‹ La Nouvelle-France (volume 5)Chapitre 11 sur 16 · MONT DE MONTCALM. Î · texte numérisé non relu

MONT DE MONTCALM. Î

Cartier, à neuf lieues de Québec, et d'y élever des retranchements pour arrêter L'ennemi s'il songeait à marcher sur Montréal.

La saison s'avançait. Les Anglais, satisfaits de la prix- de la capitale du Canada, ne songeaient qu'à s'y installer pour l 'hivernage ; ils y laissèrent huit mille cinq cents hommes de troupes de ligne sous le commandement du général Murray, nommé gouverneur de la plaee, puis leur flotte fit voile le 18 octobre pour Halifax.

Les faibles restes de l'armée française prirent leurs quartiers d'hiver dans les villes de Montréal et des Trois-Rivières. Lasituation était désespérée ; la famine menaçait; les armées ennemies allaient recommencer la campagne suivante, en partant de Québec et du lac Champlain, leur marche sur Montréal; c'était la fin de la lutte et la chute fatale de la colonie si de puissants renforts n'arrivaient pas de France.

Le chevalier de Lévis écrivit le 1er octobre 1759 au maréchal de Belle-Isle pour lui rendre compte des opérations accomplies et lui dépeindre l'extrême détresse dans laquelle se trouvait le Canada ; sa lettre se termine en termes d'une navrante tristesse :

« Il faut convenir que nous avons été bien malheureux. Au moment où nous devions espérer de voir finir la campagne avec gloire, tout a tourné contre nous ; une bataille perdue, une retraite aussi précipitée que honteuse nous ont réduits au point où nous en sommes. On impute à M. de Montcalm d'avoir trop divisé l'armée et d'avoir attaqué trop tôt les ennemis sans avoir rassemblé toutes les forces qu'il aurait pu avoir. Je dois à sa mémoire, pour assurer la droiture de ses intentions, de dire qu'il a cru ne pouvoir faire mieux ; mais malheureusement les généraux ont toujours tort quand ils sont battus.

« Je ferai tous mes efforts, conjointement avec M. de Vaudreuil, pour soutenir cet hiver le reste de cette malheureuse colonie et attendre les secours qu'il plaira

à Sa Majesté de nous envoyer dans les premiers jours du mois de mai. — Faute de munitions de guerre et de bouche, il nous sera impossible de faire aucune expédition ni entreprise cet hiver; bien heureux si nous pouvons nous soutenir. Nous finirons de manger la plus grande partie du reste des bœufs et chevaux. Nous aurons à nourrir dans les postes de trois à quatre mille personnes, y compris les sauvages, ce qui achèvera de consommer le peu de ressources qui pourront rester dans la colonie. Si le roi ne juge pas devoir nous donner du secours, je dois vous prévenir qu'il ne faut plus compter sur nous à la fin du mois de mai. Nous serons obligés de nous rendre par misère; manquant de tout, il nous restera du courage, sans aucune ressource pour le mettre en usage. »

Quelques semaines après, le 10 novembre, le général adressait au duc de Choiseul, ministre des affaires étrangères, un dernier appel :

« C'est beaucoup, lui dit-il, que d'avoir résisté aux grandes forces qui nous ont attaqués et, après toutes nos infortunes, de conserver le centre du Canada; il ne tiendra pas à moi que nous ne le défendions jusqu'à la dernière extrémité, mais, si vous ne faites pas la paix d'ici au printemps, il ne faut plus compter sur nous. »

La dernière victoire. — Perte du Canada.

Québec, bombardé pendant deux mois, était pris; les campagnes avaient été ravagées, les fermes brûlées, les bestiaux abattus pour la subsistance des armées, les caches faites dans les bois détruites par l'ennemi; le pays, épuisé et, sans ressources, voyait ses communications interceptées avec la France, la Louisiane et les pays d'en haut; habitants et soldats mouraient de faim; tout semblait fini. Les trois années anglaises, arrêtées dans leur marche par la mauvaise saison et la résistance acharnée qui leur avait été opposée, n'avaient plus qu'à se rejoindre sous les murs délabrés de Montréal. Personne n'imaginait en Europe qu'une poignée d'hommes, réduits à la dernière extrémité, à qui toute espérance semblait interdite, oseraient songer à retarder une destinée inévitable. C'est cependant l'étonnant spectacle auquel nous allons assister.

Le chevalier de Lévis, en qui survivait l'indomptable énergie de Montcalm, conçut l'audacieux projet de se porter sur Québec dès que les grands froids seraient passés, de surprendre les Anglais et d'enlever la ville avant l'arrivée des secours qu'ils attendaient d'Europe.

Des reconnaissances poussées pendant l'hiver jusqu'aux abords de Québec empêchèrent l'ennemi de s'étendre au loin pour se ravitailler ; toutes les embarcations que l'on put trouver furent réunies en arrière jusqu'à Montréal; les troupes, disséminées chez les habitants pour leur permettre de vivre, furent exercées

et soumises à une sévère discipline ; les miliciens, réunis aux soldats réguliers, s'habituèrent aux mêmes manœuvres; tous les préparatifs s'achevèrent avec rapidité sous l'impulsion vigoureuse du général et du gouverneur que le chevalier de Lévis avait convaincu de la nécessité de reprendre Québec à tout prix si l'on voulait éviter d'être écrasé au printemps par l'ennemi.

Le 29 mars 1760, à la veille de commencer les opérations qu'il projetait, Lévis adressa aux commandants de bataillons, avec prière de la communiquer à leurs officiers et aux soldats sous leurs ordres, une lettre qui affermit tous les courages, prépara les cœurs aux plus rudes efforts et qui reste comme une des plus admirables pages de cette histoire :

« Nous touchons au moment où l'armée va s'assembler et marcher. Je ne doute pas que vous n'ayez pris tous les arrangements nécessaires pour que votre bataillon soit en état de tout point, ainsi que les miliciens qui sont commandés pour y servir, pour partir au premier ordre que je puis vous envoyer d'un moment à l'autre. Notre départ dépend de la fonte des glaces, pour profiter de l'instant où la navigation sera libre; car il est très important que l'armée soit rendue devant Québec avant que les ennemis aient pu travailler à des ouvrages extérieurs.

« Il est inutile que je renouvelle aux troupes le zèle avec lequel elles doivent se porter à cette expédition dont dépendent le salut de la colonie, la gloire des armes du roi et même celle de chacun en particulier. Nous devons aussi, par une entreprise audacieuse, marquer la reconnaissance que nous devons à la colonie qui nous nourrit depuis le temps que nous y sommes. Les habitants ont reçu nos soldats comme leurs enfants, et nous ne pouvons que nous louer de l'amitié et de l'attachement que nous avons reçu, tant en général qu'en particulier, de tous les Canadiens.

« J'ai l'honneur de vous prévenir que M. le mai-

quis de VaudreuÛ envoie des ordres aux capitaines des cn\c± pour faire fournir huil jours de vivres à compter du jour du dépari à tous les soldats et miliciens qui composenl votre bataillon. .l<' vous prie de Les prévenir qu'ils doivent s'attendre à faire une campagne dure; Je ne vois la subsistance bien assurée qu'en pain, et Lorsque nous serons devant Québec nous ne mangerons, soil en cheval ou en bœuf, que la viande que nous pourrons avoir. Ceux qui pourront emporter quelques douceurs feront bien de les prendre.

<* Je vous prie d'inspirer d'avance la plus exacte discipline dans votre bataillon et d'y tenir la main. Nous avons à combattre des troupes qui l'observent etr pour les vaincre, il ne faut pas s'écarter de ce principe. »

Afin d'éviter toute confusion dans la marche et dans le combat, des instructions furent rédigées par le chevalier de Lévis et remises aux officiers des troupes régulières et des milices. Leur esprit se résume dans l'article 6 ainsi conçu :

« La force de l'infanterie consiste dans la discipline et l'ordre. Messieurs les commandants des corps et officiers en général doivent donner leurs attentions et applications pour mettre en vigueur ces deux points, malheureusement trop négligés dans nos troupes ; ils doivent souvent inspirer aux soldats que la victoire et leur sûreté en dépendent; que toute troupe dispersée est presque toujours battue et souvent détruite ; qu'ils doivent être attentifs, faire silence et se posséder pour exécuter les ordres de ceux qui les commandent, ne faire feu que sur leur ordre, quand bien même ils verraient tirer partout; leur inspirer que, pour leur honneur, la gloire des armes et le salut du pays, ils doivent chercher à réparer la perte du 13 septembre, et se souvenir que ce sont les mêmes ennemis qu'ils ont eu à combattre à Chouaguen, au fort William- Henry et à Carillon. »

La dernière armée de la colonie, enflammée d'ardeur, était réunie le 17 avril à Montréal et, au milieu de la

débâcle des glaces, commençait le 20 à descendre le fleuve sur les frégates, les bâtiments et les embarcations rassemblés pour la transporter à proximité de Québec. Elle se composait, d'après l'état dressé par le général, de :

Trois mille six cent dix soldats des régiments de la Reine, de Languedoc, de la Sarre, de Béarn, de Royal- Roussillonet de Guyenne, avec deux cent soixante-dixneuf officiers ;

Deux mille huit cent vingt et un miliciens ;

Deux cents sauvages et trois cent cinquante-deux non combattants, chirurgiens, domestiques, employés.

C'était tout ce qu'il avait été possible de concentrer pour l'expédition projetée.

En arrivant à la pointe aux Trembles, on trouva le fleuve encore plein de glaces; il faisait un froid terrible et Lévis dut s'arrêter pour prendre des vivres et des munitions réunis en cet endroit. Le 26, les embarcations purent descendre jusqu'à Saint- Augustin ; les soldats qui les montaient les traînèrent sur les glaces accumulées le long de la rive pour les mettre à terre. L'armée débarquée n'emporta que du pain, des fusils et trois pièces de canon. M. de Bourlamaque fut envoyé avec une avant-garde de sauvages, de grenadiers et un détachement d'artillerie pour établir des ponts sur la rivière du Cap-Rouge que les troupes traversèrent pendant la nuit, par un orage affreux. Elles étaient le matin dans un état pitoyable, et le général dut les laisser reposer dans les habitations en ruines des alentours.

Il espérait surprendre les Anglais par la rapidité de sa marche et enlever un de leurs corps cantonné aux abords du cap Rouge ; mais par un de ces hasards qui déconcertent les mesures les mieux prises, l'ennemi, stupéfié de tant d'audace, avait appris l'arrivée de l'armée française à quelques heures de Québec.

Voici comment se produisit cet incident qui eut les suites les plus graves au point de vue du résultat

LA DBtoNIÊRE VICTOIRE. — PERTE DU CANADA. 265

Bnal des opérations, en permettant à l'ennemi de sauver un <1<" ses corps et de se renfermer dans La ville

pour y soutenir un siège.

En arrivant au cap Rouge, un des bateaux portant les troupes avait été renversé par le choc d'énormes glaces. Les artilleurs qui le montaient se noyèrent; un seul se sauva en sautant sur un glaçon et fut emporté par le courant sans pouvoir rejoindre la berge. Il descendit ainsi le fleuve au milieu de la débâcle, à demi mort de froid et de fatigue. Lorsqu'il passa devant Québec, les Anglais, émus de compassion, envoyèrent des canots à son secours et parvinrent difficilement à le sauver, car les bords du Saint-Laurent étaient encore gelés. Réconforté avec des cordiaux, il commençait à respirer et à recouvrer ses sens lorsqu'ils lui demandèrent d'où il venait et qui il était. « Il répondit innocemment qu'il était un artilleur de l'armée de M. de Lévis au cap Rouge. D'abord, ils crurent qu'il rêvait et que les souffrances qu'il avait éprouvées sur le fleuve lui avaient tourné la tête. Mais après avoir constaté que ses réponses étaient toujours les mêmes, ils furent convaincus de sa véracité et un peu confondus d'avoir une armée française à trois lieues de Québec sans en avoir la moindre information. Tous les soins pour lui sauver la vie furent inutiles ; il mourut un moment après avoir révélé cet important secret. » (Campagne du Canada, 1760, relation anglaise.)

Murray, ainsi prévenu de l'approche de l'armée de Lévis, avait aussitôt concentré ses troupes dans Québec et pris toutes ses dispositions pour repousser les Français. Il fit chasser les habitants de la ville pour éviter une trahison de leur part. « Les soldats de la garnison, quoique accoutumés à toutes les horreurs de la guerre, ne purent voir sans émotion ces infortunés, hommes, femmes, vieillards, enfants, s'éloigner de leurs murailles, sans savoir où adresser leurs pas, dans un pays dévasté et réduit à la dernière misère. » (Garneau.)

Trois mille hommes occupèrent, avec plusieurspièces d'artillerie, les hauteurs de Sainte-Foye devant Québec, depuis l'église jusqu'à la route de Suède.

Les Français ne pouvaient déboucher du bois marécageux qui les couvrait pour aborder l'ennemi qu'en se massant sur le grand chemin et en s'exposant au feu des troupes retranchées dans l'église et les habitations voisines. Une attaque de front, dans ces conditions, sans artillerie, avec des bataillons formés partie de troupes régulières partie de miliciens, pouvait être dangereuse et aboutir à un échec irréparable. Lévis eut l'heureuse idée de se porter avec le gros de ses forces sur le flanc gauche de Murray dont il tournait ainsi la position. Dès que les ombres de la nuit dérobèrent ses mouvements aux Anglais, il donna l'ordre à ses chefs de corps de gagner, à travers le bois dont ils longeaient la lisière, la route de Sainte-Foye.

Menacé par ce mouvement d'être coupé de la place, Murray fît rétrograder ses troupes dont une partie rentra dans Québec pendant que le reste occupait les hauteurs en avant de la ville pour observer l'adversaire.

La journée du 27 se passa en escarmouches ; le chevalier de Lévis concentrait ses bataillons dont la marche était retardée par une pluie continuelle qui détrempait les chemins et les rendait à peu près impraticables. Le 28, Murray, voulant profiter de ce que toute l'armée française n'était pas encore réunie pour l'attaquer au milieu de sa concentration dans les plaines d'Abraham, sortit avec sa garnison composée de sept mille hommes d'une valeur éprouvée, ne laissant dans la ville que quatre à cinq cents soldats chargés de garder les remparts pendant qu'il allait tenter le sort des armes. Il avait, comme artillerie, vingt-deux bouches à feu et comptait accabler avec ses troupes fraîches des recrues haras-ces par la fatigue et le mauvais temps. Il y aurait réussi sans l'habileté et le sang-froid du chevalier de Lévis^

Celui-ci, eroyanl d'abord les anglais décidés à tenir à la défense de la place, avail donné l'ordre de marcher en avant pour arriver de bonne heure à l'anse au Foulon, ou 1rs chaloupes et les berges devaienl achever le débarquement de son matériel. En allant reconnaître avec son état-major les positions qu'il comptai! faire prendre à ses troupes, il aperçut une forte colonne ennemie qui sortait de la ville pour se former en bataille du coteau de Sainte-Geneviève à la falaise bordant le fleuve Saint-Laurent. Il fit occuper aussitôt par son avant-garde, à droite, une redoute élevée l'année précédente par les Anglais près de la côte du Foulon, et, à gauche, un moulin et divers bâtiments sur le chemin deSainte-Foye. Le gros de l'armée arrivait à peine sur le terrain lorsque les Anglais attaquèrent le moulin qui couvrait la route par laquelle débouchaient nos soldats.

Murray voulait enlever ce point avec des forces supérieures pour se jeter ensuite sur le centre de l'armée française, l'enfoncer et couper son aile droite qu'il aurait écrasée.

Évitant une attaque à laquelle n'auraient pas résisté les cinq compagnies de grenadiers qui gardaient le moulin, Lévis les fit reculer jusqu'à l'entrée du bois pendant qu'il pressait la marche en avant de ses dernières brigades. Celles-ci arrivées sur le champ de bataille, il les lança à l'assaut de la position que l'ennemi occupait lui-même avec presque toutes ses forces et la plus grande partie de son artillerie. Les grenadiers abordèrent les Anglais au pas de charge, culbutèrent, les régiments écossais et enlevèrent le moulin à la baïonnette.

Attaqués à leur tour par les bataillons ennemis reformés en arrière, ils durent reculer pour revenir encore à la charge et reprendre le moulin dans lequel ils purent, cette fois, se maintenir.

Tout l'effort des Anglais sur la droite était brisé. Lévis profite de ce qu'ils ont affaibli leur gauche pour

attaquer à fond de ce côté. Ses troupes, entraînées par leurs officiers, s'élancent sur l'ennemi, et, après l'avoir ébranlé par leur feu, se jettent sur lui à la baïonnette, l'enfoncent et le poursuivent avec acharnement. Les fuyards se sauvent vers le centre dont ils interrompent le feu et où ils propagent le désordre. Lévis fait alors charger sa gauche qui culbute à son tour la droite ennemie et la chasse la baïonnette dans les reins.

La déroute des Anglais est complète. Ils se précipitent vers la ville dont la proximité leur permet de rejoindre les remparts. Leur fuite même les préserve d'un désastre, car Lévis espérait les tourner s'ils avaient tenu pied et les jeter dans la rivière Saint-Charles. Ils laissaient entre les mains du vainqueur artillerie, munitions, outils, morts et blessés. Près du quart de leur effectif avait été tué ou mis hors de combat. Si les Français avaient pu attaquer la ville sur-le-champ, elle serait probablement retombée en leur pouvoir, car la confusion y était telle que les remparts étaient abandonnés par les fuyards réfugiés jusque dans la basse ville, et que les portes restèrent quelque temps ouvertes. Mais les vainqueurs étaient harassés de fatigue ; leurs forces épuisées ne leur permettaient pas de continuer la poursuite ; ils avaient été aussi très éprouvés, car dans l'action, qui avait duré plus de trois heures, ils avaient perdu sept cents des leurs et cent quatre officiers tués ou blessés.

Le spectacle du champ de bataille était effroyable. « Deux mille cinq cents hommes avaient été atteints par les feux et le fer dans un espace relativement resserré. L'eau et la neige, qui couvraient le sol par endroits, étaient rougies de sang que la terre gelée ne pouvait boire, et ces malheureux nageaient dans des mares horribles où l'on enfonçait jusqu'à mi-jambe. »

Les blessés français furent portés à l'hôpital sur les bords de la rivière Saint-Charles. « Il faudrait une autre plume que la mienne, écrivait une religieuse,

pour peindre les horreurs que nous eûmes à voir et ;i entendre pendanl vingt-quatre heures que dura le transport. — Il faut dans ces moments une force au-dessus de la nature pour pouvoir se soutenir sans mourir. Après avoir dressé plus de cinq cents lits que nous avions eus des magasins du roi, il restait encore de ces pauvres malheureux à placer. Nos granges et nos étables en étaient remplies. Nous avions dans nos infirmeries soixante-douze officiers dont trentetrois moururent. On ne voyait que bras et jambes coupés. Pour surcroît d'affliction, le linge nous manqua ; nous filmes obligées de donner nos draps et nos chemises. » (Garneau.)

Des hauteurs que les Anglais avaient abandonnées, on découvrait les remparts de Québec. Aussitôt après la retraite de l'ennemi, le chevalier de Lévis se hâta de les occuper. Après avoir reconnu les abords de la place, il fit commencer une parallèle à cinq cents mètres du rempart. Trois batteries, une de six pièces, une de quatre et la dernière de trois y furent installées avec des difficultés inouïes, car on cheminait sur le roc et il fallait apporter la terre de très loin dans des sacs. Deux mortiers complétaient tout le matériel de siège qu'il avait été possible de traîner jusqu'aux tranchées.

L'ennemi démasqua soixante pièces de canon sur les fronts attaqués, et son artillerie, servie avec la plus grande vivacité, non seulement retarda les travaux d'approche, mais obligea plusieurs fois les troupes placées en arrière des hauteurs à décamper.

Murray, malgré sa défaite, était déterminé à opposer la plus vigoureuse résistance aux Français. Dès le lendemain de sa rentrée dans Québec, il avait expédié un navire chargé d'aller prévenir à Halifax la flotte anglaise du péril qui le menaçait, et adressé à ses soldats une proclamation destinée à relever leur courage abattu :

« La journée du 28 avril, leur disait-il, a été malheu-

reuse pour nos armes ; mais les affaires ne sont pas si désespérées qu'elles ne se puissent réparer encore. Je connais par expérience la bravoure des troupes que je commande ; elles sauront faire tous leurs efforts pour regagner ce qu'elles ont perdu. Une flotte est attendue ; des renforts nous arrivent. J'invite les officiers et les soldats à supporter leurs fatigues avec patience et à s'exposer courageusement à tous les périls. Ils se rappelleront qu'ils se doivent à leur pays et à leur roi. »

Il fît compléter les fortifications du côté menacé par les travaux d'approche des Français, renforcer les parapets par un remblai de fascines et de terre, et garnir les remparts de cent quarante canons de gros calibre empruntés aux batteries du port, devenues inutiles.

Lévis n'avait pour répondre à cette formidable artillerie que ses quinze pièces, dont la plupart furent bientôt hors de service. Le manque de poudre et de boulets était tel que chaque pièce n'avait que vingt coups à tirer par jour. Tout ce qu'il était possible de faire, dans de pareilles conditions, c'était de se maintenir dans les retranchements élevés à la hâte devant la ville et d'attendre ainsi les secours si instamment sollicités du ministère. Le 30 avril, Lévis écrivait à Vaudreuil :

« Du camp sous Québec.

« Les ennemis démasquent beaucoup d'embrasures, ce qui nous annonce un feu considérable de leur part. Tout cela ne serait rien si nous avions l'artillerie et les munitions nécessaires pour leur répondre ; mais il faut espérer qu'il nous viendra quelque chose de France. Si notre faible artillerie pouvait ouvrir le mur, je vous assure que j'y grimperais le premier et que le succès ne dépendra ni de moi, ni des troupes, qui sont très bien disposées. »

Les Anglais, de leur côté, démoralisés par leur sanglante défaite, n'osaient plus se hasarder à attaquer les Français ; leurs hôpitaux étaient encombrés de-

malades <il de blessés, et ils n'espéraienl leur salul que de lii iloih» doiii on leurfaisail entrevoir la prochaine arrivée.

Chaque jour, dès les premières lueurs de l'aube, assiégeants el assiégés regardaient avec anxiété dans la direction du fleuve. Le 0 mai, ils voyaient poindre à l'horizon une voile qui remontait le Saint-Laurent. lue véritable angoisse étreignit tous les cœurs.

Bientôt, on distingua le gréement du navire; c'était une frégate.

« Nous restâmes quelque temps en suspens, — dit le capitaine Knox, de l'armée assiégée, — n'ayant pas* assez d'yeux pour la regarder ; mais nous fûmes bien tôt convaincus qu'elle était anglaise. On ne peut exprimer l'allégresse qui transporta la garnison. Officiers et soldats montèrent sur les remparts faisant face aux Français et poussèrent pendant plus d'une heure deshourras continuels en élevant leurs chapeaux en l'air. La ville, le camp ennemi, le port, les campagnes voisines à plusieurs lieues de distance retentirent de nos cris et du roulement de nos canons, car le soldat, dans le délire de sa joie, ne se lassait point de tirer. Enfin, il est impossible de se faire une idée de notre allégresse si l'on n'a pas souffert les extrémités d'un siège et si l'on ne s'est pas vu, avec de braves compagnons d'armes, exposé à une mort cruelle. »

La joie délirante dont témoigne l'auteur de ce passage démontre combien avaient été grandes les craintes des assiégés.

Chez les Français, si la déception fut profonde,ils n'en laissèrent rien paraître et continuèrent avec plus de vigueur leur feu contre les fortifications. Mais le 15 mai, deux autres navires anglais mouillaient devant Québec et débarquaient les renforts qu'ils amenaient à la garnison.

