. Rigaud de Vaudreuil, qui donna dans cette journée l'exemple de l'énergie et de l'audace, traversèrent partie à gué, partie à la nage, la rivière dont le courant était des plus rapides, et se dispersèrent en tirailleurs dans les bois voisins de Chouaguen pour intercepter les communications avec le fort George. A neuf heures du matin, les canons de la batterie tiraient à pleine volée sur le fort et les retranchements, dont les défenseurs étaient décimés par nos tirailleurs cachés dans la forêt. Le colonel Mercer, commandant du fort, était tué, et vers dix heures les assiégés aux abois arboraient le drapeau blanc.
Le feu ayant cessé, deux officiers vinrent en parlementaires trouver le commandant Rigaud de Vaudreuil pour demander à se rendre. Il les envoya sous escorte à Montcalm qui accorda la capitulation, à la condition que la garnison resterait prisonnière de guerre et que les troupes françaises occuperaient immédiatement les forts Chouaguen et George.
A.^ la tête des compagnies de grenadiers et des piquets de tranchée qui avaient si brillamment préparé les approches, M. de Bourlamaque prit possession des deux forts et fit procédera leur démolition, pendant que l'on effectuait le déblaiement de l'artillerie et des munitions qui s'y trouvaient.
Les sauvages alliés avaient commencé, dès la reddition accomplie, à se livrer au pillage et à enlever les chevelures de quelques blessés ; des mesures énergiques aussitôt prises pour s'opposer à ces cruautés et la promesse de riches présents parvinrent heureusement à les arrêter. « Il en coûtera huit à dix mille livres, écrivit Montcalm au ministre, mais cela nous conservera plus que jamais l'affection de ces nations. »
« La célérité de travaux dans un terrain que les
mumm
Anglais avaient jugé impraticable, — lit-on dans une relation du temps, — l'établissement de nos batteries fait si rapidement, l'idée que ces travaux ont donnée du nombre des troupes françaises, la mort du colonel Mercer et, plus que tout encore, la manœuvre hardie du sieur Rigaud et la crainte des Canadiens et des sauvages qui faisaient déjà feu sur le fort, ont sans doute déterminé les assiégés à ne pas opposer une plus longue défense. Ils ont perdu cent cinquante-deux hommes, y compris quelques soldats tués par les sauvages en voulant se sauver dans les bois. Le nombre des prisonniers a été de plus de seize cents, dont quatre-vingts officiers. On a pris aussi sept bâtiments de guerre, dont un de dix-huit canons, un de quatorze, un de dix, un de huit, et les trois autres armés de pierriers, outre deux cents bâtiments de transport ; les officiers et équipages de ces bâtiments ont été compris dans la capitulation de la garnison. L'artillerie qu'on a prise consiste en cinquante-cinq pièces de canon, quatorze mortiers, cinq obusiers et quarante-sept pierriers qu'on a enlevés avec une grande quantité de boulets, bombes, balles et poudre, et un amas considérable de vivres. » (Relation de la prise des forts de Chouaguen, 1736.)
Tous les préparatifs des Anglais pour envahir par ce côté la colonie étaient anéantis. Le colonel Webb, à qui Mercer avait écrit le 12 pour lui demander secours et qui arrivait du fort William-Henry à la tète de deux mille hommes, apprit en route par des fuyards la prise de Chouaguen et rebroussa précipitamment chemin.
Le 21 août, les démolitions achevées, le transport à bord de sa flottille des prisonniers, de l'artillerie conquise et des vivres accompli, Montcalm se rembarquait avec ses troupes pour regagner Montréal, d'où il adressait le 28 au ministre une dépêche lui annonçant la réussite de l'expédition :
« C'est peut-être, disait-il, la première fois qu'avec trois mille hommes et nioins d'artillerie on en a assiégé
dix-huit cents qui devaient être promptement secourus par deux mille et qui pouvaient s'opposer à notre débarquement, ayant une supériorité de marine sur le lac Ontario. — Toute la conduite que j'ai tenue à cette occasion et les dispositions que j'avais arrêtées sont si fort contre les règles ordinaires que l'audace qui a été mise dans cette entreprise doit passer pour témérité en Europe. Aussi je vous supplie pour toute grâce d'assurer Sa Majesté que si jamais elle veut, comme je l'espère, m'employer dans les armées, je me conduirai sur des principes différents. »
« Il faut croire, — ajoutail-il, surpris lui-même de la faible résistance qui lui avait été opposée, — que les Anglais transplantés ne sont pas les mêmes qu'en Europe. »
Présent sur tous les points d'attaque, il rendait à ses soldats une éclatante justice : « Nos troupes se sont portées à tout ce que j'en ai exigé avec un zèle incroyable. »
« Le succès de cette expédition, disait-il en terminant, est décisif pour la colonie. Chouaguen a été la pomme de discorde. Sa position sur le lac Ontario, la manière dont les Anglais s'y fortifiaient, la facilité que les sauvages trouvaient dans cette place pour la traite de leurs pelleteries à beaucoup meilleur compte que dc^ns nos forts, toutes ces raisons faisaient appréhender que tôt ou tard l'Angleterre n'eût la supériorité dans le commerce des pays d'en haut. La prise de Chouaguen rompt leur entreprise à cet égard. C'est une perte de quinze millions pour eux. »
Montcalm écrivait en même temps à sa mère et à sa femme pour leur faire part de sa victoire. Après avoir relaté les détails du siège e^ les préliminaires de la capitulation, il disait à la marquise de Saint- Véran :
« Les hurlements de nos sauvages les firent promptement se décider. Ils se sont rendus prisonniers de guerre au nombre de dix-sept cent quatre-vingts, dont quatre-vingts officiers, deux régiments de la vieille Angleterre. Je leur ai pris cinq drapeaux, trois caisses militaires d'argent, cent vingt et une bouches ài
feu, un amas de provisions pour trois mille hommes •durant un an, six barques armées et pontées depuis quatre jusqu'à vingt canons. Et comme il fallait dans cette expédition user de la plus grande diligence pour envoyer les Canadiens faire les récoltes et ramener les troupes sur une autre frontière, du 15 au 21 j'ai démoli ou brôlé leurs trois forts et amené artillerie, barques, vivres et prisonniers. »
A sa femme il adressait la relation du siège avec ce tendre et galant billet :
« Voilà une assez jolie aventure, ma très chère; je vous prie d'en faire dire une messe dans ma chapelle. J'ai encore un bon bout de campagne à faire. Je pars pour aller rejoindre avec un reirfopt de troupes le chevalier de Lévis au lac Saint-Sacrement, à quatre-vingts lieues d'ici. Je n'écris qu'à vous, à notre mère, aux Mole, à Chevert et aux trois ministres, à personne d'autre ; ma foi, suppléez-y. Je suis excédé de travail ; que ma mère et vous m'aimiez et que je vous rejoigne tous l'année prochaine. J'embrasse mes filles. On ne peut vous aimer plus tendrement, ma très chère. »
Pendant que dans la colonie on se livrait à des réjouissances en l'honneur de sa victoire et que l'on -suspendait aux voûtes de la cathédrale de Québec les -drapeaux conquis sur l'ennemi, Montcalm se rendait par le lac Champlain au fort de Carillon pour y prendre, d'accord avec le chevalier de Lévis, les mesures nécessaires afin de mettre le poste à l'abri d'un -coup de main et de s'opposer à une invasion de ce côté où les Anglais avaient rassemblé de grandes forces. Mais l'enlèvement de Chouaguen les avait surpris et le reste de l'année se passa en escarmouches et en courses de partis qui accrurent chez leurs colons la terreur des Canadiens et des sauvages.
Aussi Lévis pouvait-il écrire avec raison au ministre le 26 octobre 1756 : « Nous terminons cette campagne très glorieusement et très heureusement visà-vis de forces beaucoup supérieures aux nôtres. »
Campagne de 1757. — Prise du fort William-Henry.
En dehors de l'incurie du gouvernement et du (foupable abandon dans lequel il laissait le Canada, deux fléaux devaient fatalement en amener la perte : la famine et les prévarications de l'intendant et de ses complices.
Les miliciens, appelés aux armées, laissaient les champs sans culture ; les récoltes manquaient et il fallait attendre des vivres de France pour nourrir les soldats et la masse de la population réduite à la plus afiFreuse détresse. Plusieurs milliers d'Acadiens, fuyant la proscription anglaise, avaient cherché un refuge au Canada. Tout y faisait défaut pour les recevoir, et ces malheureux, déjà décimés par les fatigues et les maladies dans leur fuite à travers les forêts désertes, eurent à souffrir les plus grandes privations. On les nourrit avec de la viande de cheval et de la morue sèche. Trop affaiblis pour résister au mal, ils succombèrent en grand nombre aux atteintes de la petite vérole qui sévissait à l'état épidémique. La maladie s'étendit aux tribus sauvages parmi lesquelles elle fît d'eflfroyables ravages; les Abénaquis, si braves et si fidèles, furent presque entièrement anéantis par le fléau.
Les approvisionnements trouvés à Chouaguen servirent à alimenter les postes de Frontenac, de Niagara et de rOhio, qu'il aurait été impossible de ravitailler autrement. A Québec, à Montréal, aux
196 LA NOUVELLE-FRAiNCE.
Trois-Rivières, l'intendant fut obligé, pour nourrir la population, de lui faire distribuer du pain chez les boulangers auxquels il livrait de la farine provenant des magasins du roi. « Les habitants, mourant de faim, accouraient en foule et se l'arrachaient à la distribution. » (Garneau.) A Québec même, la ration de chaque personne finit par être réduite à cent vingt grammes par jour.
Quant à l'armée, les soldats recevaient encore une livre et demie de pain et de la viande de cheval ; mais les souliers manquaient et la poudre faisait défaut. La détresse était telle qu'au mois d'octobre 1757 le commissaire des guerres, Doreil, écrivait au ministre ces lignes véritablement navrantes : « Je n'ose pas désirer les renforts si urgents en hommes, car on ne pourra les nourrir! — Nous sommes, à l'égard des subsistances, dans la plus grande détresse depuis l'hiver. »
Le gouverneur, l'intendant, Montcalm, Lévis, tous écrivirent en France pour dépeindre la situation dans laquelle on se débattait ; tous insistèrent sur ce point que le succès de la prochaine campagne dépendrait surtout des vivres qui seraient expédiés, et que sans cet envoi la colonie était exposée aux plus grands dangers.
Mais la cour avait bien d'autres soucis que de secourir ces désespérés dont les plaintes l'importunaient et qui coûtaient trop cher au Trésor : il s'agissait d'humilier le roi de Prusse qui osait se moquer de Mme de Pompadour, et de donner des centaines de millions et tout le sang de nos soldats à l'Autrichienne Marie-Thérèse, la grande amie de la maîtresse du roi. Quant à ceux qui, malgré tout, défendaient au loin l'honneur de la France, mille ou douze cents recrues et quelques navires chargés de farine suffisaient.
Si, encore, les secours dérisoires envoyés de France étaient parvenus à destination et avaient été utilisés
au mieux des intérêts de la colonie! Mais il s'était formé un monstrueux syndicat de convoitises et d'appétits dont le chef occulte n'était autre que l'intendant lui-même, l'infâme Bigot, le second de M. de Vaudreuil, dont l'incroyable faiblesse tolérait tous les abus, tous les crimes, et il n'en était pas de plus odieux que d'afiFamer un peuple pour s'enrichir à millions.
Bigot, proche parent du marquis de Puysieulx et du maréchal d'Estrées, était d'autant plus dangereux que, très appuyé auprès d'une cour que les pires corruptions déshonoraient elle-même, il était assez habile pour masquer ses agissements et avait trouvé des appuis et des complices dans l'entourage du gouverneur. D'un caractère dur et hautain avec les faibles, il était en afiFaires d'une souplesse et d'une finesse extrêmes. Aimant le jeu, très fastueux, il dépensait en orgies, avec la même facilité qu'il les gagnait, les sommes énormes que lui rapportaient ses ténébreuses spéculations.
Grâce à ses manœuvres et à sa fortune, il avait monopolisé, sous le couvert d'une société, tout le commerce de la colonie, les fournitures de vivres et d'outils a l'armée, les transports pour la guerre, les bois de chauflfage et les travaux publics. Toute la finance, comme intendant, était dans ses mains; il agissait sans contrôle, sans sun^eillOjnce, et usait à ce point de vue d'une autorité presque despotique, changeant le nom des dépenses, leur objet, leur quantité, concluant des marchés factices, étendant ses opérations sur toutes les j livraisons possibles, et volant sur tout. Il faisait enlever par la force, au nom du roi, les grains et les bestiaux chez les malheureux habitants des campagnes,Jles leur payait à vil prix^ et en opérait la revente, par Jla société, à des taux fabuleux. Le pain, qui lui revenait ainsi à trois sous la livre, était livré au public à vingt et trente sous; la viande, qui lui en coûtait six, n'était cédée que de quarante à soixante sous. Les vivres distribués aux
soldats étaient comptés et payés quatre fois plus qu'ils ne valaient. On alla jusqu'à faire solder, comme achetés, ceux qui étaient remis, au nom du roi, au munitionnaire !
Les principaux associés de Bigot dans son œuvre malfaisante étaient un nommé Cadet, de boucher •devenu munitionnaire général, homme ignorant, cruel et fourbe; Varin, commissaire ordonnateur de la marine à Montréal; Hugues Péan, aide-major à Québec; Le Mercier, de simple soldat devenu maître d'école à Beauport, ensuite cadet, officier de milices, et enfin ■commandant de l'artillerie, créature de Vaudreuil sur lequel il avait, disait-on, une grande influence; <les commis marchands comme Corpron et Maurin; Bréard, contrôleur de la marine ; d'Estèbe, garde des magasins à Québec, qui rentra en France avec une fortune de près d'un million ; Perrault, cultivateur, puis aubergiste, secrétaire du gouverneur et major général des milices ; et bien d'autres dont les déprédations •étaient couvertes par l'intendant tant qu'elles ne lieurtaient pas ses propres intérêts.
Toute la correspondance du Canada est remplie •d'accusations contre cette bande ; ses malversations, ses rapines sont signalées à l'envi par Montcalm, par Lévis, par Bougainville, comme par le commissaire •des guerres Doreil et tous les honnêtes gens.
« Je ne blâme pas seulement le munitionnaire, écrivait Doreil, il y aurait tant de choses à dire là-dessus que je prends, par prudence, le parti de me taire. Je gémis de voir une colonie si intéressante et les troupes qui la défendent exposées, par la cupidité de <îertaines personnes, à mourir de faim et de misère. » {22 octobre 1737.)
Trois jours après, dans une autre lettre chiffrée adressée au ministre, après avoir rappelé la famine qui désolait le Canada, l'épidémie apportée par les recrues nouvellement débarquées, il revenait sur les agissements de Bigot et terminait en ces termes :
« Je n'aspire qu'au moment heureux où, avec la permission du roi, je pourrai repasser en France et n'être plus spectateur inutile de choses aussi monstrueuses que celles qui se passent sous nos yeux. M. de Moras, ministre de la marine, ignore la véritable cause de notre triste situation ; il ne convient ni à M. de Montcalm ni à moi detenter de l'en instruire, d'autant plus que nos représentations ne parviendraient probablement pas jusqu'à lui. »
Plus tard, il écrivait encore au sujet de Péan : « Il est attaché à la partie des subsistances. — Il a fait une fortune si rapide qu'on lui donne deux millions. Regardez-le comme une des premières causes de la mauvaise administration et de la perte de ce malheureux pays. »
Montcalm, dans une dépêche du 4 novembre 1757 au ministre de la guerre, déplore que Bigot ait acheté beaucoup de vin et d'eau-de-vie, et peu de farine, parce qu'il y avait plus à gagner sur la boisson; « mais, ajoute-t-il, couvrons cette matière d'un voile épais, elle intéresserait peut-être les premières têtes d'ici »,
« Quel pays, écrivait-il à sa mère, tous les marauds y font fortune et tous les honnêtes gens s'y ruinent! »
Enfin, le i2avril 1759, il disait au ministre : « M. Bigot ne paraît occupé que de faire une grande fortune pour lui et ses adhérents et complaisants. L'avidité a gagné les officiers ; gardes-magasins, commis qui sont vers la rivière Saint-Jean ou vers l'Ohio, auprès des sauvages dans les pays d'en haut, font des fortunes étonnantes. Ce n'est que certificats faux admis ; si les sauvages avaient le quart de ce qu'on dépense pour eux, le roi aurait tous ceux de l'Amérique. — L'envie de s'enrichir influe sur la guerre sans que M. de Vaudreuil s'en doute. Comment abandonner des positions qui servent de prétexte à faire des fortunes particulières? Les transports sont donnés à des protégés. — On dit que ceux qui ont envahi le commerce sont de
par le roi. A-t-il besoin d'achats de marchandises pour les sauvages, au lieu d'acheter de la première main on avertit un protégé qui achète à quelque prix que ce soit. De suite M. Bigot le fait porter aux magasins du roi en donnant cent et même cent cinquante pour cent de bénéfice à des personnes qu'on a voulu favoriser. Faut-il faire marcher l'artillerie, faire des charrettes, des outils? M. Mercier, qui commande l'artillerie, est entrepreneur sous d'autres noms. Cet homme, venu simple soldat il y a vingt ans, sera bientôt riche d'environ six ou sept cent mille livres, peut-être un million, si cela dure. J'ai parlé souvent avec respect de ces dépenses à M. de Yaudreuil et à M. Bigot, chacun a rejeté la faute sur son collègue. »
Et Montcalm ajoutait cette réflexion d'une terrible portée : « 11 paraît que tous se hâtent de faire leur fortune avant la perte de la colonie, que plusieurs peutêtre désirent comme un voile impénétrable de leur conduite ! »
Ces plaintes si précises, ces accusations si accablantes n'eurent qu'un résultat, une lettre du ministre de la marine à Bigot, dans laquelle il lui disait :
« On vous attribue directement d'avoir gêné le commerce dans le libre approvisionnement de la colonie. Le munitionnaire général s'est rendu maître de tout et donne à tout prix ce qu'il veut. Vous avez vous-même fait acheter pour le compte du roi, de la seconde et troisième main, ce que vous auriez pu vous procurer de la première à moitié meilleur marché. Vous avez fait la fortune des personnes qui ont des relations avec vous, par les intérêts que vous avez fait prendre dans ces achats ou dans d'autres entreprises ; vous tenez l'étal le plus splendide et le plus grand jeu au milieu de la misère publique. Je vous prie de faire de très sérieuses réflexions sur la façon dont l'administration qui vous est confiée a été conduite jusqu'à présent. Cela est plus important que peut-,être vous ne le pensez »
Mais la cour était loin, les ministres changeaient au gré de la favorite, le gouverneur, dans son aveugle confiance, écrivait à Paris pour justifier l'intendant, et les désordres continuèrent, comme l'indiquait Montcalm, jusqu'à la chute de la colonie, désirée par ces misérables «comme un voile impénétrable ».
Les agissements de Bigot avaient une autre conséquence, celle d'amener d'incessants tiraillements entre le commandant des troupes et le marquis de Vaudreuil. Celui-ci, Canadien de naissance, subissait l'influence de son entourage et favorisait des officiers de milices que leur entente avec Bigot aurait dû lui faire tenir à l'écart. Écoutant trop volontiers leurs incitations malveillantes, il reprochait aux troupes régulières de ne pas vivre en bonne intelligence avec les Canadiens, à leurs officiers de traiter les milices d'une façon hautaine, et de maltraiter les sauvages. Lévis, Bougainville, Montcalm lui-même s'eflForçaient vainement de l'éclairer, de lui signaler les dangers d'une pareille attitude dans une situation aussi critique. Montcalm, avec une franchise et une bonne foi dignes de ce noble cœur, écrivait à M. de Vaudreuil pour lui indiquer les inconvénients graves de l'hostilité que l'on cherchait à envenimer entre eux, et il ajoutait très loyalement : « J'ai déjà eu l'honneur de vous dire que nous comptions n'avoir tort ni l'un ni l'autre; il faut donc croire que nous l'avons tous les deux, et qu'il faut apporter quelque changement à notre façon de procéder. »
Bougainville, envoyé par son chef auprès du gouverneur, obtint de lui la promesse de vivre en bons rapports avec le général, mais cette entente ne devait pas durer. Trop de gens travaillaient à maintenir la désunion, et Bougainville écrivait avec raison au ministre que « ces tracasseries étaient excitées entre les chefs par des subalternes intéressés à les brouiller »,■ €t que les intrigants « qui avaient peut-être un intérêt pécuniaire et de concussion à ce que les conseils d'un homme aussi intègre que juge éclairé ne fussent pas
crus en tout », susciteraient sans doute de nouvelles difficultés.
Pour les Canadiens, tout en appréciant leur courage, Tendurance dont ils donnaient tant de preuves et leur adresse comme tireurs, Montcalm considérait que « des soldats qu'on ne peut garder que cinq mois en campagne ne pourraient jamais lutter contre des troupes régulières ». Comme on lui reprochait cette opinion, il répondit au ministre : « A l'égard de leur valeur, nul ne rend aux Canadiens plus de justice que moi, mais je ne les emploierai que dans leur genre et je chercherai à étayer leur bravoure de l'avantage des bois et de celle des troupes réglées. »
C'est dans ces conditions, en effet, que ces intrépides colons étaient de merveilleux auxiliaires et que leur supériorité comme tireurs assurait le succès.
Quant aux sauvages, jamais homme n'eut sur eux plus d'influence que Montcalm. Dès les premiers jours de son arrivée au Canada, on vit ce lettré, cet homme d'une vivacité toute méridionale, d'une mobilité d'esprit merveilleuse, passer gravement des journées entières dans une hutte de Peaux-Rouges, assis au feu du conseil, et fumant le calumet au milieu des chefs.
« Avec mes amis les sauvages, souvent insupportables, écrivait-il à sa mère, il faut avoir une patience d'ange ; depuis que je suis ici, ce ne sont que visites, harangues et députations de ces messieurs ; les dames des Iroquois, qui ont toujours part chez eux au gouvernement, en ont été aussi et m'ont fait l'honneur de m'apporter un collier, ce qui m'engage à les aller voir et à chanter la guerre chez eux. »
En présence de ses amis rouges, il gardait « le sérieux qui sied à un guerrier et surtout à un grand chef», mais il faisait d'eux à sa mère un portrait qui complète merveilleusement ce qu'en disent toutes les relations : « Ce sont de vilains messieurs, même en sortant de leur toilette, où ils passent leur vie. Vous ne le croiriez pas, mais les hommes portent toujours,
CAMPAGNE DE i757. 20î
avec le casse-tête et le fusil, un miroir à la guerrepour se faire barbouiller de diverses couleurs, arranger leur plumet sur la tête, leurs pendeloques aux oreilles et aux narines. Une grande beauté, chez eux, c'est de s'être fait déchiqueter de bonne heure l'orbedes oreilles, de l'avoir allongé pour le faire tomber sur les épaules. »
Il ne fallait pas moins que la conduite si politique du général pour s'assurer le concours de ces guerriers, indociles, fiers et vindicatifs, mais doués d'une subtilité inouïe, guides indispensables au milieu des forêts du Nouveau-Monde et formidables combattants lorsque, hurlant leur cri de guerre, ils se précipitaient sur l'ennemi terrifié par leur effrayante apparition.
Manque de vivres, de chaussures et d'habillements, défaut de munitions, dissensions avec le gouverneur et l'intendant, telles sont les difficultés au milieu desquelles vont se débattre, jusqu'à la dernière heure de la lutte suprême, l'infortuné Montcalm et ses lieutenants. Lé vis, dont la correspondance révèle un caractère froid et résolu, insiste continuellement sur la détresse des troupes, auxquelles une nourriture insuffisante ne permet pas de supporter les extrêmesfatigues de pareilles campagnes.
« A peine avions-nous des vivres pour tenir un mois, écrit-il au printemps de l'année 1757, mais comptant sur les secours de France, on forma les préparatifs pour faire le siège du fort William-Henry; les matériaux furent mis en mouvement de bonne heure. »
Après avoir détruit Chouaguen, il s'agissait en effet d'attaquer le fort élevé par les Anglais à l'extrémité du lac Saint-Sacrement, dont le baron de Dieskau n'avait pu s'emparer, et qui permettait à l'ennemi de réunir dans ces parages des forces nombreuses menaçant les forts Carillon et Saint-Frédéric.
L'hiver, bien qu'il eût été d'une rigueur extrême, n'avait pas arrêté les hostilités. Un gros détachement
comprenant deux cent cinquante soldats volontaires des régiments de la Sarre, Royal-Roussillon, Languedoc et Béarn, deux cent cinquante hommes de troupes de la colonie, six cents Canadiens et trois cents sauvages, s'était porté, sous le commandement du frère du gouverneur, Rigaud de Vaudreuil, jusqu'aux abords du fort William-Henry, franchissant soixante lieues à raquettes sur les glaces et les neiges, chacun portant ses vivres, couchant dans les bois par un froid terrible, et n'ayant qu'une simple toile pour «'abriter du vent. Mais le manque d'artillerie n'avait pas permis d'attaquer la place, et les Français avaient dû se borner à tout ravager aux alentours. Trois cent cinquante canots, quatre grandes barques armées de -canons, des moulins, deux magasins remplis d'effets de troupes et de vivres, toutes les habitations entourant le fort ainsi que d'énormes approvisionnements de bois de construction et de chauffage furent incendiés malgré les feux de mousqueterie et les coups de canons tirés des remparts ; pendant quatre jours, la garnfson, environnée de flammes, n'osa pas effectuer une sortie, et laissa détruire ainsi tous les préparatifs accumulés sur ce point pour une invasion du Canada par le lac Champlain.
Dans cette pointe hardie sur le territoire ennemi, les divers corj^s composant la colonne avaient rivalisé d'entrain et d*endurance. « Les Canadiens, disait Montcalm au ministre en lui rendant compte de l'opération, ont été étonnés de voir que nos officiers et soldats ne leur ont cédé en rien dans une guerre et un genre de marche auxquels ils n'étaient pas accoutumés. Il faut en effet convenir qu'on n'a point idée en Europe d'une fatigue où l'on soit obligé pendant six semaines de marcher et coucher quasi toujours sur la neige et sur la glace, être réduits au pain et au lard et souvent traîner ou porter des vivres pour quinze jours. Nos troupes l'ont soutenu avec beaucoup de gaieté et pas le moindre murmure.
« Parmi les diverses souflFrances que Ton a eues dans ce détachement, l'on a éprouvé un accident singulier» c'est celui de perdre la vue totalement par la réflexion du soleil sur la glace. Il y a eu au retour un tiers d'aveugles, tant Canadiens, sauvages, que des nôtres, que leurs camarades étaient obligés de mener comme des Quinze- Vingts. Mais au bout de deux jours ils ont recouvré la vue avec des remèdes faciles. » (Lettres des 24 avril et il juillet 1757.)
Le thermomètre était descendu pendant cette expédition à dix-huit, vingt et vingt-sept degrés au-dessous de zéro.
Les préparatifs de l'ennemi avaient été ruinés, et l'obligation où il se trouvait de les renouveler avant de pouvoir rien entreprendre permettait aux Français de conserver encore une fois l'offensive. Quelques prisonniers, amenés par des éclaireurs et interrogés sur les mouvements des troupes anglaises, donnaient lieu de croire qu'une partie de leurs forces, sous le commandement du général Loudoun, se portait vers Louisbourg pour en entreprendre le siège. Il fallait profiter de leur éloignement pour attaquer le fort William-Henry, et supprimer enfin ce dangereux voisinage. « Nous allons nous mouvoir dans quelques jours, écrit Montcalm à sa mère le 25 avril 1757 ; un corps de Canadiens part pour la Belle-Rivière à trois cents lieues d'ici ; des troupes de terre, qui ont passé l'hiver à cent vingt lieues, pourront les suivre. M. de Bourlamaque part aussi avec des troupes pour le fort de Carillon, que j'avais mis hors d'insulte et approvisionné ; le reste s'avance sur la frontière. »
Mais il était d'abord nécessaire de réunir des vivres. On en fit faire dans les campagnes la recherche exacte, facilitée du reste parla bonne volonté des Canadiens auxquels on laissait espérer que les approvisionnements destinés par la cour à la colonie, et que le gouverneur avait demandés avec instance, ne tarderaient pas à arriver pour remplacer ce qu'on leur prenait.
IL — La Nouvelle-France. 12
Puis il y eut à attendre les sauvages alliés ; toutes les nations des pays d'en haut avaient été convoquées à Montréal ; trente-deux avaient répondu à cet appel. Le 22 juillet, deux cents canots montés par deux mille guerriers étaient réunis sous les remparts du fort de Carillon ; beaucoup d'entre eux avaient parcouru trois et quatre cents lieues pour se trouver au rendezvous. Un des principaux chefs de ces nations, s'adressant à Montcalm, lui dit au nom de tous, dans sa langue imagée : a Nous voulons essayer sur les Anglais le tomahawk de nos pères, afin de voir s'il coupe bien ! »
A la fin de juillet, trois mille hommes de troupes, deux mille cinq cents Canadiens et les sauvages étant rassemblés, les opérations commencèrent aussitôt. Pendant qu'à grand'peine les soldats, officiers en tête, traînaient ou portaient à bras, en six jours, trentedeux pièces de' canon, cinq mortiers, cinq cents canots, les munitions et les vivres du lac Champlain au lac Saint-Sacrement, les sauvages s'avancèrent en éclaireurs vers le fort William-Henry. Un de leurs détachements, conduit par des Canadiens, aperçut dans le lointain, au petit jour, une troupe en reconnaissance sur le lac Saint-Sacrement. Elle était composée de trois cent cinquante soldats anglais et onze officiers montés sur vingt-deux berges. Les sauvages, embusqués dans les bois le long du lac, laissèrent s'approcher à portée les embarcations ennemies, puis ouvrirent sur elles un feu meurtrier et se jetèrent avec leurs légers canots à leur poursuite. Les hurlements des agresseurs et la vigueur de l'attaque imprimèrent aux adversaires une telle frayeur qu'ils n'opposèrent qu'une faible résistance. Deux berges parvinrent à se sauver à force de rames ; toutes les autres furent prises ou coulées à fond. Cinq officiers et cent cinquante-six hommes restèrent aux mains des assaillants ; cent cinquante furent tués ou noyés.
L'arrivée des vainqueurs avec leurs prisonniers au milieu du campement français répandit dans les troupes la plus vive allégresse ; elles voyaient dans cet heureux coup de main le présage du succès de la campagne qui commençait. Mais les sauvages faillirent la compromettre en voulant se disperser et regagner leurs villages. Ils considéraient en effet qu'après avoir ainsi frappé sur l'adversaire, c'était tenter le Maître de la vie que de continuer la lutte, et « leur esprit superstitieux et inquiet à l'excès jonglait, rêvait et se figurait que tout délai pouvait leur être fatal ». (Bougainville.)