Lévis, désespéré, craignant d'être coupé dans sa retraite, prit le parti de lever le siège et de se retirer encore une fois derrière la rivière Jacques-Cartier. Il

donna Tordre aux bâtiments portant les vivres de remonter le fleuve et aux deux frégates de suivre les embarcations, Puis, à la nuit, il fit jeter l'artillerie, qu'il ne pouvait emporter, en bas de la falaise près de l'anse au Foulon, distribuer aux troupes les approvisionnements qui restaient et commencer la retraite qu'il effectua sans être inquiété.

Quant aux bâtiments et aux frégates, à peine appareillaient-ils qu'ils étaient poursuivis par plusieurs vaisseaux anglais et obligés de s'échouer pour éviter de tomber aux mains de l'ennemi.

Seul Vauquelin, sur l'Atalante, soutint pendant deux heures une lutte acharnée contre ses agresseurs et continua son feu jusqu'à ce qu'il n'eût plus ni poudre ni boulets. La moitié de son équipage était hors de combat. Il fît débarquer les hommes encore valides en les invitant à rejoindre l'armée et resta sur son bâtiment, avec les blessés et les morts, maintenant fièrement, sous le feu de l'ennemi auquel il ne pouvait plus répondre, son pavillon flottant au vent. Sommé de l'abattre ou de tirer, il répondit aux Anglais que s'il avait eu de la poudre il n'aurait pas attendu leur avis pour continuer le feu sur leurs vaisseaux ; que pour son pavillon, il avait toujours abattu celui des autres et qu'on pouvait amener le sien, mais qu'il ne l'abaisserait pas lui-même. L'amiral anglais rendit hommage à ce noble adversaire en lui accordant sa liberté et en le faisant reconduire en France.

Vauquelin devait y trouver comme ministre ce même Berryer que Bougainville avait vainement supplié de venir en aide au Canada. La duchesse de Mortemart fît une démarche en faveur de l'intrépide marin auprès de l'indigne protégé de la Pompadour; elle en reçut cette réponse qui ne donne que trop la mesure de l'esprit qui régnait alors dans la marine de guerre :

« Madame, je sais très bien que M. Vauquelin a servi le roi merveilleusement comme un héros ; mais

il n'est pas gentilhomme de naissance, et je dois pourvoir aux demandes d'un grand nombre d'officiers de grande famille. Il s'est formé dans le service marchand ; qu'il y retourne ! »

Lévis, après s'être rendu compte des vivres qui restaient el avoir examiné la situation de l'armée, dont la p] upart des Canadiens, voyant tout perdu, avaient quitté les rangs pour retourner chez eux, laissa un corps de dix-huit cents hommes au fort Jacques-Cartier et partit pour Montréal où il arriva le 29 mai. Toutes les ressources de la colonie en poudre, vivres et artillerie avaient été épuisées pour le siège de Québec ; les mauvais temps qui avaient accompagné la retraite et le défaut de moyens de transport avaient obligé d'abandonner en route le matériel traîné jusqu'aux tranchées ; les troupes qui restaient à la disposition du général se trouvaient dans le plus complet dénuement ; les bataillons étaient réduits à deux cent cinquante hommes et au tiers de leurs officiers ; il n'y avait plus aucune espérance de secours ; le fleuve était couvert de vaisseaux anglais. Dans l'impossibilité de tenir ses troupes réunies, Lévis les dissémina chez les habitantsavec lesquels elles partagèrent le peu qui leur restait en attendant que l'ennemi, après avoir reçu tous ses renforts, s'avançât vers Montréal.

Huit cents hommes défendaient les rapides du Saint-Laurent; cinq cents étaient postés au Sault Saint-Louis ; Bougainville, avec douze cents, occupait le fort de l'île aux Noix à l'entrée du lac Champlain. De la métropole, il n'était venu qu'un secours dérisoire. Les commandants des quelques bâtiments envoyés avec du matériel et des provisions, ayant appris dans le golfe qu'une escadre anglaise avait remonté le fleuve, s'étaient réfugiés dans la baie des Chaleurs où ils restèrent à l'ancre, attendant des nouvelles de Montréal. Averti de leur présence, le capitaine anglais Byron vint de Louisbourg avec plusieurs vaisseaux de guerre les attaquer et les détruire.

Une dernière ressource restait aux Canadiens : les avances qu'ils avaient faites au gouvernement depuis le commencement de la guerre et qui s'élevaient à plus de quarante millions. M. de Vaudreuil fut informé que, le Trésor étant vide, le payement des lettres de change tirées par le Canada était suspendu. Ce fut le dernier coup pour ces malheureux.

c< Les habitants sont désespérés, — écrivait M. de Lévis au ministre, — ils ont tout sacrifié pour la conservation du pays et se trouvent ruinés sans ressources.

« Nous n'avons, ajoutait-il, de la poudre que pour un combat, mais si les ennemis ne mesurent pas leurs mouvements, nous en profiterons pour combattre le corps qui débouchera le premier. C'est l'unique ressource qui nous reste. Nous sommes hors d'état de tenir la campagne, et il est surprenant que nous existions encore. »

Comme les années précédentes, trois armées anglaises allaient converger sur Montréal.

Murray, laissant à Québec une forte garnison, remonta le Saint-Laurent avec trois frégates et trentedeux bâtiments transportant quatre mille hommes et une artillerie considérable. Il passa devant les retranchements élevés aux Trois-Rivières et à l'entrée de la rivière Richelieu sans être arrêté par le feu des quelques batteries installées sur la rive, reçut devant Sorel un renfort de quinze cents hommes détachés delà Nouvelle-Ecosse, et y attendit l'approche des deux autres armées et l'arrivée du général Amherst, chargé de la direction des opérations. Il avait, sur sa route, incendié les maisons sans défense et fait publier partout qu'il détruirait les villages dont les habitants ne rendraient pas leurs armes ; ceux des Canadiens qui resteraient dans les rangs des troupes françaises étaient en outre menacés de subir le sort des vaincus et d'être transportés en Europe.

La seconde armée, commandée par le général Haviland, devait traverser le lac Champlain et enlever

l'Ile aux Noix ; elle était forte de neuf mille hommes ; cinq grands bateaux armés chacun de dix-huil canons, <lcii\ batteries flottantes e1 des berges transportant l'artillerie de gros calibre lui faisaient escorte.

Débarqués le 14 aont en vue de l'île, les Anglais établirent aussitôt plusieurs batteries qu'ils démasquèrent le 18. Bougainville en essuya le feu pendant huit jours presque sans y répondre, afin de réserver le peu de munitions qu'il possédait pour repousser une attaque de vive force. Mais les Anglais, ne réussissant pas à enlever la position de front, la tournèrent, forcèrent les chaînes barrant la rivière et continuèrent à descendre au fil de l'eau vers le Saint-Laurent. Bougainville, ne pouvant s'opposer à leur passage, reçut l'ordre du gouverneur d'évacuer le fort et d'opérer sa retraite sur Montréal, ce qu'il fit dans la nuit du 27 au 28, en passant sans être aperçu au milieu des troupes ennemies.

La troisième armée, la plus importante, dirigée par le général Amherst, comptait onze mille combattants. Réunie à Chouaguen, elle s'engagea dans les rapides du fleuve Saint-Laurent et fut arrêtée par le fort Lévis, où le commandant Pouchot, renouvelant sa belle défense de Niagara, la tint en échec pendant douze jours; ce ne fut qu'après un assaut repoussé, ses murailles détruites, ses canons démontés, tous ses officiers et le tiers de ses hommes tués ou blessés, qu'il se résigna à capituler.

C'était le dernier effort opposé à l'invasion. Les rapides franchis en y laissant soixante-quatre berges coulées et quatre-vingt-dix-huit hommes qui se noyèrent, Amherst débarquait le 6 septembre à trois lieues de Montréal, et le 8 les deux autres armées le rejoignaient devant la ville, dont la seule défense consistait dans une simple muraille de deux ou trois pieds d'épaisseur.

Dans la nuit du 6 au 7, M. de Yaudreuil réunit un conseil de guerre ; après avoir exposé la situation

désespérée où l'on se trouvait, il émit l'avis, auquel se rallièrent unanimement les membres présents, « que l'intérêt général de la colonie exigeait que les choses ne fussent pas poussées à la dernière extrémité, et qu'il convenait de préférer une capitulation avantageuse au peuple et honorable aux troupes ».

Bougainville fut chargé de se rendre auprès du général Amherst pour lui proposer une suspension d'armes et, sur son refus, une capitulation dont les articles principaux portaient que les troupes et milices sortiraient avec les honneurs de la guerre et que les habitants conserveraient l'entière et paisible possession de leurs biens ainsi que le libre exercice de leur religion.

Amherst ne consentit à suspendre les hostilités que jusqu'au lendemain et n'admit que la dernière partie des articles, proposée dans l'intérêt des habitants. Il répondit à la demande relative aux troupes :

« Toute la garnison de Montréal doit mettre bas les armes et ne servira point pendant la présente guerre. »

Lévis, indigné, fit avec ses principaux officiers les instances les plus vives auprès de Vaudreuil pour repousser cette condition humiliante et d'autant moins justifiée que la dernière rencontre entre les armées des deux nations dans les plaines d'Abraham s'était terminée par une éclatante victoire des Français. Le gouverneur refusa de rompre les négociations.

Lévis lui remit alors un mémoire dont nous reproduisons les termes :

« Aujourd'hui 8 septembre 1760, M. le marquis de Vaudreuil, gouverneur général de la Nouvelle-France, nous ayant communiqué les articles de capitulation qu'il a proposés au général anglais pour la reddition du Canada et les réponses à ces articles, et ayant vu dans lesdites réponses que ce général exige, pour dernière résolution, que les troupes mettront bas les armes et ne serviront point pendant le cours de la présente guerre, nous avons cru devoir lui représenter en notre

nom et en celui dea officiers principaux et autres des troupes de terre que nous commandons, que ce1 article d(> la capitulation ne pourrait être plus contraire au service du roi et à l'honneur de ses armes, et qu'il ne doii être admis qu'à la dernière extrémité, puisqu'il privé l'Étal pendant toute cette guerre du service que pouvaient lui rendre huit bataillons de troupes de terre et deux de celles de la marine, lesquelles ont servi avec courage et distinction ; service dont l'Etat ne serait pas privé si les troupes étaient prisonnières de guerre ou même prises à discrétion.

« En conséquence, nous demandons à M. le marquis de Vaudreuil de rompre présentement tout pourparler avec le général anglais et de se déterminer à la plus vigoureuse défense dont notre position actuelle puisse être susceptible.

« Nous occupons la ville de Montréal qui, quoique très mauvaise, et hors d*état de soutenir un siège, est à l'abri d'un coup de main et ne peut être prise sans canon. 11 serait inouï de se soumettre à des conditions si dures et si humiliantes pour les troupes sans avoir étécanonné. D'ailleurs, il reste encore assez de munitions pour soutenir un combat si l'ennemi voulait nous attaquer l'épée à la main, et pour en livrer un si M. le marquis de Vaudreuil veut tenter la fortune quoique avec des forces extrêmement disproportionnées et peu d'espoir de réussir.

«Si M. de Vaudreuil, par des vues politiques, se croit obligé de rendre présentement la colonie aux Anglais, nous lui demanderons la liberté de nous retirer avec les troupes de terre dans l'île de Sainte-Hélène pour y soutenir l'honneur des armes du roi, résolus de nous exposer à toutes sortes d'extrémités plutôt que de subir des conditions qui nous y paraissent si contraires.

« Je prie M. le marquis de Vaudreuil de mettre sa réponse par écrit au bas du présent mémoire.

« Le chevalier de Lévis. »

Le gouverneur répondit :

« Attendu que l'intérêt de la colonie ne nous permet pas de refuser les conditions proposées par le général anglais, lesquelles sont avantageuses à un pays dont le sort m'est confié, j'ordonne à M. le chevalier de Lévis de se conformer à ladite capitulation et de faire mettre bas les armes aux troupes.

« A Montréal, ce 8 septembre 1760.

« Vaudreuil. »

Un suprême et impérieux devoir restait à accomplir.

Lévis, reconnaissant avec douleur que le gouverneur avait pris son parti, voulut du moins épargner aux troupes une dernière humiliation. Il ordonna qu'on brûlât les drapeaux pour se soustraire à la dure condition de les remettre aux ennemis.

Le lendemain, vingt mille Anglais occupaient Montréal.

Quelques jours après, les deux mille deux cents hommes, en comprenant les malades, blessés et invalides, restes des huit bataillons venus au Canada avec Dieskau, Montcalm et Lévis, descendaient le fleuve sur des navires de commerce pour retourner en France, et, gagnant la haute mer, voyaient fuir dans le lointain, puis disparaître à l'horizon, cette terre où ils avaient si vaillamment lutté et sous laquelle les trois quarts des leurs, tombés sur les champs de bataille, dormaient 4u sommeil éternel.

La fin d'une colonie

« Si j'osais, je vous conjurerais à genoux de débarrasser pour jamais du Canada le ministère de France. Si vous le perdez, vous ne perdez presque rien; si vousvoulez qu'on vous le rende, on ne vous rend qu'une cause éternelle de guerre et d'humiliations. »

Telle était l'instante prière que Voltaire adressait le 3 octobre 1760 au marquis de Chauvelin, pour la soumettre à M. deChoiseul, ministre des affaires étrangères. A ce dernier il écrivait le 6 septembre 1762 : « Je suis comme le public, j'aime beaucoup mieux la paix que le Canada, et je crois que la France peut être heureuse sans Québec. »

Aussi applaudissait-il à la conclusion du traité de Paris du 10 février 1763, qui cédait à l'Angleterre le Canada et l'Inde, en d'autres termes la domination du monde, et dont l'article 2 était ainsi rédigé :

« Le roi de France renonce à toutes les prétentions qu'il a formées ou pu former autrefois sur la Nouvelle- Ecosse ou Acadie en toutes ses parties, et la garantit tout entière, avec toutes ses dépendances, au roi de la Grande-Bretagne. De plus, S. M. Très Chrétienne cède et garantit à S. M. Britannique, en toute propriété, le Canada avec toutes ses dépendances, ainsi que l'île du Cap-Breton et toutes les autres îles dans le golfe et dans le fleuve Saint-Laurent, sans restrictions et sans qu'il soit libre de revenir, sous aucun prétexte, contre cette cession et garantie, ni de trou-

bler la Grande-Bretagne dans les susdites possessions. » L'Angleterre, comme conséquence du droit de pêche ■sur les bancs de Terre-Neuve, daignait nous laisser deux îlots, Saint-Pierre et Miquelon, avec défense d5y élever des fortifications ; elle refusait toute indemnité pour les vaisseaux pris avant la déclaration de guerre et •exigeait le démantèlement des remparts de Dunkerque, sous le contrôle de ses ingénieurs!

Ce n'était pas encore assez de honte et de sacrifices <en 1761, Choiseul avait obtenu, par le traité connu sou le nom de Pacte de famille, l'alliance de l'Espagne contre l'Angleterre ; mais notre alliée avait été malheureuse également dans la lutte engagée : elle avait perdu Cuba, Manille, douze vaisseaux de ligne et plus de cent millions de prises ; pour recouvrer Cuba, elle dut abandonner la Floride aux Anglais. Afin de la dédommager, Louis XV, achevant de dépouiller cette France que sa misérable politique et ses crapuleuses débauches minaient et déshonoraient, céda bénévolement à son alliée, par une convention secrète, la Louisiane, déjà réduite, par le traité avec les Anglais, à la rive droite du Mississipi et à la Nouvelle-Orléans. Choiseul, reculant devant de pareilles conventions et en comprenant toute la lâcheté, voulait continuer la lutte, qui ne pouvait faire perdre davantage à la France ; mais le roi et les autres ministres se prononcèrent pour la paix à tout prix.

Un des successeurs de Choiseul au ministère des affaires étrangères, M. de Vergennes, remit un jour au roi Louis XVI un mémoire sur le Canada et la Louisiane ; on était alors à l'époque où les États-Unis luttaient contre l'Angleterre pour leur indépendance, et le ministre, avec la clairvoyance d'un véritable homme d'État, après avoir commencé par inviter le roi à « ne jamais perdre de vue la restitution du Canada à la France », terminait son travail par ce jugement sur la triste négociation qui avait tant coûté à sa patrie : « A la conclusion du traité, on aurait dû se rappeler

que lorsque Camille fui nommé dictateur, son premier acte d'autorité fut do rompre le traité que l'on allait conclure avec les Gaulois; il ne calcula pas l'état désespéré où se trouvait la République, mais il voulut s'opposer à son déshonneur. »

Quand la convention fut connue, il y eut dans la nation, malgré l'abaissement auquel elle était arrivée, un mouvement d'indignation ; il ne suffisait donc pas de livrer les soixante mille français restés au Canada, la défaite pouvait encore le faire comprendre ; le roi cédait, comme un troupeau dont on se défait par un marchandage, les colons qui avaient été sur les instances mêmes du gouvernement, avec son appui, s'établir à la Louisiane, terre française !

Le ministère, pour se justifier et calmer l'opinion publique, profondément blessée, prétendit que le Canada avait été conquis par l'Angleterre parce que les forces navales de la France avaient été insuffisantes, et que le même sort, pour la même cause, menaçait la Louisiane. Il était donc préférable, ne pouvant la garder, de la céder à l'Espagne, celle-ci, aux termes de l'article 18 du Pacte de famille, devant être indemnisée par son alliée des pertes qu'elle avait éprouvées pendant la guerre. Quoi qu'il pût dire pour excuser cet abandon, le gouvernement fiançais en comprenait si bien tout l'odieux qu'il laissa pendant dix-huit mois les habitants de la Louisiane dans l'ignorance du sort qu'il leur avait réservé.

La Louisiane, depuis la guerre contre les Natchez et la remise au roi en 1731 de la colonie par la Compagnie des Indes, avait vu peu à peu sa population augmenter et des établissements s'y créer ; après la paix de 1748, il y eut un nouvel effort pour activer le peuplement des vastes territoires qui, par la vallée du Mississipi, s'étendaient jusqu'aux grands lacs du Canada ; mais les mesures prises à cet égard ne furent pas toujours heureuses, et le recrutement des colons ne donna souvent que de tristes résultats. Il était diffi-

cile qu'il en fût autrement avec le personnel que l'on faisait passer à la Nouvelle-Orléans, et dont le journal de Barbier indique les origines. A la date de décembre 1749, on y lit en effet:

« Depuis un mois, on enlève du monde dans Paris, filles et garçons. Cela se fait à la chute du jour. — On a pris aussi les pauvres dans les rues ou dans les maisons des faubourgs où ils se retirent ainsi que dans les hôpitaux. Cela s'entend des jeunes et qui se portent bien. L'objet de ces recrues, que l'on fait apparemment de même sur les grands chemins pour les vagabonds et dans les autres villes du royaume, est pour envoyer au pays de Mississipi pour peupler. On engage aussi volontairement toutes sortes d'ouvriers à qui on fait un bon parti. — On avait déjà envoyé du monde pour peupler le Mississipi en 1720, et même à l'occasion de ces enlèvements il y eut une émeute dans le quartier Saint-Martin des Champs, où le peuple assomma tous les archers. »

Ces mendiants, ces gens sans aveu, « traînant après eux la honte et la misère », ne restèrent guère sur les terres qu'on leur accorda, et cherchèrent à vivre en ouvrant des tavernes où venaient s'enivrer des soldats et des nègres ; les femmes continuaient leur triste métier dans ces bouges. Les troupes étaient presque entièrement composées de déserteurs rentrés en France après l'amnistie, et envoyés à la Louisiane sans espoir de retour ; les vols, les meurtres étaient fréquents de leur part et les habitants redoutaient fort une milice composée de si tristes éléments.

Malgré les défauts d'un pareil recrutement, et grâce au commerce avec les Antilles et la mère patrie, la colonie qui, pendant la guerre avec l'Angleterre, n'avait pas été attaquée, avait joui d'une grande tranquillité, et jusqu'en 1764 son développement s'était continué, notamment sous l'impulsion du dernier gouverneur, M. d'Abbadie.

Le 21 avril 17G4, ce dernier recevait de Louis XV

l'ordre d'informer l<vs Louisianais de l'abandon ;» l'Espagne du pays qu'ils occupaient. Il eri ressentil une si profonde affliction qu'il mourul d<; chagrin.

Il fut, dit une chronique du temps, universellement regretté. Administrateur désintéressé, juste envers tous, il sut concilier les intérêts du royaume avec ceux de la colonie.

Son successeur, Aubry, eut la charge de communiquer aux habitants le traité de cession. Ils avaient la plus grande aversion pour la domination espagnole et la manifestèrent lorsque la cour de Madrid envoya le capitaine général don Antonio d'Ulloa prendre possession du pays. Comme il n'avait qu'un ordre verbal du gouverneur de Cuba de se rendre à la Nouvelle- Orléans, les colons, informés de ce fait, lui adressèrent une pétition l'invitant à produire le titre qui lui attribuait le commandement qu'il prétendait exercer. Comme il lui était impossible de le représenter, ils l'obligèrent à se rembarquer, déclarant que personne n'avait le droit de les céder sans leur consentement, et en appelant au roi de France à qui ils envoyèrent des députés pour obtenir de rester Français. Louis XV leur fit répondre que la cession à l'Espagne était irrévocable.

Ulloa, revenu à Madrid, y peignit les Louisianais comme des révoltés que l'on ne parviendrait pas à captiver par la douceur, et la cour d'Espagne, qui voulait arriver à l'exécution du traité, en chargea, en 1769, le général O'Reilly. C'était un vieux soldat d'origine irlandaise, qui avait servi en France sous les maréchaux d'Estrée et de Broglie, et qui, passé au service de l'Espagne, était devenu inspecteur général de l'infanterie. Sa férocité allait se manifester dans les conditions les plus odieuses. Hostile à toute mesure de conciliation, mais ne se croyant pas assez fort, malgré les trois mille hommes de troupes qu'il amenait avec lui de la Havane, pour réduire la colonie et lui imposer sa volonté despotique, il eut recours à

une ruse infâme pour écarter des esprits tout sentiment de défiance et s'emparer sans risque des principaux habitants.

La population, qui avait d'abord songé à se réfugier sur la rive droite du fleuve devenue possession anglaise, et ensuite à s'opposer par la force au débarquement deO'Reilly et de ses soldats, avait été apaisée par les sages conseils des magistrats et notamment du procureur général, M. de La Fresnière, qui, se rendant au-devant du nouveau gouverneur, l'assura de la soumission de ses compatriotes. Le général le reçut avec une feinte cordialité, et lui dit que son maître entendait que les Français devenus ses sujets fussent traités de manière à les gagner à leur nouvelle patrie. Cette bienveillance apparente rassura tous les esprits et disposa le peuple à la confiance la plus dangereuse. Certain désormais du succès de sa fourberie, et bien convaincu que des hommes livrés à l'étranger par leur patrie n'y trouveraient pas de défenseurs, O'Reilly choisit ses victimes et prit toutes ses mesures pour s'assurer de leurs personnes. Il avait commencé par maintenir les règlements français, pour ne pas mécontenter dès le début les colons et provoquer des soulèvements ; mais lorsqu'il eut assuré ses moyens de répression, il commença à apporter dans la législation quelques modifications qui motivèrent des représentations de la part des juges et de La Fresnière. Le général, voyant dans ce dernier et les principaux officiers de la colonie un obstacle invincible à ses projets, et croyant l'heure arrivée de briser toute résistance, prépara froidement leguet-apens dans lequel allaient tomber ces malheureux. Il détermina le jour de l'attentat; ses ordres furent donnés de manière que rien ne transpirât, et lorsque tout fut prêt il manda chez lui les principaux habitants pour fixer, disait-il, avec eux, d'une manière irrévocable, les règlements qui dorénavant feraient loi.

« Douze Français furent choisis pour représenter la

nation ; chacun d'eux \ apportail le désir de l'union et de la concorde, et la colonie attendait en silence I»; résultai «le cette délibération décisive.

« Les députés étaienl rassemblés chez O'Reilly, et ils attendaient dans la salle d'audience son arrivi quand tout à coup les troupes prirent les armes et s»; massèrent aux environs du gouvernement. Les portes s'ouvrirent, O'Reilly parut armé, au milieu d'une bande de satellites, et, avec une figure décomposée par l'atrocité du crime qu'il allait commettre, il bégaya quelques reproches vagues sur l'esprit de révolte qui régnait dans la colonie, en déclara les députés auteurs, et termina sa criminelle harangue en les condamnant tous à la mort. Ils furent à l'instant chargés de fers et conduits dans d'affreux cachots.

« Cette nouvelle avait volé rapidement dans la ville et y avait jeté la consternation. O'Reilly se renferma dans son gouvernement et refusa de voir qui que ce fût jusqu'à ce qu'il eût consommé son crime. Cependant six des malheureux Français qui attendaient la mort furent élargis, et personne ne douta du motif qui détermina leur grâce : l'avidité de O'Reilly et la manière dont il s'est conduit n'ont laissé aucun doute sur les moyens dont on se servit pour le toucher. »

Les six condamnés qui furent impitoyablement exécutés se nommaient : La Fresnière, de Noyant, Caresse, Villeret, Marquis et Millet.

« Ces infortunés subirent leur supplice avec la fermeté qu'on devait attendre d'hommes qui n'avaient rien à se reprocher. La Fresnière, avant d'être fusillé, protesta de son innocence, et encouragea ses concitoyens à mourir sans témoigner aucune faiblesse; il dit à Noyant d'envoyer son écharpe à sa femme pour qu'elle pût la remettre à son fils quand il aurait vingt ans ; il commanda lui-même aux soldats de faire feu et mouçut comme un héros. » (De Vergennes.)

Le chevalier de Noyant, gendre de La Fresnière, était lieutenant du roi et neveu de Bienville, l'ancien gou-

verneur de la Louisiane. Il avait trente et un ans. Sa jeune femme avait seize ans. Il aurait pu se sauver s'il avait voulu s'abaisser à charger son beau-père et dire qu'il avait été engagé par lui dans cette malheureuse affaire ; il préféra la mort plutôt que de souiller son nom par une action indigne.

Marquis était un ancien capitaine au service de la marine. Il montra également la plus grande fermeté, refusa de se laisser bander les yeux, disant qu'ayant tant de fois bravé la mort pour le service du roi de France, il ne les avait jamais fermés ni détournés devant ses ennemis, qu'il tomberait en homme, et qu'il mourait pour avoir voulu être toujours Français. Il déchira sa chemise et, montrant son corps couvert de blessures, il s'écria : « Tirez, bourreaux ! » (1).

Si la cour de Madrid désapprouva secrètement ces exécutions, elle n'en laissa rien paraître et ne désavoua pas O'Reilly, qui ne fut rappelé que l'année suivante, après la mise en vigueur de la législation espagnole et la prohibition du commerce avec les étrangers.

D'autres gouverneurs, plus habiles, moins sanguinaires, lui succédèrent ; le temps s'écoula, diminuant peu à peu l'aversion pour l'Espagne qui, payant les frais du gouvernement avec des fonds envoyés du Mexique, ne prélevait que des impôts fort légers et laissait, par impuissance de s'y opposer sur d'aussi vastes territoires, un trafic 'important de contrebande se faire avec les États-Unis, au grand profit des habitants, qui recevaient ainsi à meilleur compte la majeure partie des objets nécessaires à leurs exploitations. La plupart descendaient des premiers aventuriers qui

(1) Foucault, commissaire ordonuateur et chef du Conseil supérieur, également arrêté, répondit à ceux qui l'interrogeaient qu'il était Français, et qu'il n'avait à rendre compte île sa conduite qu'au roi son maître. Son crime était d'avoir approuvé l'impression de la requête des habitants concernant le renvoi de M. d'Ulloa. O'Reilly le fit embarquer sur un navire qui le transporta en Europe. Arrivé à Paris, il y fut mis à la bastille où il resta détenu pendant dix-huit mois.

avaienl fondé la colonie; quelques Espagnols étaient venus s'installer auprès d'eux ; plus tard, au moment de la guerre de l'Indépendance^ de nombreuses familles quittèrent 1rs États-Unis pour s'aventurer au delà du fleuve el y fonder des établissements; après la perte de Saint-Domingue, des Français, échappés au massacre et habitués au climat des tropiques, préférèrent tenter de nouveau la fortune à la Louisiane plutôt que de revenir en France. Tous ces éléments commençaient à se fondre et à donner au pays un certain essor lorsque, par le [contre-coup des événements extérieurs, il changea encore une fois de maître et redevint, pendant quelques jours, terre française, pour être vendu enfin aux États-Unis.

La cession que la France avait faite à l'Espagne en 1763 avait été considérée, dans nos principaux ports de commerce, comme impolitique et nuisible aux intérêts de notre navigation : on espérait voir le gouvernement de la République profiter des négociations qui pourraient s'engager pour obtenir la restitution de cette colonie. Un des premiers soins de Bonaparte, devenu consul, fut d'intervenir auprès de l'Espagne pour la déterminer à rendre àla France une contrée dont elle ne tirait en réalité aucun parti. Il lui fut aisé de faire entendre au prince de la Paix que la Louisiane, entre ses mains, serait un boulevard pour la province du Mexique qu'elle séparerait à nouveau des possessions anglaises et américaines. Le 1er octobre 1800, par le traité de Saint-Ildephonse, l'Espagne, en échange du royaume d'Etrurie créé en faveur du duc régnant de Parme, restituait à la France la Louisiane. La guerre avec l'Angleterre n'avait pas encore pris fin et la cession resta secrète, car nos ennemis auraient aussitôt essayé de s'emparer du pays s'ils avaient été informés qu'il était redevenu français.

La paix d'Amiens, signée le 27 mars 1802, permit de rendre publique la convention avec l'Espagne. Les

clameurs qu'elle souleva en Angleterre furent des plus vives : elle blessait essentiellement, y disait-on, les intérêts de la Grande-Bretagne ; les ports que la France allait avoir à sa disposition renforceraient ses stations navales et multiplieraient, en cas de guerre, les dangers des colonies anglaises. Le Canada, limitrophe de la Louisiane, serait bientôt exposé aux entreprises des Français. Ils finiraient par prendre sur les États-Unis un ascendant qui les entraînerait tôt ou tard dans une alliance contre la grandeur navale de l'Angleterre et la supériorité de son pavillon. La Nouvelle-Orléans était la clef du Mexique, et le cabinet de Madrid n'avait pu donner son consentement au traité qu'en cédant à la force.

Le ministère anglais répondit dans le Parlement à ces critiques ; il déclara que l'on s'alarmait bien à tort, et que pour juger de la valeur de la Louisiane entre les mains des Français il suffisait de se rappeler qu'ils l'avaient possédée longtemps sans pouvoir la faire prospérer ; que pour les États-Unis leurs ressources leur permettaient de ne rien craindre de ce voisinage, et que s'il en était autrement leurs alarmes ne pourraient que les conduire à une plus étroite union avec l'Angleterre.

Le premier consul, malgré ces réponses quelque peu dédaigneuses, ne se fit pas illusion sur les sentiments réels de la nation rivale, et prévoyant qu'à bref délai une nouvelle lutte s'engagerait avec elle, il songea aussitôt, avec la promptitude qu'il apportait à tous ses actes, à se défaire d'une colonie qu'il ne pouvait mettre dans un état de défense suffisant pour résister victorieusement à toutes les attaques, et à la soustraire à la convoitise des Anglais, tout en retirant de sa cession une somme suffisante pour solder les préparatifsde sa prochaine campagne.

Toutefois, avant de prendre une décision, il voulut avoir l'avis de deux hommes dont il connaissait l'expérience, et qui avaient séjourné dans les contrées

dont le sori était entre ses mains. Barbé-Marbois, ministre du Trésor, et l'amiral Decrès, ministre de La marine, mandes a Saint-Cloud le 1<> avril 1îso:î, (it réunis dans le cabinet de Bonaparte, y eurent une conférence dont le premier arendu compte dans son Histoire de la Louisiane.

Parlanl sans préparation et sans réserve à ses deux conseillers, comme il en avait l'habitude avec ceux qui possédaient sa confiance, le premier consul leur dit :

« Je connais tout le prix de la Louisiane, et j'ai voulu réparer la faute du négociateur français qui l'abandonna en 1703. Quelques lignes d'un traité me l'ont rendue, mais à peine l'ai-je recouvrée que je dois m'attendre à la perdre. Les Anglais ont successivement enlevé à la France le Canada, l'île Royale, Terre-Neuve, l'Acadie, les plus riches parties de l'Asie. Ils travaillent et agitent Saint-Domingue. Ils n'auront pas le Mississipi qu'ils convoitent. La Louisiane n'est rien en comparaison de leurs agrandissements par tout le globe, et cependant la jalousie que leur cause le retour de cette colonie sous la domination française m'annonce qu'ils veulent s'en emparer, et c'est ainsi qu'ils commenceront la guerre. La conquête de la Louisiane leur serait facile s'ils prenaient seulement la peine d'y descendre. Je n'ai pas un moment à perdre pour la mettre hors de leur atteinte. Je songe à la céder aux États-Unis. A peine même pourrai-jedire que je la leur cède, car elle n'est point encore en notre possession. Pour peu que je laisse de temps à nos ennemis, je ne transmettrai qu'un vain titre à ces républicains dont je recherche l'amitié. Je considère déjà la colonie comme perdue, et il me semble que dans les mains de cette puissance naissante elle sera plus utile à la politique et même au commerce de la France que si je tentais de la garder. Dites-m'en l'un et l'autre votre pensée. »

L'opinion du maître se dégageait trop nettement de ces paroles pour que ses deux interlocuteurs pussent II. — La Nouvelle-Kraisce. 17

s'y méprendre, mais ils lui soumirent librement leurs observations et « il les écoula comme il faisait souvent, même quand son parti était pris, pour s'assurer qu'il n'avait pas méconnu quelque grand côté de la question soumise à son jugement ». (Thiers.)

Abondant dans le sens des objections formulées par le premier consul : « Il ne faut pas hésiter, dit Barbé- Marbois, à faire le sacrifice de ce qui va nous échapper. La guerre contre l'Angleterre est inévitable ; pourronsnous défendre la Louisiane contre cette puissance avec des forces navales très inférieures ? Les États-Unis, justement mécontents de nos procédés, ne nous offrent pas un seul havre, pas un asile en cas de revers. Ils viennent, il est vrai, de se réconcilier avec nous, mais ils sont en querelle avec le gouvernement espagnol et ils menacent la Nouvelle-Orléans dont nous n'aurons qu'un moment la possession. Le pays est à peine habité, vous n'y avez pas cinquante soldats. Où sont vos moyens d'y envoyer des garnisons? Pourrons-nous relever les fortifications ruinées, construire une longue chaîne de forts sur une frontière de quatre cents lieues ? Si l'Angleterre vous laisse entreprendre ces choses, c'est parce qu'elles tariront vos ressources, et elle vous verra avec une joie secrète vous épuiser par des efforts qui ne profiteront qu'à elle. Vous enverrez une escadre, mais pendant qu'elle traversera les mers, la colonie aura succombé et l'escadre à son tour sera en péril. La Louisiane est ouverte aux Anglais, du côté du nord, par les grands lacs ; et si au midi ils se montrent aux embouchures du fleuve, la Nouvelle-Orléans tombera aussitôt en leur pouvoir. Cette conquête serait encore plus facile aux Américains : ils arrivent au Mississipi par plusieurs rivières navigables, et pour être maîtres du pays il leur suffira d'y entrer. — La colonie existe depuis un siècle, et malgré des efforts et des sacrifices de tout genre, les derniers recensements attestent sa faiblesse. Si, devenue colonie française, elle prend des accroissements et de l'importance, il y aura dans sa

prospérité môme tm germe d'indépendance qui ne tardera pas a se développer. Plus elle fleurira,, moins nous aurons de chances de la conserver. — L'occupation de

la Louisiane, colonie à esclaves, nous causera plus de dépenses qu'elle ne nous donnera de profils. Mais il est un autre genre de servitude dont cette colonie a perdu l'habitude, c'est celle du régime exclusif. Espérez-vous le rétablir dans un pays qui confine à celui nu le commerce jouit de la plus grande liberté? Lerègne des lois prohibitives est fini quand une population nombreuse a résoiu d'en secouer le joug. — Voudrez-vous à main armée dompter les résistances ? Les mécontents trouveront de l'appui dans le voisinage et vous rendrez ennemis de la France les États- Unis, avec lesquels des intérêts réciproques doivent nous lier pour des siècles. N'espérez aucun attachement des Louisianais pour votre personne ; ces colons ont perdu le souvenir de la France ; ils sont de trois ou quatre nations différentes, et à peine regardent-ils la Louisiane comme une patrie. Vous qui, par un des premiers actes de votre gouvernement, avez assez fait voir l'intention de donner ce pays à la France, si vous renoncez à le garder, il n'y a personne qui ne convienne que vous ne faites que céder à la nécessité^ et bientôt nos commerçants eux-mêmes reconnaîtront que la Louisiane libre leur offre plus de chances de profit que soumise au monopole. Des comptoirs sent aujourd'hui préférables à des colonies, et même, à défaut de comptoirs, laissez faire le commerce. »

L'amiral Decrès, contrairement à l'opinion de Barbé- Marbois et du premier consul, estima qu'il était du devoir de la France de ne pas abandonner ainsi, sans même avoir essayé de la défendre, une des plus belles colonies qu'elle pût désirer. Il le fit dans des termes qui auraient sans doute modifié l'opinion de son auditeur si son parti de tout sacrifier à la lutte qu'il allait poursuivre n'avait été pris sans retour. « Nous sommes encore, lui dit-il, en paix avec l'Angleterre, la Louisiane

vient de nous être cédée, il dépend du premier consul de la conserver. Il ne serait pas sage d'abandonner, dans la crainte d'un danger douteux, le plus important établissement que nous puissions former hors de France et de nous en dépouiller sans autre cause que la possibilité d'une guerre; autant et mieux vaudrait qu'elle nous fût enlevée par les armes. Si la paix est maintenue, la cession ne pourra être justifiée, et cet acte prématuré d'une inquiétude mal fondée sera le sujet des plus vifs regrets. La conservation sera au contraire pour le commerce et la navigation une ressource d'un prix inestimable, et dans nos provinces maritimes le sujet d'une joie universelle. Lesavantages que nous avons retirés des colonies sont encore présents à tous les esprits. Dix villes florissantes ont été créées par ce commerce, et cette navigation, cette opulence, ce luxe qui embellissent Paris sont les effets de l'industrie coloniale. Point de marine sans colonies; point de colonies sans une marine puissante! — La France privée de sa marine et de ses colonies est dépouillée de la moitié de sa splendeur et d'une grande partie de sa force. La Louisiane peut nous dédommager de toutes nos pertes. Il n'existe pas sur le globe une seule ville susceptible de devenir aussi importante que la Nouvelle-Orléans, et déjà le voisinage des États de l'Amérique en fait une des plus commerçantes du monde. Le Mississipi n'y arrive qu'après avoir reçu vingt autres rivières, dont plusieurs surpassent en grandeur les plus beaux fleuves de l'Europe. Le pays est enfin connu, les principales découvertes sont faites ; des forts existent, des terres fertiles et propres aux plus riches cultures n'attendent que des bras, et cette colonie ouverte à l'activité des Français les dédommagera bientôt de la perte de l'Inde. »

Decrès, après avoir signalé l'importance que prendrait la Louisiane lorsqu'un jour un canal permettrait de franchir l'isthme de Panama, et insisté sur la richesse et la variété des productions de cette contrée,

acheva ses observations en faisanl au premier consul une remarque qui devait le frapper au moment où il s'efforçait de rétablir la paix à l'intérieur:

« Enfin la France, après ses longues agitations, a in soin d'une telle colonie pour sa pacification intérieure : elle sera pour notre pays ce que furent pour l'Angleterre, il y a un siècle, les plantations que les émigrés des trois royaumes ont élevées à un si haut degré de prospérité ; elle sera l'asile de nos dissidents politiques et religieux ; elle guérira une partie des maux de la révolution, et, conciliateur suprême de tous les partis qui nous divisent, vous y trouverez ces remèdes que vous cherchez avec tant de sollicitude. »

Le premier consul mit fin à la conférence sans faire connaître sa résolution. La délibération avait été fort longue et s'était prolongée jusque dans la nuit. Le lendemain, il appela Barbé-Marbois, lui fit lire les dépêches de Londres par lesquelles son ambassadeur l'informait des préparatifs de guerre auxquels se livraient les Anglais. « Les incertitudes, lui dit-il ensuite, et la délibération ne sont plus de saison. Je renonce à la Louisiane. Ce n'est pointseulement la Nouvelle-Orléans que je veux céder, c'est toute la colonie sans en rien réserver. Je connais le prix de ce que j'abandonne et j'y renonce avec un vif déplaisir, mais nous obstiner à sa conservation serait folie. Je vous charge de négocier cette affaire avec les envoyés du congrès; mais j'ai besoin de beaucoup d'argent pour cette guerre ; il y a cent ans que la France et l'Espagne font à la Louisiane des dépenses d'amélioration dont le commerce ne les a jamais indemnisées. Des sommes ont été prêtées aux compagnies, aux agriculteurs, et elles ne rentreront jamais au Trésor. Le prix de toutes ces choses nous est bien dû.

« Si je réglais mes conditions sur ce que ces vastes territoires vaudront aux États-Unis, les indemnités n'auraient point de bornes. Je serai modéré en raison même de l'obligation où je suis de vendre. Mais rete-

nez bien ceci : je veux cinquante millions, et à moins de cette somme je ne traiterai pas ; je ferais plutôt quelque tentative désespérée pour garder ces belles contrées. » Les conférences commencèrent le même jour entre Barbé-Marbois et le représentant des États-Unis, M. Livingston ; la proposition de vendre toute la Louisiane le surprit au point de lui faire croire que ce n'était qu'un artifice pour gagner du temps et éviter de régler les indemnités qu'il était chargé de réclamer pour ses compatriotes dont les navires avaient été •enlevés par des corsaires français. Il fallut l'arrivée, le 12 avril, à Paris, d'un autre ministre plénipotentiaire, M. Monroë, pour donner aux négociations un caractère plus sérieux. Livingston, partisan de la maxime anglo-saxonne : « Prendre d'abord, discuter ensuite », dit à son collègue : « Nous n'obtiendrons pas la Nouvelle-Orléans par la voie des négociations. Il faudra employer la force. Mettons-nous d'abord en possession, nous négocierons après! » M. Monroë, d'un caractère plus froid, n'avait pas ces allures et ces sentiments de flibustier. Son intervention, grâce aux pouvoirs dont il était porteur, aplanit promptement toutes les difficultés. L'offre du premier consul de céder aux États-Unis la Louisiane entière était trop avantageuse pour qu'il n'y donnât pas aussitôt son adhésion. La proposition l'étonna, car sa patrie ne réclamait que la cession d'une ville et le droit de navigation sur le Mississipi; mais il saisit l'occasion, et, Barbé-Marbois prenant sur lui de réclamer quatrevingt millions comme prix de la vente au lieu des cinquante d'abord indiqués par Bonaparte, il acquiesça sans hésiter au payement de cette somme, à la condition toutefois que vingt millions seraient consacrés à indemniser ceux de ses compatriotes qui avaient subi des pertes par le fait des corsaires français.

On disposait encore une fois de la Louisiane sans que ses habitants eussent été consultés, niais il fut stipulé en leur faveur qu'ils seraient maintenus et pro-

tégés dans La jouissance de leurs libertés, de leurs propriétés et dans l'exercice de leur religion en attendant leur incorporation, aussitôt que cela serait possible,

dans l'Union, d'après 1rs principes de la constitution fédérale. Le premier consul avait préparé lui-même le texte de cet article et ses paroles à cet égard sont consignées dans le journal de la négociation: « Que les Louisianais sachent que nous nous séparons d'eux à regret, que nous stipulons en leur faveur tout ce qu'ils peuvent désirer et qu'à l'avenir, heureux de leur indépendance, ils se souviennent qu'ils ont été Français et que la France, en les cédant, leur a assuré des avantages qu'ils n'auraient pu obtenir sous le gouvernement d'une métropole d'Europe, quelque paternel qu'il put être. Qu'ils conservent donc pour nous des sentiments d'affection, et que l'origine commune, la parenté, le langage, les mœurs perpétuent l'amitié. »

Deux autres conventions réglèrent le mode de payement des soixante millions prix de la vente, et celui des vingtmillions d'indemnitésaccordées aux citoyens américains. Le traité définitif fut signé le 30 avril 1803. Barbé-Marbois, tout son livre l'indique, considérait comme un service rendu à sa patrie la cession de la Louisiane à une puissance étrangère; c'était un débarras, et sa satisfaction était grande d'avoir achevé cette négociation dans laquelle la France jouait encore une fois le rôle de dupe. Aussi lisons-nous dans son Histoire de la Louisiane :

« Les rédacteurs de ces actes solennels qui règlent le sort des peuples ne peuvent être insensibles à la gloire d'avoir fait des choses utiles à leur pays. Un sentiment supérieur à la gloire même semblait animer les trois ministres, et jamais peut-être des négociateurs ne goûtèrent une joie plus pure que la leur. Aussitôt qu'ils eurent signé, ils se levèrent, se donnèrent la main, etLivingston, exprimant la satisfaction de tous, dit : « Nous avons longtemps vécu, et voilà la « plus belle œuvre de toute notre vie. C'est d'aujour-

« d'hui que les États-Unis sont au nombre des puissan- « ces du premier rang; toute influence exclusive sur les « affaires d'Amérique échappe sans retour aux Anglais. « Ainsi va cesser une des principales causes des riva- « lités et des haines européennes. Cependant, si les « guerres sont inévitables, la France aura un jour dans « le Nouveau-Monde un ami naturel croissant en force « d'année en année, et qui ne peut manquer de devenir « puissant et respecté sur toutes les mers. »

Pour le premier consul, le traité signé, sa pensée se résuma dans l'observation suivante au négociateur français : « Cette accession de territoire affermit pour toujours la puissance des États-Unis, et je viens de donner à l'Angleterre une rivale maritime qui tôt ou tard abaissera son orgueil. »

Quant à Barbé-Marbois, il mérita trop dans cette affaire l'éloge que fit de lui James Monroë : « J'ai du plaisir à dire que la conduite de M. de Marbois, dans toute la marche de cette négociation, fut libérale, candide et belle, indiquant un sentiment très amical pour les États-Unis et un vif désir de maintenir entre les deux pays les relations les plus bienveillantes. »

Sa conduite en effet fut libérale, car il , donnait aux États-Unis, qui n'avaient même pas songé à le demander tant cela leur paraissait impossible à obtenir, la moitié de l'Amérique du Nord depuis la rive droite duMississipi jusqu'au Pacifique ; elle fut candide, car ce partisan trop ardent de la République américaine abandonnait pour quelques millions un territoire si facile à coloniser que treize États allaient s'y constituer et donner, comme le prévoyaient Livingston et Monroë, une puissance énorme à leur nation. Quant à cet « ami naturel » dont parlait le premier au milieu des effusions déterminées chez lui par le succès inespéré d'une négociation qui doublait d'un seul coup l'étendue de sa patrie, il oublia vite, ce qui est bien humain, le service rendu, et prit à son compte la réflexion de Bonaparte : « La Louisiane était pour la France une

colonie perdue; il valait mieux qu'elle Eût entre ses mains que dans relies des Anglais. »

R estai enl les colons. Barbé-Marbois hasarda eu

leur laveur quelques observations sur leur abandon,

et s'attira celle réponse de Bonaparte: « Voilà bien dans toute sa perfection l'idéologie du droit de la nature et des gens ! Mais il me faut de l'argent pour faire la guerre à la nation qui en a le plus. Envoyez votre doctrine à Londres, je suis sûr qu'elle y sera l'objet d'une grande admiration, et cependant on n'y regarde pas de si près quand il s'agit de s'emparer des plus belles contrées de l'Asie ! »

Aussitôt après le traité de Saint-Ildephonse, M. Laussat avait été envoyé comme préfet à la Louisiane, en attendant l'arrivée du général Victor, chargé du commandement à la Nouvelle-Orléans ; mais ce dernierT par suite du traité avec les États-Unis, n'eut pas à quitter la France. Le 30 novembre 1803, M. LaussaW avisé de la cession de la colonie, en informa les habitants par une proclamation. Il avait administré jusque-là le pays d'accord avec le gouverneur espagnol. Le même jour, les troupes espagnoles et les milices furent disposées en bataille sur la place de l'Hotel-de-Ville : Laussat produisit les pouvoirs du premier consul pour reprendre possession du pays, et le gouverneur espagnol, au bruit du canon, fit descendre le pavillon de sa nation du mât où il flottait, en annonçant aux Louisianais que ceux qui ne croiraient pas devoir se retirer sous la domination de sa patrie étaient déliés de leur serment de fidélité envers le roi. Puis le drapeau français fut hissé et salué de salves d'artillerie. Il flotta sur la colonie du 30 novembre au 20 décembre 1803. A cette date, fixée pour la remise de la contrée aux États-Unis, Laussat se rendit à l'hôtel de ville entouré des officiers et des principaux habitants; les troupes américaines furent introduites dans la ville, et le général Wilkinson, accompagné de M. Clay borne, gouverneur du territoire du Missis-

sipi, reçu dans la salle de l'hôtel de ville. Après la lecture du traité de cession et des pouvoirs respectifs, Laussat déclara qu'il mettait les États-Unis en possession des « pays, contrées et dépendances de la Louisiane ». 11 releva ensuite du serment de fidélité envers la République française ceux des habitants qui voudraient rester dans la colonie cédée, et Clayborne leur déclara que la cession leur assurait à eux-mêmes ainsi qu'à leurs descendants « l'héritage certain de la liberté, des lois perpétuelles et des magistrats qu'ils éliraient eux-mêmes ».