Montcalm, qui connaissait leurs usages et leurs préjugés comme s'il avait été élevé dans une de leurs cabanes, les réunit en conseil et les écouta patiemment. Après que chacun des chefs eût parlé librement, il se leva, répondit à leurs objections, leur dit que le grand Onontio, le roi de France, l'avait envoyé au milieu d'eux pour défendre ses enfants, et qu'ils ne pouvaient pas le quitter ainsi, l'abandonner au début oe la lutte engagée contre leurs ennemis communs. Il acheva son discours en jetant à leurs pieds un collier, gage sacré de sa parole et image de leur union.
Un chef outaouais, portant sur la poitrine une médaille à l'effigie du roi, ramassa le collier et déclara solennellement au nom de tous qu'ils obéiraient à la volonté de leur père.
Puis, du sein de cette foule frémissante, une voix s'éleva, invoquant les esprits :
« Manitous, vous tous qui êtes dans les airs, sur la terre et sous nos pieds, détruisez nos ennemis, livreznous leurs dépouilles et ornez nos cabanes de leurs sanglantes chevelures ! »
Une explosion de hurlements et de cris de guerre répondit à ce chant. Montcalm pouvait compter sur ses alliés.
Tandis que le chevalier de Lévis, avec trois mille hommes, suivait par terre à travers les taillis et les bois les bords du lac Saint-Sacrement jusqu'en vue des
retranchements de William-Henry, le reste des troupes gagnait par eau la plage la plus voisine, et, le 30 juillet, Tarmée était concentrée à une demi-lieue du fort. Pendant cette opération, les sauvages, contournant la place dont la forêt facilitait rapproche, allaient occuper les sentiers et intercepter toute communication avec le fort Lydius, situé à six lieues de distance, et où se trouvait le colonel Webb avec quatre mille hommes.
Le fort William-Henry, disposé en carré garni de quatre bastions, était entouré de murs de quatre à cinq mètres d'épaisseur formés de gros troncs d'arbres soutenus par des pieux et garnis de terre, avec fossés et terrassements défendus par vingt- cinq pièces d'artillerie. Cinq cents hommes en constituaient la garnison. A quelque distance, une hauteur rocheuse dominait les alentours ; on y avait établi un camp retranché, occupé par dix-sept cents hommes destinés à relever à tour de rôle la garnison du fort.
Le chevalier de Lévis,àqui Montcalm avait confié le commandement de l'avant-garde, commença les approches. Repoussant vivement les postes avancés de l'ennemi qu'il rejeta dans la place, il gagna le chemin du fort Lydius, investit le fort et le camp retranché, et prit ses dispositions pour faire front aux secours que le colonel Webb allait sans doute envoyer aux assiégés. Ses éclaireurs firent quelques prisonniers par lesquels il apprit qu'un renfort d'un millier d'hommes était arrivé la veille au fort William-Henry et que le camp renfermait deux mille soldats et miliciens.
Les retranchements ne pouvaient être enlevés par une attaque de vive force. Montcalm, renonçant à un assaut qu'un ennemi nombreux, à l'abri de solides fortifications, aurait certainement repoussé, se décida à commencer le siège du fort, pendant que Rigaud de Vaudreuil, à la tête des sauvages et des Canadiens» occupait les troupes concentrées dans le camp retranché. M. de Bourlamaque fut chargé comme ingénieur de diriger le travail des tranchées.
Tous les préparatifs étant achevés le 3 août, Montcalm somma en ces termes le colonel Munro, commandant du fort, d'avoir à se rendre :
« J'ai ce matin investi votre place avec une nombreuse armée, une artillerie supérieure et tous les sauvages des pays d'en haut, dont un détachement de? votre garnison a trop appris récemment à connaître* la férocité. Je suis obligé, par humanité, de désirer que vous vous rendiez. Il est encore en mon pouvoir de retenir les sauvages et de les obliger à observer une capitulation, alors qu'aucun d'eux n'a encore été tué ; cela ne me sera plus possible dans d'autres circonstances, et votre insistance à défendre votre fort ne peut en retarder la perte que de peu de jours en exposant sans nécessité une malheureuse garnison qui ne peut recevoir aucun secours par suite des précautions flue j'ai prises. »
Le colonel Munro répondit :
« Monsieur le général, je vous suis obligé des offres gracieuses que vous me faites, mais je ne puis les accepter. Je crains peu la barbarie; j'ai d'ailleurs sous mes ordres des soldats disposés comme moi à périr ou à vaincre. »
La parole était au canon.
La tranchée, ouverte le A août vers huit heures du soir, malgré le feu de l'artillerie anglaise, permit d'installer les batteries à six cents mètres des remparts et de commencer à tirer sur la place, au milieu des cris de joie des sauvages, ravis de voir parler les « gros fusils ». Soldats et Canadiens, enflammés par l'exemple de Montcalm, dont la vivacité et l'entrain les électrisaient, s'étaient employés avec une indicible ardeur à creuser le sol et à traîner sur un espace d'une demi-lieue, à travers les fourrés et les rochers, les pièces destinées au siège ; les sauvages eux-mêmes^ armés de pelles et de pioches, ouvrirent une tranchée vers les retranchements qu'ils étaient chargés de surveiller, et furent bientôt à portée de fusil. Profitant
alors des épaulements de terrain qui les masquaient, ils dirigèrent sur les palissades du camp un feu tel qu'il ne permit pas à Tennemi de tenter une sortie.
Cinq cents hommes soutenus par trois cents grenadiers étaient employés aux tranchées, dont les travaux furent poussés avec la plus grande vivacité, malgré le tir continuel de la place. Le quatrième jour, la dernière parallèle était ouverte à soixante-dix mètres des remparts. Le 7, vers le soir, cinq cents soldats essayèrent une sortie du camp retranché, pour communiquer avec le fort Lydius ; M. de Villiers, avec un petit corps de sauvages et de Canadiens, les arrêta dans leur marche et, après en avoir tué soixante, rejeta le reste dans la place en faisant quelques prisonniers.
Malgré la vigueur de Tattaque et la rapidité avec laquelle les assiégeants gagnaient du terrain, le colonel Munro résistait éàergiquement ; il comptait sur la prochaine arrivée du colonel Webb qui, du fort Lydius, pouvait entendre les roulements incessants du]canon. Une communication de Montcalm réduisit à néant cette espérance.
Des sauvages, embusqués dans les bois en avant des] grand'gardes, surprirent deux courriers partis du fort Lydius. L'un fut pris, l'autre tué ; en fouillant ce^dernier, on trouva sur lui une lettre cachée dans une balle creuse. Elle était du colonel Webb. Il mandait à Munro que la situation dans laquelle il se trouvait ne lui permettait ni d'aller à son secours, ni de seldégarnir d'une partie de ses troupes ; que les Français] d'après ses renseignements, étaient au nombre dejonze mille, avec une artillerie considérable, et qu'il lui conseillait de se rendre en se ménageant les conditions les plus avantageuses, à moins qu'il ne fût en état d'attendre l'arrivée des renforts demandés à Albany.
Montcalm, mis en possession de ce document, écrivit aussitôt au commandant anglais :
« Monsieur, unjde mes partis rentré hier au soir
avec des prisonniers, m'a procuré la lettre que je vous envoie par une suite de la générosité dont je fais profession vis-à-vis de ceux avec qui je suis obligé de faire la guerre. »
Munro fut atterré par cette communication, et profondément découragé par l'abandon d'un frère d'armes sur le secours duquel il avait cru pouvoir compter ; il voyait ses batteries démontées, ses soldats décimés par le tir meurtrier des Français ; ceux qui restaient, malgré leur nombre, étaient démoralisés par les progrès rapides des assiégeants et les vociférations des sauvages se préparant à l'assaut, au massacre et au pillage.
Le 9 août, à sept heures du matin, le drapeau blanc était hissé sur les remparts croulants ; Munro demandait à capituler.
Montcalm, pour rendre hommage à la belle défense du vieil officier que le sort des armes mettait à sa merci, lui accorda la sortie de la garnison du fort et des troupes du camp retranché avec les honneurs de la guerre ; les bagages des officiers, les effets des soldats et leurs armes leur étaient laissés. Aucun d'eux, aux termes de l'article 4 de la capitulation, ne devait servir pendant dix-huit mois contre la France et ses alliés.
L'article 5 spécifiait que tous les officiers et soldats français, ainsi que les Canadiens et les sauvages faits prisonniers depuis le commencement de la guerre dans l'Amérique du Nord, seraient délivrés en échange dans un délai de trois mois.
Enfin, pour escorter les Anglais sur la route du fort Lydius, il fut convenu qu'un détachement, avec quelques officiers ou interprètes attachés aux sauvages, les accompagnerait le lendemain matin jusqu'à une certaine distance.
On trouva dans le fort quarante-trois bouches à feu, trente-cinq mille livres de poudre et des vivres en quantité suffisante pour nourrir l'armée pendant six
semaines. C'était afin de résen^er ces approvisionnements pour ses propres troupes que Montcalm autorisait les deux mille cinq cents prisonniers, que la prise du fort William-Henry lui livrait, à regagner le territoire anglais ; jamais il n'aurait pu alimenter tout ce monde.
Les signatures échangées, les vaincus se retirèrent dans leur camp, pendant que les troupes de service à la tranchée, sous la direction de Bougain ville, prenaient possession du fort qu'elles devaient détruire jusqu'aux fondements après l'enlèvement de l'artillerie et des vivres.
Avant d'accorder la capitulation, Montcalm avait voulu prendre l'avis de toutes les nations sauvages, afin de les adoucir par cette condescendance et de rendre inviolable le traité par leur agrément. « Tous les chefs avaient approuvé les articles delà convention et s'étaient engagés à maintenir la jeunesse dans le devoir. » Mais on sait quelle faible influence ils exerçaient sur les guerriers qui les accompagnaient, surtout lorsque l'eau de feu qu'ils recherchaient avidement les transformait en fous furieux. Aussi Bougainville, en exécution des ordres de Montcalm, fît-il immédiatement défoncer tous les tonneaux de spiritueux qui furent trouvés dans le fort. Malheureusement, les Anglais, croyant se concilier ainsi les Peaux-Rouges, dont ils avaient une frayeur inconcevable, leur distribuèrent pendant la nuit, malgré les conseils des officiers français, le rhum et l'eau-de-vie dont ils étaient restés détenteurs.
L'ivresse produisit alors chez les sauvages ses terribles effets. Frustrés, les uns dans leur espérance de pillage, les autres, comme les Abénaquis, dans leurs idées de vengeance contre des ennemis abhorrés, ils se répandirent dans les bois au moment du départ des prisonniers avec leur escorte et, se mêlant à elle à une demi-lieue du fort, commencèrent à piller les bagages. Ils se ruèrent ensuite sur les Anglais
CAMPAGNE DE 1757. 24a
dont ils tuèrent une cinquantaine, pendant que les autres, jetant leurs armes et niême leurs habits, prenaient la fuite de tous côtés. Les quatre cents hommes d'escorte, au milieu de cette bagarre, s'étaient précipités au-devant des Peaux-Rouges pour les désarmer et leur arracher les victimes qu'ils entraînaient. Le chevalier de Lévis, les officiers français et canadiens, indignés, intervinrent au péril de leur vie pour mettre un terme à ce désordre ; Montcalm, accouru aux cris des blessés et des fuyards, se multiplia pour arrêter le tumulte : plusieurs soldats, exécutant ses ordres, furent blessés ou tués. Tous ces efforts aboutirent enfin et les sauvages se dispersèrent, emportant les dépouilles de leurs victimes et entraînant de nombreux prisonniers que Montcalm parvint à leur arracher à force de prières, de menaces et de promesses. Beaucoup étaient nus lorsqu'ils furent délivrés; nos soldats partagèrent avec eux leurs vêtements.
« Les Anglais, dit Lévis dans son journal, ne doivent s'en prendre qu'à eux-mêmes de l'infraction qui a été faite de la capitulation par les sauvages, puisqu'ils leur ont donné de l'eau-de-vie malgré la recommandation qu'on leur avait faite de ne leur donner aucune boisson. Ils doivent être satisfaits de ce qu'ils ont vu que toutes les troupes françaises et les Canadiens, de même que les officiers su|)érieurs, ont exposé leur vie pour les tirer des mains et de la fureur des sauvages, et l'on comprendra avec peine comment deux mille trois cents hommes armés se sont laissé déshabiller par des sauvages qui n'étaient armés que de lances et de casse-têtes sans qu'ils aient fait seulement mine de se mettre en défense. Sans le secours qu'ils ont reçu des officiers français, ils auraient été tous tués. »
Montcalm, en même temps qu'il renvoyait sous bonne garde au fort Lydius tous les Anglais qu'il avait délivrés, écrivit à lord Loudoun, pour lui faire connaître les faits, la lettre suivante :
« Le 14 août 1757.
« Mylord, la défense honorable du colonel Munro m'a déterminé à lui accorder et à sa garnison une capitulation honorable : elle n'aurait pas souffert la moindre altération si vos soldats n'avaient donné du rhum, si cette troupe avait voulu sortir avec plus d'ordre et ne pas prendre une terreur de nos sauvages qui a enhardi ces derniers, en un mot s'ils avaient voulu exécuter ce que je leur avais fait prescrire pour leur propre avantage. Vous savez ce que c'est de contenir trois mille sauvages de trente-trois nations différentes, et je n'en avais que trop de crainte que je n'avais pas laissé ignorer au commandant du fort dans ma sommation. Je m'estime heureux que le désordre n'ait pas eu de suites aussi fâcheuses que j'étais en droit de le craindre, et je me sais gré de m'être exposé personnellement ainsi que mes officiers pour la défense des vôtres qui rendent justice à tout ce que j'ai fait dans cette occasion. — J'ai retiré des sauvages plus de quatre cents prisonniers et le peu qui reste entre leurs mains sera rassemblé par M. le marquis de Vaudreuil à qui j'ai dépéché un courrier. »
Le gouvernement anglais annula la capitulation et refusa de rendre ses prisonniers en échange de ceux que Montcalm avait délivrés. Ce dernier fut odieusement accusé à Londres d'avoir fait volontairement massacrer des vaincus désarmés, et cette assertion mensongère, répandue dans l'Amérique anglaise, y entretint la haine des Français en même temps que l'effroi de leurs sanglantes incursions.
L'Angleterre n'avait pas besoin de prétextes pour manquer à la parole donnée ; elle avait déjà laissé inexécutée la convention signée par Washington après la reddition par ce dernier du fort où il s'était réfugié à la suite de l'assassinat de M . de Jumonville, car dans la même lettre à lord Loudoun, du 14 août 1757, Montcalm, s'en rapportant, sur le nom-
bre des prisonniers à rendre, à la bonne foi de ce général, ajoutait :
u Je réclame nommément Laforce, Canadien, qui aurait dû être renvoyé par la capitulation du fort Nécessité. »
Les Anglais rendus sous escorte au fort Lydius, il fut procédé à rénlèvement des munitions et des provisions restées dans le fort William-Henry, puis à sa démolition et à la destruction de tout le matériel qui ne pouvait être emporté. Lorsque les dernières compagnies de Tarmée victorieuse se retirèrent, la citadelle n'était plus qu'un monceau de décombres ; les remparts détruits par la mine, les poutres carbonisées, les canons éclatés ou démontés jonchaient confusément le sol, et des corbeaux affamés, flairant des cadavres, planaient seuls au-dessus de ce désert.
Les instructions rédigées par le gouverneur et remises au marquis de Montcalm portaient que s'il parvenait à réduire le fort William-Henry, « le fort Lydius en serait intimidé au point de n'opposer qu'une faible résistance » ; il n'aurait donc « rien de plus pressé que de s'y rendre avec son armée et d'en faire le siège, à moins qu'il n'y eût évidence de compromettre les forces de la colonie dans cette expédition »,
En tout cas, le général était invité « à renvoyer vers la fin du mois d'août les nations des pays d'en haut et la plus grande partie des Canadiens pour faire les récoltes ». (Collection de manuscrits relatifs à la Nouvelle-France.)
Mais les sauvages, le fort pris et les prisonniers arrachés de leurs mains par les officiers français, s'étaient dispersés sans attendre davantage, chacun regagnant sa bourgade avec les chevelures enlevées à l'ennemi ; il ne restait à Montcalm que les troupes et les milices dont la présence était réclamée dans la colonie pour les travaux de la moisson. Le fort Lydius était à l'abri d'un coup de main ; ses remparts garnis d'une nombreuseiirtillerie exigeaient un siège en règle ;
216 LA NOUVELLE-FUANCE.
et une garnison de quatre mille hommes, renfermée dans la place, recevait chaque jour des renforts de Tintérieur. De vivres et de munitions, l'armée n'avait plus que celles trouvées au fort William-Henry, et leur transport à Carillon exigeait toutes les forces dont il était possible de disposer. Après en avoir délibéré, l'entreprise n'ayant aucune chance de succès dans les conditions où l'on se trouvait, Montcalm, à qui ses instructions recommandaient surtout « de prendre les plus Justes mesures pour ne pas recevoir d'échec », y renonça pour cette année, et regagna le fort Carillon. Les derniers convois y parvenaient le 1" septembre €t, la saison s'avançant, les troupes furent dirigées sur leurs cantonnements pour y passer l'hiver.
La détermination du général était d'autant plus justifiée que l'intendant lui écrivait dès le 16 août :
« Le parti que vous avez pris de ne point faire le ^iège du fort Lydius et de ne pas prendre la garnison prisonnière de guerre est des plus convenables à tous égards ; nous n'aurions pu la nourrir, et il aurait été tien à craindre que la récolte du gouvernement de Montréal eût été perdue si vous aviez gardé les habitants plus longtemps. Vous n'aviez pas assez de vivres à Carillon pour cette entreprise; je n'aurais pu faire subsister votre armée sur le lac Saint-Sacrement passé le mois d'août. »
La disette, on le voit, arrêtait ou entravait tous les projets ; on ne gardait pas de prisonniers parce qu'il était impossible de les nourrir, et l'ennemi, au mépris des capitulations, les faisait rentrer dans les rangs de ses armées ; on ne poursuivait pas les opérations de la campagne parce que l'intendant n'avait pas de vivres à fournir aux troupes et que les milices ne pouvaient rester dans les rangs à l'époque des récoltes. Les choses en étaient arrivées à ce point que « l'un des trophées les plus agréables de la nouvelle conquête fut trois mille barils de farine et de lard, qu'on apporta en triomphe à Carillon, qui furent prisés dans .toute la
colonie à l'égal des plus glorieuses marques de la victoire. » (Garneau.)
Les résultats de la campagne de 1 757 dans le Nouveau- Monde étaient en définitive à l'avantage de la France; i'armée anglaise, malgré son énorme supériorité numérique, était restée impuissante; la démonstration sur Louisbourg du général Loudoun n'avait pas abouti par suite de l'arrivée dans ce port d'une flotte française ; les partis qui s'étaient aventurés dans la vallée de l'Ohio avaient été détruits; la prise du fort William-Henry jetait un nouvel éclat sur nos armes, et les communications par les lacs avec la vallée du Mississipi et la Louisiane étaient maintenues. Mais l'eflFort accompli avait aggravé la situation si pénible de la colonie ; les récoltes endommagées par les pluies et des gelées précoces n'avaient pas donné les résultats qu'on espérait : ilfallut encore réduire la population à un quart de livre de pain par jour, les soldats à une demi-livre, et remplacer la viande de bœuf par du cheval et de la morue salée.
Gomme pour insulter à cette misère si vaillamment supportée, à ces souffrances de tout un peuple, les bals et les fêtes se succédaient chez l'intendant à Québec ; on y jouait un jeu à faire trembler les plus déterminés, et Bigot, qui faisait les honneurs de la partie, y perdait deux cent mille livres.
Bataille de Carillon.
Les échecs subis en Amérique et en Europe avaient produit en Angleterre une profonde émotion et l'opinion publique, vivement surexcitée, avait imposé l'entrée dans le ministère d'un, homme entre les mains duquel tous les partis abdiquèrent, et qui, par son énergie, son obstination, allait incarner la nation anglaise dans sa lutte contre la France.
De scrupules, William Pitt n'en connaissait point ; il n'avait qu'un but, la grandeur de sa patrie poursuivie par tous les moyens, au mépris des droits de l'étranger et de l'humanité. « Il haïssait la France comme un Romain haïssait Carthage, et son avènement était le signal d'une guerre à mort. » (Henri Martin.)
Chargé des ministères de la guerre et des affaires étrangères, agissant en véritable dictateur et soutenu par toute la nation qui partageait ses passions et ses haines, il lui rendit bientôt par ses actes une confiance en elle-même qu'elle avait perdue après les revers éprouvés en Allemagne, la prise de Port-Mahon par le duc de Richelieu et les succès de Montcalm au Canada. L'organisation des milices remit des armes aux mains du peuple qui en avait désappris l'usage ; parmi les montagnards écossais récemment révoltés, trois mille furent enrôlés, organisés en régiments et envoyés à la Nouvelle-Angleterre ; on leva plus de cent mille hommes pour les services de mer et de terre ; le Parle-
ment accorda deux cents millions de subsides. L'amiral Bing, qui avait eu le tort de se laisser vaincre par M. de La Galissonnière dans la Méditerranée et de ne pas sauver Minorque, fut impitoyablement traduit devant un conseil de guerre, condamné à mort et fusillé ; les états-majors épurés virent disparaître les officiers de cour et les nullités qui les encombraient ; d'immenses préparatifs s'effectuèrent enfin pour enlever le Canada à la domination française. Pitt, avec le génie de l'homme d'État, considérait que la prise de cette colonie, en débarrassant l'Amérique anglaise d'un dangereux voisinage, assurerait dans le Nouveau- Monde, dont il entrevoyait l'avenir sans limite, la suprématie définitive de l'Angleterre. 11 régla en conséquence le plan des opérations de la campagne de 1758, bien décidé à écraser l'ennemi sous le poids de forces dix fois supérieures. Il s'inspira dans ce but des avis d'un homme qui connaissait admirablement les contrées où la lutte décisive allait s'engager ; c'était Benjamin Franklin, alors agent à Londres de plusieurs des colonies anglo-américaines.
Mis en rapport avec le ministre et ses secrétaires, Franklin ne cessa de leur signaler la nécessité d'arracher à la France sa colonie ; il indiquait en même temps les voies et moyens pour y réussir. Communications, brochures, il employa tous les procédés pour faire triompher son opinion. Prendre et garder le Canada, telle était son invariable conclusion, qu'il finit par faire triompher. La guerre terminée, il insista avec la plus vive ardeur auprès du gouvernement anglais et de William Pitt en particulier pour que le territoire conquis ne fût pas rendu à la France ; sa conservation était, selon lui, nécessaire pour la sûreté de la Nouvelle-Angleterre qui ne pourrait plus ainsi être envahie ou inquiétée de ce côté. Ce fut le même homme qui, reçu plus tard en France avec un fol enthousiasme comme représentant des colonies anglaises révoltées» obtint le concours de nos armées en spécifiant que le
gouvernement français, oubliant les soixante mille sujets qu'il avait abandonnés sur les bords du Saint-Laurent, s'abstiendrait de réclamer, comme prix de son alliance, la rétrocession du Canada cédé à l'ennemi I
Le plan d'attaque, mûrement élaboré, consista :
Dans le siège et la prise de Louisbourg, afin d'isoler complètement le Canada et de fermer aux secours qui pourraient être envoyés de France l'entrée du golfe Saint-Laurent ;
Dans une invasion simultanée de la colonie par une nombreuse armée réunie au fort Lvdius, dont les forces écrasantes ne permettraient pas aux faibles détachements français d'arrêter la marche par le lac Champlain sur Montréal et Québec.
Ces deux attaques, savamment combinées, préparées avec tous les moyens dont pouvait disposer le cabinet anglais, furent conduites avec la même vigueur, sinon avec le même succès.
Vingt vaisseaux de ligne, dix-huit frégates, et quatorze mille hommes de troupes, sous le commandement du général Amherst, furent dirigés sur Louisbourg.
Les milices des colonies et les régiments envoyés d'Angleterre, formant une masse de cinquante mille hommes, destinés à opérer à la fois dans la vallée de l'Ohio et sur le lac Champlain, reçurent pour chef le général Abercromby, sur l'énergie duquel Pitt comptait pour anéantir un adversaire à qui son infériorité numérique n'allait plus permettre une sérieuse résistance.
Quelle défense, en effet, le Canada pouvait-il opposer à ce formidable assaut? Une garnison de trois mille hommes, en y comprenant six cents miliciens et sauvages, défendait Louisbourg ; cinq mille sept cent quatre-vingts hommes de troupes régulières, les sauvages et les miliciens de quinze à soixante ans, au total quatorze à quinze mille hommes, gardaient sur le continent les divers postes épars sur des centaines de lieues, depuis l'embouchure du Saint-Laurent et les frontières d'Acadie jusqu'aux pays d'en haut.
La population était réduite a deux onces de pain par jour et les arrivages de France élaient attendus avec une impatience fébrile. « L'article des vivres me fait frémir, disait Montcalm dans une de ses lettres. Il nous est arrivé dans la rade de Québec une frégate, une prise anglaise que la frégate a faite chemin faisant, et dix navires chargés, partis de Bordeaux, portant des vivres arrivés au dernier moment, le peuple commençant à brouter, et la substance du soldat réduite à une demi-livre de pain encore pour un mois. »
Le 18 avril 1738, au moment ofi commençaient les préparatifs de la nouvelle campagne, le général, convaincu que la supériorité des forces ennemies ne lui permettrait plus de prendre l'offensive, écrivait à sa mère :
« Nous ne pouvons douter que les Anglais, qui ont reçu du renfort en automne, n'aient dans l'Amérique septentrionale, avec leurs montagnards d'Ecosse, vingt-trois bataillons de troupes de la vieille Angleterre bien complets. Quand même nous ne ferions qu'une défensive, pourvu qu'elle arrête l'ennemi, elle ne sera pas sans mérite. Imaginez que je ne puis être en campagne avec des forces médiocres avant six semaines, et toujours obligé de licencier moitié de mon armée pour la récolte. Pour cette année-ci, je croirai faire beaucoup de paier à tout; ainsi n'attendez rien de brillant ; je veux être Fabius plus qu'Annibal, et c'est nécessaire, a
Enfin, le 10 avril, il disait au ministre ;
a Nous sommes toujours dans la même position, grande disette de vivres, beaucoup de misère dans le peuple, de patience et de bonne volonté de la part du soldat qui est toujours réduit à vivre de cheval et à n'avoir qu'une demi-livre de pain, grande impatience de recevoir les secours en vivres que nous attendons de France. »
Dans une telle situation, il fallait se préparer a recevoir le choc de l'ennemi et à résister de son mieux. C'est ce que Montcalm faisait connaître le 16 juin au
ministre, en ajoutant : « Nous combattrons, nous nous ensevelirons s'il le faut sous les ruines de la colonie. »
Pendant que le général Abercromby se hâtait de réunir ses troupes et les milices au fort Lydius, la flotte anglaise, sous les ordres de l'amiral Boscawen, arrivait le 2 juin devant Louisbourg.
Les fortifications de la place, malgré tout ce qu'avait pu faire le gouverneur, M. de Drucourt, tombaient en ruines. Les revêtements des courtines étaient en partie écroulés, et il fallait enlever les décombres des maçonneries gisant au pied des remparts dont ils rendaient l'accès facile pour l'escalade. « Rien dans ce pays, dit un témoin du siège, ne tient contre la rigueur des saisons. La terre de Louisbourg, quand elle est sèche, n'a pas plus de consistance que la tourbe et la cendre. L'air de la mer, joint aux pluies et aux neiges, détruit toute maçonnerie si elle n'est pas revêtue de madriers, ïl y avait autant à craindre du détonement de notre canon que de celui de l'ennemi, et cette raison a souvent empêché d'en tirer. » (Rapport de M. de La Haulière, 6 août 1758. Dépôt de la Guerre.)
Le chevalier de Drucourt, convaincu qu'il valait mieux essayer de s'opposer au débarquement de l'ennemi que de l'attendre derrière des murailles délabrées, disposa la plus grande partie de ses troupes le long delà côte; il établit en outre aux points les plus accessibles des batteries que protégeaient des abatis d'arbres. Pendant six j ours, il réussit à repousser toutes les tentatives des Anglais qui perdirent dans ces divers engagements plus de cinq cents hommes ; mais une centaine de tirailleurs, conduits parle général Wolfe, ayant escaladé un rocher couvert d'épais buissons, parvinrent à s'y maintenir, grâce à l'appui des canons des vaisseaux, et permirent à d'autres troupes de mettre pied à terre. La garnison française, pour éviter d'être tournée, se vit dès lors contrainte de rentrer dans la place, après en avoir brûlé les faubourgs afin d'empêcher les assiégeants de s'y retrancher.
Les travaux du siège, qui furent conduits avec vigueur, commencèrent aussitôt. Dès que Tartillerie eut été débarquée, deux batteries installées sur des hauteurs dominant la rade commencèrent le 19 juin à tirer sur les navires et sur la ville. Les pièces qui défendaient l'entrée du port, couvertes de boulets et de bombes par la flotte anglaise, et celles des tranchées ayant été successivement démontées, M. de Drucourt, afin de s'opposer à l'entrée de l'ennemi dans le port, fit couler dans lapasse, le 29 juin, deux frégates et quatre bâtiments marchands. Mais les travaux d'approche des assiégeants, favorisésparunebrume épaisse, leur permirent d'établir de nouvelles batteries, et d'augmenter la puissance de leur tir. Le 21 juillet, une bombe tombée sur un des vaisseaux restés à flot y mit le feu et le fit sauter. Deux autres, atteints par les flammes qu'il vomissait, furent également détruits. Les deux derniers parvinrent à grand'peine à échapper au désastre en passant entre les navires embrasés et les batteries anglaises dont le tir redoublait pour augmenter l'incendie. « Il y eut beaucoup de monde tué en y portant du secours ; cela fit un triste et aflFreux spectacle. »
M. de Drucourt résistait de toutes ses forces aux attaques des assiégeants. Il savait que l'armée qui attaquait Louisbourg devait, après la prise de la ville, aller se joindre aux troupes du général Abercromby pour envahir le Canada, et chaque jour de retard enlevait une chance à l'ennemi d'opérer sa jonction en temps utile. La femme du gouverneur lui apporta dans cette lutte acharnée le plus précieux concours. Pour encourager les troupes, elle allait chaque jour dans les batteries les plus exposées mettre le feu à plusieurs pièces de canon ; elle visitait les blessés, les pansait et relevait par de douces paroles leur courage abattu. Son mépris du danger et son admirable conduite contribuèrent efficacement à soutenir le moral des hommes et à prolonger la résistance jusqu'à la plus extrême
limite. Mais les murailles croulaient de toutes paris sous le feu des assiégeants ; plusieurs brèches qu'il était impossible de réparer rendaient facile un assaut meurtrier ; les casernes étaient incendiées ; des deux derniers navires restés à flot, l'un avait été enlevé par un coup de main de l'ennemi, l'autre brûlé ; la garnison avait perdu par le feu et les maladies plus de quinze cents hommes; ceux qui survivaient étaient excédés de fatigue et incapables de résister à une nouvelle attaque ; il ne restait de la ville qu'un monceau de ruines, les remparts étaient renversés et tous les canons, sauf douze pièces, démontés. La place avait pendant deux mois tenu l'ennemi en échec.