Ces formalités remplies, il se produisit un incident dont le spectacle impressionna vivement ceux qui en furent les témoins.

A l'arrivée de Laussat, la colonie, le voyant diriger l'administration, avait pu se croire de nouveau Française, et cette idée avait bientôt ranimé dans les cœurs -de quelques vieux habitants cet amour de la Patrie que le temps n'avait pu éteindre. Ils en donnèrent un témoignage le jour où le pavillon français remplaça celui de l'Espagne. Réunis au nombre de cinquante, tous anciens soldats, ils se constituèrent les défenseurs de ce drapeau, emblème de la France flottant sur la maison de ville, et veillèrent à sa garde, comme si elle leur eût été confiée. Pendant vingt jours, se relevant à tour de rôle, ils remplirent la touchante mission qu'ils s'étaient donnée, et lorsqu'à l'heure de la cession le changement des pavillons se produisit, ils étaient tous présents, le cœur serré, attendant avec angoisse le moment où le noble emblème de toutes leurs espérances descendrait pour disparaître à jamais de ces lieux.

Tandis que l'on baissait"^ lentement le pavillon français, celui des États-Unis était hissé en même temps. Lorsqu'ils furent parvenus à mi-hauteur, on les y arrêta quelques instants, et l'artillerie tonna tandis que les fanfares célébraient cette union; puis le drapeau des États-Unis s'éleva au sommet du ma t.

Pendant que les Américains le saluaient de hourras et de cris de joie, celui de la France fut descendu el reçu

par les vieux soldats qui l'avaient si peu de temps gardé. « Leurs regrets éclatèrent, et pour rendre un dernier hommage à ce signe qui u'était plus celui de La

souveraineté du pays, le sergent-major s'en enveloppa comme d'une écharpeet, après avoir parcouru la ville, il s'achemina vers la maison du commissaire fiançais. La petite troupe l'accompagnait; elle fut saluée en passant devant les lignes des Américains qui lui présentaient les armes, battant aux champs, drapeaux déployés. Les officiers des milices, la plupart Français de naissance ou d'origine, suivaient en corps. Laussatles reçut, et ils lui dirent: « Nous avons voulu rendre à la France un dernier témoignage de l'affection que nous lui conserverons toujours. C'est dans vos mains que nous déposons ce symbole du lien qui nous avait rattachés à elle. » Laussat répondit : « Que la prospérité de la Louisiane soit éternelle! » (Barbé-Marbois.)

Ainsi s'achevait, après la cession du Canada, celle de la Louisiane.

Le ministre de Vergennes, dans son mémoire au roi Louis XVI sur ces colonies, avait insisté vainement sur leur revendication, et motivé cette insistance par une réflexion qu'il importe de rappeler :

« J'estime assez ma nation, disait-il, pour supposer que si des circonstances malheureuses l'ont obligée de céder une partie de ses domaines, elle n'a jamais perdu de vue le moment de rentrer clans ses possessions légitimes. »

L'enseignement qui se dégage de la perte de nos établissements dans le Nouveau-Monde est singulièrement grave et douloureux : la France a oublié ces « possessions légitimes que des circonstances malheureuses l'avaient obligée de céder ». Puisse-t-elle ne plus commettre la même faute!

Les premières années de l'occupation anglaise.

L'Angleterre s'était enfin emparée du Canada, que Pitt convoitait depuis si longtemps et pour la conquête duquel sa nation avait dépensé des centaines de millions ; il s'agissait maintenant de prendre possession du pays, d'en chasser les Français, en les déportant au besoin comme les Acadiens et de traiter ceux qui resteraient ainsi que des ilotes ou des sauvages dont on pouvait se défaire par tous les moyens.

Comment les Canadiens ont-ils réussi à déjouer les machinations de la tourbe d'aventuriers abattus comme de sinistres corbeaux sur leur pays après l'évacuation des troupes françaises? Grâce à quelles circonstances indépendantes de la volonté de la nation anglaise ont-ils échappé au triste sort qui les menaçait? C'est ce que la suite des événements va nous apprendre, mettant en relief, làcomme dans le passé, la mauvaise foi, l'hypocrisie et la férocité du vainqueur, en même temps que la patiente ténacité, la foi robuste, le courage indomptable dans leur résistance à la tyrannie des colons français qui, abandonnés sur les rives du Saint- Laurent, ont tîni par y reconstituer une nation aujourd'hui libre et confiante dans ses destinées.

Nos troupes avaient quitté le Canada, occupé par les régiments anglais ; dans ce pays autrefois si prospère et si vivant, il ne restait plus que des ruines ; la ville de Québec, assiégée deux fois, bombardée et presque entièrement brûlée, était à peu près détruit:

LliS PREMIÈRES ANNÉES DE L'OCCUPATION ANGLAISE. :t01

les environs, théâtre <le trois batailles acharnées,

avaienl été Pavages jusqu'à plusieurs lieues ; des

fermes, des champs, des vergers, il ne se voyail plus que les cendres et les débris ; les habitants, décimés par les combats, mouraient de faim sur leurs terres en friche, abandonnés pur leurs chefs, seigneurs,, fonctionnaires, notables, qui avaient suivi les débris des régiments français retournant en Europe. La détresse était telle que les vainqueurs durent pourvoir àlanourriture .d'un certain nombre de ces malheureux,, et leur avancer quelque argent pour leur permettre de se procurer les objets les plus indispensables. Réfugiés dans leurs villages, s'isolant de leurs nouveaux maîtres et attendant le retour de leurs anciens, ils se consacrèrent uniquement aux travaux de la terre, qui leur fournit bientôt les légumes et le blé nécessaires à leur nourriture ; le chanvre filé par les femmes, comme dans le vieux temps, leur donna les vêtements ; et la vie se continua, triste des défaites subies, animée par le labeur quotidien, avec une espérance vague, mais persistante, qu'un jour « les leurs » reviendraient et que l'on reprendrait l'existence heureuse de jadis. Pauvres gens ! si simples et si attachés, au vieux pays,. leur cœur devait être une seconde fois brisé ; par le traité de Paris de 1763, le plus honteux que la France ait jamais signé, Louis XV cédait définitivement le Canada à l'Angleterre. L'abandon était complet, les soixante-dix mille Français restés sur les bords du Saint-Laurent devenaient sujets anglais. Cette cession. amena une nouvelle émigration ; les marchands, les hommes de loi, les quelques fonctionnaires restés dans les villes vendirent ou abandonnèrent leurs biens et revinrent en France. Les campagnes seules demeurèrent étrangères à ce mouvement; les habitants, attachés au sol qui les avait vu naître, vivant dans leurs fermes, sur les terres défrichées par leurs pères, se groupèrent autour des prêtres qui partageaient leur sort et repoussèrent énergiquement toute assimilation avec

les nouveaux arrivants; outragés dans leurs croyances, lésés dans leurs droits, ils se retranchèrent obstinément « derrière l'infranchissable barrière qu'élève entre deux races la différence du culte et du langage ». (Achintre.)

Le général Murray, resté à Québec comme commandant des forces d'occupation, fut en 1763 nommé gouverneur du Canada. Des conseils de guerre permanents avaient été aussitôt après la conquête installés à Québec, Trois-Rivières et Montréal ; ils connaissaient de toutes les affaires civiles ainsi que des affaires criminelles, appliquant les lois anglaises entièrement inconnues des habitants presque autant du reste que des juges eux-mêmes, « officiers que leur éducation et leurs précédentes habitudes avaient beaucoup plus familiarisés avec le Champagne et le bourgogne qu'avec Coke et Blackstone ». Quant aux juges civils qui les remplacèrent, ils furent choisis « parmi ce qu'il y avait de plus respectable » dans la population anglaise protestante nouvellement arrivée dans la colonie; c'était, ainsi que le reconnaît Murray lui-même dans sa correspondance avec le ministère de Londres, une nuée d'aventuriers et d'intrigants qui s'étaient abattus sur le Canada à la suite des troupes et après la capitulation de Montréal, « des marchands d'une réputation perdue, des cabaretiers crapuleux, des individus n'ayant reçu qu'une très médiocre éducation, qui, ayant leur fortune à faire, s'inquiétaient fort peu des moyens pourvu qu'ils atteignissent la fin, en un mot les hommes les plus immoraux qu'on eût jamais vus ».

« Le gouvernement civil établi, écrivait-il encore, il a fallu choisir les magistrats et prendre les jurés parmi quatre cent cinquante commerçants, artisans et fermiers méprisables, principalement par leur ignorance. Il n'est pas raisonnable de supposer qu'ils résistent à l'enivrement du pouvoir mis dans leurs mains contre leur attente, et qu'ils manquent de faire voir combien ils sont habiles à l'exercer. Us haïssent la noblesse canadienne à cause de sa naissance et parce

qu'elle ;i des titres a leur respect; ils détestent h autres habitants, parce qu'ils les voient soustraits à l'oppression donl ils les ont menacés. »

Vainement les Canadiens, opposant à ces intrus une résistance latente mais opiniâtre, protestèrent contre ce qu'ils considéraient avec raison comme la violation absolue de leurs droits, garantis par la capitulation de Montréal ; vainement ils réclamèrent, aux termes mêmes de cet acte solennel, le libre exercice de leur culte, de leur langue et de leurs lois ; les nouveaux colons anglais, décidés à les traiter comme les Acadiens et les Irlandais, exigèrent impérieusement qu'on leur confiât toutes les fonctions, à l'exclusion des anciens possesseurs du sol, et adressèrent a Londres les plus ardentes récriminations contre*Murray, qui ne se prêtait pas à tous leurs désirs et ne persécutait pas assez âprementà leur gré les infortunés dont ils poursuivaient avec acharnement la ruine et l'expulsion.

Malgré les protestations des habitants et leurs pétitions en faveur du gouverneur, ils obtinrent le rappel de Murray,qui dut aller se justifiera Londres des sympathies qu'il avait témoignées aux Canadiens. Il lui fut facile de le faire en plaçant sous les yeux des ministres le recensement de la population qui, en 1765, comprenait en tout cinq cents protestants sur soixanteneuf mille deux cent soixante-quinze habitants ; il n'était pas possible de ne pas tenir compte de cette énorme disproportion, et de laisser, sans danger de révolte, persécuter impitoyablement des hommes pour la plupart anciens soldats, courageux et simples, mais vivement attachés à leurs coutumes.

Au regard des sauvages, les agissements des Anglais furent encore plus insolents qu'à l'égard des Français vaincus. Après la capitulation de Montréal, leurprincipal agent auprès des Peaux-Rouges, le capitaine Rogers, avait pris possession des forts élevés par les Français sur les grands lacs ; il avait ensuite été nommé commandant à Michillimakinac. Par celui-là,

on peut juger des autres : c'était, disent ses compatriotes eux-mêmes, « un misérable de la plus vile espèce », et cependant il fut, à de nombreuses reprises, investi de missions de confiance. Commandant du fort de M ichillimakinac, il chercha à le vendre aux Espagnols occupant alors la haute Louisiane ; poursuivi pour ce fait, il prit la fuite et revint en Europe d'où il passa dans les États barbaresques, au service du dey d'Alger. Apprenant l'insurrection des colonies anglo-américaines, il se hâta de leur offrir ses services. Washington le reçut dans son armée; il en fut bientôt récompensé : espion d'abord, déserteur ensuite, Rogers reçut pour prix de sa trahison un brevet de colonel dans l'armée anglaise. C'est à des êtres de cette espèce que la Grande-Bretagne confiait le soin de ses relations avec les Peaux-Rouges.

Oubliant en outre les ménagements qu'il devait à ces peuplades guerrières, et ne songeant qu'à diminuer ses dépenses, le gouvernement retranchait chaque année quelque chose des présents destinés aux chefs sauvages, et ces présents diminuaient encore en passant par les mains rapaces de ceux qui étaient chargés de les remettre. Il estima enfin que, le voisinage d'une colonie française n'étant plus à redouter, il était de son intérêt de ne plus fournir d'armes et de munitions aux indigènes; et ces peuplades, qui avaient abandonné depuis longtemps l'usage de l'arc et des flèches, se trouvèrent tout à coup privées de fusils, de poudre et de plomb. Il leur fut dès lors impossible de vivre du produit de leur chasse et de s'approvisionner de fourrures pour les échanges. Des tribus entières se virent ainsi réduites à la plus extrême misère. Leurs terres étaient envahies chaque jour par des émigrants qui les chassaient devant eux comme de véritables bêtes fauves. Quant aux aventuriers anglais qui les exploitaient, leurs déprédations, leurs vols, leurs attentats de toute espèce restaient impunis.

De pareils traitements devaient révolter ces guerriers

Bi fiers et si jaloux de Leur indépendance, \u — i. dès 1761, L'idée germa-t-elle dans Les tribus de massacrer les Faces-P.àles et de reprendre 1rs contrées donl ell< s'étaient emparées contre toute justice et tout droit. En 17(12, le complot s'étendit et aboutit à un projet des plus dangereux et des mieux conçus : il consistait dans une attaque simultanée, par surprise, le môme jour, de tous les postes occupés par les Anglais. Les garnisons massacrées, les sauvages espéraient pouvoir jeter ensuite à la mer les Européens dispersés sur le littoral de l'Atlantique. Un chef huron, le Rat, avait, déjà eu autrefois cette idée. Le plan fut repris par un* sauvage outaouais, Pontiac, qui en poursuivit l'exécution avec une fermeté et une décision étonnantes* C'était un ami des Français ; il avait combattu à leurs côtés pendant les dernières campagnes, et l'insolence des Anglais depuis le départ de nos troupes lui était insupportable. A force de diplomatie, de patience, de conciliabules avec les autres chefs des diverses nations, il parvint à donner un but à leurs ressentiments, à leur haine toujours croissante contre les envahisseurs et à coordonner jusque dans ses moindres détails la révolte qui devait bientôt éclater comme la foudre et surprendre complètement les autorités anglaises, dont le mépris pour ces êtres de race inférieure allait se changer en folle épouvante.

Au mois de mai 1763, Pontiac, d'accord avec les autres chefs, réunit les guerriers et se présenta devant Détroit, le fort le plus important et le mieux approvisionné de tous ceux que les Anglais occupaient dans les pays du haut. Pendant ce temps, les autres postes contenant des garnisons étaient assaillis, presque tous enlevés par surprise et leurs défenseurs massacrés.

L'attaque de Michillimakinac donne une idée des ruses auxquelles eurent recours les Peaux-Rouges.

Depuis plusieurs jours, les sauvages saulteux et sakis des environs s'exerçaient au jeu de la crosse devant l'enceinte, amusant la petite garnison, une

-quarantaine d'hommes que leur réclusion à peu près complète en cet endroit éloigné privait de toute distraction. Dans la monotonie des journées, ce spectacle apportait une diversion qui fut accueillie par les Anglais avec une vive satisfaction. Ce sport animé les intéressait. Oubliant trop facilement qu'ils se trouvaient au milieu de peuplades récemment vaincues, encore frémissantes sous le joug nouveau de maîtres brutaux et grossiers, officiers et soldats assistèrent attentifs au jeu des sauvages, qui annoncèrent une grande partie pour le 4 juin 1763, anniversaire de la naissance du roi George d'Angleterre. C'était une fête pour la garnison : « Le temps était magnifique, un soleil ardent répandait ses chauds rayons, et la nature, drapée dans son riche manteau de verdure, semblait devoir ajouter à l'éclat des réjouissances. Les canons du fort faisaient entendre de temps à autre quelques salves bien nourries et leurs bruyantes détonations allaient réveiller les échos les plus lointains du lac Huron. Les sauvages, parés de leur mieux, le visage vermillonné, se comptaient par centaines, et, aies voir, on les aurait crus exclusivement préoccupés par l'issue de la lutte qui allait s'engager entre les deux tribus.

« La partie de crosse devait avoir lieu sur la grande plaine qui avoisine le fort. L'heure de la lutte arrivée, le commandant et son lieutenant vinrent prendre place à l'extérieur des palissades, à quelques pas de la porte, afin de mieux] observer les mouvements des jouteurs. Le premier semblait surtout s'intéressera la lutte, car il avait parié en faveur des Saulteux. La partie de crosse se poursuivit depuis le matin jusqu'à midi, sans que la victoire se prononçât en faveur de l'une ou l'autre tribu. Plusieurs fois déjà la balle avait été jetée, intentionnellement, au dedans de l'enceinte du fort, d'où elle avait été renvoyée par les soldats de la garnison. Le commandant, désirant offrir toutes les facilités possibles aux sauvages, ordonna finalement d'ouvrir la porte du fort afin qu'ils

allassent eux-mêmes chercher la balle. C'étail justement ce qu'ils désiraient. Ils ne tardèrent pas â la

hiiuvr de nouveau dans l'intérieur du forl en se ruant à sa poursuite. Leurs sauvagesses, obéissant à un mot d'ordre, se précipitèrent aussi en dedans des palissades, afin de leur donner les tomahawks qu'elles tenaient cachés sous leurs couvertures. Ce fut le signal du massacre. Les sauvages commencèrent alors à faire entendre leurs terribles cris de guerre, puis à égorger tous les soldats qui leur tombaient sous la main. Ceuxci, désarmés pour la plupart, s'étaient groupés sans défiance près de l'enceinte afin de pouvoir mieux suivre les péripéties de la lutte. Ils furent complètement surpris. Le nombre des morts s'éleva à dix-sept; les autres furent faits prisonniers ; les vainqueurs en massacrèrent encore cinq les jours suivants. » (Tassé.) Le commandant anglais fut sauvé par un Canadien nommé Langlade, qui l'avait vainement prévenu quelque temps auparavant du complot. Sept ou huit autres postes, notamment ceux de Saint-Joseph, des Miamis, du fort aux Bœufs et de Presqu'île tombèrent en même temps entre les mains des Peaux- Rouges, et les chevelures de leurs défenseurs fournirent une nouvelle parure aux cabanes des tribus, pendant que les coureurs sauvages portaient l'épouvante dans la Pensylvanie et la Virginie, dont ils ravageaient les frontières. Quant au fort de Détroit, renfermant une centaine de maisons de bois et défendu par une garnison de quatre cents hommes, il fut plusieurs fois approvisionné la nuit par quelques hardis traitants canadiens, mais pendant soixante jours et soixante nuits les soldats restèrent sur les remparts, attendant à chaque instant un assaut et ne dormant que l'arme au bras, tout habillés, à leur poste de combat. Plusieurs sorties désespérées furent repoussées ; dans l'une d'elles, les Anglais laissèrent soixante-dix des leurs sur le terrain et comptèrent quarante blessés; mais leur résistance prolongée pendant plusieurs mois permit aux secours

envoyés de Québec et de la Nouvelle-Angleterre d'arriver et de les dégager. Plusieurs rencontres de sauvages confédérés avec les détachements angloaméricains aboutirent à des échecs qui les obligèrent, en 1766, à faire la paix. Pontiac, abandonné par ses alliés, se retira chez les Illinois ; les Anglais, craignant que son influence sur les tribus ne ramenât quelque prise d'armes meurtrière, le firent assassiner par un de leurs coureurs des bois, nommé Williamson.

La triste destinée des Peaux-Rouges, appelés à disparaître devant les empiétements des Anglo-Saxons, devait dès lors s'accomplir.

Les Anglais y aidèrent du reste par des moyens abominables, dont témoigne une correspondance entre deux officiers : pendant la lutte contre les sauvages révoltés, sir Jeffrey Amherst écrivait en effet au colonel Bouquet, commandant les troupes envoyées contre les rebelles :

« Ne pourrait-on pas essayer de répandre la petite vérole parmi les tribus révoltées des Indiens ? Nous devons en cette circonstance user de tous les stratagèmes en notre pouvoir pour les réduire. »

Bouquet répondit :

« Je vais essayer d'inoculer la variole au moyen de couvertes qui pourront tomber entre leurs mains, et je prendrai garde de ne pas contracter la maladie moi-même. Comme il est déplorable d'exposer contre eux de braves gens, je désirerais faire usage de la méthode espagnole, les chasser avec des chiens anglais soutenus par les coureurs des bois et quelques chevaux agiles qui pourraient efficacement, je crois, extirper ou éloigner cette vermine. »

Amherst se hâta de répliquer :

« Vous ferez bien d'essayer d'inoculer la maladie aux Indiens au moyen de couvertes, et d'employer également tout autre moyen qui pourrait servir à exterminer cette exécrable race. »

Quelques mois plus tard, la petite vérole faisait

d'affreux ravages parmi Les tribus. (Parkman, Conspiracy of Pontiac)

En 1766, le gouverneur MuiTay fut remplacé par le brigadier général Guy Carleton, qui cul ;i lutter contre les mêmes difficultés (jue son prédécesseur cl a refréner les malversations et les pratiques odieuses des émigrants anglais; mais les troubles qui commençaient dans la Nouvelle-Angleterre et qui allaient bientôt aboutir à la guerre de L'Indépendance devaient préoccuper un esprit ouvert comme celui du nouveau gouverneur. Aussi écrivait-il, le 28 mars 1770. à lord Hillsborough, au sujet de l'administration de la justice au Canada, une lettre dont les derniers termes contenaient un grave avertissement :

« Votre Seigneurie a appris que les protestants qui se sont établis ou qui ont plutôt séjourné ici depuis la conquête, ne se composent que de commerçants, de soldats licenciés et d'officiers, ces derniers, si l'on en excepte un ou deux, au-dessous du grade de capitaine ; quant aux membres des justices de paix, ceux qui réussissaient en affaires ne pouvaient trouver le temps de siéger comme juges, et quand plusieurs, à la suite d'accidents ou d'entreprises mal conçues, eurent fait faillite, ils ont cherché naturellement à se refaire aux dépens du public; d'où vient une variété de manœuvres pour augmenter les procès et leurs propres émoluments. Des huissiers, nommés par ces juges, la plupart soldats libérés du service ou déserteurs, se répandant dans les paroisses avec des citations en blanc, à l'affût de toute querelle ou discorde légère parmi les habitants, les poussent à leur ruine et les forcent à plaider pour ce qu'ils auraient aisément réglé à l'amiable si on les eût laissés à eux-mêmes. Ils leur font supporter des frais extravagants pour le recouvrement de fort petites sommes, vendre leurs terres précipitamment pour le payement de créances insignifiantes, et les deniers provenant de ces ventes sont absorbés par d'exorbitants honoraires, tandis que

les créanciers ne recueillent que bien peu de la ruine de leurs malheureux débiteurs. Ce n'est là qu'une bien faible esquisse de la misère des Canadiens, et c'est la cause de beaucoup de reproches qu'ils adressent à notre justice nationale et au gouvernement de Sa Majesté. Dans mon dernier voyage à travers le pays, les clameurs étaient générales. La copie ci-incluse d'une lettre que j'ai reçue à mon retour en cette ville, d'un ancien capitaine de milice fortsensé,est exactementle langage de tous ceux que j'ai rencontrés dans cette tournée, et je pourrais citer quelques exemples récents de leur résistance à des officiers de justice, agissant illégalement, à vrai dire, symptôme significatif, entre plusieurs autres, que leur patience est près de s'épuiser. » (Archives canadiennes, année 1890.)