Le 26 juillet, le gouverneur réunit son conseil; l'avis unanime fut qu'une plus longue résistance était impossible. Amherst, renseigné par des déserteurs sur la situation désespérée des assiégés et ayant déjà pris ses dispositions pour une attaque générale par terre et par mer, exigea que la garnison se rendît prisonnière de guerre. Pour éviter un assaut qu'il aurai été hors d'état de repousser et préserver les habitants du meurtre et du pillage, M. de Drucourt fmit par accepter cette dure condition. « Je n'aurais pas hésité un instant, dit-il dans son Mémoire sur le siège, à sacrifier le reste de la garnison ainsi que le peuple qui était dans la ville si j'avais aperçu le plus léger avantage pour le bien du service du roi. »
La capitulation fut signée le 26 juillet et la place rendue le même joxir. « Les soldats anglais n'y entrèrent pas seulement par la brèche, mais par dix endroits difl*érents, auxquels les officiers supérieurs furent obligés de faire mettre des sentinelles pour empêcher le pillage et la licence. Au moment de la reddition, l'ennemi avait en batterie quarante-deux mortiers et soixante-cinq pièces de trente-six et de vingt-quatre, outre l'artillerie de vingt-quatre vaisseaux de ligne et dix-huit frégates. » (De La Haulière.)
La garnison, les matelots et les troupes de marine
BATAILLE DE CARILLON. 22t>
restèrent prisonniers de guerre. Les habitants furent transportés en France.
Les efforts désespérés du chevalier de Drucourt et des officiers sous ses ordres pour tenir dans une placfr à demi démantelée avaient immobilisé pendant de longues semaines la flotte anglaise et une armée entièredevant les murs croulants de Louisbourg. Leur résistance prolongée avait empêché le général Amherst, retenu devant cette ville, de s'embarquer avec sestroupes et de se porter sur Québec, dont l'attaque aurait perdu le Canada en obligeant Montcalm à diviser ses forces pour faire face aux envahisseurs.
Pendant que la première armée assiégeait Louisbourg, le corps d'invasion, fort de vingt-cinq mille^ hommes, se réunissait au fort Lydius sous les ordresdu général Abercromby. Neuf cents bateaux, cent trente-cinq grandes chaloupes devaient servir au transport des troupes sur les lacs Saint-Sacrement et Champlain ; l'artillerie et le matériel, les vivres et lesmunitions étaient chargés sur de nombreux radeaux ; on n'attendait plus que le signal du départ. Soldats réguliers, bataillons écossais, miliciens, tous étaient prêts à marcher à la voix de leurs pasteurs contre les- Canadiens papistes et « à renouveler les jours où Moïse, les foudres de Dieu à la main, envoyait Josué contre les Amalécites ». La confiance dans le succès était générale, et les forces réunies pour accabler l'ennemi donnaient lieu de croire que la résistance serait insignifiante. Les éléments eux-mêmes contribuaient à entretenir l'enthousiasme.
Au moment où l'armée s'embarquait sur le lac Saint- Sacrement, « le ciel était pur et le temps superbe, dit un des membres de l'expédition ; la flotte avançait au son d'une musique guerrière. Les drapeaux flottaient étincelants aux rayons du soleil et l'espoir du triomphe brillait dans tous les yeux. Le ciel, la terre et tout ce qui nous environnait présentaient un spectacle enchanteur. Le soleil, depuis qu'il a commencé
son cours dans les cieux, a rarement éclairé tant de beauté et de magnificence. » (Dwight.)
Cet enchantement allait bientôt faire place à l'efiFroi et aux tristesses de la déroute.
Pendant que le chevalier de Lévis, à la tête de quelques centaines d'hoitimes, devait tenter une diversion au sud du lac Ontario, Montcalm partait le 24 juin de Montréal pour le fort de Carillon autour duquel trois mille hommes étaient réunis le 30. Informé par ses éclaireurs de la concentration de l'ennemi sur les bords du lac Saint-Sacrement, à l'emplacement même du fort William-Henry détruit l'année précédente, il envoya l'ordre à Lévis de le rejoindre à marches forcées et fit presser les secours que le gouverneur lui avait promis. Six cents hommes purent ainsi atteindre Carillon avant que la bataille fût engagée.
Le fort de Carillon était situé sur un plateau accidenté, commandant la rivière de la Chute, par laquelle les eaux du lac Saint-Sacrement, après avoir franchi plusieurs rapides, viennent se déverser dans le lac Champlain. Ses murailles étaient faites de troncs d'arbres équarris, liés avec des traverses et soutenus par des épaulements en terre. Il pouvait contenir une garnison de trois cents hommes. Sauf du côté du lac, la place était environnée de bois à la lisière desquels s'élevait, à demi-portée de canon, une hauteur dominant la forêt. Montcalm, après avoir reconnu le terrain, fit «ntourer, cette hauteur d'un retranchement solide. Il ordonna en même temps d'abattre tous les arbres aux alentours, et leurs branches, renversées et aiguisées, s'entassèrent les unes sur les autres pour former, du fort à la hauteur, un rempart improvisé derrière lequel la garnison couvrait de ses feux le sol dénudé en avant des abatis.
Pour permettre aux travailleurs d'achever ces retranchements, Montcalm poussa une forte reconnaissance jusqu'au lac Saint-Sacrement, déployant ses
troupes comme s'il allait prendre Toffensive. Abercromby, trompé par cette démonstration, retarda son mouvement en avant jusqu'à ce qu'il eût concentré toute son armée et reconnu qu'il ne s'agissait que d'une fausse attaque. Le 6 juillet, après quatre jours d'hésitation, il s'engagea sur le lac et chassa devant lui les éclaireurs français, qui se retirèrent le long de la rivière de la Chute, dans la direction de Carillon, en profitant de tous les obstacles pour faire le coup de feu et entraver la marche de l'ennemi.
La retraite se serait accomplie sans pertes, si un détachement de trois cents hommes ne s'était égaré dans la forêt et, revenant sur ses pas, n'avait débouché au milieu des ennemis qui l'attaquèrent de tous côtés, et, malgré sa résistance acharnée, finirent par le disperser. La moitié des soldats qui le composaient furent pris ou tués ; les autres parvinrent à se faire jour et à rejoindre nos avant-postes. Du côté des adversaires, les pertes furent aussi sensibles ; une des premières balles échangées tua lord Howe, brigadier général, le second d'Abercromby et l'âme de l'expédition.
La lenteur avec laquelle s'avançait l'armée anglaise redoubla l'ardeur de Montcalm. En lui permettant d'achever ses préparatifs de défense, elle lui donnait la certitude d'arrêter l'ennemi dans sa marche et la chance de lui infliger peut-être une sanglante défaite. Il écrivit alors au gouverneur : « J'espère beaucoup de la volonté et de la valeur des troupes françaises. Je vois que ces gens-là marchent avec précaution et tâtonnent; s'ils me donnent le temps de gagner les hauteurs de Carillon, je les battrai. »
Le 7 juillet, au lever du jour, le général, parcourant le terrain où la lutte allait s'engager, désignait à chaque bataillon l'endroit qu'il devait achever de fortifier et défendre ensuite. Toutes les troupes s'y employèrent « avec une ardeur incroyable » ; les officiers, encourageant les soldats par leur exemple, travaillèrent euxmêmes, et dès le soir on fut en état de recevoir
les Anglais, dont les postes avancés campèrent à trois quarts de lieue des retranchements.
Le 8, à trois heures du matin, quatre cents hommes sous les ordres de Lévis arrivaient au camp après avoir marché jour et nuit et occupaient, aux acclamations enthousiastes de l'armée, leur place de combat.
A l'aube, les abatis achevés, Montcalm prit le commandement du centre avec le Royal-Roussillon déployant son drapeau rouge et bleu, les quatre cents hommes amenés par Lévis et le bataillon de Berry ; le chevalier de Lévis eut sous ses ordres la droite de l'armée composée des bataillons de Guyenne et de Béarn^ les troupes de marine et les milices canadiennes^ rivalisant d'ardeur avec les vieilles compagnies de France; la gauche, appuyée à la rivière et commandée par M. de Bourlamaque, comprenait les bataillons de la Sarre et de Languedoc. « Un soleil de Naples » brillait au-dessus des deux armées et embrasait l'air de ses rayons. « Mes enfants, dit Montcalm aux troupes quil'entouraientfrémissantes, la journée sera chaude I »
A midi et demi, les gardes avancées, tout en échangeant des coups de feu avec les éclaireurs anglais, se replièrent sur les retranchements. « Je vous amène les ennemis », dit le capitaine Duprat qui commandait ces braves; et, comme on lui criait d'escalader les abatis : « Non, répondit-il, à Dieu ne plaise que Je leur donne l'exemple! » Et sous une grêle de ballesil fit le tour des fortifications et rentra par les barrières dans l'intérieur des lignes. (Bougainville.)
L'attaque commença par un feu des plus vifs, exécuté au son des fifres et des cornemuses. Les Anglais s'avançaient sur quatre grosses colonnes débouchant de& bois dans la clairière avec des tirailleurs dans leurs intervalles. Les deux premières colonnes marchèrent sur la gauche des Français, la troisième sur le centre,^ et la dernière, en grande partie composée de montagnards écossais, contre la droite.
D'après l'ordre de Montcalm, les nôtres, disposés-
sur trois rangs le long des retranchements, laissèrent froidement tirer sans riposter et s'avancer jusqu'à quarante-cinq pas les masses ennemies qu'une effroyable fusillade couvrit alors de balles. Morts et blessés jonchèrent le sol pendant que les rangs éclaircis se reformaient aux cris des chefs pour s'élancer de nouveau et venir se briser au pied des abatis.
A la droite, le chevalier de Lévis, voyant l'ennemi s'acharner contre ses retranchements et gagner du terrain, ordonna aux Canadiens de faire une sortie et de prendre, par les bois, les assaillants à revers. Dispersés en tirailleurs, ils décimèrent de feux meurtriers la colonne anglaise qui, pour les éviter, se rejeta sur le centre et dut s'arrêter dans sa marche. Cette habile manœuvre, répétée pendant le cours des assautschaque fois qu'ils se renouvelaient de ce côté, brisa tout l'élan des agresseurs et leur infligea des pertes énormes. Des soldats écossais, plus de neuf cents^ restèrent sur le terrain avec vingt-cinq officiers tués ou grièvement blessés.
A la gauche, le feu fut si vif que la colonne d'assaut ne put déboucher que par pelotons qui s'approchèrent jusqu'à vingt pas des retranchements; mais, accablés par le tir des Français, ils furent toujours dispersés et détruits. (Lévis.)
Pendant ces attaques, une trentaine d'embarcations^ traînées à bras jusqu'au pied du portage, s'approchèrent de la rive pour menacer notre gauche. Du fort de Carillon, les canonniers leur envoyèrent plusieurs boulets qui en coulèrent deux ; quelques coups de fusil tirés du rivage achevèrent de les mettre en fuite.
Repoussés une première fois et ralliés hors déportée, les Anglais reformèrent leurs colonnes et, « avec une vivacité digne des meilleures troupes », marchèrent de nouveau sur les retranchements sous lefeu le plus soutenu ; mais ils durent se replier encore en désordre, laissant le terrain couvert de leurs morts.
Six fois, Abercromby, avec un acharnement infati-
gable, réunit ses régiments et les lança contre les lignes que les Français défendaient avec une égale opiniâtreté ; six fois ils vinrent jusqu'aux abatis pour reculer toujours devant les feux terribles qui les décimaient et les sorties à la baïonnette au milieu des branches enflammées par le canon et la fusillade.
Vers six heures du soir, épuisés de fatigue et découragés, les Anglais se replièrent sur les bois. Quelque temps encore, pour cacher leur retraite, des coups de feu continuèrent sur la lisière de la forêt, puis ils cessèrent avec la nuit.
Abercromby, dont les vingt mille hommes n'avaient pu entamer les lignes de Montcalm, en avait perdu pendant cette bataille quatre mille tués ou blessés. La lassitude extrême des vainqueurs ne permit pas de le poursuivre.
Dans la crainte d'un retour offensif, toute la nuit fut employée à réparer et à compléter les retranchements ; mais des éclaireurs firent bientôt savoir que les Anglais, pris de panique, s'enfuyaient en désordre par le lac Saint-Sacrement. Le chevalier de Lévis, envoyé le 10 à la découverte, trouva sur le chemin suivi par les vaincus de nombreux blessés qu'il fit transporter à Carillon, des armes, des outils, des bagages, du matériel abandonné, et des barils de poudre jetés à l'eau qu'il prit le soin de faire repêcher.
« L'armée, et trop petite armée du roi, — écrivait Montcalm le soir même de la victoire au commissaire des guerres Doreil, — vient de battre ses ennemis. Quelle journée pour la France ! Si j'avais eu deux cents sauvages pour servir de tête à un détachement de mille hommes d'élite dont j'aurais confié le commandement au chevalier de Lévis, il n'en serait pas échappé beaucoup dans leur fuite... Ahî quelles troupes, mon cher Doreil, que les nôtres! Je n'en ai jamais vu de pareilles. »
Le lendemain, il informait en ces termes le marquis de Vaudreuil du succès remporté : « L'armée a résisté
avec un courage héroïque à toutes les attaques. Il y a eu dans tous les points également du danger, et pendant fort longtemps ; heureusement aucune troupe ne s'est démentie. MM. les officiers y ont accompli des prodiges de valeur, et leur exemple a fait faire des choses incroyables au moindre soldat. Les troupes de la colonie et les Canadiens nous ont fait regretter de ne pas en avoir un plus grand nombre... Tous les commandants des corps, et généralement tous les officiers, se sont comportés de façon que je n'ai eu que le mérite de me trouver général de troupes aussi valeureuses et d'avoir attention de les faire secourir successivement suivant que les parties de notre abatis étaient plus ou moins vivement attaquées. »
Ce que ne disait pas Montcalm, c'est que pendant toute l'action il avait, en se portant sur les divers points menacés, donné l'exemple du courage le plus héroïque et de la plus entraînante ardeur. Aussi sa petite armée, enflammée par ses paroles et ses actes, se battit-elle avec une admirable intrépidité aux cris enthousiastes de : « Vive le général ! »
Si les pertes des Anglais étaient considérables — elles atteignaient le quart de leur effectif — celles des Français étaient sensibles, et ce n'était pas sans voir tomber un trop grand nombre des leurs qu'ils avaient résisté aux chargés désespérées des colonnes d'Abercromby ; trois cent soixante-dix-sept hommes et trentehuit officiers avaient été tués ou blessés dans cette glorieuse journée ; M. de Bourlamaque, qui avait déployé dans son commandement le plus beau sangfroid, était blessé dangereusement à l'épaule ; le chevalier de Lévis avait reçu plusieurs balles dans ses vêtements ; Bougain ville était blessé.
Montcalm signala le 12 juillet la brillante conduite de ses lieutenants et de tous les officiers français et canadiens ; il demanda pour eux au ministre les récompenses qu'ils méritaient. « Si jamais, lui disait-il, il y a eu un corps de troupes digne de grâces, c'est celui que
j'ai l'honneur de commander. Je vous supplie, Monseigneur, de l'en combler. »
Quant à lui, heureux de son succès, mais attristé par ses dissentiments avec le gouverneur et l'impuissance où il se trouvait de remédier aux maux dont souffrait la colonie, il ajoutait en terminant : « Pour moi, je ne vous en demande d'autre que de me faire accorder par le roi mon retour : ma santé s'use, ma bourse s'épuise. Je devrai dix mille écus au trésorier de la colonie, et plus que tout encore l'impossibilité où je suis de faire le bien et d'empêcher le mal me détermine à supplier avec instance Sa Majesté de m'accorder cette grâce, la seule que j'ambitionne ; jusqu'alors je donnerai volontiers le dernier souffle de ma vie pour son service. »
Montcalm, en écrivant ces lignes, avait-il le pressentiment du sort qui lui était réservé?
En attendant la réponse du ministre, il fallait continuer à se défendre et à. tenir les Anglais en échec. Les reconnaissances, effectuées par de hardis volontaires canadiens et quelques sauvages arrivés au camp après la bataille, firent connaître que les adversaires se retranchaient au fort Lydius, et qu'un gros corps de troupes s'était mis en route sous les ordres du colonel Bradstreet, des milices américaines, dans la direction de l'Ouest. Montcalm, que ce renseignement remplit d'inquiétude, le transmit sans délai à Montréal.
Le général Abercromby, informé que le chevalier de Lévis, qui devait au début des opérations se porter sur le lac Ontario, avait été rappelé au secours de Montcalm et que le fort Frontenac ne renfermait qu'une faible garnison, avait, en effet, songé à s'emparer de ce poste important . Bradstreet, détaché avec trois mille hommes et onze canons, devait, en hâtant sa marche, le surprendre et l'enlever avant qu'il pût être secouru.
Après avoir descendu la rivière des Onnontagués et traversé sans obstacle le lac Ontario, il arrivait le 25 août en vue de la place qui n'était gardée que par
ik
soixante-dix hommes sous les ordres de M. de Noyan^ vieil officier des troupes de la colonie.
Le gouverneur avait commis la faute impardonnable de laisser presque sans défense ce fort de Frontenac, qui était notre principal entrepôt de vivres et de munitions pour les postes des pays d'e» haut, de marchandises pour la traite avec les sauvages,, et qui servait de port à la flottille destinée à nous assurer la domination sur les grands lacs. Il y avait quatrevingts pièces de canon dans la place ; une partie desapprovisionnements, des bateaux et de rartillerié y avait été amenée lors de la prise du fort de Chouaguen. L'abandon dans lequel ce point était laissé allait avoir pour le Canada des conséquences désastreuses.
M. de Noyan, malgré le petit nombre de soldatsdont il disposait, opposa aux Anglais la plus vive défense et supporta pendant deux jours le feu de l'artillerie, qui détruisit les bâtiments intérieurs et démantela l'enceinte de pieux. Le 27 août, la brèche ouverte et l'assaut imminent, il se rendit.
« Les ennemis, écrivit Montcalm au ministre, se sont emparés du fort Frontenac qui, à la vérité, ne valait rien; mais, ce qu'il y a de plus fâcheux, ils ont pris beaucoup de vivres, beaucoup de marchandises,, quatre-vingts canons grands et petits, et détruit la marine, qui était du à ma prise de Chouagueen, en brûlant cinq de nos bâtiments et en emmenant deux ; cette marine nous assurait la supériorité sur le lac Ontario que nous perdons en ce moment. »
Revenant alors sur la détermination qu'il avait prise de rentrer en France, le général achevait sa lettre en ces termes : « J'avais demandé mon rappel aprèsla journée glorieuse du 8 juillet, mais puisque lesaffaires de la colonie vont mal, c'est à moi de tâcher de les réparer ou d'en retarder la perte le plus qu'il me sera possible. »
Sa destinée devait s'accomplir.
Après avoir chargé sur ses embarcations tout ce
qu'il put emporter et renvoyé la garnison sur parole, Bradstreet détruisit le fort de fond en comble «1 se retira au sud du lac Ontario, où il rétablit le fort Bull.
Un détachement de quinze cents miliciens et de sauvages envoyé de Montréal par le gouverneur à la réception del'avis de Montcalm laissant pressentir cette attaque sur Frontenac, apprit à moitié route la reddition de la place, et dut revenir sur ses pas après avoir renforcé la garnison du fort Niagara, qui ne se composait également que de quelques hommes, et qui aurait pu être enlevée avec la même facilité.
Cet échec ne fut pas le seul que l'ennemi devait nous infliger. Son énorme supériorité numérique, malgré les pertes qu'il subissait et une défaite humiliante comme celle de Carillon, lui permettait d'attaquer en force nos possessions sur tous les points.
Pendant qu'Abercromby opérait vers le lac Champlain, il avait chargé le général Forbes de descendre dans la vallée de l'Ohio et de marcher sur le fort Duquesne. Six mille cinq cents hommes de troupes régulières et de milices de la Virginie, que commandait le colonel Washington, prirent part à cette expédition. Le souvenir de la défaite de Braddock fît choisir aux Anglais une nouvelle route pour traverser les montagnes et les forêts ; aussi la marche de cette armée fut-elle des plus lentes ; au mois de septembre, elle était encore à quinze lieues du fort Duquesne : Forbes fit halte en cet endroit, et le major Grani, avec un détachement d'un millier d'hommes, reçut l'ordre d'aller reconnaître le terrain. Cet officier, s'avançant rapidement au milieu des bois, parvint à un quart de lieue de la place sans avoir donné l'éveil, et se cacha dans les fourrés. Son intention était d'attaquer pendant la nuit les sauvages campés autour de l'enceinte ; mais le commandant du fort, M. de Ligneris, avisé de sa présence par ses éclaireurs, réunit aussitôt huit cents hommes, qui se jetèrent sur l'ennemi, le chassèrent à
travers bois, en tuèrent ou blessèrent plus de trois cents et en prirent une centaine parmi lesquels vingt officiers et le major Grant lui-même.
Les fuyards, épouvantés par cette ardente poursuite, rejoignirent le général Forbes. Celui-ci, redoutant le sort de l'infortuné Braddock, mis en déroute dans les mêmes parages, n'osa pas s'avancer davantage, et réunit un conseil de guerre dont l'avis fut qu'il était impossible de continuer la campagne, car les Français étaient sur leurs gardes et les neiges commençaient à couvrir le sol.
Malheureusement, la destruction du fort Frontenac et des approvisionnements qu'il contenait ne permit pas de faire passer au fort Duquesne les choses les plus nécessaires, et le défaut de subsistances obligea le commandant, M. de Ligneris, à renvoyer un grand nombre de Canadiens et presque tous les sauvages. Le \S octobre, il écrivit au gouverneur pour l'informer de la situation désespérée dans laquelle il se trouvait.
« Le fort Duquesne, lui disait-il, est encore au roi, mais je ne sais si nous le conserverons longtemps. Je n'ai bientôt plus de vivres, et les marchandises me manquent. Il en faut pourtant pour que les sauvages de la Belle-Rivière continuent d'être pour nous, comme ils paraissent actuellement. Je n'ai plus rien à leur donner, ni même de quoi habiller la garnison si, comme je l'espère, nous passons ici l'hiver... Je suis dans la plus triste situation qu'on puisse imaginer, mais je me tirerai d'embarras le mieux qu'il me sera possible. »
Ce que craignait cet officier allait bientôt se réaliser.
Le général Forbes, informé par des déserteurs que les sauvages auxiliaires avaient été renvoyés et que la garnison du fort Duquesne était réduite à deux cents hommes sans vivres pour soutenir un siège, laissa dans son camp ses bagages et marcha sur le fort avec toutes ses troupes. M. de Ligneris, averti de son
approche et ne pouvant compter sur aucun secours, fit placer ses canons et ses malades sur des bateaux qu'il envoya aux Illinois, brûla les bâtiments en bois servant d'habitation et de magasins, détruisit les retranchements et se retira au fort Machault, élevé à l'embouchure de la rivière aux Bœufs. Il ne laissait aux ennemis qu'un monceau de ruines.
Les communications avec la Louisiane étaient interceptées, les pays d'en haut Isolés de la colonie, Louisbourg détruit, et la flotte anglaise, maîtresse des mers, bloquait l'entrée du Saint-Laurent. Ainsi que le disait l'hiver précédent le chevalier de Lévis aux soldats se plaignant de voir leur ration diminuée et répugnant à manger du cheval, le Canada était en réalité une place assiégée privée de toute assistance extérieure»
Aussi Montcalm écrivait-il dès le 1*' septembre au ministre :
« Monseigneur, la situation de la Nouvelle-France est des plus critiques si la paix ne vient pas au secours. Les Anglais réunissent avec les troupes de leurs colonies mieux de cinquante mille hommes; nonobstant l'entreprise de Louisbourg, ils en ont eu trente mille qui ont agi cette campagne vis-à-vis le Canada. Qu'opposera cela? Huit bataillons qui font trois mille deux cents hommes ; le reste, troupes de la colonie, dont mille deux cents seulement en campagne, le surplus à Québec, Montréal, la Belle-Rivière, pays d'en haut ; puis les Canadiens, il n'y en a eu cette année en campagne qu'environ mille deux cents. J'appelle en campagne ceux qui l'ont faite entière. On a prêté deux mille quatre cents Canadiens, depuis le 13 juillet qu'on n'en avait plus besoin, jusqu'au 12 août qu'on les a demandés pour la récolte. Pourrait-on en tirer meilleur parti? Je le crois ; cependant on n'en pourra jamais tenir pendant cinq mois au delà de trois mille sans ruiner le pays. Les sauvages sont bons pour les courses ; il ne faut pas compter sur eux pour le fond d'une armée. Avec si peu de forces, comment garder sans miracle depuis
rOhio jusqu'au lac Saint-Sacrement, et s'occuper de la descente à Québec, chose possible ? Qui écrira le contraire de ce que J'avance trompera le roi. Quelque peu agréable que cela soit, je dois le dire comme citoyen. Ce n'est pas découragement de ma part ni de celle des troupes, résolus de nous ensevelir sous les ruines de la colonie; mais les Anglais mettent sur pied trop de forces dans ce continent pour croire que les DiMres y résistent et attendre une continuation de miracles qui sauve la colonie de trois attaques. »
Doreil écrivait de son cOté ; « Que la paix se fasse cet hiver, sans quoi le Canada est perdu sans ressource. Outre l'extérieur, son intérieur est une machine mal montée, qui est toujours prête h crouler, 11 n'y a plus guère à espérer ; malgré tous les soins et les talents de M. de Montcalm, je ne serais pas surpris si l'ennemi était maître de la colonie avant l'arrivée des premiers secours du printemps. »
Lévis disait également :
K Noire position devient tous les jours plus critique et la besogne beaucoup plus difficile... Après la prise de Louisbourg, les ennemis seront beaucoup plus à portée d'intercepter les secours destinés pour cette colonie, 'dont nous avons les plus grands besoins pour la campagne prochaine, quelque économie que nous fassions sur nos vivres pendant l'hiver... La paix est bien à désirer pour ce pays. »
Le marquis de Vaudreuîl exprimait le même avis dans une lettre du 2 septembre ; « La paix me parait d'une nécessité absolue pour cette colonie. . . Si laguerre continue l'année prochaine, il faudra que Sa Majesté nous envoie de puissants secours en vivres, hommes et vaisseaux, pour pouvoir balancer les forces ennemies. »
11 La situation, — disait-il encore le 6 septembre, — devient chaque jour plus triste et plus critique.,. Je dois m'attendre à être attaqué de tous côtés, »
Enfin, pour éclairer la cour et exposer la détresse extrême de la colonie ainsi que le sort dont elle était
menacée, M. de Vaudreuil, d'accord avec Montcalm, envoya en France Taide de camp Bougainville. Celuici fut bien accueilli à Versailles ; le roi nomma le vainqueur de Carillon lieutenant général et commandeur de l'ordre de Saint-Louis ; Lé vis maréchal de camp, de Bourlamaque brigadier, M. de Vaudreuil grand-croix de Saint-Louis, Bougainville colonel et chevalier de Saint- Loiiis ; toutes les récompenses demandées par le général pour ses officiers furent accordées ; on chanta un Te Deum à Paris en l'honneur de la « victoire de M. de Montcalm en Amérique » et on inséra le rapport du gouverneur sur cette glorieuse bataille dans la Gazette de France.
Mais le ministère, après avoir examiné toutes les ressources disponibles, fait le recensement des arsenaux, des ports et des magasins, reconnut qu'il ne pouvait envoyer à la Nouvelle-France que trois cent vingt-six recrues et le tiers des vivres si ardemment réclamés. Les campagnes en Allemagne, où l'on n'éprouvait que des défaites, absorbaient toutes les forces de la mère patrie. Comme Bougainville insistait auprès du ministre de la marine Berryer, créature inconnue de Mme de Pompadour, ce dernier lui répondit : « Monsieur, quand le feu est à la maison, on ne s'occupe pas de l'écurie I »
L'aide de camp, homme d'esprit, répliqua vivement : « On ne dira pas du moins, Monsieur, que vous parlez, comme un cheval I »
Bougainville pouvait retourner auprès de son chef; il savait qu'il n'y avait rien à attendre de la cour et que le Canada était sacrifié.
HortdeHontcalm. —Prise de Qnébecpar les Anglais.
Par les navires partis de Québec l'automne précédent, Montcalm avait instanimeiitréclamédes secours. Le 19 février 1 759, le ministre de la guerre, le vieux maréchal de Bellc-Isle, lui répondit qu'il ne devait pas compter recevoir de troupes de renfort. * Outre qu'elles augmenteraient, lui disait-il, la disette des vivres que vous n'avez que trop éprouvée jusqu'à présent, il serait fort à craindre qu'elles ne fussent interceptées par les Anglais dans le passage; et comme le roi ne pourrait jamais vous envoyer de secours proportionnés aux forces que les Anglais sont en état de vous opposer, les efforts que l'on ferait ici pour vous en procurer n'auraient d'autre effet que d'exciter le ministère de Londres à en faire de plus considérables pour conserver la supériorité qu'il s'est acquise dans cette partie du continent. »
Ce même ministre, que les ordres du roi obligeaient èi abandonner si honteusement les admirables défenseurs de la Nouvelle-France, ajoutait, de sa main, cette recommandation vraiment étrange après le refus de tout appui :
« Il est de la dernière importance de conserver un pied dans le Canada, quelque médiocre qu'en soit l'espace ; car si nous l'avions perdu en entier, il serait comme impossible de le ravoir. C'est pour remplir cet objet que le roi compte sur votre zèle, votre courage, votre opiniâtreté, et que vous mettrez en œuvre toute
votre industrie, que vous communiquerez les mêmes -sentiments aux officiers principaux et tout ensemble aux troupes qui sont sous vos ordres. »
Montcalm accusa réception dé cette lettre dans des termes d'une simplicité et d'une grandeur antiques :
« J'ose vous répondre de mon entier dévouement à sauver cette malheureuse colonie ou à mourir. »
Il lui restait trois mille deux cents hommes, les quelques recrues arrivées de France, quinze cents soldats des troupes de marine et les milices.