La lettre à laquelle faisait allusion le gouverneur et qu'il transmettait au ministre donnait une description navrante de la persécution que subissait la population canadienne ; elle est datée du 3 juillet 1769 :

« Ce ne sont que procès mal intentés au préjudice de tout le pauvre peuple qui se trouve accablé et ruiné totalement par les injustices qui lui sont faites ; on ne voit tous les jours que procès sur procès, pour des choses de néant ; pour vingt ou trente sous, on forme un procès qui se monte le plus souvent à quarante, cinquante et soixante livres par la multitude de frais qui sont faits à ces pauvres gens par le moyen des sergents d'ordres qui sont établis par l'autorité de MM. les juges de paix. Ces sergents-là sont des agresseurs de procès très injustes; ils subornent le pauvre peuple, qui n'en sait pas plus long, à faire donner des ordres les uns aux autres, qu'ils ont tout prêts sur eux en blanc, dont il n'y a que les noms du demandeur et du défendeur à ajouter et le quantième du jour. Il arrive très souvent qu'une même personne a plusieurs ordres à répondre à différentes cours pour le même jour, et comme il est impossible que cela se puisse faire, on les condamne tout

de suite par défaut ; ensuite de quoi les sergents d'ordres saisissent, enlèvent, vendent tout ce que ces pauvresgens peuvent avoir chez eux, le toul donnée moitié prix et môme au quart de la juste valeur des effets enlevés. Il arrive très souvent que lorsque ces prétendus sergents vont faire Leur saisie aux maisons, s'il n'y a person ne et que les portes soient fermées, ils l'ont fraction pour entrer, ce qui représente des vols manifestes, et réduisent les habitants à la dernière mendicité. Si les effets saisis et enlevés ne sont pas suffisants pour payer les sommes qu'on exige d'eux pour la multitude de frais qu'on leur a faits tant pour le transport des voyages de sergents qu'autrement, on obtient des prises de corps contre eux après les avoir dépouillés de tout ce qu'ils pouvaient avoir et posséder au monde, tant meubles que leurs bestiaux ; ils se nantissent à la fin de leur personne pour achever leur tyrannie.

« Joseph Derosie, « Cy-devant capitaine de milice. »

Les avertissements de Carleton, soulignés par les agissements des colons américains, furent entendus à Londres, où le ministère comprit qu'il importait de ne pas pousser à bout, pour plaire à une infime minorité de gens tarés et indignes, cette population canadienne, voisine de la Nouvelle-Angleterre, et que cette dernière appelait avec elle à la révolte. En 1774, le parlement britannique adoptait un bili déclarant nulles et non avenues toutes les dispositions antérieurement adoptées pour le Canada et ordonnant que les contestations relatives aux propriétés seraient dorénavant jugées d'après les lois précédemment en vigueur dans le pays; les lois anglaises, avec le jury, ne furent maintenues que pour les affaires criminelles. La création d'un conseil législatif nommé par la Couronne, le rétablissement de la coutume de Paris pour la législation civile, des dîmes ecclésiastiques pour le clergé et des redevances féodales pour les seigneurs

restés dans la contrée donnèrent une première satisfaction aux Canadiens, qui furent en même temps dispensés du serment de fidélité et d'abjuration de leur Teligion, que les émigrants anglais prétendaient leur imposer.Ces concessions, que dictait seule aux conquérants l'approche du danger, décidèrent les Canadiens à rester neutres pendant la guerre de l'Indépendance. Un certain nombre, par vieille haine des Yankees, s'engagèrent même dans les milices, et soutinrent le gouverneur de Québec dans ses efforts pour repousser les invasions de leur pays par les Américains.

Au mois d'octobre 1774, une déclaration du Congrès de Philadelphie, où se trouvèrent réunis les députés de douze des colonies de la Nouvelle-Angleterre, acheva d'indisposer les Canadiens contre les révoltés et de les décider à rester de préférence sous le drapeau de la Grande-Bretagne, qui venait de leur rendre leurs lois et de les laisser libres de suivre leur religion. Parmi les griefs invoqués par le Congrès contre la métropole était relevé le bill du Parlement qui reconnaissait la religion catholique, abolissait « l'équitable système des lois anglaises dans la province de ■Québec et y établissait au profit des papistes une véritable tyrannie civile et spirituelle, au grand danger des provinces voisines qui avaient contribué de leur sang et de leur argent à sa conquête ». Par une inconséquence vraiment étrange, le même Congrès, après avoir ainsi profondément froissé ces Canadiens qu'il considérait toujours comme des ennemis, leur adressait, avec une hypocrite effusion de sympathie, un manifeste dans lequel il leur exposait les avantages d'une constitution libre, et les invitait à se joindre à lui pour défendre leurs droits communs.

« Saisissez, disait-il, l'occasion que la Providence elle-même vous présente ; si vous agissez de façon à conquérir votre liberté, vous serez effectivement libres. Nous connaissons trop les sentiments généreux qui distinguent votre nation pour présumer que la

différence de religion puisse préjudicier à votre amitié pour nous.

« Vous n'ignorez pas qu'il est de la nature de lu Liberté d'élever au-des6us de toute faiblesse ceux que 90ii amour urii1 pour la même cause. Les cantons suisses fournissent une preuve mémorable de cette vérité: ils sont composés de catholiques et de protestants, et cependant ils jouissent d'unepaix parfaite, v[ par cette concorde qui constitue et maintient leur Liberté, ils sont en état de délier et même de- détruire tout tyran qui voudrait la leur ravir. »

Distribué à profusion dans tout le Canada, ce placard n'y produisit que peu d'efl'et : les habitants, délivrés à propos de l'oppression que faisaient peser sur eux les nouveaux venus, et ne prévoyant pas qu'elle pouvait se renouveler dès que l'Angleterre en aurait fini avec la rébellion de ses colonies, refusèrent d'écouter les Bostonais. ces voisins qui avaient tant contribué à leur défaite, et ne conservèrent que le souvenir de la déclaration du Congrès de Philadelphie contre la religion catholique et les lois françaises : pour eux, elle traduisait la véritable pensée de ces puritains dont l'appel à la révolte après cette déclaration constituait à leurs yeux une insigne fourberie.

Par contre, fait assez singulier, les colons anglais, à qui la métropole avait accordé tant de faveurs au détriment des vaincus, tenaient ouvertement pour le Congrès et se montraient disposés, dans leurs conciliabules de Montréal et de Québec, à favoriser une invasion du Canada par les troupes des provinces révoltées.

Nous ne rechercherons pas ici quels avantages aurait pu tirer la population franco-canadienne d'une action commune avec les Américains. Comme plusieurs historiens l'ont fait ressortir, elle aurait certainement évité ainsi les persécutions qu'elle devait encore subir de la part des Anglais dès que ceux-ci n'auraient plus à se préoccuper des États-Unis devenus libres, et sur- II. — La Nouvelle-France. 18

tout l'invasion des loyalistes (1) qui, refusant de rester dans un pays où ne gouvernait plus leur roi, achevèrent de chasser les Acadiens des provinces maritimes et prirent possession des terres fertiles du haut Canada, y créant de toutes pièces une province essentiellement anglaise et barrant ainsi la route à toute expansion de la race française. Mais d'autre part, perdue dans l'immense confédération américaine, n'aurait-elle pas été amenée, par un contact journalier avec les Yankees, à renoncer à sa langue, à ses mœurs et à ses lois ? L'exemple de la Louisiane, si française cependant au moment où elle était cédée aux États- Unis, donne lieu de croire que les choses se seraient passées de même à Québec, et l'on comprend qu'entre deux maîtres exécrés, qu'ils avaient rencontrés toujours unis jusque-là pour les écraser, les Canadiens aient préféré celui qui était loin et qui venait de leur faire des concessions importantes, aux Bostonais avec lesquels ils n'avaient pas cessé depuis de longues années d'échanger des coups de fusil.

D'ailleurs, il faut bien le reconnaître, la France a joué alors un rôle peut-être très chevaleresque, mais bien peu conforme à ses intérêts. Décidée à venir au secours des États-Unis, elle devait, en engageant la lutte contre l'Angleterre, avoir pour premier but de délivrer tout au moins ses enfants du joug qui pesait sur eux dans le nord de l'Amérique, en reprenant possession du Canada ; c'était, nous l'avons vu, l'idée du ministre des affaires étrangères M. de Vergennes, mais elle n'était point partagée par les autres ministres. Le maréchal de Lévis, le héros des plaines d'Abraham, offrait en vain de se charger du commandement des troupes qui auraient été envoyées à Québec. Le roi de Prusse, le grand Frédéric, qui suivait attentivement les événements, appréciait comme M. de Vergennes le rôle de la France ; le 8 septembre 1777, il écrivait

(1) Leur nombre fut estimé à vingt-cinq mille.

de Postdam a son ambassadeur a Paris : « On se trompe forl en admettanl qu'il est d<; la politique de la France de ne point se mêler de la guerre des colonies. Son premier intérêt demande toujours d'affaiblir La puissance britannique, partout où elle peut, et rien n'y saurait contribuer plus promptement que de lui faire perdre ses colonies en Amérique. Peut-être même serait-ce le moment de reconquérir le Canada. L'occasion y est si favorable qu'elle n'a été ni le sera peutêtre dans trois siècles. »

Et dans une autre lettre du même jour à son ambassadeur à Londres : « C'est un grand bonheur pour l'Angleterre que sa rivale la France soit si entichée de ses dispositions pacifiques qu'elle laisse échapper la meilleure occasion qui s'est présentée peut-être depuis quelques siècles pour prendre l'ascendant sur elle et reconquérir les provinces qu'elle lui a arrachées dans le Nouveau-Monde. »

Les Anglais eux-mêmes attendaient cet effort et croyaient que le premier souci de Louis XVI serait de chercher à recouvrer notre ancienne colonie. Bien loin de là, la France ne s'enthousiasmait que pour la cause des Américains insurgés, et ses ministres, en traitant avec la nouvelle République, acceptaient, à la demande du bonhomme Franklin, cette clause vraiment stupéfiante « qu'ils renonceraient à reprendre le Canada ». Un vent de folie soufflait sur cette cour que la Révolution devait bientôt balayer. « Ce qu'il y a de plus remarquable, dit un des jeunes officiers qui ont pris part à la guerre d'Amérique, c'est que, à la cour comme à la ville, chez les grands comme chez les bourgeois, parmi les militaires comme parmi les financiers, au sein d'une vaste monarchie, sanctuaire antique des privilèges nobiliaires, parlementaires, ecclésiastiques, malgré l'habitude d'une longue obéissance au pouvoir arbitraire, la cause des Américains insurgés fixait toutes les attentions et excitait un intérêt général. De toutes parts l'opinion pressait le gouvernement royal

de se déclarer pour la liberté républicaine et semblait lui reprocher sa lenteur et sa timidité. » (De Ségur.) Aussitôt que laguerre fut engagée entre l'Angleterre et ses colonies, celles-ci, malgré l'ignorance et l'indiscipline de leurs troupes, avaient songé à envahir le Canada et organisé une armée dans ce but. En 1775, le général Montgomery, àlatêtedetroismillehommes(l), déboucha par le lac Champlain et s'empara successivement, sans grande résistance, des postes de Chambly et de Saint-Jean, puis de la ville de Montréal, d'où le gouverneur Carleton put s'échapper à grand'peine pour aller s'enfermer dans Québec avec le peu de soldats qu'il avait à sa disposition. Il y fut bientôt assiégé par Montgomery, que le colonel Arnold, celui qui devait plus tard trahir la cause américaine, avait rejoint avec un millier d'hommes par la rivière de la Chaudière. Un assaut, tenté dans la nuit du 31 décembre au milieu d'une tempête de neige fut repoussé.

(1) Les milices américaines que ce général avait sous ses ordres ne connaissaient aucune discipline, et la manière dont leur chef les apprécie en donne une assez triste idée : « Je suis tout navré, — écrivait-il à sa femme le 12 septembre 1775, de l'ile aux Noix, — mes troupes se conduisent si mal que je me repens amèrement d'avoir accepté ce commandement. L'autre jour, je descendis la rivière avec huit ou neuf cents hommes; le but de cette petite expédition était de couper les communications entre Saint-Jean et Montréal. Il était nuit quand ce détachement fut conduit aux chaloupes. Moins d'une demi-heure après, il me revint dans le plus grand désordre. Cette panique avait été causée par quelques traînards qui faisaient du bruit dans les broussailles. La première ligne se débanda et entraîna les autres dans sa fuite. A force de prières, de menaces et de reproches, je les forçai à rebrousser chemin et à regagner les embarcations. Une heure après, ils me revenaient avec la même frayeur et la même rapidité! Pour résumer, je n'ai jamais vu une collection plus complète d'aussi lâches misérables. Le pis, c'est que nous sommes assez malheureux pour avoir des Canadiens qui sont témoins de toutes ces hontes. Que vont-ils penser des braves Bostonais ? Je n'en sais rien. S'ils les jugent comme moi, ils ne sont pas prêts à mettre leur confiance entre les mains de pareils amis! » (Richard Montgomery, par Faucher de Saint-Maurice.)

Montgomery y perdit ta vie, et Arnold, blessé A La jambe d'un coup de l'eu, dut se replier sur Montréal, puis évacuer La province à l'arrivée des renforts d'Angleterre. La guerre, reportée sur le territoire des États-Unis, se continua, avec des alternatives de succès et de revers pour les deux adversaires, jusqu'à l'intervention de la France dont les flottes et une armée commandée par le comte de Rochambeau permirent à Washington d'enfermer le général Cornwallis dans York-Town et de le réduire à capituler. Au Canada, les Anglais, délivrés de la crainte dune invasion et d'une révolte des habitants, recommencèrent bientôt à réclamer fonctions et propriétés ; les membres du conseil, en grande partie composé de créaturesde cette espèce, « travaillaientavecune prodigieuse ardeur soit à accumuler les emplois sur leurs têtes, soit à accaparer les terres publiques ». Les seigneurs conseillers réclamaient pour eux l'exemption des corvées et du logement des troupes ; imbus de principes monarchiques, ils prenaient chaudement la cause du pouvoir dans toutes les questions qui ne touchaient pas à leurs institutions, et leur maxime restait : « Si veut le roi, si veut la loi. » Une ordonnance sur les milices, contenant plusieurs dispositions fort dures, indisposa les Canadiens à qui elle imposait des charges énormes; les corvées, dont le peuple des cam pagnes fut écrasé pendant la guerre, occasionnèrent aussi de nombreuses plaintes. Sur ces entrefaites, Carleton fut remplacé en 1778 par le général Haldimand, Suisse d'origine, depuis longtemps au service de l'Angleterre. C'était un homme d'un caractère impérieux et dur que ses habitudes militaires et sa brutalité rendaient tout à fait impropre aux fonctions d'administrateur. Voisin de provinces en révolution, suspectant le loyalisme des habitants qui devaient, selon lui, en raison de leur origine, sympathiser avec les insurgés américains que la France défendait, il estima qu'il ne pourrait les contenir que par des mesures

d'une extrême rigueur. Aux justes réclamations qui lui furent soumises, il répondit par une plus rude application de l'ordonnance sur les milices, par un redoublement de vexations dans les corvées qui devinrent un véritable fléau, par l'emprisonnement sur le moindre soupçon de centaines de colons ; les correspondances privées étaient violées ; partout l'esprit soupçonneux de ce reitre grossier voyait des espions ou des ennemis ; les prisons ne suffirent bientôt plus à contenir la masse des suspects que son inquiète vigilance faisait arrêter chaque jour. Les vaisseaux de guerre ancrés devant Québec en furent remplis ; puis il fallut prendre le couvent des Récollets pour y enfermer de nouveaux détenus. Soumises à d'odieux traitements, réduites souvent au pain et à l'eau, ces victimes de la brute qui remplissait les fonctions de gouverneur étaient gardées dans les cachots pendant des mois entiers, des années même, puis relaxées sans savoir de quel crime elles étaient accusées; aucune ne fut mise en jugement.

La paix signée à Paris entre l'Angleterre, les États- Unis et la France, le 3 septembre 1783, mit fin à cet exécrable régime (1), et Haldimand, rappelé, fut bientôt remplacé par son prédécesseur, Carleton, élevé à la pairie sous le nom de lord Dorchester. Les réclamations des habitants étaient parvenues à Londres nombreuses, ardentes contre l'administration du soudard dont on les délivrait ; mais le mal était grand, et il fallait y apporter un remède si la métropole ne

(1) Ce traité eut pour le Canada une conséquence fâcheuse ; la province n'ayant pas adhéré à la fédération des États et restant territoire anglais, ne fut pas comprise dans le traité ; niais les Américains prétendirent et firent admettre que ses limites étaient celles que les Anglais avaient fixées eux-mêmes lorsque, après la conquête, ils avaient réduit le Cauada à sa plus simple expression. Les villes de Montréal et de Québec se trouvèrent aiusi à quelques lieues de la frontière ; le lac Champlain avec le territoire environnant et toute la presqu'île de Détroit, qu'habitaient de nombreux Français, passèrent au pouvoir des Américains.

voulait pas voir uii jour le Canada, soutenu parles anciennes colonies devenues les libres États-Unis, revendiquer à son tour une complète indépendance. Il importail en outre au cabinet de Londres, en présence des graves événements qui se déroulaienl en France et de La Révolution qui s'y accomplissait, de ne pas donner à ses nouveaux sujets les motifs d'une révolte qui exigerait l'envoi de troupes dont la présence était nécessaire en Europe. Aussi fut-il admis en 1791, par le Parlement, après de longues discussions, qu'il y avait lieu de donner aux habitants de la province de Québec une satisfaction, en leur accordant un système représentatif et quelques-unes des libertés auxquelles pouvait prétendre tout sujet anglais.

Le 4 mars 1791, le premier ministre William Pitt soumettait à la Chambre des communes un projet partageant la province en deux, l'une, le Bas-Canada, habitée en grande majorité par la race française, L'autre, le Haut-Canada, peuplée d'Anglais, réfugiés loyalistes. Le bill attribuait à chacune d'elles une Chambre élective. « La division en deux gouvernements, disait le ministre, mettra un terme à cette rivalité entre lesémigrants anglais et les anciens habitants français, qui occasionne tant d'incertitude dans les lois ettantde dissensions. J espère qu'elle pourra se faire de façon à assurer à chaque peuple une grande majorité dans la partie du pays qu'il occupe, car il n'est pas possible de tirer une ligne de séparation parfaite. Je proposerai d'établir, à l'imitation de la constitution de la mère patrie, un Conseil composé de membres nommés à vie par la Couronne ou siégeant en vertu d'un titre héréditaire, que le roi aura le privilège d'attacher à certains honneurs, et une Chambre des députés élue de la manière ordinaire. »

Après avoir exposé les mesures qu'il y avait lieu de prendre pour pourvoir à la subsistance du clergé protestant en le dotant de terres, pour assurer la propriété et les concessions dans les deux provinces, le ministre

terminait en ces termes : « Afin de prévenir le retour de difficultés pareilles à celles qui ont amené la séparation des États-Unis et de l'Angleterre, il sera statué que le Parlement britannique ne pourra imposer d'autres taxes que des droits sur le commerce ; et encore, afin d'empêcher l'abus de ce pouvoir, la législature dans chaque province pourra-t-elle disposer du produit de l'impôt. »

Lebill, voté clans les deux Chambres malgré l'opposition furieuse des émigrants anglais qui voyaient leur échapper la domination sur les habitants français, à qui leur nombre assurait la majorité dans la Chambre élective, donnait à ces derniers le moyen d'intervenir dans la direction de leurs affaires : le plein exercice de leur religion leur était garanti et la législation civile restait pour eux celle de la coutume de Paris. Le Conseil législatif devait se composer d'au moins quinze membres pour le Bas-Canada et de sept pour le Haut ; l'Assemblée représentative d'au moins cinquante membres pour le Bas-Canada et de seize pour le Haut, élus par les propriétaires d'immeubles d'un revenu de cinquante francs dans les campagnes et de cent vingt-cinq francs dans les villes. Les locataires des villes payant un loyer de deux cent cinquante francs avaient le droit de vote. La durée des Parlements ne devait pas excéder quatre ans.

Telle était la charte de 1791 ; elle donnait à la population une assemblée pour faire entendre sa voix : mais il y manquait une partie essentielle, qui ne devait être obtenue qu'après des troubles sanglants ; il y avait un parlement, mais pas de ministère. « Et sans ministère, dit un célèbre historien anglais, un gouvernement parlementaire, tel qu'il existe chez nous, ne peut jamais fonctionner sûrement. Il est indispensable pour nos libertés que la Chambre des communes ait le moyen d'exercer sur le pouvoir exécutif un contrôle réel, une influence souveraine. » (Macaulay.)

La révolte de 1837.

Le 17 décembre 1791, s'ouvrait à Québec, dans l'ancien palais épiscopal, la première session du Parlement du Bas-Canada. Le choix du président de l'assemblée fit aussitôt ressortir l'antagonisme des deux races et mit en évidence les prétentions à la suprématie des membres anglais. Seize d'entre eux avaient été bénévolement élus par les Canadiens qui, grâce à ce témoignage de confiance, espéraient, bien à tort, faire régner la concorde dans la nouvelle assemblée. Ils réclamèrent immédiatement la nomination d'un président anglais et l'abolition de la langue française. Ces deux propositions furent rejetées par la majorité, qui nomma président M. Pan et, Canadien français, avocatdistingué, et décida que les procès-verbaux de la Chambre seraient écrits dans les deux langues. « Eh quoi! s'était écrié au cours de la discussion le député Papineau ; parce que les Canadiens devenus sujets de l'Angleterre ne savent pas la langue parlée sur les bords de la Tamise, ils seront privés de leurs droits !» — « Privez-en donc, ajouta M. Panet, les habitants des îles de la Manche, qui parlent français et vous appartiennent depuis Guillaume le Conquérant! » Ces véhémentes apostrophes déconcertèrent l'opposition. Après de longues séances consacrées aux questions de création d'écoles de paroisses, d'impôts et de finances, la Chambre adopta une résolution des plus importantes, qui fut toujours renouvelée depuis, et dont les gouverneurs con-

testèrent longtemps la validité : elle décida que le vote des subsides lui appartenait d'une manière exclusive (1). Mais les émigrants anglais, perdus au milieu de la population française, avaient toutes les places dans l'administration et dans le Conseil, composé de membres nommés par la Couronne. Le gouverneur et le Conseil, réunis contre l'assemblée élue, annulaient ses décisions et s'efforçaient de conserver intacte leur domination. Une lutte acharnée s'engagea bientôt entre les deux partis, soutenue du côté des Canadiens par des hommes comme MM. Bédard et Papineau, avec une constance, une énergie et une habileté parlementaire qui devaient finir, sinon par assurer le succès de leurs revendications légitimes contre les prétentions extravagantes de l'oligarchie anglaise, du moins par obliger les gouverneurs à en tenir un compte sérieux et la métropole à les examiner. Les débats, auxquels prirent une part active les Canadiens français, eurent un autre résultat que souligne avec une malicieuse ironie l'historien Garneau : « La discussion du règlement de l'assemblée mit les membres au fait des règles parlementaires, et la politesse française, introduite par les Canadiens dans la tenue de la Chambre et dans les délibérations, donna à ce corps un air de respectueuse gravité que n'avait pas la Chambre des communes d'Angleterre, où les membres se tiennent enveloppés dans leurs manteaux, la tête couverte et la canne ou

(1) Cette résolution était ainsi conçue : « Toutes aides et subsides accordées à Sa Majesté par la législature du Bas-Canada sont le seul don de l'assemblée de cette province, et tous les bills pour accorder telles aides et subsides doivent commencer daus l'Assemblée, parce que c'est le droit incontestable de l'Assemblée de diriger et de préciser dans chacun de ces bills les buts, considérations, conditions, limitations et qualifications de tels dous, lesquels ne peuvent être altérés par le Conseil législatif. »

La Chambre voulait ainsi renverser d'un seul coup les espérances du Conseil, qui prétendait avoir le contrôle sur les subsides et sur les moyens de les obtenir. Tous les membres de la Chambre furent unanimes sur ce point. ^Bédard.)