Le gouverneur, comprenant que l'heure suprême était arrivée et qu'il fallait employer toutes les forces disponibles pour résister à l'assaut formidable que la colonie allait subir, ordonna la levée en masse de tous les Canadiens de seize à soixante ans. Son appel fut -entendu par ses compatriotes qui, malgré la faiblesse <le son caractère, le savaient dévoué à leur cause et prêt à se sacrifier pour elle. Dix mille hommes quittèrent leurs foyers pour se joindre à l'armée ; on vit, touchant •et noble exemple de patriotisme, des enfants de douze ans et des vieillards de quatre-vingts grossir les rangs des milices ou s'employer de leurs mains débiles, à défaut de bêtes de somme, aux charrois de vivres et d'artillerie. Il ne resta dans les campagnes, pour le travail de la terre, que les femmes et les petits enfants.
Quant aux sauvages, qui voyaient l'infériorité trop manifeste des Français et que les émissaires anglais cherchaient par tous les moyens à rallier à leur cause, ils refusèrent pour la plupart de- quitter leurs bourgades ; les Hurons, les Iroquois chrétiens et les quelques Abénaquis ayant survécu à l'épidémie de petite vérole des années précédentes répondirent seuls, au nombre de neuf cents, à l'appel du gouverneur et de Montcalm.
Contre ces faibles forces, épuisées par les privations et les soufiFrances d'un long et froid hiver (1), l'ennemi
(1) La misère en était arrivée à ce point que les officiers mou-
disposait de quarante mille hommes de troupes, soutenus par vingt mille soldats de réserve. William Pitt confia le commandement de la principale armée à un jeune et ardent général, James Wolfe, qui s'était distingué au siège de Louisbourg.
Wolfe avait sous ses ordres douze mille hommes • qu'une flotte de vingt vaisseaux et trente frégates, montée par plus de dix-huit mille matelots et artilleurs, devait transporter devant Québec; le général Amherst, à qui la Chambre des communes avait voté des remerciements pour la prise de Louisbourg, remplaçait Abercromby ; il allait marcher avec douze mille hommes, par le lac Champlain, sur le centre de la colonie et rejoindre sous Québec Tarmée de Wolfe.
Une troisième armée, celle qui avait pris le fort Duquesne, était chargée, sous le commandement du général Prideaux, de tourner la colonie par les lacs, d'occuper le fort Niagara et de descendre le fleuve Saint-Laurent jusqu'à Montréal.
« Si le général Montcalm, disait Wolfe, trompe encore cette fois nos efforts, il pourra passer pour un habile officier. »
Le 25 juin, la flotte anglaise, après avoir évité, par une heureuse fortune qui surprit alors, les dangers de la navigation sur le fleuve, arrivait en vue de Québec. Elle avait été dirigée, au milieu des passes et des écueils du Saint-Laurent, par un officier de la marine royale. Canadien d'origine, Denis de Vitré. Fait prisonnier, il avait accepté de servir de pilote à l'ennemi, contre promesse d'un grade et une somme d'argent.
raient de faim, et que, pour les aider à vivre, Montcalm dut sommer rinteodant de leur payer vingt sous par jour. 11 le fit dans les termes les plus pressants : « Vous avez Tannée dernière secouru le peuple, lui dit-il, l'officier chargé de le défendre devient peuple toutes les fois que ses appointements ne lui donnent pas de quoi vivre. »
Le pain se payait dix sous la livre, la pinte de vin dix francs, la douzaine d'œufs trois francs. Les souliers valaient de trente à quarante francs la paire.
IL — La Nouvelle-France. 14
Cette infâme trahison fut largement récompensée (Dussieux). Il y a des actes que tout l'or d'une nation ne saurait effacer, et celui du misérable qui ouvrait le Canada aux ennemis est du nombre.
Malgré les menaces d'invasion par le fleuve, renouvelées chaque année depuis le commencement de la guerre, les remparts de Québec étaient restés inachevés. Dès 1758, Montcalm avait signalé le danger au ministre : « Il y a deux ans, lui disait-il, que je ne cesse de parler de l'entreprise et de la descente que l'ennemi peut faire à Québec ; on ne veut rien prévoir ni rien ordonner. »
Le 12 avril 1759, il revenait encore sur le péril qu'il entrevoyait : « A Québec, l'ennemi peut venir si nous n'avons pas d'escadre ; et, la capitale prise, la colonie est perdue ; et cependant, nulle précaution. J'ai écrit, j'ai fait offre de mettre de l'ordre pour empêcher une fausse manœuvre à la première alarme ; la réponse : « Nous aurons le temps ! »
Funeste illusion I Et combien Montcalm, cette fois encore, voyait juste I
L'attaque prochaine de la flotte anglaise étant signalée, le général se rendit le 22 mai à Québec, où il fut bientôt rejoint par M. de Vaudreuil et le chevalier de Lé vis. Après un sérieux examen de la place et de ses abords, tous trois reconnurent qu'elle n'était point tenable du côté de la campagne, où il n'existait pour la défendre qu'un simple mur de deux mètres de hauteur, sans fossé ni glacis. Afin d'empêcher l'ennemi de tourner la position et de la prendre à revers, il fallait à tout prix s'opposer à un débarquement et protéger la ville par un vaste camp retranché. Ce dernier prit le nom du village de Beauport qu'il renferma. Le Saint-Laurent en couvrait le front, la gauche s'appuyait à la rivière Montmorency, descendant des montagnes par un profond ravin, et la droite était réunie à la ville par un pont sur la rivière Saint-Charles, dont un barrage et deux navires coulés en arrière
MORT DE MOWTCALM. 243
interdirent l'entrée. Des redoutes élevées le long des retranchements et sur les quais de la basse ville augmentaient la force de la position.
Les troupes et les milices furent disposées sur les emplacements qu'elles devaient défendre, et y campèrent ; le chevalier de Lévis commandait la gauche, Bougainville la droite ; Montcalm établit son quartier général au centre. Les deux frégates françaises et les bâtiments de commerce qui se trouvaient dans le port de Québec furent placés sous la direction du capitaine Vauquelin, jeune officier de marine d'une bravoure éprouvée. Trop faible pour résister à la flotte ennemie, il devait remonter le fleuve et s'opposer de toutes ses forces, avec l'appui des batteries de terre, aux tentatives que pourraient faire les Anglais pour le suivre en amont de la ville, où les falaises abruptes bordant le fleuve interdisaient tout débarquement.
La flotte anglaise, parvenue à l'île d'Orléans, y débarqua l'armée d'invasion et vint prendre position à la pointe, en face de la ville et du camp retranché.
Sept brûlotsavaientété préparés par les Françaispour incendier les bâtiments lorsqu'ils seraient à l'ancre ; le 28 juin, par une nuit obscure, ils furent dirigés sur les navires qu'ils devaient détruire, mais les hommes qui les niontaient y mirent le feu beaucoup trop tôt, et les chaloupes anglaises, à l'aide de grappins, les entraînèrent jusqu'à la berge où ils achevèrent de se consumer. D'autres essais, avec des radeaux enflammés, restèrent également sans résultat, et la flotte anglaise put s'embosser et se préparer à couvrir la ville de ses feux.
Pendant ce temps, Wolfe, après avoir vainement essayé de faire sortir Montcalm de ses retranchements, employait une partie de son armée à construire de l'autre côté du fleuve, sur la pointe de Lévis, plusieurs batteries qui, le 12 juillet, commencèrent à tirer en même temps que la flotte sur les maisons de Québec. Pendant deux mois le bombardement ne se ralentit
au LA NOUVELLE-FRANCE.
pas, allumant de tous eûtes des incendies i population, aidée des troupes, parvenait difficileJ éteindre, et détruisant presque entièrement laf ville. i
En attendant le général Amherst. qui deJ rejoindre soua les murs de Québec, Wolfe avec une impitoyable férocité tous les environa cité, incendier les fermes, brûler quatorze centsi sons, massacrer les habitants, égorger les 1 couper les arbres fruitiers, et faire un désort d malheureuses campagnes, sans parvenir à ébrani J adversaire (1), Montcalm restait enfermé dans iJ etlecampretranché, repoussant toute tentative d centeen aval et en amont, et laissant les Anglai fondre dans l'ile d'Orléans et dans le camp élevé pâ à gauche du ravin de Montmorency prés du villa l'Ange-Gardien. C'était la base des opérations Wolfe, las d'attendre inutilement Amberst, à entreprendre seul contre les positions français|[
Le 31 juillet, un vaisseau de soixante canons et deux
- Son Eicelleace, piquée du peu d'égards que les habitants du Canada ont eu à aon placarJ du !9juin dernier, est résolue à ne plus écouter les Bentiments d'humanité qui la portentà ménager des gêna aveuglée sur leurs propres intérêts. Les Canadiens par leur conduite se moatrent indignes des offres avantageuses qu'il leur taisait. C'est pourquoi il a donné ordre aux commandants de ses troupes légères et autres oFGciers de s'avancer daas le pays, pour ; saisir et emmener les habitants et leurs Iroupeaui, et y détruire et renverser ce qu'ils jugeront à propos. Au reste, comme il se trouve fâché d'en venir aux barbares extrémités dont les Canadiens et les Indiens leurs alliés lui montrent l'exemple, il se propose de différer jusqu'au 10 avril prochain i. décider des prisonniers, envers lesquels il usera de représailles, à moins que, pendant cet intervalle, les Canadiens ne viennent se soumettre aux termes qu'il leur a proposés dans son placard, te par leur soumission toucher sa clémence et le porter à la douceur. Donné à Saint-Henry, le 25 juillet 1759. Joseph Dalling, major des troupes légères, u
frégates vinrent s'embosser à gauche des retranchements de Beauport contre lesquels ils commencèrent un feu terrible, pendant que des hauteurs au delà duSault Montmorency une batterie de vingt-six pièces prenait le retranchement à revers. A marée basse, les troupes anglaises campées de l'autre côté de la rivière descendirent en colonnes, sous la protection de leur artillerie, jusqu'au gué qu'elles passèrent au-dessous du Sault, et se réunirent à celles qui, venant de la pointe de Lévis, débarquaient sur la berge, appuyées par le feu des frégates. Formées en bataille, elles s'avancèrent vers les retranchements ; à leur approche, les Français les accueillirent par des salves rapides de mousqueterie sous lesquelles elles commencèrent à plier eià se rompre.
Les redoutes menacées n'avaient que dix canons k opposer aux cent dix-huit pièces de l'ennemi, maislea volontaires canadiens, embusqués derrière les taillis et les roches, tuèrent à coups de fusil les artilleurs anglais. Le chevalier de Lévis, sous les ordres duquel combattaient les Français sur ce point, fît des merveilles; les renforts que dirigeait Montcalm en personne arrivèrent au moment où l'ennemi, décimé, commençait à se retirer. Un violent orage, accompagné d'une pluie diluvienne, vint alors interrompre la lutte. Montcalm se disposait à la continuer vigoureusement lorsque, la pluie cessant, il vit les Anglais se retirer précipitamment, après avoir mis le feu à leurs frégates embossées près de la côte.
L'action avait duré six heures ; les batteries anglaises avaient tiré sur les retranchements des Français plus de trois mille coups de canon. Wolfe avait engagé huit mille hommes dans cette attaque ; il en avait perdu six cents tués ou blessés; l'orage, en arrêtant la poursuite du vainqueur, lui avait épargné de plus grandes pertes. Rentré dans son camp et accablé par l'échec qu'il venait d'éprouver, il envisagea avec effroi l'impression que sa défaite allait causer en Angleterre, et
les amères critiques dont sa conduite, dans une entreprise au-dessus de ses forces, serait certainement l'objet. Une dernière tentative faite, par son ordre, sous la direction du général Murray, en amont de Québec, ayant été repoussée de môme, il tomba gravement malade et ses troupes restèrent plusieurs jours dans l'inaction, en attendant sa convalescence. Aussitôt qu'il put reprendre la direction des opérations, il adressa à son gouvernement une longue dépêche dans laquelle « il exposait tous les obstacles contre lesquels il avait à lutter, et les regrets cuisants qu'il éprouvait du peu de succès de ses efforts ». (Garneau.)
Les deux armées qui devaient le rejoindre sous les murs de Québec, pour l'aider à venir à bout de la résistance opiniâtre à laquelle il se heurtait, étaient restées en route; le général Amherst avait dû s'arrêter à Carillon, pendant que le général Prideaux était tué à Niagara.
La défense, au fort de Carillon, avait été confiée à M. de Bourlamaque ; deux mille trois cents hommes occupaient sous ses ordres ce poste et celui de Saint- Frédéric. Les retranchements de Carillon avaient été remis en état, mais lorsque les mouvements de l'ennemi furent connus et Québec désigné comme le but de la principale attaque, M. de Bourlamaque reçut Tordre, si les forces qui allaient le menacer étaient trop supérieures en nombre pour permettre de leur résister à Carillon, de faire sauter ce fort ainsi que celui de Saint-Frédéric, et de se retirer à l'île aux Noix, dans la rivière de Richelieu, où les travaux de défense effectués récemment lui donneraient les moyens d'arrêter l'ennemi.
Le général Amherst, qui commandait de ce côté l'armée anglaise et que la sanglante défaite subie l'année précédente à Carillon par son prédécesseur invitait à la prudence, commença par réunir toutes ses forces au fortLydius; puis il en fit construire un nouveau près de l'emplacement autrefois occupé par le
fort William-Henry. Sa base d'opérations ainsi assurée, il s'embarqua le 21 juillet sur le lac Saint-Sacrement avec douze mille hommes et cinquante-quatre bouches à feu. Deux jours après, il arrivait en vue de Carillon. Bourlamaque, qui avait essayé vainement de s'opposer à sa marche, et qui avait dû se replier sur le fort, y laissa quatre cents hommes pour le détruire et se retira à Saint-Frédéric. Le 26, après avoir fait sauter le fort, la garnison quitta Carillon sans être inquiétée et rejoignit Bourlamaque. Celui-ci, craignant d'être tourné à Saint-Frédéric, en détruisit également les murailles et opéra sa retraite sur l'île aux Noix.
Le 4 août, Amherst occupa les forts abandonnés, les fît reconstruira et ordonna de mettre en chantier des embarcations en nombre suffisant pour permettre à ses troupes de s'engager sur le lac Champlain. Les mois d'août et de septembre s'écoulèrent avant qu'il fût en mesure de reprendre ses opérations et de surmonter les obstacles accumulés sur sa route par son habile adversaire. Les neiges et les gelées arrivant, toute navigation devint impossible, et force fut aux Anglais de reculer pour hiverner dans leurs forts.
Du côté du lac Ontario, le capitaine Pouchot avait été chargé, avec trois cents soldats et Canadiens, d'occuper le fort Niagara; il devait s'y fortifier, et, s'il était attaqué, appeler à son secours les postes de la rivière aux Bœufs et de Détroit, commandés l'un par M. de Ligneris et l'autre par le capitaine Aubry. Si au contraire l'offensive lui était possible, il avait à s'entendre avec eux pour essayer de chasser les Anglais du fort Duquesne.
Aucun mouvement des ennemis ne se produisant du côté du fort Machault, le capitaine Pouchot y envoya un détachement avec des vivres et des marchandises pour essayer de maintenir les sauvages des alentours dans notre alliance. Pendant qu'il dirigeait toute son attention de ce côté, le général Prideaux quittait
Albany le 20 mai avec deux mille hommes d'infanterie^ de Tartillerie et plusieurs milliers de sauvages, Loups, Mahingans, Iroquois, que la prise du fort Duquesna et la faiblesse numérique des Français avait re jetésdu côté du vainqueur. Le i*'' juillet, il arrivait au lac Ontario qu'il traversait sans donner l'éveil à la garnison de Niagara, et débarquait le 6 dans le voisinage du fort, qu'il investissait aussitôt.
Le capitaine Pouchot, lorsqu'il était arrivé à Niagara^ avait trouvé les murailles en ruine et les fossés à^ demi comblés; il avait aussitôt travaillé à réparer les fortifications. Au moment où il allait subir un siège, les remparts étaient achevés, mais les batteries des bastions n'étaient pas encore en place, et les bâtiments destinés à l'hôpital et à l'emmagasinement des poudres restaient inachevés. Il renforça l'hôpital par des blindages et protégea la poudrière par des ouvrages en terre. Aussitôt l'ennemi signalé, il envoya de& courriers aux forts de Détroit et de la rivière aux Bœufs pour prier leurs commandants de venir en toute hâte à, son secours avec ce qu'ils auraient de Françaiset de sauvages sous leurs ordres.
Le 10 juillet, dans la nuit, les Anglais ouvrirent une première parallèle à six cents mètres des remparts. Du 13 au 22, ils continuèrent leurs travaux d'approche^ démasquant successivement plusieurs batteries. Le général Prideaux fut tué d'un éclat de mortier; le colonel Johnson, qui le remplaça, poursuivit les opérations du siège avec la plus grande énergie.
Les bastions démolis, les canons démontés, les assiégés en furent réduits à empiler des paquets de pelleteries sur les décombres des fortifications pour tirer moins à découvert, et à bourrer leurs dernières pièces avec des couvertures et des chemises. La brèche était ouverte ; depuis dix-sept jours aucun des hommes de la garnison ne s'était couché, beaucoup étaient blessés : le commandant, ses munitions épuisées, n'avait plus qu'un espoir, c'était d'être secouru à temps par
de Ligner i s et Aubry, dont il connaissait la bravoure, et qui l'avaient informé de leur arrivée prochaine avec six cents Français et un millier de Peaux-Rouges. Mais leurs émissaires sauvages, avec une insigne perfidie, avertirent en même! temps leurs « frères » alliés des Anglais, et le colonelJohnson lui-même. Ce dernier n'eut alors qu'à tendre aux arrivants une embuscade dans laquelle ils tombèrent; ses troupes, cachées derrière des abatis d'arbres le long du sentier allant de la cataracte au fort, laissèrent s'avancer les Français, que leurs alliés sauvages suivaient à distance. Ces derniers, à la vue de l'ennemi, s'arrêtèrent aussitôt, ne voulant pas, disaient-Us, combattre contre leurs frères des cinq nations.
Abandonnés à leurs seules forces, de Ligneris et Aubry continuèrent à suivre rapidement le sentier dans lequel ils furent assaillis par des coups de feu partant des abatis. Chargeant g^ussitôt l'ennemi à travers bois, ils le chassèrent au premier choc de ses positions ; mais, enveloppés par plus de deux mille hommes, ils furent écrasés, et quelques Canadiens purent seuls échapper à la poursuite des Peaux-Rouges. Ils se réfugièrent au fort de Détroit. Quant à nos misérables alliés, dont la trahison et la lâcheté avaient amené ce désastre, leurs « frères » les traitèrent comme les Français eux-mêmes, et les massacrèrent. Presque tous les officiers furent tués ou pris ; Ligneris et Aubry, blessés, restèrent aux mains des Anglais.
Johnson informa aussitôt le capitaine Pouchot de son succès, en lui adressant la liste des officiers prisonniers. Le commandant du fort envoya un parlementaire pour s'assurer de l'exactitude de cette défaite, qui lui enlevait toute chance d'être secouru : sa garnison réduite d'un tiers était épuisée, les fortifications n'existaient plus qu'à l'état de ruines informes ; la brèche grande ouverte permettait l'assaut; il accepta les conditions honorables que lui oflFrait Johnson, qui désirait de son côté occuper le fort avant l'arrivée du
250 LA NOUVELLE-FRAiNCE.
général Gage, désigné pour remplacer Prideaux. La garnison sortit avec les honneurs de la guerre, tambours en tête, mèches allumées, pour s'embarquer sur le lac et être conduite à New- York, où Pouchot fut bientôt mis en liberté par voie d'échange.
La prise de Niagara achevait d'isoler le Canada du côté des lacs et de la Louisiane.
Informé de la retraite de M. de Bourlamaque à l'île aux Noix et de la prise du fort Niagara, M. jde Vaudreuil, effrayé des conséquences que pouvaient avoir pour la colonie ces succès de l'ennemi, eut l'idée malheureuse, dans ces circonstances critiques, de faire sortir de Québec le chevalier de Lévis, qui, avec sept cents Canadiens et cent soldats des troupes de terre, fut envoyé aux rapides, entre le lac Ontario et Montréal, pour y organiser la défense. Le 6 septembre, Lévis écrivait de Montréal à Montcalm pour lui'ïaire part de la situation de cette partie de la colonie ; il terminait sa lettre en termes qui témoignent d'une admirable clairvoyance, et qui font d'autant plus regretter que leur auteur ait été éloigné, au moment décisif, du champ de bataille où allaient se jouer les destinées de la Nouvelle-France.
« J'espère, dit-il à son chef, que les ennemis qui sont vis-à-vis de vous, dans la partie de Québec, ne tarderont pas à partir; et dans ce cas nous ne serons pas attaqués dans ces deux parties. C'est bien à désirer pour celle des rapides, car pour cette année, ou du moins jusqu'au premier octobre, elle est bien en l'air.
« Je crois, mon cher général, que vous ferez bien de vous tenir rassemblé le plus possible, car les ennemis en partant doivent chercher à avoir une action qui donne de la réputation à leurs armes et qui justifie la conduite que Wolfe a tenue toute la campagne. Je désire bien ardemment de pouvoir vous rejoindre. »
Depuis deux mois, la formidable artillerie des vaisseaux anglais et les batteries de la pointe Lévis foudroyaient sans discontinuer de leurs feux les retran-
MORT DE MONTCALM. 25i
chements de Montcalm et la ville de Québec, dans laquelle les incendies produits par les bombes avaient détruit la plus grande partie des maisons et des établissements ; depuis deux mois Wolfe, qui avait fait passer, en remontant la nuit le Saint^Laurent, une partie de sa flotte devant la ville en ruines, avait tenté vainement à diverses reprises un débarquement en amont de Québec ; depuis deux mois les actes de brigandage contre les propriétés des malheureux Canadiens avaient continué jusqu'à la destruction complète de toutes leshabitations des alentours ; la saison s'avançait, le froid et les glaces allaient rendre le séjour du fleuve impossible et obliger à la retraite l'armée anglaise impuissante à forcer les lignes de défense du général français ; l'amiral Saunders avait réuni à son bord un conseil de guerre, et il avait été décidé que le 20 septembre la flotte embossée devant Québec lèverait l'ancre pour regagner le golfe Saint-Laurent et le port d'Halifax, où elle serait à l'abri des tempêtes et des désastres qu'autrefois les navires de Phips et de l'amiral Walker avaient éprouvés dans ces parages.
Ainsi que l'avait prévu le chevalier de Lévis, Wolfe, remontant et descendant le fleuve, l'âme ulcérée de désespoir (i), avait pris la résolution d'essayer une dernière attaque, et de tenter à une demi-lieue audessus de Québec l'escalade de la falaise, au sommet de laquelle un sentier étroit et escarpé pouvait le conduire, si les Français lui en laissaient l'accès libre. C'était la dernière chance et la plus improbable de succès. Le général anglais, décidé à la tenter en y laissant à la fois, s'il échouait, sa réputation et sa vie, prit les dispositions les plus habiles pour dérober son approche à l'adversaire. Afin d'attirer l'attention de
(1) Il considérait alors l'insuccès de sa campagne comme tellement certain que le 9 septembre il écrivait à Londres : « Ma constitution est ruinée, sans que j'aie la consolation d'avoir rien fait de considérable pour l'État, et sans que j'aie la perspective de mieux faire. »
Monteaim et de Tobliger à diviser ses forces, il fît remonter le fleuve à une partie de sa flotte accompagnée de nombreuses chaloupes, comme s'il voulait effectuer un débarquement à quatre ou cinq lieues en amont de la- ville. Bougainville fut détaché avec deux mille hommes pour surveiller ses mouvements et repousser toute tentative de descente. 11 campa en face de la flotte, prêt à jeter à la rivière les corps qui voudraient débai^quer.
•Pendant la nuit du 12 au 13 septembre, Wolfe, déro-. bant dans l'obscurité ses mouvements à son adversaire, descendit le fleuve avec ses canots et un détachement d'Écossais choisi^ parmi les plus lestes. Il fit halte à, une demi-lieue de Québec, à l'anse au Foulon, où il avait résolu de mettre pied à terre. Par une étrange fatalité, l'officier qui commandait ce poste était M. de Vergor, la créature de l'intendant Bigot, l'ancien commandant du fort de Beauséjour, qu'il avait lâchement rendu, l'homme que le conseil de guerre n'avait acquitté que grâce à la néfaste influence de son protecteur. C'est lui qui, par son inepte incurie, allait permettre au général anglais de rompre enfin cette ligne de défense contre laquelle il se heurtait vainement depuis deux mois !
Deux déserteurs avaient informé Wolfe que des chaloupes françaises, chargées de vivres, devaient pendant la nuit descendre jusqu'à Québec en suivant la rive du fleuve. Profitant de ce renseignement, il choisit quelques officiers parlant parfaitement le français, et lorsque ses canots passèrent devant les sentinelles postées au pied des falaises, ceux-ci répondirent au qui-vive qu'on leur adressait : « Ne faites pas de bruit ; ce sont des vivres ! » Il atteignit ainsi, dans la nuit noire, sans avoir donné l'éveil, l'anse au Foulon ; débarqué le premier, il gravit à la tète de ses highlanders le sentier aboutissant au plateau. Aussitôt, le poste qui devait garder ce débouché fut enveloppé, et Vergor, couché et endormi, fait prisonnier.
Wolfe avait réussi dans sa tentative désespérée ; il avait pris pied sur le plateau et tourné les positions de Montcalm qu'il n'avait pu forcer de front. Avec une hâte fébrile, les bataillons anglais, amenés par les centaines de chaloupes des navires descendus avec la marée jusqu'au niveau de l'anse, se pressent le long du sentier, escaladent les falaises et viennent se développer dans la plaine ; le général les y dispose aussitôt en bataille.
Au lever du jour, l'armée débarquée, forte de huit mille hommes et formée en carré, commençait à se retrancher.
Montcalm, que les mouvements de l'ennemi préoccupaient, avait fait coucher le 12 septembre ses troupes au bivouac. Averti dès les premières heures du jour du débarquement de l'armée anglaise à l'anse au Foulon et de sa présence dans les plaines d'Abraham, à une demi-lieue de Québec, il appela aussitôt à lui les troupes et les milices campées à Beauport, n'y laissant que quatorze cents hommes pour garder les retranchements ; puis il fit prévenir Bougainville d'avoir à le rejoindre le plus promptement possible. Mais cet officier se trouvait à quatre lieues de là ; on était séparé de lui par les troupes anglaises, il fallait compter une demi-journée pour lui permettre de regagner Québec et chaque heure perdue profitait à l'ennemi dont la situation, appuyée par sa flotte, pouvait bientôt devenir formidable. A tout prix on devait l'attaquer et le chasser du plateau, d'où il allait pouvoir, s'il restait libre d'achever sa concentration, prendre Québec à revers et enlever la place.
La générale battue, toutes les troupes réunies dans la ville sortirent successivement et occupèrent les hauteurs en avant du mur d'enceinte, pendant que le bataillon de Guyenne, déployé en tirailleurs, commençait à échanger des coups de feu avec les avant-postes anglais. Les derniers aétachements ayant rejoint, la petite armée de Montcalm comptait quatre mille cinq
LA NOUVELLE-KHANCé.
cents hommes dont les trois quarts étaient des ciens.
Disposés sur trois rangs et ûntraînés par le ^ qui leur communiquait son ardeur, Canadiens ei çais marchèrent à l'ennemi en tiraillant; qu sauvages les accompagnaient.
H On se fusilla pendant longtemps, — dit ] jor de Québec, Joannès, qui assistait à l'actii enfin vers dix heures M. le marquis de Mon voyant l'ennemi se grossir de plus en plus et ques pièces de canon qui tiraient, jugea à proj ne pas lui laisser le temps de se fortifier davi et donna le signal pour charger. Les troupes s'( lèrent avec beaucoup de légèreté, ainsi que les diens, mais après quelques pas en avant, le bouquet de bois qui s'allongeait sur la droite de retraite aux miliciens, qui laissèrent marchei les cinq bataillons, ce qui occasionna un peu de ment. Enfin, après s'être approchée à la portée d tolet et avoir fait et essoyé trois ou quatre déch la droite plia et entraîna le reste de la ligne. »
Profilant de ce mouvement de retraite, ordonne à ses troupes de charger et s'élance J tête sur l'ennemi ; une balle l'atteint au poignet contente de bander la plaie avec un mouchoir et tinue la poursuite ; deux autres projectiles le fra en plein corps ; il tombe la poitrine traversée ; porte en arrière en cachant ses blessures aux so un des officiers qui l'entourent l'informe que les (jais fuient vers Québec.
11 Déjà! dit-il faiblement ; alors je meurs tant B.etil expira.
Le même sort était réservé à son brave et mi reux adversaire. Dans ses efforts pour arrêl retraite de ses troupes, poursuivies avec acharnt parlesbataillons''écossais, Montcalm avait déjà deux coups de feu ; pendant qu'il essayait de r son armée pour s'opposer aux progrès deTennem.
autre balle Talteignit dans les reins et le renversa mortellement blessé sur le champ de bataille. Au chirurgien qui sondait sa plaie, il demanda combien de temps il lui restait à vivre. — « Quelques heures », répondit avec franchise cet officier. — « Tant mieux, dit Montcalm, je ne verrai pas les Anglais dans Québec. » Il rentra dans la ville soutenu sur son cheval par trois grenadiers. Des femmes, le voyant passer défaillant et couvert de sang, se mirent à pleurer en disant : « Mon Dieu ! le marquis est tué ! » S'efForçant de sourire malgré les souffrances qu'il éprouvait, le blessé leur dit : « Ce n'est rien, ne vous affligez pas pour moi, mes bonnes amies I »
On le déposa chez le chirurgien Arnoux, rue Saint- Louis. Sa dernière préoccupation fut pour Iqs Canadiens, et augmenta encore chez ceux-ci le chagrin que leur causa sa perte. (Gagnon.) Il dicta les lignes suivantes, qu'il fit adresser au commandant de l'armée anglaise :
« Général, l'humanité des Anglais me tranquillise sur le sort des prisonniers français et sur celui des Canadiens. Ayez pour ceux-ci les sentiments qu'ils m'avaient inspirés ; qu'ils ne s'aperçoivent pas d'avoir changé de maître. Je fus leur père ; soyez leur protecteur. »
A M. de Ramesay, commandant la place, qui lui demandait son opinion sur la défense qu'on pourrait opposer, il répondit expirant :« Je confie à votre garde l'honneur de la France ! »
Il mourut le 14 septembre, à cinq heures du matin, et fut inhumé dans la chapelle des Ursulines,à moitié détruite par les projectiles.