La cravache à La main, comme dans une foiré. » En iT'.Hi, lord Dorchester repassa en Angleterre et fut remplacé comme gouverneur par Le général Prescott, qui onviil le second parlement provincial le i\ janvier L797. M. Panet en fut réélu président. Craignant le progrès des idées révolutionnaires dont la France était alors l'ardent loyer, Prescott se fit donner par les Chambrés un pouvoir à peu près absolu de faire arrêter les citoyens ou les étrangers soupçonnés d'être favorables aux idées nouvelles. Des mesures sévères furent prises pour interdire l'entrée au Canada de toutes les personnes suspectes de sympathies à l'égard des Français ainsi que des livres ou journaux pouvant faire connaître leurs dangereuses opinions. Le clergé approuva ces mesures et le curé de Québec, dans un langage qui choqua les Canadiens eux-mêmes par sa servilité, recommanda au peuple la soumission au souverain légitime. « Nos conquérants, disait-il en prononçant l'oraison funèbre de son évêque, Mgr Briand. regardés d'un œil ombrageux et jaloux, n'inspiraient que de l'horreur; on ne pouvait se persuader que des hommes étrangers à notre sol, à notre langage, à nos lois, à nos usages et à notre culte, fussent jamais capables de rendre au Canada ce qu'il venait de perdre en changeant de maîtres. Nation généreuse, qui nous avez fait voir avec tant d'évidence combien ces préj ugés étaient faux ; nation industrieuse, qui avez fait germer les richesses que cette terre renfermait dans son sein; nation exemplaire qui, dans ce moment de crise, enseignez àl'universattentif en quoi consiste cette liberté après laquelle tous les hommes soupirent et dont si peu connaissent les justes bornes; nation compatissante qui venez de recueillir avec tant d'humanité les sujets les plus fidèles et les plus maltraités de ce royaume auquel nos appartînmes autrefois ; nation bienfaisante, qui donnez chaque jour au Canada de nouvelles preuves de votre libéralité, non, vous n'êtes pas nos ennemis, ni ceux de nos propriétés que

vos lois protègent, ni ceux de notre sainte religion, que vous respectez! Pardonnez donc ces premières défiances à un peuple qui n'avait pas encore le bonheur de vous connaître; et si, après avoir appris le bouleversement de l'État et la destruction du vrai culte en France, et après avoir goûté pendant trente-cinq ans les douceurs de votre empire, il se trouve encore parmi nous quelques esprits assez aveugles ou assez mal intentionnés pour entretenir les mêmes ombrages et inspirer au peuple des désirs criminels de retourner à ses anciens maîtres, n'imputez pas à la totalité ce qui n'est que le vice d'un petit nombre ! »

On ne pouvait témoigner d'une soumission plus humble : elle fut récompensée. Le langage de l'abbé Plessis lui valut d'être admis plus tard à remplacer comme évêque celui dont il avait prononcé l'oraison funèbre.

Les mesures prises pour empêcher la propagande des idées révolutionnaires au Canada aboutirent à un de ces crimes judiciaires dont les Anglo-Saxons donnent trop souvent l'exemple en paraissant hypocritement respecter la loi : « Un enthousiaste Américain, du nom de Mac Lane, ajoutant foi aux soupçons que l'on semait contre la population (que les ém'igrants anglais disaient disposée à se rallier au drapeau de la révolution), se laissa attirer à Québec par un charpentier de navire nommé Black, qui avait su acquérir assez de popularité pour se faire élire, en 1796, membre de l'Assemblée législative. Aussitôt que Black l'eut en son pouvoir, il courut avertir l'autorité, qu'il avait prévenue d'avance. Mac Lane, accusé de haute trahison, fut livré aux tribunaux. Le choix des jurés, les témoignages, le juge-, ment, le supplice, tout fut extraordinaire. Il fut condamné à mort et exécuté, avec un grand appareil militaire, sur le glacis des fortifications, dans un endroit élevé et visible des campagnes environnantes. Le corps du supplicié, après être resté quelque temps suspendu au gibet, fut descendu au pied de l'échafaud; le bour-

reau en trancha la tête, la prit par les cheveux et, la montrant au peuple, cria : « Voilà la tête «l'un traître!*»

Il ouvrit ensuite Le cadavre, en arracha les entrailles, Les brûla <l lit des incisions aux quatre membres. Jamais pareil spectacle ne s'était encore vu en Canada! Les accusateurs et les témoins à charge eurent des tri ies pour prix de leur complaisance ou de leurs délations. Black lui-même reçut des gratifications; elles ne lui portèrent pas bonheur, car tout le monde ne voulut plus voir en lui qu'un traître. Repoussé par ses concitoyens, couvert du mépris public, il finit par tomber dans une profonde misère, et on le vit, quelques années après, couvert de vermine, mendier son pain dans la ville où il avait siégé autrefois comme législateur. » (Garneau.)

La rigueur contre tout ce qui pouvait venir de France était poussée à ce point que le territoire fut interdit à un émigré, M. de la Rochefoucault-Liancourt, qui, venu aux États-Unis et dans le Haut-Canada, voulait visiter Montréal et Québec; et cependant celui-là était fidèle aux sentiments de la noblesse de ce temps, mais il lui restait, malgré tout, l'amour delà patrie absente, et c'est avec un véritable soulagement qu'on lit, après l'étrange allocution de l'abbé Plessis, les réflexions que dictait à ce voyageur la vue de tout ce qui l'entourait :

« Je suis embarrassé de me rendre compte à moimême des différents sentiments qui m'oppressent. J'aime les Anglais plus peut-être qu'aucun Français ne les aime: j'en ai toujours été très bien traité. J'ai des amis parmi eux; je hais les crimes infâmes dont la Révolution française a été souillée, qui m'ont d'ailleurs enlevé des objets chers à mon affection et à mon estime; je suis banni de France, mes biens sont confisqués ; je suis traité par le gouvernement de mon pays comme si j'étais un criminel, séparé de tout ce qui m'est cher, et mes malheurs sont loin de finir; eh bien, ce'sentimentdela Patrie, ce sentiment aujour-

326 LA NOUViaLE-FHANCE.

d'hui si pénible, si contradictoire avec ma position, domine tous les autres et vient me poursuivre ici plus que jamais. Ce pavillon anglais sous lequel je navigue, sur des lacs où a si longtemps flotté le pavillon français; ces forts, ces canons enlevés à notre puissance, ce témoignage perpétuellement sous mes yeux de notre ancienne faiblesse et de nos adversités, me gênent, m'accablent et me donnent un excès d'embarras, de aonte, que je ne puis trop bien démêler et moins encore définir. Les succès que lord Howe a eus l'année dernière, dont les Anglais parlent d'autant plus librement devant nous qu'ils croient notre cause attachée à la leur; cette avidité d'annoncer de nouvelles défaites des Français, d'y croire, et d'oser nous en complimenter, en nous assurant que nous rentrerons dans nos propriétés par les efforts britanniques ; tous ces sujets habituels d'une conversation dans laquelle l'intention de mes hôtes semble toujours bonne, ont quelque chose d'autant plus pénible qu'il faut cacher sa pensée dans le silence, qu'en la disant on passerait pour un sot aux yeux du très petit nombre par qui on ne serait pas jugé un Jacobin, un Robespierre. Et cependant il est en moi, il est profondément en moi de préférer garder toute ma vie mon état de banni, de pauvre diable, à me voir rappeler dans mon pays et dans mes biens par l'influence des puissances étrangères et par l'orgueil anglais. Je n'entends pas parler d'une défaite des troupes françaises sans une grande peine, de leurs succès sans un sentiment d'amour-propre satisfait que je ne cherche pas toujours assez à cacher. »

Le gouverneur anglais avait raison de ne pas laisser pénétrer au milieu des Canadiens français cet exilé qui portait si vivace au fond du cœur le culte de la patrie, car ils avaient conservé le même sentiment, et les agissements dont ils étaient l'objet de la part de leurs nouveaux maîtres n'étaient pas pour le faire disparaître.

Dans la Chambre élue, les luttes se continuèrent au

sujet des concessions de terre, de La tentative de création d'une « Institution royale » destinée .1 angli- Ûer le pays en imposant l'enseignement d<: la langue anglaise, de La question des taxes qui passionna particulièrement les esprits. Le Mereury, journal anglais fondé en 1805 pour soutenir les intérêts des marchands anglo-saxons contre la population canadienne, résuma très nettement les tendances des immigrants et le but qu'ils poursuivaient :

« Cette province est trop française pour une colonie britannique. Que nous soyons en guerre ou en paix, il est essentiel de faire tous nos efforts, par tous les moyens avouables, pour nous opposer à l'accroissement des Français et de leur influence. Après une possession de quarante-sept ans, il est juste que la province devienne enfin anglaise. »

Les habitants répondirent à ce manifeste par la création, au mois de novembre 1806, d'un autre journal intitulé Le Canadien, dont l'apparition était justifiée en ces termes dans le prospectus qui l'annonçait:

« Il y a déjà longtemps que des personnes qui aiment leur pays et leur gouvernement regrettent que le rare trésor que nous possédons dans notre constitution, la liberté de la presse, demeure si longtemps caché. Ce droit qu'a le peuple anglais d'exprimer librement ses sentiments sur tous les actes publics de son gouvernement est ce qui en fait le principal ressort.

« C'est cette liberté qui rend la constitution anglaise si propre à faire le bonheur des peuples qui sont sous sa protection. Le despote ne connaît le peuple que par le portrait que lui en font les courtisans, il n'a d'autres •conseillers qu'eux. Sous la constitution anglaise, le peuple a le droit de se faire connaître lui-même par le moyen de la presse, et, par l'expression libre de ses sentiments, toute la nation devient pour ainsi dire le conseiller privé du gouvernement. »

Le journal, traduisant fidèlement les aspirations des

Canadiens, prit fièrement pour devise : « Nos institutions, notre langue et nos lois. »

Au mois d'octobre 1807, un nouveau gouverneur, sir James Craig, arriva d'Angleterre.

C'était un ancien officier, d'une santé débile, d'un esprit fantasque et borné, aigri par la maladie, « qui déploya un grand étalage militaire et parla au peuple comme à des recrues soumises au fouet». (Garneau.) Ses préjugés contre les Canadiens et ses terreurs d'une révolte en faveur de la France, que sa patrie combattait alors à outrance, le livrèrent aux pires ennemis des habitants et lui inspirèrent les mesures les plus arbitraires: Dissolution de la Chambre élue, dont les discussions lui paraissaient révolutionnaires (1) ; saisie des presses du Canadien ; arrestation de l'imprimeur, de députés, de notables dont les tendances étaient suspectes, tout fut employé pour répandre la terreur et briser la résistance légale des Canadiens français. Mais l'horizon redevenait menaçant dans les provinces voisines : les Étals-Unis, à propos des droits des neutres ouvertement violés par l'Angleterre dans sa lutte acharnée contre Napoléon, allaient bientôt recommencer la guerre une première fois soutenue pour leur indépendance.

Le gouvernement de la métropole se résigna, pour éviter une révolte et la perte certaine du Canada, à sanctionner le bill interdisant l'élection des juges à la Chambre d'assemblée et à remplacer Craig, dont la violence et l'incapacité avaient fait un objet d'exécration, par un homme d'un caractère absolument différent, dont la bienveillance, le bon sens et l'impartialité pouvaient seuls ramener le calme dans les esprits.

Les premiers actes de sir Georges Prévost lui

(1) Elle osait parler des iufluences pernicieuses qui entouraient le pouvoir, de la nécessité d'im ministère responsable, de l'interdiction aux juges des fonctions de députés. Le quart delà Chambre était, grâce à cet abus, composé de fonctionnaires à la discrétion du gouverneur.

gagnèrenl la sympathie des Canadiens français. Des postes de juges, de fonctionnaires, de commandants de milices Leur furenteonfiés ; la reconnaissance légale du catholicisme apaisa le clergé; Les mesures conciliantes du gouverneur au regard des habitants et L'accueil qu'il leur fît lui assurèrent bientôt leur fidélité. Le choix de l'homme avait été opportun ; ses actes valurent à l'Angleterre le concours des Canadiens dans la nouvelle campagne qui allait s'engager contre les États-Unis.

Grâce à eux, les tentatives d'invasion renouvelées a plusieurs reprises par les milices des États furent repoussées, malgré les défaites des Anglais sur les lacs, où leurs flottes succombèrent sous les coups de leurs adversaires.

La principale armée envoyée pour attaquer Montréal et Québec était forte de sept mille nommes et commandée par le général Hampton. Elle fut arrêtée dans sa marche et finalement repoussée par un petit corps de trois cents Canadiens, qui renouvelèrent ainsi un de ces merveilleux faits d'armes dont leurs pères étaient coutumiers. Le colonel Salaberry, qui les commandait, s'était retranché sur les bords de la rivière Châteauguay dans une excellente position, au milieu de bois et de fourrés épais, sa droite appuyée à la rivière, son centre et sa gauche protégés par des abatiset des marécages. Le 26 octobre 1813, Hampton, marchant par cette vallée, se heurta aux abatis, derrière lesquels les Canadiens accueillirent ses troupes par un feu soutenu qui fît de nombreuses victimes. Vainement, concentrant ses forces, il reporta ses assauts sur une aile puis sur l'autre ; tous ses efforts ne parvinrent pas à déloger ses adversaires de leurs positions, et ses soldats, harassés, surpris par une attaque de flanc au milieu des bois qu'ils croyaient remplis d'ennemis, finirent par battre en retraite après quatre heures de lutte. Vivement poursuivis, ils s'enfuirent en complète déroute. La victoire de Châteauguay eut

pour résultai l'évacuation du Canada par les troupes américaines, et la lutte se continua sur les frontières jusqu'au traité signé à Gand le 24 décembre 1814.

Le 1er mars 1815, la conclusion de la paix fut officiellement annoncée par le gouverneur à la ChambreT dont le nouveau président, élu en remplacement de M. Panet, nommé conseiller, était M. Papineau, fils de celui qui avait si vaillamment soutenu dans les législatures précédentes les intérêts de ses compatriotes. Ce jeune homme, dont l'éloquence et la forte volonté allaient peser d'un grand poids dans les débats entre les deux races, adressa à sir Georges Prévost ces paroles dont l'effet fut considérable aussi bien au Canada que dans la métropole :

« Les événements de la dernière guerre ont resserré les liens qui unissent ensemble la Grande-Bretagne et les Canadas. Ces provinces lui ont été conservées dans des circonstances extrêmement difficiles. Lorsque la guerre a éclaté, le pays était sans troupes, sans argent, et Votre Excellence se voyait à la tête d'un peuple en qui, disait-on, plus d'un demi-siècle de repos avait détruit tout esprit militaire. Vous plaçant au-dessus des préjugés, vous avez su trouver dans le dévouement de ce peuple brave et fidèle, injustement calomnié, assez de ressources pour déjouer les projets de conquête d'un ennemi nombreux et plein de confiance en ses forces. Le sang des enfants du Canada a coulé, mêlé à celui des braves soldats envoyés à leur secours. Après toutes les preuves que la métropole et la colonie ont données, l'une de l'efficacité de sa protection, et l'autre de sa fidélité inaltérable, les habitants de ce pays peuvent prétendre avec plus de raison que jamais à la conservation et au libre exercice des avantages que leur assurent leur constitution et leurs lois. »

On ne pouvait faire entendre un langage plus parlementaire et formuler un vœu plus juste; mais le groupe de marchands et d'immigrants britanniques espérait bien que la métropole resterait sourde, et que

le mol d'ordre du ministère serait, comme par le passé ;

« Tout pour les Anglais, rien pour les wiincus. » Ses insolentes prétentions allaient bientôt amener une situation telle que les Canadiens, exaspérés, finirent par se révolter.

Tout d'abord, le gouvernement anglais, à la suite uV la conquête, s'était substitué au gouvernement français dans la possession des terres non encore concédées ; il avait en outre mis (a main sur les biens des Jésuites; de 1793 à 1811, le gouverneur en fil une distribution arbitraire à ses favoris ; une centaine reçurent ainsi plus de trois millions d'acres; le gouverneur lui-même en prit soixante-dix mille pour sa part. Ces individus, en accaparant le sol, n'avaient pas du tout l'intention de le mettre en valeur ; comme il ne leur avait presque rien coûté, ils comptaient le laisser inculte jusqu'à ce que les progrès de la colonisation aux alentours en eussent fait augmenter le prix. Gouverneur et Conseil prétendaient border ainsi les frontières des États-Unis de loyaux sujets qui empêcheraient les vaincus de fraterniser avec les Américains.

Quant aux Canadiens, toutes leurs réclamations pour obtenir la répartition des concessions entre les cantons proportionnellement au nombre des habitants, se heurtèrent à un parti pris de malveillance absolu ; leurs recours aux autorités de la métropole y trouvèrent le même accueil qu'à Québec.

Un autre de leurs griefs portait sur la partialité dont faisaient preuve les gouverneurs en faveur de cette oligarchie de marchands et d'aventuriers d'origine anglosaxonne qui s'était implantée dans la province et qui accaparaitpresquetousles emplois publics. En 1834, sur une population de six centmille habitants, dont soixantequinze mille seulement étaient Anglais, quarante-sept officiers, les moins rétribués, étaient de race française ; cent cinquante-sept, occupan t les postes les plus importants et les plus richement payés, étaient d'origine anglaise. Ces derniers, en outre, faisaient lourdement

sentir aux habitants leur autorité, mettaient chaque jour en relief l'infériorité des vaincus, dénigraient leur origine, tournaient en ridicule leur langue et leurs institutions, et soutenaient de toutes leurs forces les gouverneurs dans leurs luttes contre la Chambre élue.

Des juges, Anglais d'origine, faisant partie, malgré leurs fonctions, de la Chambre, étaient accusés de substituer leur volonté arbitraire aux règles de la justice, de commettre des malversations éhontées; les gouverneurs, approuvés par les autorités de la métropole, les maintinrent en place : la Chambre les expulsa et émit plusieurs fois le vœu que les fonctionnaires fussent exclus de la députation ; elle fut dissoute. Les élections, malgré la pression du parti anglais, lui donnèrent gain de cause : la population renomma les mêmes membres.

La question des subsides, soulevée de nouveau par la Chambre qui voulait avoir, comme en Angleterre, l'initiative de toutes les mesures concernant l'emploi des deniers publics, créa un nouvel antagonisme entre le corps élu et le gouverneur soutenu par le Conseil, qui prétendait disposer à son gré de ces fonds comme cela s'était fait depuis la conquête. Le gouverneur était alors Charles Lennox, duc de Richmond, qui avait rempli les mêmes fonctions en Irlande. Héritier d'un grand nom et d'une fortune considérable qu'il avait dissipée par son faste, ses extravagances et sa passion du jeu, il était venu à Québec en 1818 avec la pensée de la reconstituer aux dépens delà colonie. Dès la première session de la Chambre, il lui demanda de voter, comme les années précédentes, une liste civile, mais augmentée d'un cinquième. Sur le refus des députés, il leur adressa -de vifs reproches et prorogea le Parlement. Universellement reconnu pour un ennemi des Canadiens et souverainement détesté par eux, il mourut peu de temps après cette prorogation, dans des circonstances vraiment dramatiques.

-«Au cours de l'été de 1819, le château Saint-Louis, à

Québec, présentai! une animation inaccoutumée. Les gardes étaient doublées à toutes les issues et une foule nombreuse entrait et sortail sans interruption du château. Le silence de cette foule indiquait une cérémonie funèbre. En effet, elle venait visiter la chambre mortuaire du duc de Riclnnond, enlevé par une mort trafique dans laquelle la croyance populaire voyait un châtiment %de Dieu. On pouvait lire sur toutes les figures qu'on rencontrait une expression de soulagement et de satisfaction secrète.

« Chacun racontait à sa manière les incidents de la mort du duc. Mordu par un renard captif, avec lequel il avait voulu jouer en passant àSorel, au moment où il se rendait à la chasse, il ressentit, au milieu de la forêt, les premières atteintes de la rage que ce renard, pris d'hydrophobie sans que personne le sût, lui avait communiquée. Dès que les gens de sa suite s'en furent aperçus, ils l'engagèrent à descendre à Québec. Il partit en effet, mais dès qu'il entrevit l'eau de la rivière Ottawa, où il allait s'embarquer, l'horreur hydrophobique s'empara de lui et il s'enfonça de nouveau dans la forêt. On l'entendait s'écrier, en se parlant à lui-même : « Lennox, be a man », mais sa volonté était vaincue; impossible d'avancer. Il fallut l'entraîner malgré lui et le lier dans le canot, où les convulsions de la rage, en entendant le clapotement de l'eau autour de lui, le mirent dans un état indescriptible. Il mourut peu de temps après, avant même d'arriver à Québec. Cette fin tragique fit une grande sensation dans tout le pays. » (Gagnon.)

Son successeur, le comte Dalhousie, refusa, ainsi que lui, de reconnaître à la Chambre le droit de voter annuellement et par chapitres détaillés les fonds nécessaires au gouvernement. Comme elle persistait dans cette résolution, dernière sauvegarde de la liberté du peuple qu'elle représentait, Dalhousie prononça sa dissolution et fit procéder à de nouvelles élections. En même temps, le parti anglais, appuyé par la population

de même race du Haut-Canada, obtenait du ministère la présentation à la Chambre des Communes de Londres d'un bill tendant à la réunion des deux provinces sous un seul gouvernement. Ce bill accordait au Haut-Canada une députation beaucoup plus nombreuse qu'au Bas-Canada, proscrivait l'usage de la langue française dans le Parlement et les tribunaux, portait atteinte à la liberté du culte dont les représentants étaient mis à la discrétion du gouverneur, et assurait aux Anglais, malgré leur extrême infériorité numérique, la majorité dans les Chambres.

Dès que l'on apprit au Canada les dispositions si hostiles de ce bill, toute la population d'origine française protesta contre un pareil projet, qui la réduisait au même état que l'Irlande. De nombreuses pétitions contre l'union projetée furent signées par des milliers de Canadiens et transmises à Londres ; MM. Papineau et Nelson, deux de leurs représentants à la Chambre élue, y furent envoyés pour appuyer ces protestations auprès du gouvernement. En présence d'aussi ardentes réclamations, de l'agitation produite parla nouvelle dissolution de la Chambre et du trouble profond que causait dans la colonie la présentation du bill, le ministère finit par le retirer. Les élections, faites au milieu d'une excitation générale, donnèrent lieu à de graves désordres provoqués par la minorité anglaise ; la nomination par la nouvelle Chambre de M. Papineau comme président fut désapprouvée par le gouverneur, qui recourut encore à la dissolution pour se débarrasser de son opposition importune. Dans de nombreuses réunions publiques, la population d'origine française protesta de toutes ses forces contre de pareils agissements, et des requêtes couvertes de plus de quatre-vingt mille signatures furent envoyées à Londres pour demander instamment le rappel du comte Dalhousie.