« Ce fut le soir même du 14, vers neuf heures, à la lueur des flambeaux, que se fit la cérémonie funèbre ; les ténèbres et le silence planaient tristement sur les ruines de la cité, pendant que défilait le lugubre cortège composé du clergé, des officiers civils et militaires, auxquels se joignirent, chemin faisant, les
hommes, les femmes et les enfants qui erraient çà et là au milieu des décombres. Les cloches restèrent muettes, le canon ne résonna point, et les clairons furent sans adieu pour le plus vaillant des soldats. » (Histoire des Ursulines de Québec.)
L'historien américain Bancroft a dépeint en termes dignes d'être retenus Thomme qui succombait ainsi après avoir pendant quatre années tenu en échec toutes les forces des Anglais dans le Nouveau-Monde :
(( Infatigable au travail, juste, désintéressé, toujours rempli d'espérance, et quelquefois jusqu'à la témérité^ sage dans les conseils, actif dans l'action, c'était une source continuellement jaillissante de hardis projets. Sa carrière au Canada fut une inexorable destinée. Il supportait avec une égale patience la faim et le froid, les veilles et les fatigues. Plein de sollicitude pour ses soldats, il ne pensait pas à lui. Souvent il apprit aux sauvages à s'oublier et à tout souffrir, et, au milieu d'une corruption générale, il ne chercha jamais que l'intérêt de la colonie. »
Montcalm mortellement blessé, une véritable panique s'empara des troupes qui s'enfuirent jusqu'au camp de Beauport; à la nuit, elles rallièrent par groupes, en remontant dans les terres, le corps de Bougainville. Ce dernier, qui n'avait appris qu'à huit heures dii matin le débarquement des Anglais, avait marché aussitôt à l'ennemi, mais à son arrivée aux plaines d'Abraham la bataille était perdue ; les Français avaient abandonné leurs positions et regagné Québec, dont les Anglais s'approchaient.
M. de Vaudreuil, d'accord avec Bougainville, assembla un conseil de guerre qui opina pour la retraite jusqu'à la rivière Jacques-Cartier dont on pourrait se servir comme ligne de défense. Le chevalier de Lévis, désigné précédemment par le roi pour remplacer Montcalm en cas de mort, fut rappelé aussitôt de Montréal. Quant à la retraite, elle s'effectua dans un désarroi et une précipitation tels que la plupart des approvi-
sionnements restèrent dans le camp de Beauport, où ils furent oubliés. Les miliciens se dispersèrent pour rentrer chez eux, d'autres se mirent à piller dans les campagnes sans qu'il fût possible d'arrêter ce désordre. (Lé vis.)
Dans la nuit du 13 au 14 septembre, les Anglais, après avoir constaté la disparition des troupes françaises, se rapprochèrent de Québec et commencèrent à ouvrir la tranchée à une portée de fusil du rempart. Il était resté dans la ville dix-huit cents soldats, miliciens et matelots qui pendant la bataille avaient eu à soutenir une violente canonnade contre les batteries de la pointe Lévis. Le commandement de la place avait été remis à M. de Ramesay, officier médiocre, sans caractère, protégé de M. de Vaudreuil, qui lui avait laissé des instructions d'une indécision déplorable. Tout en lui recommandant de résister aux attaques dont il pourrait être l'objet, il lui disait : « Nous prévenons M. de Ramesay qu'il ne doit pas attendre que l'ennemi l'emporte d'assaut; ainsi, sitôt qu'il manquera de vivres, il arborera un drapeau blanc et enverra l'officier de sa garnison le plus capable et le plus intelligent pour proposer sa capitulation. »
M. de Ramesay, s'appuyant sur ce texte et oubliant les dernières paroles de Montcalm à son lit de mort, ne se rendit pas compte qu'il est des moments où un officier ne doit jamais hésiter à faire tout son devoir, que le sien dans la circonstance était de tenir jusqu'à. la dernière extrémité, et qu'il allait, en capitulant, porter le coup mortel à son pays. Le 18 septembre, sans sommation de l'ennemi, sans avoir reçu un coup de canon des tranchées anglaises qui n'étaient même pas encore achevées, effrayé par les mouvements des vaisseaux qui paraissaient se disposer à reprendre le bombardement de la ville, découragé par les plaintes de la population qui demandait à se rendre pour obtenir de meilleures conditions du vainqueur et ne plus souffrir de la faim et du froid, cet officier fit
arborer le drapeau blanc et envoya le major de Joannès soumettre des propositions à l'ennemi. Un groupe de cent cavaliers, portant des vivres, arriva sur ces entrefaites et informa le commandant de place de l'approche de l'armée de secours. M. de Joannès insista pour rompre les pourparlers engagés avec le général anglais; rien n'y fit. M. de Ramesay, épouvanté à l'idée du bombardement qu'il allait subir, invoqua les instructions de M. de Vaudreuil et signala capitulation qu'il avait offerte. Le successeur de Wolfe, le général Townshend, qui ne s'attendait pas à rencontrer un si triste adversaire, accorda aussitôt les conditions sollicitées et aux termes desquelles la garnison, composée des forces de terre et des soldats de marine, sortirait de la ville avec armes et bagages, tambours battant, mèches allulumées, pour être embarquée et transportée en France. Quant aux habitants, ils devaient être conservés « dans la possession de leurs maisons, biens, effets et privilèges ».
LechevaUer de Lévis, informé de la défaite et delà mort de Montcalm, était accouru de Montréal. A^rès avoir réuni les troupes de Bougainville et celles venant du camp de Beauport, il jugea qu'il était nécessaire de se reporter en avant pour ne pas laisser tomber Québec au pouvoir de l'ennemi. Si l'on ne pouvait s'y maintenir, on verrait à achever de détruire la ville de manière à empêcher les Anglais d'y passer l'hiver et à les contraindre à se rembarquer. Cette décision prise, Lévis fit partir en avant le groupe de cent cavaliers qui allait annoncer à Ramesay que l'armée était en marche pour le secourir à tout prix. En arrivant à la rivière Saint-Charles, il apprit que, malgré l'avis reçu, le commandant avait capitulé. En présence d'une pareille lâcheté, il manifesta la plus violente indignation ; il était inouï, en effet, de rendre ainsi une place sans qu'elle fût attaquée ni investie. Mais le mal était sans remède; il n'y avait plus d'autre parti à prendre que de rétrograder jusqu'à la rivière Jacques-
Cartier, à neuf lieues de Québec, et d'y élever des retranchements pour arrêter l'ennemi s'il songeait à marcher sur Montréal.
La saison s'avançait. Les Anglais, satisfaits de la prise de la capitale du Canada, ne songeaient qu'à s'y installer pour l'hivernage ; ils y laissèrent huit mille cinq cents hommes de troupes de ligne sous le commandement du général Murray, nommé gouverneur de la place, puis leur flotte fit voile le 18 octobre pour Halifax. \
Les faibles restes de l'armée française prirent leurs quartiers d'hiver dans les villes de Montréal et des Trois-Rivières. La situation était désespérée ; la famine menaçait ; les armées ennemies allaient recommencer la campagne suivante, en partant de Québec et du lac Champlain, leur marche sur Montrés^ ; c'était la fin de la lutte et la chute fatale de la colonie si de puissants renforts n'arrivaient pas de France.
Le chevalier' de Lévis écrivit le 1" octobre 1759 au maréchal de Belle-Isle pour lui rendre compte des opérations accomplies et lui dépeindre l'extrême détresse dans laquelle se trouvait le Canada ; sa lettre se termine en termes d'une navrante tristesse :
« Il faut convenir que nous avons été bien malheureux. Au moment où nous devions espérer de voir finir la campagne avec gloire, tout a tourné contre nous ; une bataille perdue, une retraite aussi précipitée que honteuse nous ont réduits au point où nous en sommes. On impute à M. de Montcalm d'avoir trop divisé l'armée et d'avoir attaqué trop tôt les ennemis sans. avoir rassemblé toutes les forces qu'il aurait pu avoir. Je dois à sa mémoire, pour assurer la droiture de ses intentions, de dire qu'il a cru ne pouvoir faire mieux ; mais malheureusement les généraux ont toujours tort quand ils sont battus.
«Je ferai tous mes efforts, conjointement avec M. de Vaudreuil, pour soutenir cet hiver le reste de cette malheureuse colonie et attendre les secours qu'il plaira
à Sa Majesté de nous envoyer dans les premiers jours du mois de mai. — Faute de munitions de guerre et de bouche, il nous sera impossible de faire aucune expédition ni entreprise cet hiver; bien heureux si nous pouvons nous soutenir. Nous finirons de manger la plus grande partie du reste des bœufs et chevaux. Nous aurons à nourrir dans les postes de trois à quatre mille personnes, y compris les sauvages, ce qui achèvera de consommer le peu de ressources qui pourront rester dans la colonie. Si le roi ne juge pas devoir nous donner du secours, je dois vous prévenir qu'il ne faut plus compter sur nous à la fin du mois de mai. Nous serons obligés de nous rendre par misère; manquant de tout, il nous restera du courage, sans aucune ressource pour le mettre en usage. »
Quelques semaines après, le 10 novembre, le général adressait au duc de Choiseul, ministre des affaires étrangères, un dernier appel :
« C'est beaucoup, lui dit-il, que d'avoir résisté aux grandes forces qui nous ont attaqués et, après toutes nos infortunes, de conserver le centre du Canada; il ne tiendra pas à moi que nous ne le défendions jusqu'à la dernière extrémité, mais, si vous ne faites pas la paix d'ici au printemps, il ne faut plus compter sur nous. »
La dernière victoire. — Perte du Canada.
Québec, bombardé pendant deux mois, était pris; les campagnes avaient été ravagées, les fermes brûlées, les bestiaux abattus pour la subsistance des armées, les caches faites dans les bois détruites par Tennemi; le pays, épuisé et sans ressources, voyait ses communications interceptées avec la France, la Louisiane et les pays d'en haut; habitants et soldats mouraient de faim; tout semblait fini. Les trois armées anglaises, arrêtées dans leur marche par la mauvaise saison et la résistance acharnée qui leur avait été opposée, n'avaient plus qu'à se rejoindre sous les murs délabrés de Montréal. Personne n'imaginait en Europe qu'une poignée d'hommes, réduits à la dernière extrémité, à qui toute espérance semblait interdite, oseraient songer à retarder une destinée inévitable. C'est cependant l'étonnant spectacle auquel nous allons assister.
Le chevalier de Lévis, en qui survivait l'indomptable énergie de Montcalm, conçut l'audacieux projet de se porter sur Québec dès que les grands froids seraient passés, de surprendre les Anglais et d'enlever la ville avant l'arrivée des secours qu'ils attendaient d'Europe.
Des reconnaissances poussées pendant l'hiver jusqu'aux abords de Québec empêchèrent l'ennemi de s'étendre au loin pour se ravitailler ; toutes les embarcations que l'on put trouver furent réunies en arrière jusqu'à Montréal; les troupes, disséminées chez les habitants pour leur permettre de vivre, furent exercées
et soumises à une sévère discipline; les miliciens, réunis aux soldats réguliers, s'habituèrent aux mêmes manœuvres; tous les préparatifs s'achevèrent avec rapidité sous l'impulsion vigoureuse du général et du gouverneur que le chevalier de Lévis avait convaincu de la nécessité de reprendre Québec à tout prix si l'on voulait éviter d'être écrasé au printemps par l'ennemi.
Le 29 mars 1760, à la veille de commencer les opérations qu'il projetait, Lévis adressa aux commandants de bataillons, avec prière de la communiquer à leurs officiers et aux soldats sous leurs ordres, une lettre qui affermit tous les courages, prépara les cœurs aux plus rudes efforts et qui reste comme une des plus admirables pages de cette histoire :
« Nous touchons au moment où l'armée va s'assembler et marcher. Je ne doute pas que vous n'ayez pris tous les arrangements' nécessaires pour que votre bataillon soit en état de tout point, ainsi que les miliciens qui sont commandés pour y servir, pour partir au premier ordre que je puis vous envoyer d'un moment àt l'autre . Notre départ dépend de la fonte des glaces, pour profiter de l'instant où la navigation sera libre; car il est très important que l'armée soit rendue devant Québec avant que les ennemis aient pu travailler à des ouvrages extérieurs.
a II est inutile que je renouvelle aux troupes le zèle avec lequel elles doivent se portera cette expédition dont dépendent le salut de la colonie, la gloire des armes du roi et même celle de chacun en particulier. Nous devons aussi, par une entreprise audacieuse, marquer la reconnaissance que nous devons à la colonie qui nous nourrit depuis le temps que nous y sommes. Les habitants ont reçu nos soldats comme leurs enfants, et nous ne pouvons que nous louer de l'amitié et de l'attachement que nous avons reçu, tant en général qu'en particulier, de tous les Canadiens.
« J'ai l'honneur de vous prévenir que M. le mar-
quis de Vaudreuil envoie des ordres aux capitaines des côtes pour faire fournir huit jours de vivres à compter du jour du départ à tous les soldats et miliciens qui composent votre bataillon. Je vous prie de les prévenir qu'ils doivent s'attendre à faire une campagne dure. Je ne vois la subsistance bien assurée qu'en pain, et lorsque nous serons devant Québec nous ne mangerons, soit en cheval ou en bœuf, quç la viande que nous pourrons avoir. Ceux qui pourront emporter quelques douceurs feront bien de les prendre.
u Je vous prie d'inspirer d'avance la plus exacte discipline dans votre bataillon et d'y tenir la main. Nous avons à combattre des troupes qui l'observent et, pour les vaincre, il ne faut pas s'écarter de ce principe. »
Afin d'éviter toute confusion dans la marche et dans le combat, des instructions furent rédigées par le chevalier de Lévis et remises aux officiers des troupes régulières et des milices. Leur esprit se résume dans l'article 6 ainsi conçu :
« La force de l'infanterie consiste dans la discipline et l'ordre. Messieurs les commandants des corps et officiers en général doivent donner leurs attentions et applications pour mettre en vigueur ces deux points, malheureusement trop négligés dans nos troupes ; ils doivent souvent inspirer aux soldats que la victoire et leur sûreté en dépendent; que toute troupe dispersée est presque toujours battue et souvent détruite ; qu'ils doivent être attentifs, faire silence et se posséder pour exécuter les ordres de ceux qui les commandent, ne faire feu que sur leur ordre, quand bien même ils verraient tirer partout ; leur inspirer que, pour leur honneur, la gloire des armes et le salut du pays, ils doivent chercher à réparer la perte du 13 septembre, et se souvenir que ce sont les mêmes ennemis qu'ils ont eu à combattre à Chouaguen, au fort William- Henry et à Carillon. »
La dernière armée de la colonie, enflammée d'ardeur, était réunie le 17 avril à Montréal et, au milieu de la
débâcle des glaces, commençait le 20 à descendre le fleuve sur les frégates, les bâtiments et les embarcations rassemblés pour la transporter à proximité de Québec. Elle se composait, d'après l'état dressé par le général, de :
Trois mille six cent dix soldats des régiments de la Reine, de Languedoc, de la Sarre, de Béarn, de Royal- Roussillon et de Guyenne, avec deux cent soixante-dixnèuf officiers ;
Deux mille huit cent vingt et un miliciens ;
Deux cents sauvages et trois cent cinquante-deux non combattants, chirurgiens, domestiques, employés.
C'était tout ce qu'il avait été possible de concentrer pour l'expédition projetée.
En arrivant à la pointe aux Trembles, on trouva le fleuve encore plein de glaces ; il faisait un froid terrible et Lévis dut s'arrêter pour prendre des vivres et des munitions réunis en cet endroit. Le 26, les embarcations purent descendre jusqu'à Saint-Augustin ; les soldats qui les montaient les traînèrent sur les glaces accumulées le long de la rive pour les mettre à terre. L'armée débarquée n'emporta que du pain, des fusils et trois pièces de canon. M. de Bourlamaque fut envoyé avec une avant-garde de sauvages, de grenadiers et un détachement d'artillerie pour établir des ponts sur la rivière du Cap-Rouge que les troupes traversèrent pendant la nuit, par un orage affreux. Elles étaient le matin dans un état pitoyable, et le général dut les laisser reposer dans les habitations en ruines des alentours.
Il espérait surprendre les Anglais par la rapidité- de sa marche et enlever un de leurs corps cantonné aux abords du cap Rouge ; mais par un de ces hasards qui déconcertent les mesures les mieux prises, l'ennemi, stupéfié de tant d'audace, avait appris l'arrivée de l'armée française à quelques heures de Québec.
Voici comment se produisit cet incident qui eut les suites les plus graves au point de vue du résultat
final des opérations, en permettant à l'ennemi de sauver un de ses corps et de se renfermer dans la ville pour y soutenir un siège.
En arrivant au cap Rouge, un des bateaux portant les troupes avait été renversé par le choc d'énormes glaces. Les artilleurs qui le montaient se noyèrent; un seul se sauva en sautant sur un glaçon et fut emporté par le courant sans pouvoir rejoindre la berge. Il descendit ainsi le fleuve au milieu de la débâcle, à demi mort de froid et de fatigue. Lorsqu'il passa devant Québec, les Anglais, émus de compassion, envoyèrent des canots à son secours et parvinrent difficilement à le sauver, car les bords du Saint-Laurent étaient encore gelés. Réconforté avec des cordiaux, il commençait à respirer et à recouvrer ses sens lorsqu'ils lui demandèrent d'où il venait et qui il était. « Il répondit innocemment qu'il était un artilleur de l'armée de M. de Lé vis au cap Rouge. D'abord, ils crurent qu'il rêvait et que les souffrances qu'il avait éprouvées sur le fleuve lui avaient tourné la tête. Mais après avoir constaté que ses réponses étaient toujours les mêmes, ils furent convaincus de sa véracité et un peu confondus d'avoir une armée française à trois lieues de Québec sans en avoir la moindre information. Tous les soins pour lui sauver la vie furent inutiles ; il mourut un moment après avoir révélé cet important secret. » (Campagne du Canada, 1760, relation anglaise.)
Murray, ainsi prévenu de l'approche de l'armée de Lévis, avait aussitôt concentré ses troupes dans Québec et pris toutes ses dispositions pour repousser les Français. Il fît chasser les habitants de la ville pour éviter une trahison de leur part. « Les soldats de la garnison, quoique accoutumés à toutes les horreurs de la guerre, ne purent voir sans émotion ces infortunés, hommes, femmes, vieillards, enfants, s'éloigner de leurs murailles, sans savoir où adresser leurs pas, dans un pays dévasté et réduit à la dernière misère. » (Garneau.)
Trois mille hommes occupèrent, avec plusieurs pièces d'artillerie, les hauteurs de Sainte-Foye devant Québec, depuis l'église jusqu'à la route de Suède.
Les Français ne pouvaient déboucher du bois marécageux qui les couvrait pour aborder l'ennemi qu'en se massant sur le grand chemin et en s'exposant au feu des troupes retranchées dans l'église et les habitations voisines. Une attaque de front, dans ces conditions, sans artillerie, avec des bataillons formés partie de troupes régulières partie de miliciens, pouvait être dangereuse et aboutir à un échec irréparable. Lévis eut l'heureuse idée de se porter avec le gros de ses forces sur le flanc gauche de Murray dont il tournait ainsi la position. Dès que les ombres de la nuit dérobèrent ses mouvements aux Anglais, il donna l'ordre à ses chefs de corps de gagner, à travers le bois dont ils longeaient la lisière, la route de Sainte-Foye.
Menacé par ce mouvement d'être coupé de la place, Murray fit rétrograder ses troupes dont une partie rentra dans Québec pendant que le reste occupait les hauteurs en avant de la ville pour observer l'adversaire.
La journée du 27 se passa ^n escarmouches ; le chevalier de Lévis concentrait ses bataillons dont la marche était retardée par une pluie continuelle qui détrempait les chemins et les rendait à peu près impraticables. Le 28, Murray, voulant profiter de ce que toute l'armée française n'était pas encore réunie pour l'attaquer au milieu de sa concentration dans les plaines d'Abraham, sortit avec sa garnison composée de sept mille hommes d'une valeur éprouvée, ne laissant dans la ville que quatre à cinq jcents soldats chargés de garder les remparts pendant qu'il allait tenter le sort des armes. Il avait, comme artillerie, vingt-deux bouches à feu et comptait accabler avec ses troupes fraîches des recrues harassées par la fatigue et le mauvais temps. Il y aurait réussi sans l'habileté et le sang-froid du chevalier de Lévis
Celui-ci, croyant d'abord les Anglais décidés à s'en tenir à la défense de la place, avait donné Tordre d& marcher en avant pour arriver de bonne heure à, Tanse au Foulon, où les chaloupes et les berges devaient achever le débarquement de son matériel. En allant reconnaître avec son état-major les positionsqu'il comptait faire prendre à ses troupes, il aperçut une forte colonne ennemie qui sortait de la ville pour se former en bataille du coteau de Sainte-Genevièva à la falaise bordant le fleuve Saint-Laurent. Il fît occuper aussitôt par son avant-garde, à droite, une redoute élevée Tannée précédente par les Anglaisprès de la côte du Foulon, et, à gauche, un moulin et divers bâtiments sur le chemin de Sainte-Foye. Le gros de Tarmée arrivait à peine sur le terrain lorsque les Anglais attaquèrent le moulin qui couvrait la route par laquelle débouchaient nos soldats.
Murray voulait enlever ce point avec des forces supérieures pour se jeter ensuite sur le centre de Tarmée française, Tenfoncer et couper son aile droite qu'il aurait écrasée.
Évitant une attaque à laquelle n'auraient pas résisté les cinq compagnies de grenadiers qui gardaient 1& moulin, Lévis les fît reculer jusqu'à l'entrée du bois pendant qu'il pressait la marche en avant de ses dernières brigades. Celles-ci arrivées sur le champ de bataille, il les lança à l'assaut de la position que l'ennemi occupait lui-même avec presque toutes ses forces et la plus grande partie de son artillerie. Les grenadiers abordèrent les Anglais au pas de charge, culbutèrent les régiments écossais et enlevèrent le moulin à la baïonnette.
Attaqués à leur tour par les bataillons ennemis reformés en arrière, ils durent reculer pour revenir encore à la charge et reprendre le moulin dans lequel ils purent, cette fois, se maintenir.
Tout l'effort des Anglais sur la droite était brisé. Lévis profite de ce qu'ils ont affaibli leur gauche pour
attaquer à fond de ce côté. Ses troupes, entraînées par leurs officiers, s'élancent sur Tennemi, et, après l'avoir ébranlé par leur feu, se jettent sur lui à la baïonnette, l'enfoncent et le poursuivent avec acharnement. Les fuyards se sauvent vers le centre dont ils interrompent le feu et où ils propagent le désordre. Lévis fait alors charger sa gauche qui culbute à son tour la droite ennemie et la chasse la baïonnette dans les reins.
La déroute des Anglais est complète. Ils se précipitent vers la ville dont la proximité leur permet de rejoindre les remparts. Leur fuite même les préserve d'un désastre, car Lévis espérait les tourner s'ils avaient tenu pied et les jeter dans la rivière Saint-Charles. Ils laissaient entre les mains du vainqueur artillerie, munitions, outils, morts et blessés. Près du quart de leur effectif avait été tué ou mis hors de combat. Si les Français avaient pu attaquer la ville sur-le-champ, elle serait probablement retombée en leur pouvoir, car la confusion y était telle que les remparts étaient abandonnés par les fuyards réfugiés jusque dans la basse ville, et que les portes restèrent quelque temps ouvertes. Mais les vainqueurs étaient harassés de fatigue ; leurs forces épuisées ne leur permettaient pas de continuer la poursuite ; ils avaient été aussi très éprouvés, car dans l'action, qui avait duré plus de trois heures, ils avaient perdu sept cents des leurs et cent quatre officiers tués ou blessés.
Le spectacle du champ de bataille était effroyable. « Deux mille cinq cents hommes avaient été atteints par les feux et le fer dans un espace relativement resserré. L'eau et la neige, qui couvraient le sol par endroits, étaient rougies de sang que la terre gelée ne pouvait boire, et ces malheureux nageaient dans des mares horribles où l'on enfonçait jusqu'à mi-jambe. »
Les blessés français furent portés à l'hôpital sur les bords de la rivière Saint-Charles. « Il faudrait une autre plume que la mienne, écrivait une religieuse,
pour peindre les horreurs que nous eûmes à voir et à entendre pendant vingt-quatre heures que dura le transport. — Il faut dans ces moments une force au-dessus de la nature pour pouvoir se soutenir sans mourir. Après avoir dressé plus de cinq cents lits que nous avions eus des magasins du roi, il restait encore de ces pauvres malheureux à placer. Nos granges et nos étables en étaient remplies. Nous avions dans nos infirmeries soixante-douze officiers dont trentetrois moururent. On ne voyait que bras et jambes coupés. Pour surcroît d'affliction, le linge nous manqua ; nous fûmes obligées de donner nos draps et nos chemises. » (Garneau.)
Des hauteurs que les Anglais avaient abandonnées, on découvrait les remparts de Québec. Aussitôt après la retraite de l'ennemi, le chevalier de Lévis se hâta de les occuper. Après avoir reconnu les abords de la place, il fit commencer une parallèle à cinq cents mètres du rempart. Trois batteries, une de six pièces, une de quatre et la dernière de trois y furent installées avec des difficultés inouïes, car on cheminait sur le roc et il fallait apporter la terre de très loin dans des sacs. Deux mortiers complétaient tout le matériel de ^iège qu'il avait été possible de traîner jusqu'aux tranchées.
L'ennemi démasqua soixante pièces de canon sur les fronts attaqués, et son artillerie, servie avec la plus grande vivacité, non seulement retarda les travaux d'approche, mais obligea plusieurs fois les troupes placées en arrière des hauteurs à décamper.
Murray, malgré sa défaite, était déterminé à opposer la plus vigoureuse résistance aux Français. Dès le lendemain de sa rentrée dans Québec, il avait expédié un navire chargé d'aller prévenir à Halifax la flotte anglaise du péril qui le menaçait, et adressé à ses soldats une proclamation destinée à relever leur courage abattu :
« La journée du 28 avril, leur disait-il, a été malheu-
270 LA iNOUVELLE-FRANCE.
reuse pour nos armes ; mais les affaires ne sont pas si désespérées qu'elles ne se puissent réparer encore. Je connais par expérience la bravoure des troupes que je commande ; elles sauront faire tous leurs efforts pour regagner ce qu'elles ont perdu. Une flotte est attendue ; des renforts nous arrivent. J'invite les officierset les soldats à supporter leurs fatigues avec patience et à s'exposer courageusenient à tous les périls. Ils se rappelleront qu'ils se doivent à leur pays et à leur roi. »
Il fit compléter les fortifications du côté menacé par les travaux d'approche des Français, renforcer les parapets par un remblai de fascines et de terre, et garnir les remparts de cent quarante canons de gros calibre empruntés aux batteries du port, devenues inutiles.
Lévis n'avait pour répondre à cette formidable artillerie que ses quinze pièces, dont la plupart furent bientôt hors de service. Le manque de poudre et de boulets était tel que chaque pièce n'avait que vingt coups à tirer par jour. Tout ce qu'il était possible de faire, dans de pareilles conditions, c'était de se maintenir dans les retranchements élevés à la hâte devant la ville et d'attendre ainsi les secours si instamment sollicités du ministère. Le 30 avril, Lévis écrivait à Vaudreuil :
« Du camp sous Québec.
« Les ennemis démasquent beaucoup d'embrasures, ce qui nous annonce un feu considérable de leur part. Tout cela ne serait rien si nous avions l'artillerie et les munitions nécessaires pour leur répondre ; mais il faut espérer qu'il nous viendra quelque chose de France. Si notre faible artillerie pouvait ouvrir le mur, je vous assure que j'y grimperais le premier et que le succès ne dépendra ni de moi, ni des troupes, qui sont très bien disposées. »
Les Anglais, de leur côté, démoralisés parleur sanglante défaite, n'osaient plus se hasarder à attaquer les Français ; leurs hôpitaux étaient encombrés de
LA DERNIÈRE VICTOIRE. — PERTE DU CANADA. 27t
malades et de blessés, et ils n'espéraient leur salut que de la flotte dont on leur faisait entrevoir la prochainearrivée.
Chaque jour, dès les premières lueurs de Taube, assiégeants et assiégés regardaient avec anxiété dansla direction du fleuve. Le 9 mai, ils voyaient poindre à Thorizon une voile qui remontait le Saint-Laurent. Une véritable angoisse étreignit tous les cœurs.
Bientôt, on distingua le gréement du navire ; c'était une frégate.
« Nous restâmes quelque temps en suspens, — dit le capitaine Knox, de l'armée assiégée, — n'ayant pasassez d'yeux pour la regarder ; mais nous fûmes bien tôt convaincus qu'elle était anglaise. On ne peut exprimer l'allégresse qui transporta la garnison. Offîciers^ et soldats montèrent sur les remparts faisant face aux Français et poussèrent pendant plus d'une heure des hourras continuels en élevant leurs chapeaux en l'air. La ville, le camp ennemi, le port, les campagnes voisines à plusieurs lieues de distance retentirent de noscris et du roulement de nos canons, car le soldat, dansle délire de sa joie, ne se lassait point de tirer. Enfin^ il est impossible de se faire une idée de notre allégresse si l'on n'a pas souffert les extrémités d'un siège et si l'on ne s'est pas vu, avec de braves compagnons^ d'armes, exposé à une mort cruelle. »
La joie délirante dont témoigne l'auteur de ce pas-^ sage démontre combien avaient été grandes les craintes des assiégés.
Chez les Français, si la déception fut profonde, ils n'en laissèrent rien paraître et continuèrent avec plus de vigueur leur feu contre les fortifications. Mais^ le 15 mai, deux autres navires anglais mouillaient devant Québec et débarquaient les renforts qu'ils amenaient à la garnison.
Lévis, désespéré, craignant d'être coupé dans sa retraite, prit le parti de lever le siège et de se retirer encore une fois derrière la rivière Jacques-Cartier. Il
donna Tordre aux bâtiments portant les vivres de remonter le fleuve et aux deux frégates de suivre les embarcations. Puis, à la nuit, il fit jeter l'artillerie, qu'il ne pouvait emporter, en bas de la falaise près de l'anse au Foulon, distribuer aux troupes les approvisionnements qui restaient et commencer la retraite qu'il efl'ectua sans être inquiété.
Quant aux bâtiments et aux frégates, à peine appareillaient-ils qu'ils étaient poursuivis par plusieurs vaisseaux anglais et obligés de s'échouer pour éviter de tomber aux mains de l'ennemi.