L'agitation qui se manifestait dans la colonie, le souvenir de la révolte des Anglo-Américains pour des causes analogues, firent réfléchir le ministère anglais

qui se décida à rappeler le gouverneur. Sir James Kempt, son successeur, était un homme éclairé, bienveillant, et ses instructions lui prescrivaient une poli ti-

4110 de modération, seule capable, en calmant 1< esprits, de ramener l'entente entre l'administration et les habitants. Il admit sans difficulté M. Papineau comme président de la Chambre élue, dont le nombre des membres, par suite de l'accroissement de la population, fut porté de cinquante à quatre-vingt-quatre. M reconnut a la Chambre la libre disposition des fonds destinés aux dépenses publiques, à l'exception du traitement du gouverneur et des juges. Grâce à ces concessions, il obtint de nombreux subsides s'appliquan* à la construction de divers établissements publics, à l'amélioration des chemins, à l'ouverture de nouvelles routes de colonisation, à la création d'écoles. Mais bientôt des divergences se manifestèrent sur la composition du Conseil, et sir James Kempt, pour éviter des manifestations hostiles, demanda son rappel.

Son successeur, lord Aylmer, arrivé à Québec le 13 octobre 1830, se trouva bientôt aux prises avec les plus sérieuses difficultés; les nouvelles élections auxquelles il fit procéder en 1832 donnèrent lieu à des troubles; le 21 mai, trois Canadiens furent tués à Montréal par les troupes anglaises, et cette brutale intervention de la force armée provoqua dans toute la province de vives protestations. Le choléra, qui survint sur ces entrefaites et qui fit des ravages si épouvantables quelapopulation deQuébecenfut décimée, imposa une trêve de quelques mois à peine; dès l'automne, des réunions publiques furent organisées, et l'on y discuta les questions politiques les plus propres à passionner les esprits. La Chambre fut saisie de pétitions et de plaintes ; elle procéda d'autre part à une longue enquête sur le meurtre des malheureux Canadiens tués par la troupe à Montréal; elle protesta contre l'inteation prêtée à l'Angleterre d'annexer l'île de Montréal au Haut-Canada. Par contre, le Conseil, composé des

créatures du gouverneur, accusa la Chambre élue de vouloir créer une république française sur les bords du Saint-Laurent. Irritée par cette absurde accusation, l'assemblée prit en 1831 la décision de soumettre ses griefs au Parlement de la métropole et les résuma dans quatre-vingt-douze résolutions que M. Papineau soutint et fit voter à la suite de longues et vives discussions.

Après avoir relevé les abus d'autorité des administrations provinciales, qui foulaient aux pieds les droits et les sentiments les plus chers des Canadiens ; la nomination des membres du Conseil législatif par la Couronne, dont ils restaient ainsi les serviles créatures; ia partialité dans la distribution des charges publiques portée à son comble ; les prévarications des juges, l'intervention de la force armée dans les élections; les dépêches insultantes du ministre des colonies à l'égard de la Chambre élue ; le refus systématique de donner satisfaction aux aspirations des habitants à une plus grande somme de libertés et à une participation plus étroite à l'administration de la chose publique, la Chambre disait dans ces résolutions, véritables litanies répétant et développant les griefs des Canadiens : « La fidélité des peuples et la protection des gouvernements sont des obligations corrélatives, dont l'une ne saurait longtemps subsister sans l'autre ; or, par suite des défectuosités qui se trouvent dans les lois et constitutions de cette province et dans la manière dont elles ont été appliquées, le peuple n'est pas suffisamment protégé dans sa vie, ses biens et son honneur, et la longue suite d'actes d'injustice et d'oppression dont il a à se plaindre s'est accrue en violence et en nombre avec une rapidité alarmante. » (N° 47.)

La Chambre disaitencore, avec une juste fierté, dans sa cinquante- deuxième résolution : « Puisqu'un fait, qui n'a pas dépendu du choix de la majorité du peuple de cette province, son origine française et son usage de la langue française, est devenu pour les autorités coloniales un prétexte d'injures, d'exclusion, d'infériorité

politique et de séparation de droits et d'intérêts, cette Chambre en appelle à La justice du gouvernement de Sa Majesté et de son Parlement. La majorité des habitants du pays n'est nullement disposée à répudier aucun des avantages qu'elle lire de son origine et de sa descendance de la nation française qui, sous le rapport des progrès qu'elle a fait faire à la civilisation, aux sciences, aux lettres et aux arts, n'a jamais été en arrière de la nation britannique, et qui, aujourd'hui, dans la cause de la liberté et la science du gouvernement, est sa digne émule. »

Les quatre-vingt-douze résolutions, qui se terminaient par la demande démise en accusation du gouverneur devant la Chambre des lords, eurent dans tout le Canada un retentissement énorme ; de nombreuses réunions en approuvèrent les termes : elles devinrent le drapeau du parti des revendications nationales. Transmises à Londres et soumises au Parlement, elles y provoquèrent une vive émotion, et déterminèrent le ministère à rappeler lord Aylmer que remplaça lord Gosford. Ce dernier fut chargé de faire une enquête sur la situation de la colonie; mais chaque jour les manifestations populaires devenaient plus menaçantes : les orateurs des réunions invoquaient l'exemple des États-Unis, rappelaient les événements qui avaient provoqué leur révolte, et se prononçaient pour les mesures extrêmes. La Chambre persistant avec une fermeté inébranlable dans sa décision de rester maîtresse du vote des subsides, le gouverneur la prorogea ; il destitua en outre un certain nombre de juges et d'officiers de milice canadiens, notamment M. Papineau ; la population leur fit un accueil triomphal. Le bruit courut que la métropole, dont les intentions malveillantes à l'égard des Canadiens n'étaient un secret pour personne, voulait les soumettre à un pouvoir arbitraire et tyrannique, après leur avoir enlevé leurs franchises politiques; les habitants résolurent alors de se protéger eux-mêmes : les

invitations à la résistance se multiplièrent ; à Saint- Denis, à Saint-Charles, à Sainl-Eustache, à Berthier, à Chambly, l'agitation devint menaçante.

Elle s'accrut encore lorsqu'on apprit qu'à la suite de l'enquête dont le gouverneur avait été chargé et sur ses conclusions, la Chambre des communes était saisie par le ministère de propositions qui recommandaient d'employer les deniers publics sans l'autorisation de la Chambre; de mettre en accusation les députés qui avaient pris la tête du mouvement, comme rebelles et coupables de violation du serment par eux prêté ; de modifier la constitution et de préparer une nouvelle loi électorale qui augmenterait la représentation anglaise en exigeant des électeurs français une qualification double de celle des Anglais.

L'indignation fut alors portée à son comble, et les réunions provoquées par les députés menacés adoptèrent des résolutions aux termes desquelles la population protestait solennellement contre les décisions de la Chambre des communes comme enlevant à la province toutes garanties de liberté et de bonne administration.

« Nous ne pouvons, y était-il dit, regarder le gouvernement qui a recours à l'injustice, à la force et à une violation du contrat social, que comme un pouvoir oppresseur, un gouvernement de force, pour lequel la mesure de cette soumission ne devra être désormais que la mesure de notre force numérique jointe aux sympathies que nous trouverons ailleurs. » (Réunion de Saint-Ours, comté de Richelieu, 7 mai 1837. — troisième résolution.)

Pendant ce temps, les colons d'origine anglaise se réunissaient à Québec, à Montréal, et rédigeaient des adresses au gouverneur. « Nous ne saurions, lui disaient ceux de Montréal, exprimer en termes assez énergiques notre horreur pour l'effet immoral et désorganisateur des mesures recommandées et des résolutions adoptées dans les réunions d'habitants récem-

ment tenues dans diverses parties de cette province, et nous les désavouons comme directement opposées au sentiment de Sa Majesté et au dévouement à son gouvernement éprouvé par les loyaux sujets de toute la province. »

Les premiers troubles se produisirent à Montréal le 7 novembre 1837 ; ils commencèrent par une rixe entre Canadiens français faisant partie de la société « les Fils de la liberté », créée pour soutenir les revendications de la nationalité, et des membres du Doric Club, composé d'émigrants anglais partisans de l'écrasement de la race autrefois vaincue. Des maisons, notamment celle de M. Papineau, furent attaquées à coups de pierres ; les ateliers d'un journal français saccagés. Profitant de ce tumulte, les autorités anglaises décernèrent aussitôt des mandats de prise de corps contre les chefs canadiens, dont vingt-six furent accusés du crime de haute trahison. Plusieurs arrestations eurent lieu sans résistance à Montréal et à Québec, mais il n'en fut pas de même dans la campagne. Parmi ceux contre lesquels des mandats avaient été lancés se trouvaient deux habitants de Saint-Jean d'Iberville, très aimés dans leur voisinage. On envoya pour s'emparer d'eux un détachement de la cavalerie volontaire de Montréal. Il prit ces deux patriotes et les conduisit au retour, enchaînés, par le chemin le plus long. « Cet étalage de force militaire pour capturer deux hommes était destiné à frapper de terreur les populations au milieu desquelles le convoi devait passer; mais le but ne fut pas atteint, car cela ne servit qu'à les exaspérer davantage. Arrivés près de Longueil, les militaires furent arrêtés dans leur marche triomphale ; un parti considérable d'habitants de la paroisse s'était organisé pour délivrer les prisonniers : ils se placèrent derrière une clôture de grande route par où la bande devait passer. Les cavaliers avaient traversé toutes les parties du district de Montréal que l'on considérait comme les plus

agitées ; déjà ils se flattaient de l'heureuse issue de leur entreprise quand tout à coup un homme sans armes surgit près de la voiture, sauta à la bride des chevaux et ordonna au conducteur de faire halte. La voiture contenait, outre les prisonniers, deux gardiens et un constable. Ce dernier tira un coup de fusil sur l'homme qui retenait l'attelage. Il ne fut pas touché et répéta impérieusement son ordre d'arrêter; pendant ce temps-là, les balles tirées par ceux qui se tenaient derrière la clôture sifflaient aux oreilles des cavaliers qui prirent la fuite à travers champs, laissant les prisonniers dans la voiture renversée par les efforts désordonnés des chevaux qu'effrayait le bruit des coups de feu. » (Carrier.)

Les fuyards arrivèrent en déroute à Montréal et répandirent la rumeur que tout le district était en pleine révolte. En réalité, les habitants s'étaient dispersés après le coup de main qui avait délivré les deux prisonniers, et la résistance ne s'organisa sérieusement qu'à Saint-Denis, à Chambly, sur la rive droite du fleuve, et à Saint-Eustache au nord de Montréal.

A Saint-Denis, le D' Nelson, un des chefs du parti canadien dont la personne faisait l'objet d'un des mandats d'arrestation délivrés à Montréal, s'était retranché dans une grande maison de pierre. Au son du tocsin, huit cents hommes vinrent le rejoindre, mais la plupart n'avaient ni armes ni munitions. Une centaine étaient porteurs de fusils de chasse, les autres se munirent de lances, de fourches et de bâtons. Une partie, à l'approche des troupes anglaises, jugea la lutte trop inégale et se retira. Les autres ouvrirent sur le détachement envoyé pour les disperser un feu des plus vifs et repoussèrent victorieusement les assauts dirigés contre le village. Rejoints par une centaine de leurs compatriotes armés de fusils, ils prirent à leur tour l'offensive et chassèrent, après six heures de lutte, les cinq compagnies anglaises. Le colonel Gore, vieux] décoréjle Waterloo, se vit con-

LA RÉVOLTE DR 1837. 3il

train! * 1 < * prendre la fuite (}evan1 ces adversaires qu'il méprisait, en leur abandonnant un canon qu'il avail amené, ses blessés et ses bagages.

A Chambly, les Canadiens insurgés avaient construit à la hâte des barricades avec des arbres renversi de la terre; ils étaient à peine deux cents, aussi mal armes ([ne les patriotes de Saint-Denis. Attaqués par une colonne de trois cent cinquante hommes d'infanterie accompagnée de deux pièces de canon, ils résistèrent avec succès pendant plusieurs heures aux eflbrte des troupes qui les assaillaient, mais l'artillerie finit par renverser leurs fragiles retranchements et un dernier assaut emporta le village dont la plupart des défenseurs furent massacrés. Les Anglais saccagèrent ensuite et brûlèrent les habitations, puis ils regagnèrent triomphalement Montréal, où la loi martiale fut proclamée.

Il y avait un dernier foyer de résistance à écraser ; il s'était constitué à Saint-Eustache sous la direction du Dr Chénier ; les volontaires réunis autour de lui n'avaient pas de fusils ; ils se saisirent de ceux des sauvages du voisinage et se retranchèrent dans les maisons du village. Le commandant des forces anglaises au Canada, sir John Colborne, vint lui-même les attaquer avec deux mille hommes et huit pièces de canon. A son approche, une grande partie des volontaires abandonnèrent Chénier, avec qui il n'en resta que deux cent cinquante déterminés à opposer à leurs oppresseurs une furieuse résistance. Beaucoup étaient sans armes ; ils en réclamèrent à leur chef qui leur répondit froidement : « Attendez; il y en aura de tués parmi nous ; vous prendrez leurs fusils. »

Pendant deux heures, ces désespérés tinrent en échec les forces supérieures de l'ennemi, malgré les décharges meurtrières des canons et les feux terribles de mousqueterie qui les décimaient ; le manque de munitions, l'incendie des maisons qui les abritaient, obligèrent les survivants à se masser

dans l'église où les flammes et les boulets vinrent les atteindre ; bientôt l'édifice, sousles coups de l'artillerie, menaça ruine. Le Dr Chénier, à bout de ressources, réunit les quelques hommes qui lui restaient, sauta le premier par les fenêtres dans le cimetière et essaya de se faire jour au travers des troupes qui le cernaient ; frappé mortellement par une balle, il expira presque aussitôt. Ce ne fut plus alors qu'une scène de carnage; avec la férocité dont il allait bientôt donner d'autres témoignages, Colborne n'accorda de quartier à personne ; et lorsqu'il eut la certitude que les derniers défenseurs du village étaient couchés, cadavres sanglants, dans les rues, il ordonna le pillage des maisons, dont le feu acheva la destruction. Le hameau de Saint-Benoît, par cela seul qu'il était voisin de Saint-Eustache, fut traité avec la même sauvagerie.

Un détachement de onze cents hommes, envoyé à Saint-Denis pour venger l'échec infligé au colonel Gore, trouva la bourgade vide ; ses défenseurs s'étaient dispersés après la retraite des Anglais, et les habitants avaient cherché un refuge dans les bois. Tout fut détruit comme à Saint-Eustache et à Saint-Benoît.

Cette facile victoire, remportée par des troupes exercées sur des volontaires en petit nombre et la plupart sans armes, démontrait que la résistance avait été tout à fait improvisée, et que la masse de la population y était restée étrangère malgré les excitations et les provocations auxquelles elle avait été en butte.

Lord Gosford, ayant demandé et obtenu son rappel, fut remplacé comme gouverneur par lord Durham, qui arriva au Canada muni de pleins pouvoirs, le Parlement anglais, après les événements qui venaient de se passer, ayant suspendu la constitution de 1791 et supprimé ainsi les dernières garanties qui restaient aux Canadiens. Il fit son entrée dans Québec le 21 mars 1838, au bruit des salves d'artillerie, entre deux haies de soldats. Les prisons étaient encombrées de détenus, et de nombreux ordres d'arrestation avaient été lancés contre

une foule de Canadiens fugitifs. Lord Durham, dansli but de calmer les esprits, prit le parti de proclamer une amnistie donl il n'excepta que huit prisonniers, Les plus compromis, et quatorze contumaces parmi lesquels se trouvail Papineau. Ils avaient trouvé un refuge aux États-Unis. Le gouverneur les condamna au bannissement. Ces mesures, bien accueillies au Canada, furenf sévèrement critiquées en Angleterre, on l'on se refusa à reconnaître à lord Durham ce droit de grâce et d'amnistie. En présence du désaveu dont ses actes étaient l'objet, il donna sa démission et laissa le gouvernement à sir John Colborne.

Son départ fut le signal d'un nouveau soulèvement provoqué par les Canadiens réfugiés aux États-Unis ; il se produisit tout à la fois dans le Bas et dans le Haut-Canada, où les Anglais loyalistes réclamaient également les libertés que refusait aux uns comme aux autres le gouvernement de la métropole. Sous les ordres du Dr Nelson, un corps d'Américains et de réfugiés pénétra dans le Bas-Canada et prit possession du village de Napierville, pendant qu'un semblant derésistances'organisaitdansplusieursparoisses sur la rivière de Chambly. Sir John Colborne proclama aussitôt la loi martiale, fit arrêter un grand nombre de suspects, arma les volontaires et réunit huit mille hommes avec lesquels il marcha sur les insurgés qui furent promptement défaits et dispersés. Beaucoup, n'ayant que des bâtons et des piques et ne recevant pas les armes que les agitateurs leur avaient promises, avaient regagné leurs villages sans prendre autrement part à la lutte. Nelson repassa la frontière avec ceux qui purent le suivre. Sir John Colborne n'eut plus alors qu'à donner un libre cours à la cruauté dont il avait déjà fait preuve : dans toute la contrée où des velléités de soulèvement s'étaient produites, il promena le fer et le feu, n'épargnant personne et ne laissant sur son passage que des ruines et des cendres.

L'oligarchie anglaise, qui avait déjàmanifesté l'année

précédente un vif mécontentement de ce que de nombreuses exécutions n'avaient pas suivi la défaite des insurgés de Saint-Denis et de Saint-Eustache, réclama instamment des victimes.

« Pour avoir la tranquillité, disait le Herald de Montréal, il faut que nous fassions la solitude. Balayons les Canadiens de la surface de la terre ! »

Et quel tableau il trace des atrocités qu'il avait conseillées :

« Dimanche soir, tout le pays en arrière de La Prairie présentait le spectacle funèbre d'une vaste nappe de flammes livides, et l'on rapporte que pas une maison de rebelle n'a été laissée debout. Dieu sait ce que deviendront les Canadiens qui n'ont pas péri, ainsi que leurs femmes et leurs enfants, pendant l'hiver qui approche ; ils n'ont plus devant les yeux que les horreurs du froid et de la faim. »

« Il est triste, ajoutait ce journal, d'envisager les terribles suites de la rébellion, et la ruine irréparable de tant d'êtres humains innocents ou coupables. Néanmoins, il faut maintenir l'autorité des lois ; il faut que l'intégrité de l'empire soit respectée, et que la paix et la prospérité soient assurées aux Anglais, même au prix de l'existence de la nation canadienne française tout entière. »

Sir John Colborne, donnant satisfaction àceshaines, •organisa sans délai des conseils de guerre et leur déféra les prisonniers qu'il ramenait, ainsi que les accusés qui remplissaient les prisons. Quatre-vingtdix-neuf furent condamnés à mort. Le Herald exultait, et ses sentiments se manifestèrent dans un article du 19 novembre qui devait inspirer aux plus indifférents une profonde horreur :

« Nous avons vu, disait le rédacteur, la nouvelle potence faite par M. Brondson,et nous croyons qu'elle va être aujourd'hui élevée en face de la prison, de sorte que les rebelles qui y sont enfermés pourront jouir d'une perspective qui ne saurait manquer de

leur pn n'im-r mi sommeil profond et «1rs BOngeS

agréables. Six ou sept s'y tiendront à l'aise, mais dans un cas pressé il sera facile d'en loger un plugrand nomhrt!. »

« La punition des chefs, écrivait-il encore, quelque agréable qu'elle puisse être aux habitants anglais, ne ferail pas une impression aussi profonde et aussi utile sur l'esprit du peuple que la vue de cultivateurs étrangers placés dans chaque paroisse sur l'habitation de chaque agitateur. Le spectacle de la veuve et des enfants, étalant leur misère autour des riches demeures dont ils auraient été dépossédés, serait d'un bon effet. Il ne faut pas balancer à exécuter cette mesure. Des commissaires spéciaux doivent être immédiatement nommés et chargés de mener à fin le procès de cette fournée de traîtres qui est en prison. Il serait ridicule d'engraisser cela tout l'hiver pour le conduire plus tard à la potence. »

Le misérable qui donnait ces sinistres conseils était un nommé Ad am Thom , éditeur du j ournal le Herald de Montréal. « Cet homme, journellement excité par l'abus des liqueurs fortes, devenait un fou furieux quand il parlait des Canadiens français. Exaltée par la soif du sang, sa haine alors ne connaissait pas de bornes. Depuis plusieurs années, des outrages contre la nation tout entière et des provocations réitérées à l'assassinat des représentants les plus populaires souillaient chaque jour les pages de son journal; on l'avait vu figurer comme chef de bande dans les émeutes qui, depuis quatre années, avaient éclaté dans Montréal, émeutes dirigées par des magistrats anglais contre les citoyens qui, dans les élections ou dans la Chambre des députés, s'étaient mis en opposition avec le pouvoir exécutif. » (Papineau) (l).

Cinquante-huit des condamnés furent déportés comme des forçats en Australie, onze mis en liberté

(1) Revue du Progrès, mai 1839.

3i6 LA NOUVELLE-FRANCE.

sous caution, et douze réservés au dernier supplice.

L'un d'eux, M. de Lorimier, a écrit la veille de sa mort une lettre d'une simplicité touchante, et dont les nobles accents forment avec les articles du Herald un saisissant contraste. Elle est adressée à ses amis pour justifier sa conduite et leur recommander ses enfants.

« Prison de Montréal.

« 13 février 4839, onze heures du soir.

« Je meurs sans remords. Je ne désirais que le bien de mon pays et son indépendance ; mes vues et mes actions n'ont été entachées d'aucun des crimes qui déshonorent l'humanité et qui ne sont que trop communs dans l'effervescence des passions déchaînées. Depuis dix-sept ou dix- huit ans, j 'ai pris une part active dans presque toutes les mesures populaires, et toujours avec conviction et sincérité. Mes efforts ont été pour l'indépendance de mes compatriotes. Nous avons été malheureux jusqu'à ce jour. La mort a déjà décimé plusieurs de mes collaborateurs; beaucoup sont dans les fers, un plus grand nombre sur la terre de l'exil, avec leurs propriétés détruites et leurs familles abandonnées sans ressources à la rigueur des froids d'un hiver canadien. Malgré tant d'infortunes, mon cœur entretient son courage et des espérances pour l'avenir. Mes amis et mes enfants verront de meilleurs jours; ils seront libres : un pressentiment certain, ma conscience tranquille me l'assurent. Voilà ce qui me remplit de joie, lorsque tout n'est que désolation et douleur autour de moi. Les plaies de mon pays se cicatriseront; après les malheurs de l'anarchie et d'une révolution sanglante, le paisible Canadien verra renaître le bonheur et la liberté sur le Saint-Laurent. Tout concourt à ce but, les exécutions mêmes.

« Je laisse des enfants qui n'ont pour héritage que le souvenir de mes malheurs. Pauvres orphelins, c'est vous que je plains, vous que la main sanglante et arbitraire de la loi martiale frappe par ma mort. — Quand votre raison vous permettra de réfléchir, vous verrez

LA KÉVOLTE DE 1837. Ul

que votre père a expiré sur le gibel pour des .niions qui ont immortalisé d'autres hommes plus heureux. — Pauvres enfants, vous n'aurez plus qu'une mère désolée pour appui, et si ma mort et mes sacrifii vous réduisent à l'indigence, demandez quelquefois en mon nom le pain de la vie ; je ne fus pas insensible aux malheureux. Quant à mes compatriotes, puisse mon exécution et celle de mes compagnons d'infortune leur être utile. Pour eux, je meurs sur le gibet, de la mort infâme du meurtrier; pour eux je meurs en m'écriant : « Vive la liberté! Vive l'indépendance! » « Chevalier de Lorimier. »

A quelques semaines d'intervalle, les douze condamnés, les douze martyrs, montaient sur l'échafaud et leurs cadavres se balançaient aux potences anglaises, « aux applaudissements de leurs ennemis accourus pour prendre part à un spectacle qu'ils regardaient comme un triomphe ». (Garneau.)