Seul Vauquelin, sur l'Atalante, soutint pendant deux heures une lutte acharnée contre ses agresseurs et continua son feu jusqu'à ce qu'il n'eût plus ni poudre ni ))oulels. La moitié de son équipage était hors de combat. Il fit débarquer les hommes encore valides en les invitant à rejoindre l'armée et resta sur son bâtiment, aveo les blessés et les morts, maintenant fièrement, sous le feu de l'ennemi auquel il ne pouvait plus répondre, son pavillon flottant au vent. Sommé de l'abattre ou de tirer, il répondit aux Anglais que s'il avait eu de la poudre il n'aurait pas attendu leur avis pour continuer le feu sur leurs vaisseaux ; que pour son pavillon, il avait toujours abattu celui des autres et qu'on pouvait amener le sien, mais qu'il ne l'abaisserait pas lui-même. L'amiral anglais rendit hommage à ce noble adversaire en lui accordant sa liberté et en le faisant reconduire en France.
Vauquelin devait y trouver comme ministre ce même Berryer que Bougainville avait vainement supplié de venir en aide au Canada. La duchesse de Mortemart fit une démarche en faveur de l'intrépide marin auprès de l'indigne protégé delà Pompadour; elle en reçut cette réponse qui ne donne que trop la mesure de l'esprit qui régnait alors dans la marinade guerre :
« Madame, je sais très bien que M. Vauquelin a servi le roi merveilleusement comme un héros ; mais
il n'est pas gentilhomme de naissance, et je dois pourvoir aux demandes d'un grand nombre d'officiers de grande famille. Il s'est formé dans le seiTice marchand ; qu'il y retourne ! »
Lévis, après s'être rendu compte des vivres qui restaient et avoir examiné la situation de l'armée, dont la plupart des Canadiens, voyant tout perdu, avaient quitté les rangs pour retourner chez eux, laissa un corps de dix-huit cents hommes au fort Jacques-Cartier et partit pour Montréal où il arriva le 29 mai. Toutes les ressources de la colonie en poudre, vivres et artillerie avaient été épuisées pour le siège de Québec ; les mauvais temps qui avaient accompagné la retraite et le défaut de moyens de transport avaient obligé d'abandonner en route le matériel traîné jusqu'aux tranchées ; les troupes qui restaient à la disposition du général se trouvaient dans le plus complet dénuement ; les bataillons étaient réduits à deux cent cinquante hommes et au tiers de leurs officiers ; il n'y avait plus aucune espérance de secours ; le fleuve était couvert de vaisseaux anglais. Dans l'impossibilité de tenir ses troupes réunies, Lévisles dissémina chez les habitants avec lesquels elles partagèrent le peu qui leur restait en attendant que l'ennemi, après avoir reçu tous ses renforts, s'avançât vers Montréal.
Huit cents hommes défendaient les rapides du Saint-Laurent; cinq cents étaient postés au Sault Saint-Louis ; Bougainville, avec douze cents, occupait le fort de l'île aux Noix à l'entrée du lac Champlain. De la métropole, il n'était venu qu'un secours dérisoire. Les commandants des quelques bâtiments envoyés avec du matériel et des provisions, ayant appris dans le golfe qu'une escadre anglaise avait remonté le fleuve, s'étaient réfugiés dans la baie des Chaleurs où ils restèrent à l'ancre, attendant des nouvelles de Montréal. Averti de leur présence, le capitaine anglais Byron vint de Louisbourg avec plusieurs vaisseaux de guerre les attaquer et les détruire.
274 LA iNOUVELLE-FKANCE.
Une dernière ressource restait aux Canadiens : les avances qu'ils avaient faites au gouvernement depuis le commencement de la guerre et qui s'élevaient à plus de quarante millions. M. de Vaudreuil fut informé que, le Trésor étant vide, le payement des lettres de change tirées par le Canada était suspendu. Ce fut le dernier coup pour ces malheureux.
« Les habitants sont désespérés, — écrivait M. de Lévis au ministre, — ils ont tout sacrifié pour la conservation du pays et se trouvent ruinés sans ressources.
« Nous n'avons, ajoutait-il, de la poudre que pour Tin combat, mais si les ennemis ne mesurent pas leurs mouvements, nous en profiterons pour combattre le corps qui débouchera le premier. C'est l'unique ressource qui nous reste. Nous sommes hors d'état de tenir la campagne, et il est surprenant que nous existions encore. »
Comme les années précédentes, trois armées anglaises allaient converger sur Montréal.
Murray, laissant à Québec une forte garnison, remonta le Saint-Laurent avec trois frégates et trentedeux bâtiments transportant quatre mille hommes et une artillerie considérable. Il passa devant les retranchements élevés aux Trois-Rivières et à l'entrée de la rivière Richelieu sans être arrêté par le feu des quelques batteries installées sur la rive, reçut devant Sorel un renfort de quinze cents hommes détachés de la Nouvelle- Ecosse, et y attendit l'approche des deux autres armées et l'arrivée du général Amherst, chargé de la direction des opérations. Il avait, sur sa route, incendié les maisons sans défense et fait publier partout qu'il détruirait les villages dont les habitants ne rendraient pas leurs armes ; ceux des Canadiens qui resteraient dans les rangs des troupes françaises étaient en outre menacés de subir le sort des vaincus et d'être transportés en Europe.
La seconde armée, commandée par le général Haviland, devait traverser le lac Champlain et enlever
l'île aux Noix ; elle était forte de neuf mille hommes ; <îinq grands bateaux armés chacun de dix-huit canons, deux batteries flottantes et des berges transportant i'artillerle de gros calibre lui faisaient escorte.
Débarqués le 14 août en vue de l'île, les Anglais établirent aussitôt plusieurs batteries qu'ils démasquèrent le 18. Bougainville en essuya le feu pendant huit jours presque sans y répondre, afin de réserver le peu de munitions qu'il possédait pour repousser une attaque de vive force. Mais les Anglais, ne réussissant pas à enlever la position de front, la tournèrent, forcèrent les chaînes barrant la rivière et continuèrent à descendre au fil de l'eau vers le Saint- Laurent. Bougainville, ne pouvant s'opposer à leur passage, reçut l'ordre du gouverneur d'évacuer le fort et d'opérer sa retraite sur Montréal, ce qu'il fit dans la nuit du 27 au 28, en passant sans être aperçu au milieu des troupes ennemies.
La troisième armée, la plus importante, dirigée par le général Amherst, comptait onze mille combattants. Réunie à Chouaguen, elle s'engagea dans les rapides du fleuve Saint-Laurent et fut arrêtée par le fort LéviSy où le commandant Pouchot, renouvelant sa belle défense de Niagara, la tint en échec pendant douze jours; ce ne fut qu'après un assaut repoussé, ses murailles détruites, ses canons démontés, tous ses officiers et le tiers de ses hommes tués ou blessés, qu'il se résigna à capituler.
C'était le dernier effort opposé à l'invasion. Les rapides franchis en y laissant soixante-quatre berges coulées et quatre-vingt-dix-huit hommes qui se noyèrent, Amherst débarquait le 6 septembre à trois lieues de Montréal, et le 8 les deux autres armées le rejoignaient devant la ville, dont la seule défense consistait dans une simple muraille de deux ou trois pieds d'épaisseur.
Dans la nuit du 6 au 7, M. de Vaudreuil réunit un conseil de guerre ; après avoir exposé la situation
désespérée où Ton se trouvait, il émit l'avis, auquel se rallièrent unanimement les membres présents^ « que l'intérêt général de la colonie exigeait que les choses ne fussent pas poussées à la dernière extrémité, et qu'il convenait de préférer une capitulation avantageuse au peuple et honorable aux troupes ».
Bougainville fut chargé de se rendre auprès du général Amherst pour lui proposer une suspension d'armes et, sur son refus, une capitulation dont les articles principaux portaient que les troupes et milices sortiraient avec les honneurs de la guerre et que les habitants conserveraient l'entière et paisible possession de leurs biens ainsi que le libre exercice de leur religion.
Amherst ne consentit à suspendre les hostilités que jusqu'au lendemain et n'admit que la dernière partie des articles, proposée dans l'intérêt des habitants. Il répondit à la demande relative aux troupes : -
« Toute la garnison de Montréal doit mettre bas les armes et ne servira point pendant la présente guerre. »
Lévis, indigné, fit avec ses principaux officiers les instances les plus vives auprès de Vaudreuil pour repousser cette condition humiliante et d'autant moins justifiée que la dernière rencontre entre les armées des deux nations dans les plaines d'Abraham s'était terminée par une éclatante victoire des Français. Le gouverneur refusa de rompre les négociations.
Lévis lui remit alors un mémoire dont nous reproduisons les termes :
« Aujourd'hui 8 septembre 1760, M. le marquis de Vaudreuil, gouverneur général de la Nouvelle-France, nous ayant communiqué les articles de capitulation qu'il a proposés au général anglais pour la reddition du Canada et les réponses à ces articles, et ayant vu dans lesdites réponses que ce général exige, pour dernière résolution, que les troupes mettront bas les armes et ne serviront point pendant le cours de la présente guerre, nous avons cru devoir lui représenter en notre
nom et en celui des officiers principaux et autres des troupes de terre que nous commandons, que cet article de la capitulation ne pourrait être plus contraire au service du roi et à l'honneur de ses armes, et qu'il ne doit être admis qu'à la dernière extrémité, puisqu'il prive l'État pendant toute cette guerre du service que pouvaient lui rendre huit bataillons de troupes de terre et deux de celles de la marine, lesquelles ont servi avec courage et distinction ; service dont l'État ne serait pas privé si les troupes étaient prisonnières de guerre ou même prises à discrétion.
« En conséquence, nous demandons à M. le marquis de Vaudreuil de rompre présentement tout pourparler avec le général angla-is et de se déterminer à la plus vigoureuse défense dont notre position actuelle puisse être susceptible.
« Nous occupons la ville de Montréal qui, quoique très mauvaise, et hors d'état de soutenir un siège, est à l'abri d'un coup de main et ne peut être prise sans canon. Il serait inouï de se soumettre à des conditions si dures et si humiliantes pour les troupes sans avoir étécanonné. D'ailleurs, il reste encore assez de munitions pour soutenir un combat si l'ennemi voulait nous attaquer l'épée à la main, et pour en livrer un si M. le marquis de Vaudreuil veut tenter la fortune quoique avec desforces extrêmement disproportionnées et peu d'espoir de réussir.
«Si M. de Vaudreuil, par des vues politiques, se croit obligé de rendre présentement la colonie aux Anglais, nous lui demanderons la liberté de nous retirer avec les troupes de terre dans l'île de Sainte-Hélène pour y soutenir l'honneur des armes du roi, résolus de nous exposer à toutes sortes d'extrémités plutôt que de subir des conditions qui nous y paraissent si contraires.
« Je prie M. le marquis de Vaudreuil de mettre sa réponse par écrit au bas du présent mémoire.
« Le chevalier de LÉvis. »
Le gouverneur répondit :
« Attendu que l'intérêt de la colonie ne nous permet pas de refuser les conditions proposées par le général anglais, lesquelles sont avantageuses à un pays dont le sort m'est confié, j'ordonne à M. le chevalier de Lévis de se conformer à ladite capitulation et de faire mettre bas les armes aux troupes.
« A Montréal, ce 8 septembre 1760.
« Vaudreuil. »
Un suprême et impérieux devoir restait à accomplir.
Lévis, reconnaissant avec douleur que le gouverneur avait pris son parti, voulut du moins épargner aux troupes une dernière humiliation. Il ordonna qu'on brûlât les drapeaux pour se soustraire à la dure condition de les remettre aux ennemis.
Le lendemain, vingt mille Anglais occupaient Montréal.
Quelques jours après, les deux mille deux cents hommes, en comprenant les malades, blessés et invalides, restes des huit bataillons venus au Canada avec Dieskau, Montcalm et Lévis, descendaient le fleuve sur des navires de commerce pour retourner en France, €t, gagnant la haute mer, voyaient fuir dans le lointain, puis disparaître à l'horizon, cette terre où ils avaient si vaillamment lutté et sous laquelle les trois quarts des leurs, tombés sur les champs de bataille, dormaient du sommeil éternel.
La fin d'une colonie.
« Si j'osais, je vous conjurerais à genoux de débarrasser pour jamais du Canad^ le ministère de France. Si vous le perdez, vous ne perdez presque rien; si vou& voulez qu'on vous le rende, on ne \;pus rend qu'une cause éternelle de guerre et d'humiliations. »
Telle était l'instante prière que Voltaire adressait le 3 octobre 1T60 au marquis de Chauvelin, pour la soumettre à M. deChoiseul, ministre des affaires étrangères. A ce dernier il écrivait le 6 septembre 1762 : « Je suiscomme le public, j'aime beaucoup mieux la paix que le Canada, et je crois que la France peut être heureuse sans Québec. »
Aussi applaudissait-il à la conclusion du traité de Paris du 10 février 1763, qui cédait à l'Angleterre le Canada et l'Inde, en d'autres termes la domination du monde, et dont l'article 2 était ainsi rédigé :
« Le roi de France renonce à toutes les prétentions qu'il a formées ou pu former autrefois sur la Nouvelle- Ecosse ou Acadie en toutes ses parties, et la garantit tout entière, avec toutes ses dépendances, au roi de la Grande-Bretagne. De plus, S. M. Très Chrétienne cède et garantit à S. M. Britannique, en toute pro* priété, le Canada avec toutes ses dépendances, ainsi que l'île du Cap-Breton et toutes les autres îles dans le golfe et dans le fleuve Saint-Laurent, sans restrictions et sans qu'il soit libre de revenir, sous aucun prétexte, contre cette cession et garantie, ni de trou-
bler la Grande-Bretagne dans les susdites possessions. » L'Angleterre, comme conséquence du droit de pêche sur les bancs de Terre-Neuve, daignait nous laisser deux flots, Saint-Pierre et Miquelon, avec défense d'y élever des fortifications ; elle refusait toute indemnité pour les vaissçaux pris avant la déclaration de guerre et exigeait le démantèlement des remparts de Dunkerque, sous le contrôle de ses ingénieurs !
Ce n'était pas encore assez de honte et de sacrifices en 1761, Choiseul avait obtenu, par le traité connu sou le nom de Pacte de famille, l'alliance de l'Espagne «outre l'Angleterre ; mais notre alliée avait été malheureuse également dans la lutte engagée : elle' avait perdu Cuba, Manille, douze vaisseaux de ligne et plus de cent millions de prises ; pour recouvrer Cuba, elle dut abandonner la Floride aux Anglais. Afin de la dédommager, Louis XV, achevant de dépouiller cette France que sa misérable politique et ses crapuleuses débauches minaient et déshonoraient, céda bénévolement à son alliée, par une convention secrète, la Louisiane, déjà réduite, par le traité avec les Anglais, à la rive droite du Mississipi et à la Nouvelle-Orléans. Choiseul, reculant devant de pareilles conventions et en comprenant toute la lâcheté, voulait continuer la lutte, qui ne pouvait faire perdre davantage à la France ; mais le roi et les autres ministres se prononcèrent pour la paix à tout prix.
Un des successeurs de Choiseul au ministère des affaires étrangères, M. de Vergennes, remit un jour au roi Louis XVI un mémoire sur le Canada et la Louisiane ; on était alors à l'époque où les États-Unis luttaient contre l'Angleterre pour leur indépendance, et le ministre, avec la clairvoyance d'un véritable homme d'État, après avoir commencé par inviter le roi à « ne jamais perdre de vue la restitution du Canada à la France », terminait son travail par ce jugement sur la triste négociation qui avait tant coûté à sa patrie : « A la conclusion du traité, on aurait dû se rappeler
que lorsque Camille fut nommé diefateur, son premier acte d'autorité fut de rompre le traité que Ton allait conclure avec les Gaulois ; il ne calcula pas l'état désespéré où se trouvait la République, mais il voulut s'opposer à son déshonneur. »
Quand la convention fut connue, il y eut dans la nation, malgré l'abaissement auquel elle était arrivée, un mouvement d'indignation; il ne suffisait donc pas de livrer les soixante mille français restés au Canada, la défaite pouvait encore le faire comprendre; le roi cédait, comme un troupeau dont on se défait par un marchandage, les colons qui avaient été sur les instances mêmes du gouvernement, avec son appui, s'établir à la Louisiane, terre française !
Le ministère, pour se justifier et calmer l'opinion publique, profondément blessée, prétendit que le Canada avait été conquis par l'Angleterre parce que les forces navales de la France avaient été insuffisantes, et que le même sort, pour la même cause, menaçait la Louisiane. Il était donc préférable, ne pouvant la garder, de la céder à l'Espagne, celle-ci, aux termes de l'article 18 du Pacte de famille, devant être indemnisée par son alliée des pertes qu'elle avait éprouvées pendant la guerre. Quoi qu'il pût dire pour excuser cet abandon, le gouvernement français en comprenait si bien tout l'odieux qu'il laissa pendant dix-huit mois les habitants de la Louisiane dans l'ignorance du sort qu'il leur avait réservé.
La Louisiane, depuis la guerre contre les Natchez et la remise au roi en 1731 de la colonie par la Compagnie des Indes, avait vu peu à peu sa population augmenter et des établissements s'y créer ; après la paix de 1748, il y eut un nouvel effort pour activer le peuplement des vastes territoires qui, par la vallée du Mississipi, s'étendaient jusqu'aux grands lacs du Canada; mais les mesures prises à cet égard ne furent pas toujours heureuses, et le recrutement des colons, ne donna souvent que de tristes résultats. Il était diffi-
cile qu'il en fût autrement avec le personnel que l'on faisait passer à la Nouvelle-Orléans, et dont le journal de Barbier indique les origines. A la date de décembre 1749, on y lit en effet:
«Depuis un mois, on enlève du monde dans Paris, filles et garçons. Cela se fait à la chute du jour. — On a pris aussi les pauvres dans les rues ou dans les maisons des faubourgs où ils se retirent ainsi que dans les hôpitaux. Cela s'entend des jeunes et qui se portent bien. L'objet de ces recrues, que l'on fait apparemment de même sur les grands chemins pour les vagabonds et dans les autres villes du royaume, est pour envoyer au pays de Mississipi pour peupler. On engage aussi volontairement toutes sortes d'ouvriers à qui on fait un bon parti. — On avait déjà envoyé du monde pour peupler le Mississipi en 1720, et même à l'occasion de ces enlèvements il y eut une émeute dans le quartier Saint-Martin des Champs, où le peuple assomma tous les archers. »
Ces mendiants, ces gens sans aveu, « traînant après eux la honte et la misère », ne restèrent guère sur les terres qu'on leur accorda, et cherchèrent à vivre en ouvrant des tavernes où venaient s'enivrer des soldats et des nègres ; les femmes continuaient leur triste métier dans ces bouges. Les troupes étaient presque entièrement composées de déserteurs rentrés en France après l'amnistie, et envoyés à la Louisiane sans espoir de retour ; les vols, les meurtres étaient fréquents de leur part et les habitants redoutaient fort tine milice composée de si tristes éléments.
Malgré les défauts d'un pareil recrutement, et grâce au commerce avec les Antilles et la mère patrie, la colonie qui, pendant la guerre avec l'Angleterre, n'avait pas été attaquée, avait joui d'une grande tranquillité, et jusqu'en 1764 son développement s'était continué, notamment sous l'impulsion du dernier gouverneur, M. d'Abbadie.
Le 21 avril 1764, ce dernier recevait de Louis XV
Tordre d'informer les Louisianais de Tabandon à l'Espagne du pays qu'ils occupaient. Il en ressentit une si profonde affliction qu'il mourut de chagrin.
Il fut, dit une chronique du temps, universellement regretté. Administrateur désintéressé, juste enverstous, il sut concilier les intérêts du royaume avec ceux de la colonie.
Son successeur, Aubry, eut la charge de communiquer aux habitants le traité de cession. Ils avaient la plus grande aversion pour la domination espagnole et la manifestèrent lorsque la cour de Madrid envoya le capitaine général don Antonio d'UUoa prendre possession du pays. Comme il n'avait qu'un ordre verbal du gouverneur de Cuba de se rendre à la Nouvelle- Orléans, les colons, informés de ce fait, lui adressèrent une pétition l'invitant à produire le titre qui lui attribuait le commandement qu'il prétendait exercer^ Comme il lui était impossible de le représenter, ilsl'obligèrent à se rembarquer, déclarant que personne n'avait le droit de les céder sans leur consentement, et en appelant au roi de France à qui ils envoyèrent des députés pour obtenir de rester Français. Louis XV leur fit répondre que la cession à l'Espagne était irrévocable.
Ulloa, revenu à Madrid, y peignit les Louisianaiscomme des révoltés que l'on ne parviendrait pas et captiver par la douceur, et la cour d'Espagne, qui voulait arriver à l'exécution du traité, en chargea,, en 1769, le général O'Reilly. C'était un vieux soldat d'origine irlandaise, qui avait servi en- France sous les maréchaux d'Estrée et de Broglie, et qui, passé au service de l'Espagne, était devenu inspecteur générai de l'infanterie. Sa férocité allait se manifester dans les conditions les plus odieuses. Hostile à toute mesure de conciliation, mais ne se croyant pas assez fort, malgré les trois mille hommes de troupes qu'il amenait avec lui de la Havane, pour réduire la colonie et lui imposer sa volonté despotique, il eut recours k.
une ruse infâme pour écarter des esprits tout sentiment de défiance et s'emparer sans risque des principaux habitants.
La population, qui avait d'abord songé à se réfugier sur la rive droite du fleuve devenue possession anglaise, et ensuite à s'opposer par la force au débarquement deO'Reilly et de ses soldats, avait été apaisée par les sages conseils des magistrats et notamment du procureur général, M. de La Fresnière, qui, se rendant au-devant du nouveau gouverneur, l'assura de la soumission de ses compatriotes. Le général le reçut avec une feinte cordialité, et lui dit que son maître entendait que les Français devenus ses sujets fussent traités de manière à les gagner à leur nouvelle patrie. Cette bienveillance apparente rassura tous les esprits et disposa le peuple à la confiance la plus dangereuse. Certain désormais du succès de sa fourberie, et bien convaincu que des hommes livrés à l'étranger par leur patrie n'y trouveraient pas de défenseurs, O'Reilly choisit ses victimes et prit toutes ses mesures pour s'assurer de leurs personnes. Il avait commencé par maintenir les règlements français, pour ne pas mécontenter dès le début les colons et provoquer des soulèvements ; mais lorsqu'il eut assuré ses moyens de répression, il commença à apporter dans la législation quelques modifications qui motivèrent des représentations de la part des juges et de La Fresnière. Le général, voyant dans ce dernier et les principaux officiers de la colonie un obstacle invincible à ses projets, et croyant l'heure arrivée de briser toute résistance, prépara froidement le guet-apens dans lequel allaient tomber ces malheureux. Il détermina le jour de l'attentat ; ses ordres furent donnés de manière que rien ne transpirât, et lorsque tout fut prêt il manda chez lui les principaux habitants pour fixer, disait-il, avec eux, d'une manière irrévocable, les règlements qui dorénavant feraient loi.
« Douze Français furent choisis pour représenter la
nation ; chacun d'eux y apportait le désir de l'union et de la concorde, et la colonie attendait en silence le résultat de cette délibération décisive.
« Les députés étaient rassemblés chez O'Reilly, et ils attendaient dans la salle d'audience son arrivée, quand tout à coup les troupes prirent les armes et se massèrent aux environs du gouvernement. Les portes s'ouvrirent, O'Reilly parut armé, au milieu d'une bande de satellites, et, avec une figure décomposée par l'atrocité du crime qu'il allait commettre, il bégaya quelques reproches vagues sur l'esprit de révolte qui régnait dans la colonie, en déclara les députés auteurs, et termina sa criminelle harangue en les condamnant tous à la mort. Ils furent à l'instant chargés de fers et conduits dans d'affreux cachots.
« Cette nouvelle avait volé rapidement dans la ville et y avait jeté la consternation. O'Reilly se renferma dans son gouvernement et refusa de voir qui que ce fût jusqu'à ce qu'il eût consommé son crime. Cependant six des malheureux Français qui attendaient la mort furent élargis, et personne ne douta du motif qui détermina leur grâce : l'avidité de O'Reilly et la manière dont il s'est conduit n'ont laissé aucun doute sur les moyens dont on se servit pour le toucher. » • Les six condamnés qui furent impitoyablement exécutés se nommaient : La Fresnière, de Noyant, Caresse, Villeret, Marquis et Millet.
« Ces infortunés subirent leur supplice avec la fermeté qu'on devait attendre d'hommes qui n'avaient rien à se reprocher. La Fresnière, avant d'être fusillé, protesta de son innocence, et encouragea ses concitoyens à mourir sans témoigner aucune faiblesse; il dit à Noyant d'envoyer son écharpe à sa femme pour qu'elle pût la remettre à son fils quand il aurait vingt ans ; il commanda lui-même aux soldats de faire feu et mourut comme un héros. » (De Vergennes.)
Le chevalier de Noyant, gendre de La Fresnière, était lieutenant du roi et neveu de Bienville, l'ancien gou-
verneur de la Louisiane, li avait trente et un ans. Sa jeune femme avait seize ans. Il aurait pu se sauver s'il avait voulu s'abaisser à charger son beau-père et dire qu'il avait été engagé par lui dans cette malheureuse affaire ; il préféra la mort plutôt,^ que de souiller son nom par une action indigne.
Marquis était un ancien capitaine au service de la marine. Il montra également la plus grande fermeté, refusa de se laisser bander les yeux, disant qu'ayant tant de fois bravé la mort pour le service du roi de France, il ne les avait jamaisf ermés ni détournés devant ses ennemis, qu'il tomberait en homme, et qu'il mourait pour avoir voulu être toujours Français. Il déchira sa chemise et, montrant son corps couvert de blessures, il s'écria : « Tirez, bourreaux ! » (1).
Si la cour de Madrid désapprouva secrètement ces exécutions, elle n'en laissa rien paraître et ne désavoua pas O'Reilly, qui ne fut rappelé que l'année suivante» après la mise en vigueur de la législation espagnole et la prohibition du commerce avec les étrangers.
D'autres gouverneurs, plus habiles, moins sanguinaires, lui succédèrent ; le temps s'écoula, diminuant peu à peu l'aversion pour l'Espagne qui, payant les frais du gouvernement avec des fonds envoyés du Mexique, ne prélevait que des impôts fort légers et laissait, par impuissance de s'y opposer sur d'aussi vastes territoires, un trafic important de contrebande se faire avec les États-Unis, au grand profit des habitants, qui recevaient ainsi à meilleur compte la majeure partie des objets nécessaires à leurs exploitations. La plupart descendaient des premiers aventuriers qui
(1) Foucault, commissaire ordonnateur et chef du Conseil supérieur, également arrêté, répondit à ceux qui l'interrogeaient qu'il était Français, et qu'il n'avait à rendre compte de sa conduite qu'au roi son maître. Son crime était d'avoir approuvé l'impression delà requête des habitants concernant le renvoi de M. d'UUoa. O'Reilly le fit embarquer sur un navire qui le transporta en Europe. Arrivé à Paris, il y fut mis à la Bastille où il resta détenu pendant dix-huit mois.
avaient fondé la colonie ; quelques Espagnols étaient venus s'installer auprès d'eux ; plus tard, au moment de la guerre de l'Indépendance, de noiïibreuses familles quittèrent les États-Unis pour s'aventurer au delà du fleuve et y fonder des établissements ; après la perte de Saint-Domingue, des Français, échappés au massacre et habitués au climat des tropiques, préférèrent tenter de nouveau la fortune à la Louisiane plutôt que de revenir en France. Tous ces éléments commençaient à se fondre et à donner au pays un certain essor lorsque, par le [contre-coup des événements extérieurs, il changea encore une fois de maître et redevint, pendant quelques jours, terre française, pour être vendu enfin aux États-Unis.
La cession que la France avait faite à l'Espagne en 1763 avait été considérée, dans nos principaux ports de commerce, comme impolitique et nuisible aux intérêts de notre navigation : on espérait voir le gouvernement de la République profiter des négociations qui pourraient s'engager pour obtenir la restitution de cette colonie. Un des premiers soins de Bonaparte, devenu consul, fut d'intervenir auprès de l'Espagne pour la déterminer à rendre àla France une contrée dont elle ne tirait en réalité aucun parti. Il lui fut aisé de faire entendre au prince de la Paix que la Louisiane, entre ses mains, serait un boulevard pour la province du Mexique qu'elle séparerait à nouveau des possessions anglaises et américaines. Le l*"" octobre 1800, par le traité de Saint-Ildephonse, l'Espagne, en échange du royaume d'Etrurie créé en faveur du duc régnant de Parme, restituait à la France la Louisiane. La guerre avec l'Angleterre n'avait pas encore pris fin et la cession resta secrète, car nos ennemis auraient aussitôt essayé de s'emparer du pays s'ils avaient été informés qu'il était redevenu français.
La paix d'Amiens, signée le 27 mars 1802, permit de rendre publique la convention avec TEspagne. Les
clameurs qu'elle souleva en Angleterre furent des plus vives : elle blessait essentiellement, y disait-on, les intérêts de la Grande-Bretagne ; les ports que la France allait avoir à sa disposition renforceraient ses stations navales et multiplieraient, en cas de guerre, les dangers des colonies anglaises. Le Canada, limitrophe de la Louisiane, serait bientôt exposé aux entreprises des Françads. Ils finiraient par prendre sur les États-Unis un ascendant qui les entraînerait tôt ou tard dans une alliance contre la grandeur navale de l'Angleterre et la supériorité de son pavillon. La Nouvelle-Orléans était la clef du Mexique, et le cabinet de Madrid n'avait pu donner son consentement au traité qu'en cédant à la force.
Le ministère anglais répondit dans le Parlement à ces critiques : il déclara que l'on s'alarmait bien à tort, et que pour juger de la valeur de la Louisiane entre les mains des Français il suffisait de se rappeler qu'ils l'avaient possédée longtemps sans pouvoir la faire prospérer ; que pour les États-Unis leurs ressources leur permettaient de ne rien craindre de ce voisinage, et que s'il en était autrement leurs alarmes ne pourraient que les conduire à une plus étroite union avec r Angleterre.
Le premier consul, malgré ces réponses quelque peu dédaigneuses, ne se fit pas illusion sur les sentiments réels de la nation rivale, et prévoyant qu'à bref délai une nouvelle lutte s'engagerait avec elle, il songea aussitôt, avec la promptitude qu'il apportait à tous ses actes, à se défaire d'une colonie qu'il ne pouvait mettre dans un état de défense suffisant pour résister victorieusement à toutes les attaques, et à la soustraire à la convoitise des Anglais, tout en retirant de sa cession une somme suffisante pour solder les préparatifs de sa prochaine campagne.
Toutefois, avant de prendre une décision, il voulut avoir l'avis de deux hommes dont il connaissait l'expérience, et qui avaient séjourné dans les contrées
dont le sort était entre ses mains. Barbé-Marbois, ministre du Trésor, et Tamiral Decrès, ministre de la marine, mandés à Saint-Cloud le 10 avril 1803, et réunis dans le cabinet dt Bonaparte, y eurent une conférence dont le premier a rendu compte dans son Histoire de la Louisiane.
Parlant sans préparation et sans réserve à ses deux conseillers, comme il en avait l'habitude avec ceux qui possédaient sa confiance, le premier consul leur dit :
« Je connais tout le prix de la Louisiane, et j'ai voulu réparer la faute du négociateur français qui l'abandonna en 1763. Quelques lignes d'un traité me l'ont rendue, mais à peine l'ai-je recouvrée que je dois m'attendre à la perdre. Les Anglais ont successivement enlevé à la France le Canada, l'île Royale, Terre-Neuve, l'Acadie, les plus riches parties de l'Asie. Ils travaillent et agitent Saint-Domingue. Ils n'auront pas le Mississipi qu'ils convoitent. La Louisiane n'est rien en comparaison de leurs agrandissements par tout le globe, et cependant la jalousie que leur cause le retour de cette colonie sous la domination française m'annonce qu'ils veulent s'en emparer, et c'est ainsi qu'ils commenceront la guerre. La conquête de la Louisiane leur serait facile s'ils prenaient seulement la peine d'y descendre. Je n'ai pas un moment à perdre pour la mettre hors de leur atteinte. Je songe à la céder aux États-Unis. A peine même pourrai-je dire que je la leur cède, car elle n'est point encore en notre possession. Pour peu que je laisse de temps à nos ennemis, je ne transmettrai qu'un vain titre à ces républicains dont je recherche l'amitié. Je considère déjà la colonie comme perdue, et il me semble que dans les mains de cette puissance naissante elle sera plus utile à la politique et même au commerce de la France que si je tentais de la garder. Dites-m'en l'un et l'autre votre pensée. »
L'opinion du maître se dégageait trop nettement de ces paroles pour que ses deux interlocuteurs pussent
IL — La Nouvelle-Francs. 17
29a LA NOUVELLE-FRANCE.
s'y méprendre, mais ils lui soumirent librement leurs observations et « il les écoula comme il faisait souvent, même quand son parti était pris, pour s'assurer qu'il n'avait pas méconnu quelque grand côté de la question soumise à son jugement ». (Thiers.)
Abondant dans le sens des objections formulées par le premier consul : « Il ne faut pas hésiter, dit Barbé- Marbois, à faire le sacriûce de ce qui va nous échapper. La guerre contre l'Angleterre est inévitable ; pourronsnous défendre la Louisiane contre cette puissance avec des forces navales très inférieures? Les États-Unis, justement mécontents de nos procédés, ne nous offrent pas un seul havre, pas un asile en cas de revers. Ils viennent, il est vrai, de se réconcilier avec nous, mais ils sont en querelle avec le gouvernement espagnol et ils menacent la Nouvelle-Orléans dont nous n'aurons qu'un moment la possession. Le pays est à peine habité, vous n'y avez pas cinquante soldats. Où sont vos moyens d'y envoyer des garnisons? Pourrons-nous relever les fortifications ruinées, construire une longue chaîne de forts sur une frontière de quatre cents lieues ? Si l'Angleterre vous laisse entreprendre ces choses, c'est parce qu'elles tariront vos ressources, et elle vous verra avec une joie secrète vous épuiser par des efforts qui ne profiteront qu'à elle. Vous enverrez une escadre^ mais pendant qu'elle traversera les mers, la colonie aura succombé et l'escadre à son tour sera en péril. La Louisiane est ouverte aux Anglais, du côté du nord, par les grands lacs ; et si au midi ils se montrent aux embouchures du fleuve, la Nouvelle-Orléans tombera aussitôt en leur pouvoir. Cette conquête serait encore plus facile aux Américains : ils arrivent au Mississipi par plusieurs rivières navigables, et pour être maîtres du pays il leur suffira d'y entrer. — La colonie existe depuis un siècle, et malgré des efforts et des sacrifices de tout genre, les derniers recensements attestent sa faiblesse. Si, devenue colonie française, elle prend des accroissements et de l'importance, il y aura dans sa
LA FIN D^UNE COLONIE. 29 i
prospérité même un germe d'indépendance qui ne tardera pas à se développer. Plus elle fleurira, moins nous aurons de chances de la conserver. — L'occupation de la Louisiane, colonie à esclaves, nous causera plus de dépenses qu'elle ne nous donnera de profits. Mais il est un autre genre de servitude dont cette colonie a perdu l'habitude, c'est celle du régime exclusif. Espérez-vous le rétablir dans un pays qui confine à celui où le commerce jouit de la plus grande liberté? Le règne des lois prohibitives est fini quand une population nombreuse a résolu d'en secouer le joug. — Voudrez-vous à main armée dompter les résistances ? Les mécontents trouveront de l'appui dans le voisinage et vous rendrez ennemis de la France les États- Unis, avec lesquels des intérêts réciproques doivent nous lier pour des siècles. N'espérez aucun attachement des Louisianais pour votre personne ; ces colons ont perdu le souvenir de la France ; ils sont de trois ou quatre nations différentes, et à peine regardent-ils la Louisiane comme une patrie. Vous qui, par un des premiers actes de votre gouvernement, avez assez fait voir l'intention de donner ce pays à la France, si vous renoncez à le garder, il n'y a personne qui ne convienne que vous ne faites que céder à la nécessité^ et bientôt nos commerçants eux-mêmes reconnaîtront que la Louisiane libre leur offre plus de chances de profit que soumise au monopole. Des comptoirs sont aujourd'hui préférables à des colonies, et même, à défaut de comptoirs, laissez faire le commerce. »
L!amiralDecrès, contrairement à l'opinion de Barbé- Marbois et du premier consul, estima qu'il était du devoir de la France de ne pas abandonner ainsi, sans même avoir essayé de la défendre, une des plus belles colonies qu'elle pût désirer. Il le fit dans des termes qui auraient sans doute modifié l'opinion de son auditeur si son parti de tout sacrifier à la lutte qu'il allait poursuivre n'avait été pris sans retour. « Nous sommes encore, lui dit-il, en paix avec l'Angleterre, la Louisiane
vient de nous être cédée, il dépend du premier consul de la conserver. 11 ne serait pas sage d'abandonner, dans la crainte d'un danger douteux, le plus important établissement que nous puissions former hors de France et de nous en dépouiller sans autre cause que la possibilité d'une guerre ; autant et mieux vaudrait qu'elle nous fût enlevée par les armes. Si la paix est maintenue, la cession ne pourra être justifiée, et cet <ccte prématuré d'une inquiétude mal fondée sera le sujet des plus vifs regrets. La conservation sera au contraire pour le commerce et la navigation une ressource d'un prix inestimable, et dans nos provinces maritimes le sujet d'une joie universelle. Les avantages que nous avons retirés des colonies sont encore présents à tous les esprits. Dix villes florissantes ont été créées par ce commerce, et cette navigation, cette opulence, ce luxe qui embellissent Paris sont les effets de l'industrie coloniale. Point de marine sans colonies; point de colonies sans une marine puissante I — La France privée de sa marine et de ses colonies est dé* pouillée de la moitié de sa splendeur et d'une grande partie de sa force. La Louisiane peut nous dédommager de toutes nos pertes. 11 n'existe pas sur le globe une seule ville susceptible de devenir aussi importante que la Nouvelle-Orléans, et déjà le voisinage des États de l'Amérique en fait une des plus commerçantes du" monde. Le Mississipi n'y arrive qu'après avoir reçu vingt autres rivières, dont plusieurs surpassent en grandeur les plus beaux fleuves de l'Europe. Le pays est enfin connu, les principales découvertes sont faites ; des forts existent, des terres fertiles et propres aux plus riches cultures n'attendent que des bras, et cette colonie ouverte à l'activité des Français les dédommagera bientôt de la perte de l'Inde. »
Decrès, après avoir signalé l'importance que prendrait la Louisiane lorsqu'un jour un canal permettrait de franchir l'isthme de Panama, et insisté sur la richesse et la variété des productions de cette contrée.
acheva ses observations en faisant au premier consul une remarque qui devait le frapper au moment où il s'efforçait de rétablir la paix à l'intérieur :
« Enfin la France, après ses longues agitations, a besoin d'une telle colonie pour sa pacification intérieure ; elle sera pour notre pays ce que furent pour l'Angleterre, il y a un siècle, les plantations que les émigrés des trois royaumes ont élevées à un si haut degré de prospérité ; elle sera l'asile de nos dissidents politiques et religieux ; elle guérira une partie des maux de la révolution, et, conciliateur suprême de tous les partis qui nous divisent, vous y trouverez ces remèdes que vous cherchez avec tant de sollicitude. »
Le premier consul mit fin à la conférence sans faire connaître sa résolution. La délibération avait été fort longue et s'était prolongée jusque dans la nuit. Le lendemain, il appela Barbé-Marbois, lui fit lire les dépêches de Londres par lesquelles son ambassadeur l'informait des préparatifs de guerre auxquels se livraient les Anglais. « Les incertitudes, lui dit-il ensuite, et la délibération ne sont plus de saison. Je renonce à la Louisiane. Cen'est point seulement la Nouvelle-Orléans que je veux céder, c'est toute la colonie sans en rien réserver. Je connais le prix de ce que j'abandonne et j'y renonce avec un vif déplaisir, mais nous obstiner à sa conservation serait folie. Je vous charge de négocier cette affaire avec les envoyés du congrès; mais j'ai besoin de beaucoup d'argent pour cette guerre; il y a cent ans que la France et l'Espagne font à la Louisiane des dépenses d'amélioration dont le commerce ne les a jamais indemnisées. Des sommes ont été prêtées aux compagnies, aux agriculteurs, et elles ne rentreront jamais au Trésor. Le prix de toutes ces choses nous est bien dû.
« Si je réglais mes conditions sur ce que ces vastes territoires vaudront aux États-Unis, les indemnités n'auraient point de bornes. Je serai modéré en raison même de l'obligation où je suis de vendre. Mais rete-
nez bien ceci : je veux cinquante millions, et à moins de cette somme je ne traiterai pas ; je ferais plutôt quelque tentative désespérée pour garder ces belles contrées.» Les conférences commencèrent le même jour entre Barbé-Marbois et le représentant des États-Unis, M. Livings'ton ; la proposition de vendre toute la Louisiane le surprit au point de lui faire croire que ce n'était qu'un artifice pour gagner du temps et éviter de régler les indemnités qu'il était chargé de réclamer pour ses compatriotes dont les navires avaient été enlevés par des corsaires français. 11 fallut l'arrivée, le 12 avril, à Paris, d'un autre ministre plénipotentiaire, M. Monroë, pour donner aux négociations un caractère plus sérieux. Livingston, partisan de la maxime anglo-saxonne : « Prendre d'abord, discuter «nsaite », dit à son collègue : « Nous n'obtiendrons pas la Nouvelle-Orléans par la voie des négociations, il faudra employer la force. Mettons-nous d'abord en possession, nous négocierons après! » M. Monroë, d'un caractère plus froid, n*avait pas ces allures et ces sentiments de flibustier. Son intervention, ^âce aux pouvoirs dont il était porteur, aplanit pTomjptement toutes les difficultés. L'offre du premier consul de céder aux États-Unis la Louisiane entière était trop avantageuse pour qu'il n'y donnât pas aussitôt son adhésion. La proposition l'étonna, car sa patrie ne réclamait que la cession d'une ville et le droit de navigation sur le Mississipi; mais il saisit l'occasion, et, Barbé-Marbois prenant sur lui de réclamer quatrevfngt millions comme prix de la vente au lieu des cinquante d'abord indiqués par Bonaparte, il acquiesça •sans hésiter au payement de cette somme, à la condition toutefois que vingt millions seraient consacrés à indemniser ieeux de ses compatriotes qui avaient subi des pertes par le fait des corsaires français.
On disposait encore une fois de la Louisiane sans que ses habitants eussent été consultés, mais il fut stipulé en leur faveur qu'ils seraient maintenus et pro-
tégés dans la jouissance de leurs libertés, de leurs propriétés et dans l'exercice de leur religion en attendant leur incorporation, aussitôt que cela serait possible, dans l'Union, d'après les principes de la constitution fédérale. Le premier consul avait préparé lui-même le texte de cet article et ses paroles à cet égard sont consignées dans le journal de la négociation: « Que l^ Louisianais sachent que nous nous séparons d'eux à regret, que nous stipulons en leur faveur tout ce qu'ils peuvent désirer et qu'à l'avenir, heureux de leur indépendance, ils se souviennent qu'ils ont été Français et que la France, en les cédant, leur a assuré des avantages qu'ils n'auraient pu obtenir sous le gouvernement d'une métropole d'Europe, quelque paternel qu'il pût être. Qu'ils conservent donc pour nous des sentiments d'affection, et que l'origine commune, la parenté, le langage, les mœurs perpétuent l'amitié. »
Deux autres conventions réglèrent le mode de payement des soixante millions prix de la vente, et celui des vingt millions d'indemnités accordées aux citoyens américains. Le traité définitif fut signé le 30 avril 1803. Barbé-Marbois, tout son livre l'indique, considérait comme un service rendu à sa patrie la cession de la Louisiane à une puissance étrangère ; c'était un débarras, et sa satisfaction était grande d'avoir achevé cette négociation dans laquelle la France jouait encore une fois le rôle de dupe. Aussi lisons-nous dans son Histoire delà Louisiane:
« Les rédacteurs de ces actes solennels qui règlent le sort des peuples ne peuvent être insensibles à la gloire d'avoir fait des choses utiles à leur pays. Un sentiment supérieur à la gloire même semblait animer les trois ministres, et jamais peut-être des négociateurs ne goûtèrent une joie plus pure que la leur. Aussitôt qu'ils eurent signé, ils se levèrent, se donnèrent la main, etLivingston, exprimant la satisfaction de tous; dit: « Nous avons longtemps vécu, et voilà la « plus belle œuvre de toute notre vie. C'est d'aujour-
TJ
a d'hui que les États-Unis sont au nombre des puissan- « ces du premier rang; toute influence exclusive sur les « affaires d'Amérique échappe sans retour aux Anglais « Ainsi va cesser une des principales causes des riva- « lités et des haines européennes. Cependant, si les ce guerres sont inévitables, la France aura un jour dans « le Nouveau-Monde un ami naturel croissant en force « d'année en année, et qui ne peut manquer de devenir « puissant et respecté sur toutes les mers. »
Pour le premier consul, le traité signé, sa pensée se résuma dans l'observation suivante au négociateur français : « Cette accession de territoire affermit pour toujours la puissance des États-Unis, et je viens de donner à l'Angleterre une rivale maritime qui tôt ou tard abaissera son orgueil. »
Quant à Barbé-Marbois, il mérita trop dans cette affaire l'éloge que fit de lui James Monroë : « J'ai du plaisir à dire que la conduite de M. de Marbois, dans toute la marche de cette négociation, fut libérale, candide et belle, indiquant un sentiment très amical pour les États-Unis et un vif désir de maintenir entre les deux pays les relations les plus bienveillantes. »
Sa conduite en effet fut libérale, car il donnait aux États-Unis, qui n'avaient même pas songé à le demander tant cela leur paraissait impossible à obtenir, la moitié de l'Amérique du Nord depuis la rive droite duMississipi jusqu'au Pacifique ; elle fut candide, car ce partisan trop ardent de la République américaine abandonnait pour quelques millions un territoire si facile à coloniser que treize États ail aient s'y constituer et donner, comme le prévoyaient Livingston et Monroë, une puissance énorme à leur nation. Quant à cet « ami naturel » dont parlait le premier au milieu des effusions déterminées chez lui par le succès inespéré d'une négociation qui doublait d'un seul coup l'étendue de sa patrie, il oublia vite, ce qui est bien humain, le service rendu, et prit à son compte la réflexion de Bonaparte: « La Louisiane était pour la France une
colonie perdue ; il valait mieux qu'elle fût entre ses mains que dans celles des Anglais. »
Restaient les colons. Barbé-Marbois hasarda en leur faveur quelques observations sur leur abandon, et s'attira cette réponse de Bonaparte : « Voilà bien dans toute sa perfection l'idéologie du droit de la nature et des gens ! Mais il me faut de l'argent pour faire la guerre à la nation qui en a le plus. Envoyez votre doctrine à Londres, je suis sûr qu'elle y sera l'objet d'une grande admiration, et cependant on n'y regarde pas de si près quand il s'agit de s'emparer des plus belles contrées de l'Asie I »
Aussitôt après le traité de Saint-Ildephonse, M . Laussat avait été envoyé comme préfet à la Louisiane, en attendant l'arrivée du général Victor, chargé du commandement à la Nouvelle-Orléans ; mais ce dernier, par suite du traité avec les États-Unis, n'eut pas à quitter la France. Le 30 novembre 1803, M. Laussat, avisé de la cession de la colonie, en informa les habitants par une proclamation. Il avait administré jusque-là le pays d'accord avec le gouverneur espagnol. Le même jour, les troupes espagnoles et les milices furent disposées en bataille sur la place de l'Hôtel-de-Ville : Laussat produisit les pouvoirs du premier consul pour reprendre possession du pays, et le gouverneur espagnol, au bruit du canon, fit descendre le pavillon de sa nation du mât où il flottait, en annonçant aux Louisianais que ceux qui ne croiraient pas devoir se retirer sous la domination de sa patrie étaient déliés de leur serment de fidélité envers le roi. Puis le drapeau français fut hissé et salué de salves d'artillerie. Il flotta sur la colonie du 30 novembre au 20 décembre 1803. A cette date, fixée pour la remise de la contrée aux États-Unis, Laussat se rendit à l'hôtel de ville entouré des officiers et des principaux habitants; les troupes américaines furent introduites dans la ville, et le général Wilkinson, accompagné de M. Clayborne, gouverneur du territoire du Missis-
«ipi, reçu dans la salle de l'hôtel de ville. Après la lecture du traité de cession et des pouvoirs respectifs, Laussat déclara qu'il mettait les États-Unis en possession des « pays, contrées et dépendances de la Louisiane ». Il releva ensuite du serment de fidélité envers la République française ceux des habitants qui voudraient rester dans la colonie cédée, et Clayborne leur déclara que la cession leur assurait à eux-mêmes ainsi qu'à leurs descendants « l'héritage certain de la liberté, des lois perpétuelles et des magistrats qu'ils éliraient eux-mêmes ».
Ces formalités remplies, il se produisit un incident <iont le spectacle impressionna vivement ceux qui en furent les témoins.
A l'arrivée de Laussat, la colonie, le voyant diriger l'administration, avait pu se croire de nouveau Française, et cette idée avait bientôt ranimé dans les cœurs ■de quelques vieux habitants cet amour de la Patrie que le temps n'avait pu éteindre. Ils en donnèrent un témoignage le jour où le pavillon français remplaça <5elui de l'Espagne. Réunis au nombre de cinquante, tous anciens soldats, ils se constituèrent les défenseurs de ce drapeau, emblème de la France flottant sur la maison de ville, et veillèrent à sa garde, comme si elle leur eût été confiée. Pendant vingt jours, se relevant k tour de rôle, ils remplirent la touchante mission qu'ils s'étaient donnée, et lorsqu'à l'heure de la cession le changement des pavillons se produisit, ils étaient tous présents, le cœur serré, attendant avec angoisse le moment où le noble emblème de toutes leurs espérances descendrait pour disparaître à jamais de ces lieux.
Tandis que l'on baissait] lentement le pavillon français, celui des États-Unis était hissé en même temps. Lorsqu'ils furent parvenus à mi-hauteur, on les y arrêta quelques instants, et l'artillerie tonna tandis que les fanfares célébraient cette union; puis le drapeau des États-Unis s'éleva au sommet du mât.
Pendant que les Américains le saluaient de hourras et de cris de joie, celui de la France fut descendu et reçu par les vieux soldats qui l'avaient si peu de temps gardé. « Leurs regrets éclatèrent, et poi:^r rendre un dernier hommage à ce signe qui n'était plus celui de la souveraineté du pays, le sergent- major s'en enveloppa comme d'une écharpeet, après avoir parcouru la ville, il s'achemina vers la maison du commissaire français. La petite troupe l'accompagnait; elle fut saluée en passant devant les lignes des Américains qui lui présentaient les armes, battant aux champs, drapeaux déployés. Les officiers des milices, la plupart Français de naissance ou d'origine, suivaient en corps. Laussatles reçut, et ils lui dirent : « Nous avons voulu rendre à la France un dernier témoignage de l'affection que nous lui conserverons toujours. C'est dans vos mains que nous déposons ce symbole du lien qui nous avait rattachés à elle. » Laussat répondit : « Que la prospérité de la Louisiane soit éternelle I » (Barbé-Marbois.)
Ainsi s'achevait, après la cession du Canada, celle de la Louisiane.
Le ministre de Vergennes, dans son mémoire au roi Louis XVI sur ces colonies, avait insisté vainement sur leur revendication, et motivé cette insistance par une réflexion qu'il importe de rappeler :
« J'estime assez ma nation, disait-il, pour supposer que si des circonstances malheureuses l'ont obligée de céder une partie de ses domaines, elle n'a jamais perdu de vue le moment de rentrer dans ses possessions légitimes. »
L'enseignement qui se dégage de la perte de nos établissements dans le Nouveau-Monde est singulièrement grave et douloureux : la France a oublié ces « possessions légitimes que des circonstances malheureuses l'avaient obligée de céder ». Puisse-t-elle ne plus commettre la même faute I
Les premières années de Toccupation anglaise.
L'Angleterre s'était enfin emparée du Canada, que Pitt convoitait depuis si longtemps et pour la conquête duquel sa nation avait dépensé des centaines de millions ; il s'agissait maintenant de prendre possession du pays, d'en chasser les Français, enles déportant au besoin comme les Acadiens et de traiter ceux qui resteraient ainsi que des ilotes ou des sauvages dont on pouvait se défaire par tous les moyens.
Comment les Canadiens ont-ils réussi à déjouer les machinations de la tourbe d'aventuriers abattus comme de sinistres corbeaux sur leur pays après l'évacuation des troupes françaises? Grâce à quelles circonstances indépendantes de la volonté de la nation anglaise ont-ils échappé au triste sort qui les menaçait? C'est ce que la suite des événements va nous apprendre, mettant en relief, làcomme dans le passé, la mauvaise foi, l'hypocrisie et la férocité du vainqueur, en même temps que la patiente ténacité, la foi robuste, le courage indomptable dans leur résistance à la tyrannie des colons français qui, abandonnés sur les rives du Saint- Laurent, ont fini par y reconstituer une nation aujourd'hui libre et confiante dans ses destinées.
Nos troupes avaient quitté le Canada, occupé par les régiments anglais ; dans ce pays autrefois si prospère et si vivant, il ne restait plus que des ruines ; la ville de Québec, assiégée deux fois, bombardée et presque entièrement brûlée, était à peu près détruit;
les environs, théâtre de trois batailles acharnées, avaient été ravagés jusqu'à plusieurs lieues ; des fermes, des champs, des vergers, il ne se voyait plus que les cendres et les débris ; les habitants, décimés par les combats, mouraient de faim sur leurs terres en friche, abandonnés par leurs chefs, seigneurs, fonctionnaires, notables, qui avaient suivi les débris des régiments français retournant en Europe. La détresse était telle que les vainqueurs durent pourvoir àlanourriture d'un certain nombre de ces malheureux, et leur avancer quelque argent pour leur permettre de se procurer les objets les plus indispensables. Réfugiés dans leurs villages, s'isolant de leurs nouveaux maîtres et attendant le retour de leurs anciens, ils se consacrèrent uniquement aux travaux de la terre, qui leur fournit bientôt les légumes et le blé nécessaires à leur nourriture ; le chanvre filé par les femmes, comme dans le vieux temps, leur donna les vêtements ; et la vie se continua, triste des défaites subies, animée par le labeur quotidien, avec une espérance vague, mais persistante, qu'un jour « les leurs » reviendraient et que l'on reprendrait l'existence heureuse de jadis. Pauvres gens I si simples et si attachés, au vieux pays, leur cœur devait être une seconde fois brisé ; par le traité de Paris de 1763, le plus honteux que la France ait jamais signé, Louis XV cédait définitivement le Canada à l'Angleterre. L'abandon était complet, les soixante-dix mille Français restés sur les bords du Saint-Laurent devenaient sujets anglais. Cette cession amena une nouvelle émigration ; les marchands, les hommes de loi, les quelques fonctionnaires restés dans les villes vendirent ou abandonnèrent leurs biens et revinrent en France. Les campagnes seules demeurèrent étrangères à ce mouvement; les habitants, attachés au sol qui les avait vu naître, vivant dans leurs fermes, sur les terres défrichées par leurs pères, se groupèrent autour des prêtres qui partageaient leur sort et repoussèrent énergiquement toute assimilation avec
les nouveaux arrivants; outragés dans leurs croyances, lésés dans leurs droits, ils se retranchèrent obstinément « derrière l'infranchissable barrière qu'élève entre deux races la différence du culte et du langage ». (Achintre.)
Le général Murray, resté à Québec comme commandant des forces d'occupation, fut en 1763 nommé gouverneur du Canada. Des conseils de guerre permanents avaient été aussitôt après la conquête installés à Québec, Trois-Rivières et Montréal ; ils connaissaient de toutes les affaires civiles ainsi que des affaires criminelles, appliquant les lois anglaises entièrement inconnues des habitants presque autant du reste que des juges eux-mêmes, « officiers que leur éducation et leurs précédentes habitudes avaient beaucoup plus familiarisés avec le Champagne et le bourgogne qu'avec Coke et Blackstone ». Quant aux juges civils qui les remplacèrent, ils furent choisis « parmi ce qu'il y avait de plus respectable » dans la population anglaise protestante nouvellement arrivée dans la colonie ; c'était, ainsi que le reconnaît Murray lui-même dans sa correspondance avec le ministère de Londres, une nuée <i'aventuriers et d'intrigants qui s'étaient abattus sur le Canada à la suite des troupes et après la capitulation de Montréal, « des marchands d'une réputation perdue, des cabaretiers crapuleux, des individus n'ayant reçu qu'une très médiocre éducation, qui, ayant leur fortune à faire, s'inquiétaient fort peu des moyens pourvu qu'ils atteignissent la fin, en un mot les hommes les plus immoraux qu'on eût jamais vus ».
« Le gouvernement civil établi, écrivait-il encore, il a fallu choisir les magistrats et prendre les jurés parmi quatre cent cinquante commerçants, artisans et fermiers méprisables, principalement par leur ignorance. Il n'est pas raisonnable de supposer qu'ils résistent à l'enivrement du pouvoir mis dans leurs mains contre leur attente, et qu'ils manquent de faire voir combien ils sont habiles à l'exercer. Ils haïssent la noblesse canadienne à cause de sa naissance et parce
qu'elle a des titres à leur respect ; ils détestent les autres habitants, parce qu'ils les voient soustraits à l'oppression dont ils les ont menacés. »
Vainement les Canadiens, opposant à ces intrus une résistance latente mais opiniâtre, protestèrent contre ce qu'ils considéraient avec raison comme la violation absolue de leurs droits, garantis par la capitulation de Montréal ; vainement ils réclamèrent, aux termes mêmes de cet acte solennel, le libre exercice de leur culte, de leur langue et de leurs lois ; les nouveaux colons anglais, décidés à les traiter comme les Acadiens et les Irlandais, exigèrent impérieusement qu'on leur confiât toutes les fonctions, à l'exclusion des anciens possesseurs du sol, et adressèrent à Londres les plus ardentes récriminations contre Murray, qui ne se prêtait pas à tous leurs désirs et ne persécutait pas assez âprementà leur gré les infortunés dont ils poursuivaient avec acharnement la ruine et l'expulsion.
Malgré les protestations des habitants et leurs pétitions en faveur du gouverneur, ils obtinrent le rappel de Murray, qui dut aller se justifiera Londres des sympathies qu'il avait témoignées aux Canadiens. Il lui fut facile de le faire en plaçant sous les yeux des ministres le recensement de la population qui, en 1765, comprenait en tout cinq cents protestants sur soixanteneuf mille deux cent soixante-quinze habitants ; il n'était pas possible de ne pas tenir compte de cette énorme disproportion, et de laisser, sans danger de révolte, persécuter impitoyablement des hommes pour la plupart anciens soldats, courageux et simples, mais vivement attachés à leurs coutumes.
Au regard des sauvages, les agissements des Anglais furent encore plus insolents qu'à l'égard des Français vaincus. Après la capitulation de Montréal, leurprincipal agent auprès des Peaux-Rouges, le capitaine Rogers, avait pris possession des forts élevés par les Français sur les grands lacs; il avait ensuite été nommé commandant à Michillimakinac. Par celui-là,
on peut juger des autres : c'était, disent ses compatriotes eux-mêmes, « un misérable de la plus vile espèce », et cependant il fut, à de nombreuses reprises, investi de missions de confiance. Commandant du fort de Michillimakinac, il chercha à le vendre aux Espagnols occupant alors la haute Louisiane ; poursuivi pour ce fait, il prit la fuite et revint en Europe d'où il passa dans les États barbaresques, au service du dey d'Alger. Apprenant l'insurrection des colonies anglo-américaines, il se hâta de leur oflFrir ses services. Washington le reçut dans son armée; il en fut bientôt récompensé : espion d'abord, déserteur ensuite, Rogers reçut pour prix de sa trahison un brevet de colonel dans l'armée anglaise. C'est à des êtres de cette espèce que la Grande-Bretagne confiait le soin de ses relations avec les Peaux- Rouges.
Oubliant en outre les ménagements qu'il devait à ces peuplades guerrières, et ne songeant qu'à diminuer ses dépenses, le gouvernement retranchait chaque année quelque chose des présents destinés aux chefs sauvages, et ces présents diminuaient encore en passant par les mains rapaces de ceux qui étaient chargés de les remettre. 11 estima enfin que, le voisinage d'une colonie française n'étant plus à redouter, il était de son intérêt de ne plus fournir d'armes et de munitions aux indigènes; et ces peuplades, qui avaient abandonné depuis longtemps l'usage de l'arc et des flèches, se trouvèrent tout à coup privées de fusils, de poudre et de plomb. Il leur fut dès lors impossible de vivre du produit de leur chasse et de s'approvisionner de fourrures pour les échanges. Des tribus entières se virent ainsi réduites à la plus extrême misère. Leurs terres étaient envahies chaque jour par des émigrants qui les chassaient devant eux comme de véritables bêtes fauves. Quant aux aventuriers anglais qui les exploitaient, leurs déprédations, leurs vols, leurs attentats de toute espèce restaient impunis.
De pareils traitements devaient révolter ces guerriers
si fiers et si jaloux de leur indépendance. Aussi, dès- 1761, ridée germa-t-elle dans les tribus de massacrer les Faces-Pâles et de reprendre les contrées dont elless'étaient emparées contre toute justice et tout droit- En 1762, le complot s'étendit et aboutit à un projet des plus dangereux et des mieux conçus : il consistait dans une attaque simultanée, par surprise, le même jour, de tous les postes occupés par les Anglais. Les garnisons massacrées, les sauvages espéraient pouvoir jeter ensuite à la mer les Européens dispersés sur le littoral de l'Atlantique. Un chef huron, le Rat, avait déjà eu autrefois cette idée. Le plan fut repris par un sauvage outaouais, Pontiac, qui en poursuivit l'exécution avec une fermeté et une décision étonnantes. C'était un ami des Français ; il avait combattu à leurs côtés pendant les dernières campagnes, et l'insolence des Anglais depuis le départ de nos troupes lui était insupportable. A force de diplomatie, de patience, de conciliabules avec les autres chefs des diverses nations, il parvint à donner un but à leurs ressentiments, à leur haine toujours croissante contre les envahisseurs et à coordonner jusque dans ses moindres détails la révolte qui devait bientôt éclater comme la foudre et surprendre complètement les autorités anglaises, dont le mépris pour ces êtres de race inférieure allait se changer en folle épouvante.
Au mois de mai 1763, Pontiac, d'accord avec les autres chefs, réunit les guerriers et se présenta devant Détroit, le fort le plus important et le mieux approvisionné de tous ceux que les Anglais occupaient dans les pays du haut. Pendant ce temps, les autres postes contenant des garnisons étaient assaillis, presque tous enlevés par surprise et leurs défenseurs massacrés.
L'attaque de Michillimakinac donne une idée des ruses auxquelles eurent recours les Peaux-Rouges.
Depuis plusieurs jours, les sauvages saulteux et sakis des environs s'exerçaient au jeu de la crosse devant l'enceinte, amusant la petite garnison, une
quarantaine d'hommes que leur réclusion à peu près complète en cet endroit éloigné privait de toute distraction. Dans la monotonie des journées, ce spectacle apportait une diversion qui fut accueillie par les Anglais avec une vive satisfaction. Ce sport animé les intéressait. Oubliant trop facilement qu'ils se trouvaient au milieu de peuplades récemment vaincues, encore frémissantes sous le joug nouveau de maîtres brutaux et grossiers, officiers et soldats assistèrent attentifs au jeu des sauvages, qui annoncèrent une grande partie pour le 4 juin 1763, anniversaire de la naissance du roi George d'Angleterre. C'était une fête pour la garnison : « Le temps était magnifique, un soleil ardent répandait ses chauds rayons, et la nature, drapée dans son riche manteau de verdure, semblait devoir ajouter à l'éclat des réjouissances. Les canons du fort faisaient entendre de temps à autre quelques salves bien nourries et leurs bruyantes détonations allaient réveiller les échos les plus lointains du lac Huron. Les sauvages, parés de leur mieux, le visage vermillonné, se comptaient par centaines, et, aies voir, on les aurait crus exclusivement préoccupés par l'issue de la lutte qui allait s'engager entre les deux tribus.
« La partie de crosse devait avoir lieu sur la grande plaine qui avoisine le fort. L'heure de la lutte arrivée, le commandant et son lieutenant vinrent prendre place à l'extérieur des palissades, à quelques pas de la porte, afin de mieux] observer les mouvements des jouteurs. Le premier semblait surtout s'intéressera la lutte, car ^1 avait parié en faveur des Saulteux. La partie de crosse se poursuivit depuis le matin jusqu'à midi, sans que la victoire se prononçât en faveur de l'une ou l'autre tribu. Plusieurs fois déjà la balle avait été jetée, intentionnellement, au dedans de l'enceinte du fort, d'où elle avait été renvoyée par les soldats de la garnison. Le commandant, désirant offrir toutes les facilités possibles aux sauvages, ordonna finalement d'ouvrir la porte du fort afin qu'ils
allassent eux-mêmes chercher la balle. C'était justement ce qu'ils désiraient. Ils ne tardèrent pas à la lancer de nouveau dans l'intérieur du fort en se ruant à sa poursuite. Leurs sauvagesses, obéissant à un mot d'ordre, se précipitèrent aussi en dedans des palissades, afin de leur donner les tomahawks qu'elles tenaient cachés sous leurs couvertures. Ce fut le signal du massacre. Les sauvages commencèrent alors à faire entendre leurs terribles cris de guerre, puis à égorger tous les soldats qui leur tombaient sous la main. Ceuxci, désarmés pour la plupart, s'étaient groupés sans défiance près de l'enceinte afin de pouvoir mieux suivre les péripéties de la lutte. Ils furent complètement surpris. Le nombre des morts s'éleva à dix-sept; les autres furent faits prisonniers ; les vainqueurs en massacrèrent encore cinq les jours suivants. » (Tassé.) Le commandant anglais fut sauvé par un Canadien nommé Langlade, qui l'avait vainement prévenu quelque temps auparavant du complot. Sept ou huit autres postes, notamment ceux de Saint-Joseph, des Miamis, du fort aux Bœufs et de Presqu'île tombèrent en même temps entre les mains des Peaux- Rouges, et les chevelures de leurs défenseurs fournirent une nouvelle parure aux cabanes des tribus, pendant que les coureurs sauvages portaient l'épouvante dans la Pensylvanie et la Virginie, dont ils ravageaient les frontières. Quant au fort de Détroit, renfermant une centaine de maisons de bois et défendu par une garnison de quatre cents hommes, il fut plusieurs fois approvisionné la nuit par quelques hardis traitants canadiens, mais pendant soixante jours et soixante nuits les soldats restèrent sur les remparts, attendant à chaque instant un assaut et ne dormant que l'arme au bras, tout habillés, à leur poste de combat. Plusieurs sorties désespérées furent repoussées ; dans l'une d'elles, les Anglais laissèrent soixante-dix des leurs sur le terrain et comptèrent quarante blessés; mais leur résistance prolongée pendant plusieurs mois permit aux secours
envoyés de Québec et de la Nouvelle-Angleterre d'arriver et de les dégager. Plusieurs rencontres de sauvages confédérés avec les détachements angloaméricains aboutirent à des échecs qui les obligèrent^ en 1766, à faire la paix. Pontiac, abandonné par ses alliés, se retira chez les Illinois ; les Anglais, craignant que son influence sur les tribus ne ramenât quelque prise d'armes meurtrière, le firent assassiner par un de leurs coureurs des bois, nommé Williamson.
La triste destinée des Peaux-Rouges, appelés à disparaître devant les empiétements des Anglo-Saxons, devait dès lors s'accomplir.
Les Anglais y aidèrent du reste par des moyens abominables, dont témoigne une correspondance entre deux officiers : pendant la lutte contre les sauvages révoltés, sir Jçff'rey Amherst écrivait en effet au colonel Bouquet, commandant les troupes envoyées contre les rebelles :
« Ne pourrait-on pas essayer de répandre la petite vérole parmi les tribus révoltées des Indiens ? Nous devons en cette circonstance user de tous les stratagèmes en notre pouvoir pour les réduire. »
Bouquet répondit :
« Je vais essayer d'inoculer la variole au moyen de couvertes qui pourront tomber entre leurs mains, et je prendrai garde de ne pas contracter la maladie moi-même. Comme il est déplorable d'exposer contre eux de braves gens, je désirerais faire usage de la méthode espagnole, les chasser avec des chiens anglais soutenus par les coureurs des bois et quelques chevaux agiles qui pourraient efficacement, je crois, extirper ou éloigner cette vermine. »
Amherst se hâta de répliquer :
« Vous ferez bien d'essayer d'inoculer la maladie aux Indiens au moyen de couvertes, et d'employer également tout autre moyen qui pourrait servir à exterminer cette exécrable race. »
Quelques mois plus tard, la petite vérole faisait
d'affreux ravages parmi les tribus. (Parkman, Gonspiracy of Pontiac.)
En 1766, le gouverneur Murray fut remplacé par le brigadier général Guy Carleton, qui eut à lutter contre les mêmes difficultés que son prédécesseur et à refréner les malversations et les pratiques odieuses des émigrants anglais; mais les troubles qui commençaient dans la Nouvelle-Angleterre et qui allaient bientôt aboutir à la guerre de l'Indépendance devaient préoccuper un esprit ouvert comme celui du nouveau gouverneur. Aussi écrivait-il, le 28 mars 1770, à lord Hillsborough, au sujet de l'administration de la justice au Canada, une lettre dont les derniers termes contenaient un grave avertissement :
« Votre Seigneurie a appris que les protestants qui se sont établis ou qui .ont plutôt séjourné ici depuis la conquête, ne se composent que de commerçants, de soldats licenciés et d'officiers, ces derniers, si l'on en excepte un ou deux, au-dessous du grade de capitaine ; quant aux membres des justices de paix, ceux qui réussissaient en affaires ne pouvaient trouver le temps de siéger comme juges, et quand plusieurs, à la suite d'accidents ou d'entreprises mal conçues, eurent fait faillite, ils ont cherché naturellement à se refaire aux dépens du public; d'où vient une variété de manœuvres pour augmenter les procès et leurs propres émoluments. Des huissiers, nommés par ces juges, la plupart soldats libérés du service ou déserteurs, se répandant dans les paroisses avec des citations en blanc, à l'affût de toute querelle ou discorde légère parmi les habitants, les poussent à leur ruine et les forcent à plaider pour ce qu'ils auraient aisément réglé à l'amiable si on les eût laissés à eux-mêmes. Ils leur font supporter des frais extravagants pour le recouvrement de fort petites sommes, vendre leurs terres précipitamment pour le payement de créances insignifiantes, et les deniers provenant de ces ventes sont absorbés par d'exorbitants honoraires, tandis que
les créanciers ne recueillent que bien peu de la ruine de leurs malheureux débiteurs. Ce n'est là qu'une bien faible esquisse de la misère des Canadiens, et c'est la cause de beaucoup de reproches qu'ils adressent à notre justice nationale et au gouvernement de Sa Majesté. Dans mon dernier voyage à travers le pays, les clameurs étaient générales. La copie ci-incluse d'une lettre que j'ai reçue à mon retour en cette ville, d'un ancien capitaine de milice fort sensé, est exactement le langage de tous ceux que j'ai rencontrés dans cette tournée, et je pourrais citer quelques exemples récents de leur résistance à des officiers de justice, agissant illégalement, à vrai dire, symptôme significatif, entre plusieurs autres, que leur patience est près de s'épuiser. » (Archives canadiennes, année 1890.)
La lettre à laquelle faisait allusion le gouverneur et qu'il transmettait au ministre donnait une description navrante de la persécution que subissait la population canadienne ; elle est datée du 3 juillet 1769 :
« Ce ne sont que procès mal intentés au préjudice de tout le pauvre peuple qui se trouve accablé et ruiné totalement par les injustices qui lui sont faites ; on ne voit tous les jours que procès sur procès, pour des choses de néant ; pour vingt ou trente sous, on forme un procès qui se monte le plus souvent à quarante, cinquante et soixante livres par la multitude de frais qui sont faits à ces pauvres gens par le moyen des sergents d'ordres qui sont établis par l'autorité de MM. les juges de paix. Ces sergents-là sont des agresseurs de procès très injustes; ils subornent le pauvre peuple, qui n'en sait pas plus long, à faire donner des ordres les uns aux autres, qu'ils ont tout prêts sur eux en blanc, dont il n'y a que les noms du demandeur et du défendeur à ajouter et le quantième du jour. Il arrive très souvent qu'une même personne a plusieurs ordres à répondre à différentes cours pour le même jour, et comme il est impossible que cela se puisse faire, on les condamne tout
LES PREMIÈRES ANNÉES DE L'OCCUPATION ANGLAISE. 31 i
de suite par défaut ; ensuite de quoi les sergente^ d'ordres saisissent, enlèvent, vendent tout ce que ces pauvres gens peuvent avoir chez eux, le tout donné à moitié prix et même au quart de la juste valeur de& effets enlevés. Il arrive très souvent que lorsque ce& prétendus sergents vont faire leur saisie aux maisons, s'il n'y a personne et que les portes soient fermées, ils font fraction pour entrer, ce qui représente des vols manifestes, et réduisent les habitants à la dernière mendicité. Si les effets saisis et enlevés ne sont pas suffisants pour payer les sommes qu'on exige d'eux pour la multitude de frais qu'on leur a faits tant pour le transport des voyages de sergents qu'autrement, on obtient des prises de corps contre eux après les avoir dépouillés de tout ce qu'ils pouvaient avoir et posséder au monde, tant meubles que leurs bestiaux ; ils se nantissent à la fin de leur personne pour achever leur tyrannie.
« Joseph Derosie, <i Cy-devant capitaine de milice. »
Les avertissements de Carleton, soulignés par les agissements des colons américains, furent entendus à Londres, où le ministère comprit qu'il importait de ne pas pousser à bout, pour plaire à une infime minorité de gens tarés et indignes, cette population canadienne, voisine de la Nouvelle-Angleterre, et que cette dernière appelait avec elle à la révolte. En 1774, le parlement britannique adoptait un bill déclarant nulles et non avenues toutes les dispositions antérieurement adoptées pour le Canada et ordonnant que lescontestations relatives aux propriétés seraient dorénavant jugées d'après les lois précédemment en vigueur dans le pays; les lois anglaises, avec le jury, ne furent maintenues que pour les affaires criminelles. La création d'un conseil législatif nommé par la Couronne, le rétablissement de la coutume de Paris pour la législation civile, des dîmes ecclésiastiques pour le clergé et des redevances féodales pour les seigneurs
restés dans la contrée donnèrent une première satisfaction aux Canadiens, qui furent en même temps dispensés du serment de ûdélité et d'abjuration de leur religion, que les émigrants anglais prétendaient leur imposer. Ces concessions,que dictait seule aux conquérants rapproche du danger, décidèrent les Canadiens à rester neutres pendant la guerre de Tlndépendance. Un certain nombre, par vieille haine des Yankees, s'engagèrent même dans les milices, et soutinrent le gouverneur de Québec dans ses efforts pour repousser les invasions de leur pays par les Américains.
Au mois d'octobre 1774, une déclaration du Congrès de Philadelphie, où se trouvèrent réunis les députés de douze des colonies de la Nouvelle-Angleterre, acheva d'indisposer les Canadiens contre les révoltés et de les décider à rester de préférence sous le drapeau de la Grande-Bretagne, qui venait de leur rendre leurs lois et de les laisser libres de suivre leur religion. Parmi les griefs invoqués par le Congrès contre la métropole était relevé le bill du Parlement qui reconnaissait la religion catholique, abolissait « l'équitable système des lois anglaises dans la province de Ouébec et y établissait au profit des papistes une véritable tyrannie civile et spirituelle, au grand danger des provinces voisines qui avaient contribué de leur sang et de leur argent à sa conquête ». Par une inconséquence vraiment étrange, le même Congrès, après avoir ainsi profondément froissé ces Canadiens qu'il considérait toujours comme des ennemis, leur adressait, avec une hypocrite effusion de sympathie, un manifeste dans lequel il leur exposait les avantages d'une constitution libre, et les invitait à se joindre à lui pour défendre leurs droits communs.
« Saisissez, disait-il, l'occasion que la Providence elle-même vous présente ; si vous agissez de façon à conquérir votre liberté, vous serez effectivement libres. Nous connaissons trop les sentiments généreux qui distinguent votre nation pour présumer que la
différence de religion puisse préjudicier à votre amitié pour nous.
« Vous n'ignorez pas qu'il est de la nature de la liberté d'élever au-dessus de toute faiblesse ceux que son amour unit pour la même cause. Les cantons suisses fournissent une preuve mémorable de cette vérité : ils sont composés de catholiques et de protestants, et cependant ils jouissent d'une paix parfaite, et par cette concorde qui constitue et maintient leur liberté, ils sont en état de défier et même de détruire tout tyran qui voudrait la leur ravir. »
Distribué à profusion dans tout le Canada, ce placard n'y produisit que peu d'effet : les habitants, délivrés à propos de l'oppression que faisaient peser sur eux les nouveaux venus, et ne prévoyant pas qu'elle pouvait se renouveler dès que l'Angleterre en aurait fini avec la rébellion de ses colonies, refusèrent d'écouter les Bostonais, ces voisins qui avaient tant contribué à leur défaite, et ne conservèrent que le souvenir de la déclaration du Congrès de Philadelphie contre la religion catholique et les lois françaises : pour eux, elle traduisait la véritable pensée de ces puritains dont l'appel à la révolte après cette déclaration constituait à leurs yeux une insigne fourberie.
Par contre, fait assez singulier, les colons anglais, à qui la métropole avait accordé tant de faveurs au détriment des vaincus, tenaient ouvertement pour le Congrès et se montraient disposés, dans leurs conciliabules de Montréal et de Québec, à favoriser une invasion du Canada par les troupes des provinces révoltées.
Nous ne rechercherons pas ici quels avantages aurait pu tirer la population franco-canadienne d'une action commune avec les Américains. Comme plusieurs historiens l'ont fait ressortir, elle aurait certainement évité ainsi les persécutions qu'elle devait encore subir de la part des Anglais dès que ceux-ci n'auraient plus à se préoccuper des États-Unis devenus libres, et sur-
tout l'invasion des loyalistes 1^ qni, refusant de rester dans unpaysoii ne gouvernait plus leur roi, achevèrent de chasser les Acadiens des provinces maritimes et prirent possession des terres fertiles du haut Canada, y créant de toutes pièces une province essentiellement anglaise et barrant ainsi la route à toute expansion de la race française. Mais d'autre part, perdue dans rimmense confédération américaine, n'aurait-elle pas été amenée, par un contact journalier avec les Yankees, à renoncer à sa langue, à ses mœurs et à ses lois ? L'exemple de la Louisiane, si française cependant au moment où elle était cédée aux Etats- Unis, donne lieu de croire que les choses se seraient passées de même à Québec, et Ton comprend qu'entre deux maîtres exécrés, qu'ils avaient rencontrés toujours unis jusque-là pour les écraser, les Canadiens aient préféré celui qui était loin et qui venait de leur faire des concessions importantes, aux Bostonais avec lesquels ils n'avaient pas cessé depuis de longues années d'échanger des coups de fusil.
D'ailleurs, il faut bien le reconnaître, la France a joué alors un rôle peut-être très chevaleresque, mais bien peu conforme à ses intérêts. Décidée à venir au secours des États-Unis, elle devait, en engageant la lutte contre l'Angleterre, avoir pour premier but de délivrer tout au moins ses enfants du joug qui pesait sur eux dans le nord de l'Amérique, en reprenant possession du Canada ; c'était, nous l'avons vu, l'idée du ministre des affaires étrangères M. de Vergennes, mais elle n'était point partagée par les autres ministres. Le maréchal de Lévis, le héros des plaines d'Abraham, offrait en vain de se charger du commandement des troupes qui auraient été envoyées à Québec. Le roi de Prusse, le grand Frédéric, qui suivait attentivement les événements, appréciait comme M. de Vergennes le rôle de la France ; le 8 septembre 1777, il écrivait
(1) Leur nombre fut estimé à yiDgt^inq mille.
de Postdarh à son ambassadeur à Paris : « On se trompe fort en admettant qu'il est de la politique de la France de ne point se mêler de la guerre des colonies. Son premier intérêt demande toujours d'affaiblir la puissance britannique, partout où elle peut, et rien n'y saurait contribuer plus promptement que de lui faire perdre ses colonies en Amérique. Peut-être même serait-ce le moment de reconquérir le Canada. L^occasion y est si favorable qu'elle n'a été ni le sera peutêtre dans trois siècles. »
Et dans une autre lettre du même jour à son ambassadeur à Londres : « C'est un grand bonheur pour l'Angleterre que sa rivale la France soit si entichée de ses dispositions pacifiques qu'elle laisse échapper la meilleure occasion qui s'est présentée peut-être depuis quelques siècles pour prendre l'ascendant sur elle et reconquérir les provinces qu'elle lui a arrachées dans le Nouveau-Monde. »
Les Anglais eux-mêmes attendaient cet effort et croyaient que le premier souci de Louis XVI serait de chercher à recouvrer notre ancienne colonie. Bien loin de là, la France ne s'enthousiasmait que pour la cause des Américains insurgés, et ses ministres, en traitant avec la nouvelle République, acceptaient, à la demande du bonhomme Franklin, cette clause vraiment stupéfiante « qu'ils renonceraient à reprendre le Canada ». Un vent de folie soufflait sur cette cour que la Révolution devait bientôt balayer. « Ce qu'il y a de plus remarquable, dit un des jeunes officiers qui ont pris part à la guerre d'Amérique, c'est que, à la cour comme à la ville, chez les grands comme chez les bourgeois, parmi les militaires comme parmi les financiers, au sein d'une vaste monarchie, sanctuaire antique des privilèges nobiliaires, parlementaires, ecclésiastiques, malgré l'habitude d'une longue obéissance au pouvoir arbitraire, la cause des Américains insurgés fixait toutes les attentions et excitait un intérêt général. De toutes parts l'opinion pressait le gouvernement royal
de se déclarer pour la liberté républicaine et semblait lui reprocher sa lenteur et sa timidité. » (De Ségur.) Aussitôt que la guerre fut engagée entre l'Angleterre et ses colonies, celles-ci, malgré l'ignorance et l'indiscipline de leurs troupes, avaient songé à envahir le Canada et organisé une armée dans ce but. En i775, le général Montgomery, à la tête de trois millehommes(l), déboucha par le lac Champlain et s'empara successivement, sans grande résistance, des postes de Chambly et de Saint-Jean, puis de la ville de Montréal, d'où le gouverneur Carleton put s'échapper à grand'peine pour aller s'enfermer dans Québec avec le peu de soldats qu'il avait à sa disposition. Il y fut bientôt assiégé par Montgomery, que le colonel Arnold, celui qui devait plus tard trahir la cause américaine, avait rejoint avec un millier d'hommes par la rivière de la Chaudière. Un assaut, tenté dans la nuit du 31 décembre au milieu d'une tempête de neige fut repoussé.
(1) Les milices américaiDes que ce général avait sous ses ordres ne connaissaient aucune discipline, et la manière dont leur chef les apprécie en donne une assez triste idée : « Je suis tout navré, — écrivait-il à sa femme le 12 septembre 1775, de Tile aux Noix, — mes troupes se conduisent si mal que je me repens amèrement d'avoir accepté ce commandement. L'autre jour, je descendis la rivière avec huit ou neuf cents hommes ; le but de cette petite expédition était de couper les communications entre Saint-Jean et Montréal. Il était nuit quand ce détachement fut conduit aux chaloupes. Moins d'une demi-heure après, il me revint dans le plus grand désordre. Cette panique avait été causée par quelques traînards qui faisaient du bruit dans les broussailles. La première ligne se débanda et entraîna les autres dans sa fuite. A force de prières, de menaces et de reproches, je les forçai à rebrousser chemin et à regagner les embarcations. Une heure après, ils me revenaient avec la même frayeur et la même rapidité! Pour résumer, je n'ai jamais vu une collection plus complète d'aussi lâches misérables. Le pis, c'est que noug sommes assez malheureux pour avoir des Canadiens qui sont témoins de toutes ces hontes. Que vont-ils' penser des braves Boslonais ? Je n'en ^ais rien. S'ils les jugent comme moi, ils ne sont pas prêts à mettre leur confiance entre les mains de pareils amis! » (Richard Montgomery, par Faucher de Saint-Maurice.)
Montgomery y perdit la vie, et Arnold, blessé à la jambe d'un coup de feu, dut se replier sur Montréal, puis évacuer la province à l'arrivée des renforts d'Angleterre. La guerre, reportée sur le territoire des États-Unis, se continua, avec des alternatives de succès et de revers pour les deux adversaires, jusqu'à l'intervention de la France dont les flottes et une* armée commandée par le comte de , Rochambeau permirent à Washington d'enfermer le général Cornwallis dans York-Town et de le réduire à capituler. Au Canada, les Anglais, délivrés de 1^ crainte d'une invasion et d'une révolte des habitants, recommencèrent bientôt à réclamer fonctions et propriétés ; les membres du conseil, en grande partie composé de créatures de cette espèce, « travaillaient avec une prodigieuse ardeur soit à accumuler les emplois sur leurs têtes, soit à accaparer les terres publiques ». Les seigneurs conseillers réclamaient pour eux l'exemption des corvées et du logement des troupes ; imbus de principes monarchiques, ils prenaient chaudement la cause du pouvoir dans toutes les questions qui ne touchaient pas à leurs institutions, et leur maxime restait : « Si veut le roi, si veut la loi. » Une ordonnance sur les milices, contenant plusieurs dispositions fort dures, indisposa les Canadiens à qui elle imposait des charges énormes; les corvées, dont le peuple des cam pagnes fut écrasé pendant la guerre, occasionnèrent aussi de nombreuses plaintes. Sur ces entrefaites, Carleton fut remplacé en 1778 par le général Haldimand, Suisse d'origine, depuis longtemps au service de l'Angleterre. C'était un homme d'un caractère impérieux et dur que ses habitudes militaires et sa brutalité rendaient tout à fait impropre aux fonctions d'administrateur. Voisin de provinces en révolution, suspectant le loyalisme des habitants qui devaient, selon lui, en raison de leur origine, sympathiser avec les insurgés américains que la France défendait, il estima qu'il ne pourrait les contenir que par des mesures
d'une extrême rigueur. Aux justes réclamations qui lui furent soumises, il répondit par une plus rude application de Tordonnance sur les milices, par im redoublement de vexations dans les corvées qui devinrent un véritable fléau, pjir l'emprisonnement sur le moindre soupçon de centaines de colons ; les correspondances privées étaient violées ; partout l'esprit soupçonneux de ce reitre grossier voyait des espions ou des ennemis ; les prisons ne suffirent bientôt plus à contenir la masse des suspects que son inquiète vigilance faisait arrêter chaque jour. Les vaisseaux de guerre ancrés devant Québec en furent remplis ; puis il fallut prendre le couvent des Récollets pour y enfermer de nouveaux détenus. Soumises à d'odieux traitements, réduites souvent au pain et à l'eau, ces victimes de la brute qui remplissait les fonctions de gouverneur étaient gardées dans les cachots pendant des mois entiers, des années même, puis relaxées sans savoir de quel crime elles étaient accusées; aucune ne fut mise en jugement.
La paix signée à Paris entre l'Angleterre, les Étals- Unis et la France, le 3 septembre 1783, mit fin à cet exécrable régime (1), et Haldimand, rappelé, fut bientôt remplacé par son prédécesseur, Carleton, élevé à la pairie sous le nom de lord Dorchester. Les réclamations des habitants étaient parvenues à Londres nombreuses, ardentes contre l'administration du soudard dont on les délivrait ; mais le mal était grand, et il fallait y apporter un remède si la métropole ne
(1) Ce traité eut pour le Canada une conséquence fâcheuse ; la province n'ayant pas adhéré à la fédération des États et restant territoire anglais, ne fut pas comprise dans le traité ; mais les Américains prétendirent et firent admettre que ses limites étaient celles que les Anglais avaient fixées eux-mômes lorsque, après la conquête, ils avaient réduit le Canada à sa plus simple expression. Les villes de Montréal et de Québec se trouvèrent ainsi à quelques lieues de la frontière ; le lac Champlain avec le territoire environnant et toute la presqu'Ue de Détroit, qu'habitaient de^nombreux Français, passèrent au pouvoir des Américains.
voulait pas voir un jour le Canada, soutenu par les anciennes colonies devenues les libres États-Unis, revendiquer à son tour une complète indépendance. 11 importait en outre au cabinet de Londres, en présence des graves événements qui se déroulaient en France et de la Révolution qui s'y accomplissait, de ne pas donner à ses nouveaux sujets les motifs d'une révolte qui exigerait l'envoi de troupes dont la présence était nécessaire en Europe. Aussi fut-il admis en 1791, par le Parlement, après de longues discussions, qu'il y avait lieu de donner aux habitants de la province de Québec une satisfaction, en leur accordant un système représentatif et quelques-unes des libertés auxquelles pouvait prétendre tout sujet anglais.
Le 4 mars 1791, le premier ministre William Pitt soumettait à la Chambre des communes un projet partageant la province en deux, l'une, le Bas-Canada, habitée en grande majorité par la race française, l'autre, le Haut-Canada, peuplée d'Anglais, réfugiés loyalistes. Le bill attribuait à chacune d'elles une Chambre élective. « La division en deux gouvernements, disait le ministre, mettra un terme à cette rivalité entre les émigjrants anglais et les anciens habitants français, qui occasionne tant d'incertitude dans les lois ettantde dissensions. J espère qu'elle pourra se faire de façon à assurer à chaque peuple une grande majorité dans la partie du pays qu'il occupe, car il n'est pas possible de tirer une ligne de séparation parfaite. Je proposerai d'établir, à l'imitation de la constitution de la mère patrie, un Conseil composé de membres nommés à vie par la Couronne ou siégeant en vertu d'un titre héréditaire, que le roi aura le privilège d'attacher à certains honneurs, et une Chambre des députés élue de la manière ordinaire. »
Après avoir exposé les mesures qu'il y avait lieu de prendre pour pourvoir à la subsistance du clergé protestant en le dotant de terres, pour assurer la propriété et les concessions clans les deux provinces, le ministre
aeK=»K
terminait en ces termes : « Afin de prévenir le retour de difficultés pareilles à celles qui ont amené la séparation des États-Unis et de TAngleterre, il sera statué que le Parlement britannique ne pourra imposer d'autres taxes que des droits sur le commerce ; et encore, afin d'empêcher l'abus de ce pouvoir, la législature dans chaque province pourra-t-elle disposer, du produit de l'impôt. »
Lebill, voté dans l^es deux Chambres malgré l'opposition furieuse des émigrants anglais qui voyaient leur échapper la domination sur les habitants français, à qui leur nombre assurait la majorité dans la Chambre élective, donnait à ces derniers le moyen d'intervenir dans la direction de leurs affaires : le plein exercice de leur religion leur était garanti et la législation civile restait pour eux celle de la coutume de Paris. Le Conseil législatif devait se composer d'au moins quinze membres pour le Bas-Canada et de sept pour le Haut ; l'Assemblée représentative d'au moins cinquante membres pour le Bas-Canada et de seize pour le Haut, élus par les propriétaires d'immeubles d'un revenu de cinquante francs dans les campagnes et de cent vingt-cinq francs dans les villes. Les locataires des villes payant un loyer de deux cent cinquante francs avaient le droit de vote. La durée des Parlements né devait pas excéder quatre ans.
Telle était la charte de 1791 ; elle donnait à la population une assemblée pour faire entendre sa voix ; mais il y manquait une partie essentielle, qui ne devait être obtenue qu'après des troubles sanglants ; il y avait un parlement, mais pas de ministère. « Et sans ministère, dit un célèbre historien anglais, un gouvernement parlementaire, tel qu'il existe chez nous, ne peut jamais fonctionner sûrement. Il est indispensable pour nos libertés que la Chambre des communes ait le moyen d'exercer sur le pouvoir exécutif un contrôle réel, une influence souveraine. » (Macaulay.)