Deux étaient exécutés le 23 décembre 1838, cinq le 18 janvier 1839, et cinq, parmi lesquels le chevalier de Lorimier, le 15 février 1839.

Le Canada sous l'Union.

Lorsque lord Durham revint en Angleterre, il soumit aux ministres un long rapport sur la situation au Canada et proposa diverses mesures tendant à l'anglification définitive de cette colonie. Il résumait dans ce document, dont les ministres approuvèrent les conclusions, les tendances de la nation à laquelle il appartenait et concluait à l'union des deux provinces du Haut et du Bas-Canada, en assurant aux colons anglais la supériorité dans la représentation.

« Les querelles de race, disait-il, déjà causes des plus grands maux, seraient aggravées par tout changement qui donnerait à la majorité actuelle plus de pouvoir qu'elle n'en a possédé jusqu'à présent. Il faut que le plan que l'on adoptera pour assurer au Bas- Canada l'ordre de choses désirable donne le moyen de mettre un terme à ces funestes rivalités dans la législature, en fixant pour toujours le caractère national de la province. Ce caractère à lui imprimer, c'est celui de l'empire britannique, c'est celui de la nation puissante qui, à une époque peu éloignée, dominera dans toute l'Amérique septentrionale. Sans agir trop brusquement, de peur de heurter les sentiments et de sacrifier le bien-être de la génération actuelle, le gouvernement britannique doit dès ce moment se proposer avant tout d'établir dans le Bas- Canada une population anglaise, avec ses lois et sa langue, et de n'y remettre le soin des intérêts

publics qu'à nm' législature essentiellement anglaise.

« On dira peut-être q ne cette mesure est dure à un peuple conquis, et que les Français du Bas-Canada, après en avoir été, au commencement, les seuls habitants d'origine européenne, font encore aujourd'hui le gros de la population de cette province, que les Anglais y sonl de nouveaux venus et n'ont pas le droit de demander qu'on dénationalise ceux au milieu desquels les a conduits leur esprit de commerce.

« Mais avant de donner aune race la supériorité sur l'autre, demandons-nous laquelle des deux est destinée vraisemblablement à prévaloir avec le temps ; car il ne serait pas sage d'établir aujourd'hui un ordre de choses exposé à être renversé demain, après une lutte opiniâtre.

« La prétention des Canadiens français à la possession exclusive du Bas-Canada aurait pour conséquence de fermer à la population anglaise du Bas et du Haut-Canada, déjà plus nombreuse que la leur, l'accès au grand canal du commerce, de ce commerce qu'elle seule a créé et qu'elle entretient. La possession de l'embouchure du Saint-Laurent intéresse non seulement l'étroite ligne d'établissements qui le borde, mais aussi tous ceux qui ont été formés dans les autres parties du vaste bassin de ce fleuve, ou qui peuvent s'y créer; il faut penser à l'avenir. Quelle est donc celle des deux races qui, selon toute probabilité, va transformer en pays populeux et florissant le désert de ces immenses et riches contrées qui entourent le territoire relativement resserré où habitent les Canadiens français?

« Si, comme le reste de l'Amérique septentrionale, le domaine britannique doit se remplir d'habitants par une voie plus prompte que celle de l'accroissement ordinaire et naturel du premier fonds de population, il sera certainement peuplé par des émigrations sorties des Iles Britanniques et des États-Unis, car ces pays sont les seuls qui lui fournissent et lui fourniront jamais des colons en grand nombre. Il n'est pas pos- II. — La Nouvelle-France. 20

sible qu'on leur ferme le passage par le Bas-Canada, ni même qu'on les empêche de fixer leur demeure dans cette province.

« Ainsi, l'intérieur des terres, de tous côtés, devra se remplir de populations anglaises, dont la supériorité numérique sur le groupe franco-canadien deviendra plus grande d'année en année. Cela étant, serait-il ^uste que le progrès d'un pays de si vaste étendue, que la prospérité de cette majorité toujours croissante fussent arrêtés ou contrariés, même pour un temps, par l'obstacle artificiel que pourraient élever entre elle et l'Océan les lois, la civilisation arriérée d'une partie du Bas-Canada? Est-il à supposer que les populations anglaises se soumettent jamais à un tel sacrifice de leurs intérêts?

« Je serais bien étonné que les plus réfléchis parmi les Canadiens français eussent encore l'espérance de conserver leur nationalité. Quelque résistance qu'ils fassent, l'absorption de leur race est déjà commencée. Notre langue se propage comme fait naturellement la langue des employeurs et des riches. — L'assimilation, sans doute, sera lente ; mais, je le répète, il faut entreprendre dès à présent de changer le caractère national de la province, et poursuivre ce but avec fermeté. Faire du Bas-Canada une province anglaise, telle doit être la fin première du plan à choisir pour son futur gouvernement. La nécessité de confier l'autorité supérieure à la population anglaise est évidente, surtout en ce moment où il y a de l'agitation, et pour longtemps, parmi les Canadiens français. Leur laisser en effet un contrôle sur la province, ce serait faciliter les entreprises contre l'ordre établi. Il importe que le Bas-Canada soit désormais gouverné par l'esprit anglais. »

La conclusion de lord Durham était de réunir les deux Canadas sous un seul gouvernement, et, la majorité étant assurée dans le Parlement à la représentation anglaise, de placer à la tête des diverses administrations

«les ministres qui régiraient les affaires publiqui suivanl le vœu de cette majorité.

Le projet fut soumis à Londres aux Communes qui l'adoptèrent presque sans discussion. Il attribuail chacune des provinces, malgré la différence dunombn des habitants, une représentation égale, et mettait en outre arbitrairement à la charge du Bas-Canada un^ dette de vingt-cinq millions contractée par le Haut- Canada pour divers travaux de vicinalité.

A la Chambre des lords, une certaine opposition se manifesta. Lord Gosford, qui avait été gouverneur du Canada pendant plus de deux ans, présenta divers observations qui produisirent une sérieuse impression sur la Chambre : « Je regarde, dit-il, l'union des deux provinces comme une entreprise des plus injustes et des plus tyranniques, car elle va priver la province inférieure de sa Constitution pour les actes de quelqueshommes mal intentionnés, et la livrer, en noyant la population française, à ceux qui, sans cause, lui ont montré tant de haine. »

Lord Wellington, lord Brougham combattirent également le projet, mais le ministère en obtint finalement le vote malgré leur opposition. Ce fut du reste, et par-dessus tout, une question de boutique qui décida le Parlement anglais : la maison Baring, de Londres, à laquelle était due la majeure partie des sommes empruntées par le Haut-Canada, usa de touteson influence, qui était grande, pour enlever un vote qui assurait le payement de ses avances. Beaucoup de marchands, de capitalistes et de membres du Parlement, intéressés dans l'affaire, lui prêtèrent leur appuis

L'acte d'union, sanctionné par la reine, fut proclamé au Canada le 5 février 1841, par le nouveau gouverneur, lord Sydenham. Aux termes de ses dispositions, l'anglais était la seule langue admise dans les tribunaux et au Parlement.

Le nombre des représentants pour chaque province était fixé à quarante-deux, bien que le Haut-Canada ne

comptât que cinq cent mille habitants, tandis que le Bas en avait sept cent mille.

La dette du Haut-Canada passait à la charge des deux provinces réunies.

Le choix de la capitale était laissé au gouvernement, qui désigna Kingston, petite ville du Haut-Canada, exclusivement habitée par des Anglais.

Les protestations des Canadiens français contre le traitement qui leur était infligé et une constitution qu'on leur imposait sans les consulter furent nombreuses et ardentes : elles trouvèrent dans un de leurs élus, M. Lafontaine, un interprète énergique et habile qui, se plaçant sur le terrain légal, engagea et poursuivit avec persévérance une lutte dans laquelle il finit par triompher. Battu une première fois lorsqu'il se présenta àladéputation, par suite de l'intervention personnelle du gouverneur, il prit sa revanche aux élections suivantes et devint à la Chambre le chef du parti franco-canadien. Son premier discours fut une éloquente protestation contre l'exclusion de sa langue maternelle, dont il revendiqua fièrement l'usage. Invité par le président à parler en anglais, il lui répondit :

« L'honorable membre, qu'on nous a si souvent représenté comme ami de la population française, a-t-il oublié que j'appartiens à cette race si maltraitée par l'acte d'union ? Il me demande de prononcer dans une autre langue que ma langue maternelle le premier discours que j'ai à prononcer dans cette Chambre ! Je me défie de mes forces à parler la langue anglaise. Mais je dois informer l'honorable membre, nos autres collègues et le public, du sentiment de justice auquel je ne crains pas d'en appeler, et quand même la connaissance de la langue anglaise me serait aussi familière que celle de la langue française, je n'en ferais pas moins mon premier discours dans la langue de mes compatriotes canadiens français, ne fût-ce que pour protester solennellement contre la cruelle injustice de

cette partie de l'acte d'union qui tend à proscrire La langue maternelle (Tune moitié de la population du

c.;in,i<l;i. Je le dois ;i mes compatriotes, je le doi- à moi-môme. »

Sir Charles liagot, qui remplaça en janvier 1842 lord Sydenham, mort le 19 septembre précédent des suites d'une < - 1 1 1 1 te de cheval, eut le bon esprit d'accorder sa confiance aux hommes de talent qui se trouvaient alors à la tête du parti des réformes. M. Lafontaine devint, avec M. Robert Baldwin, du Haut-Canada, le chef d'un ministère que les Canadiens français, fiers de voir un des leurs à la tète du gouvernement, et les libéraux du Haut-Canada appuyèrent de leurs votes dans les diverses mesures qu'il proposa, telles que le transfert de la capitale de Kingston à Montréal, la reconnaissance du droit à la Chambre seule de voter le budget et de fixer les impôts, l'indépendance des juges, l'incompatibilité des fonctions administratives et du mandat de député, dispositions qui mirent fin à des abus dont la population avait eu amèrement à se plaindre. Malheureusement, sir Charles Bagot se vit contraint par le mauvais état de sa santé de demander son rappel : il mourut à Kingston au mois de mai 1843 et fut remplacé par sir Charles Metcalfe, qui avait été précédemment gouverneur des Indes et de la Jamaïque. Peu préparé par ces emplois à observer les règles constitutionnelles, il prétendit disposer des places sans consulter ses ministres qui, en présence des dispositions hostiles qu'il leur témoignait, résignèrent leurs fonctions. De nouvelles élections, dans lesquelles sir Metcalfe intervint personnellement, lui assurèrent, grâce au Haut-Canada qui bénéficiait de la plus grosse part des subsides pour les travaux publics, et recevait une somme d'un million pour les pertes qu'il avait subies pendant les troubles de 1837, une majorité avec laquelle il gouverna contre les •Canadiens français.

Atteint d'un cancer au visage, il retourna en Angle-

terre, où il succomba en 1846 au mal affreux qui le rongeait.

Son successeur, lord Elgin, vit les débuts de sa longue et habile administration assombrie par l'arrivée de plus de cent mille émigrés irlandais qui, chassés de leur pays par la misère et jetés à demi morts de faim et de privations sur les rives du Saint-Laurent, y apportèrent le typhus. L'épidémie en enleva le plus grand nombre et causa également de funestes ravages dans la population de la province. Le dévouement et l'humanité dont les Canadiens firent preuve à l'égard de ces infortunés méritèrent les plus grands éloges. Des règlements sévères prévinrent pour l'avenir de pareilles calamités.

Comme sir Charles Bagot, lord Elgin, partisan sincère du régime parlementaire, était convaincu que la colonie qu'il allait administrer trouverait dans sa loyale application les plus grands avantages, et que c'était le meilleur moyen, sinon le seul, de faire disparaître les rivalités entre les deux provinces, ainsi que les haines entre les deux races appelées à y vivre l'une à côté de l'autre. Aussi, appliquant impartialement, en gouverneur constitutionnel, les règles du parlementarisme, prit-il toujours ses ministres dans la majorité de la Chambre élue et leur laissa-t-il la direction des affaires. Les élections de 1848 ayant assuré le triomphe du parti libéral, lord Elgin fit appeler ses chefs, MM. Lafontaine et Baldwin, et leur remit le soin de constituer la nouvelle administration. Dès les débuts de leur ministère, des concessions de# terres et la création de nombreux chemins favorisèrent la colonisation ; l'acte de navigation dont les dispositions interdisaient aux navires étrangers l'accès des ports du Canada fut abrogé, et la colonie, bénéficiant de tous les avantages de la liberté commerciale, put régler elle-même les détails de son tarif de douanes ; une amnistie générale fut accordée aux condamnés politiques de 1837-38; le principal d'entre

eux, Papineau, qui s'était réfugié en France, recul, à son retour ;iu Canada un accueil enthousiaste de ses compatriotes; enfin, l'usage de la langue française fut officiellement rétabli dans les débats du Parlement el

les actes judiciaires. Lord Elgin, en ouvrant la session de 1849, informa le Parlement de cette décision et prononça en français, aux applaudissements des Canadiens, le discours d'ouverture.

Au milieu de ces progrès, une mesure de stricte justice prise par les ministres vint raviver les haines des colons anglais et déterminer de leur part des récriminations véhémentes et une émeute. Les victimes de la guerre civile dans le Haut-Canada avaient été indemnisées de leurs pertes sous le gouvernement de lord Metcalfe; MM. Lafontaine et Baldwin proposèrent d'affecter deux millions cinq cent mille francs à celles du Bas-Canada, pour les dommages que leur avait causés la même insurrection « par la destruction injuste, inutile ou malicieuse des habitations, édifices et propriétés des habitants, et par la saisie, le vol ou l'enlèvement de leurs biens et effets ». Les opposants du Haut-Canada jetèrent de grands cris, prétendant que le ministère voulait récompenser des rebelles français, en les punissant, eux, de leur dévouement à l'Empire ; ils menacèrent de se joindre aux États-Unis si la mesure étaitadoptée. « Les Hauts-Canadiens, disait impérieusement un de leurs chefs, sir Allan Mac Nab, se plaignent d'être aujourd'hui placés sous la domination de maîtres français. Je puis assurer que jamais ils ne consentiront à payer les pertes des rebelles Bas-Canadiens; ceux qu'on voulait écraser par l'Union dominent, ceux en faveur de qui elle a été faite sont les serfs des autres. J'avertis le ministère du danger, je l'avertis que la marche qu'il suit est propre à jeter le peuple du Haut-Canada dans le désespoir et à lui faire penser que s'il doit être gouverné par des étrangers, il lui serait bien plus avantageux d'être gouverné par un peuple voisin et de même race, plutôt que par

•des hommes avec qui il n'a rien de commun, ni le sang, ni la langue, ni les intérêts. »

La discussion ainsi engagée fut d'une violence extrême ; les applaudissements du public, les sifflets et des rixes obligèrent le président à faire évacuer les galeries.

Les journaux anglais discutèrent le projet avec une passion et une mauvaise foi insignes. « Le défi est jeté, disaient-ils, il faut qu'une des deux races, la saxonne ou la française, disparaisse du Canada! » Ils provoquaient leurs lecteurs à se réunir, affirmaient que la province serait inondée de sang plutôt que de permettre aux Canadiens français de jouir du pouvoir, et prétendaient mensongèrement que le crédit demandé, dont ils doublaient le chiffre, serait prélevé par une taxe directe sur le Haut-Canada. L'excitation fut bientôt au comble dans les principales villes de cette province ; à Belleville, notamment, les deux partis en vinrent aux mains et le sang coula.

Au cours de la discussion à la Chambre, Papineau, réélu par ses concitoyens, rappela comment l'Angleterre avait récompensé, par une longue suite d'abus et une tyrannie sanglante, la fidélité des Canadiens, eux qui avaient défendu la colonie pendant que les Anglais passaient à l'ennemi ou se tenaient prudemment à l'écart. Il raconta les cruautés des volontaires et des magistrats anglais. « Nul autre pays, dit-il, dans des circonstances semblables à celles où nous avons souffert, n'a été traité avec plus de barbarie. De nombreux citoyens, sans procès, sans le verdict d'un seul corps de jurés, ont perdu la vie, ont péri sur l'échafaud! Compatriotes infortunés, ils sont tombés victimes innocentes de la haine et des plus odieuses passions. Leur mémoire est chère au peuple canadien et le sera toujours. Ils sont morts en braves, comme ils avaient vécu, répétant àl'envi:« Dieu, mon pays et sa liberté ! » Il faudrait bien peu de courage pour ne pas applaudir au patriotisme constant dont ils ont donné la preuve éclatante ! »

M . Lafontaine défendit éloquemmënt La proposition, repoussa les calomnies répandues contre Lui et rappela que Le Haut-Canada avait d'autanl moins à récriminer qu'il avait été précédemment l'objet d'une semblable

mesure

La discussion dura plusieurs jours, et la dernière séance se prolongea jusqu'au lendemain onze heures du matin. Par quarante-huit voix contre vingt-trois, le projet fut adopté. Vingt-quatre députés angl ai s, approuvant l'acte de justice du ministère, votèrent avec la majorité.

On devait croire que les conservateurs, se voyant vaincus, se seraient inclinés devant la décision de la majorité. Il n'en fut pas ainsi. Dans l'espoir que le gouverneur ne sanctionnerait pas le projet, ils lui présentèrent des adresses et firent entendre des menaces s'il osait l'approuver.

Lord Elgin, sans s'arrêter à ces clameurs d'un parti aux abois et n'obéissant qu'au devoir que lui dictait sa haute situation, se rendit au Parlement pour approuver le projet d'indemnité. « Au moment où il lui donnait sa sanctionnes conservateurs, placés ennombre considérable dans les galeries, firent entendre des cris de désespoir, que couvrirent les applaudissements des libéraux. Puis on les vit sortir et insulter le gouverneur et son état-major, leur lançant à leur départ des œufs pourris et des pierres, qu'ils accompagnèrent de grognements et de vociférations. » (Turcotte.)

Ce n'était pas assez : le soir, une bande organisée par eux vient assiéger l'édifice où l'Assemblée tenait séance et jette dans la salle une grêle de pierres; puis les émeutiers pénètrent en furieux dans l'enceinte législative, que les députés abandonnent en désordre, brisent les pupitres et les fauteuils, proclament la dissolution de la Chambre et mettent le feu au bâtiment qui devient la proie des flammes.

Les archives de la province, les deux bibliothèques contenant vingt-deux mille volumes dont seize cents ouvrages rares sur l'Amérique, tout fut consumé. Les

pertes s'élevèrent à plus de deux millions. Pendant plusieurs jours, la ville de Montréal fut sous la domination de ces énergumènes. Aux encouragements des journaux anglais qui leur conseillaient d'exterminer tout ce qui portait un nom français, ils brûlèrent ou saccagèrent les propriétés de M. Lafontaine et de plusieurs libéraux, et lord Elgin dut faire venir des troupes régulières pour rétablir l'ordre.

Lorsque la Chambre se réunit de nouveau, elle exprima dans une adresse à lord Elgin sQn indignation pour les actes commis par la populace et l'assura de ses sentiments de loyauté et d'attachement à sa personne. Le ministère de Londres approuva également sa conduite, malgré les récriminations que lui firent parvenir les colons anglais, et témoigna ainsi de sa volonté de laisser la colonie s'administrer elle-même.

Par suite de ces émeutes et de l'incendie du palais du Parlement, Montréal perdit le siège du gouvernement qui fut transféré alternativement à Toronto et à Québec.

La session de 1850 s'ouvrit à Toronto, et le ministère Lafontaine-Baldwin, avec le concours de la majorité des députés, continua sa politique de réformes. Une loi modifia, en l'améliorant, le régime judiciaire; le système municipal, dans le Bas-Canada comme dans le Haut, donna à chaque district, à chaque paroisse le droit de gérer ses propres affaires; de nouvelles écoles furent créées, le tarif des lettres diminué; un vaste système de canaux, destinés à faciliter la navigation en évitant les saults du fleuve Saint-Laurent, s'acheva bientôt, au grand bénéfice de l'industrie des transports ; plusieurs chemins de fer étaient commencés et l'essor donné aux grands travaux qui allaient bientôt transformer la colonie.

La première exposition provinciale, qui eut lieu en 1851 à Montréal, fit connaître les richesses naturelles du pays, ainsi que l'industrie des Canadiens, dont la brillante participation la même année à l'Exposition universelle de Londres démontra les progrès rapides.

C'est au milieu de cette période si favorable à la colonie et en pleine possession de La confiance du Parlement que MM. Lafontaine et Baldwin quittèrent le pouvoir. M. Baldwin, à la suite d'un vote sur l'organisation delà cour de chancellerie dans le Haut-Canada, n'ayant obtenu la majorité qu'avec les voix des Canadiens français, crut devoir se retirer. M. Lafontaine, malgré toutes les instances de ses amis, le suivit dans sa retraite à la fin de la session. La démission de ces deux hommes d'État causa d'universels regrets; celle de M. Lafontaine, alors qu'il était encore dans la plénitude de son intelligence et de sa popularité, fut une perte sensible pour ses compatriotes. « Jamais, constate l'historien canadien de cette période, chef politique n'avait joui à un si haut degré de la confiance et de l'estime continuelles de ses concitoyens. Lorsqu'il s'agissait d'une réforme, d'une mesure importante, tous comptaient sur sa prudence, sa sagesse et sa fermeté. Il avait compris l'essence de la constitution anglaise, et grâce à l'union de toute la population française et à l'alliance bienfaisante de M. Baldwin, il put parvenir au pouvoir et prendre effectivement en mains la cause de ses compatriotes. Le Bas-Canada sortit alors de l'état humiliant où l'avaient placé l'acte d'union et l'administration des conservateurs ; il reprit, autant qu'il était possible dans ces circonstances, ce pied d'égalité auquel il avait droit et conquit sa juste part d'influence. M. Lafontaine occupe sans contredit le premier rang parmi nos gloires nationales. » (Turcotte.)

Grâce à lui et à la majorité qui l'avait fidèlement suivi, les résultats de l'acte d'union, qui devait aboutir à l'écrasement de la nationalité franco-canadienne, avaient été tout autres. Les deux races restaient sur le pied de l'égalité, et la province de Québec se développait assez rapidement pour tenir tête aux envahissements répétés des émigrants anglais avec lesquels la métropole avait d'abord espéré anéantir l'élément français. Les luttes allaient se continuer sur le terrain

36a LÀ NOUVELLE-FRANGE.

parlementaire, mais désormais l'avenir se montrait moins sombre; les qualités que les Canadiens tenaient de leurs ancêtres normands et bretons, fermeté, ténacité, finesse et subtilité d'esprit, allaient leur permettre de se défendre victorieusement contre les assauts des Hauts-Canadiens et d'arriver enfin à un régime qui assurerait définitivement leur liberté. Mais cela n'eut pas lieu sans une lutte longue et acharnée. Elle fut engagée par les députés anglais du Haut-Canada dirigés par M. Brown, qui prit pour plate-forme la modification de la représentation. Il exigeait non plus la moitié des députés pour sa province, comme l'acte d'union l'avait établi, mais un nombre proportionnel à la population. Depuis quelques années, en effet, le Haut-Canada, qui avait trouvé l'égalité de représentation excellente alors que ses habitants étaient beaucoup moins nombreux que ceux du Bas-Canada, avait vu, par suite des immigrations irlandaise, écossaise et anglaise, les proportions renversées et la majorité se déplacer en sa faveur. Dès lors M. Brown et ses partisans, considérant comme détestable l'égalité de représentation, avaient engagé une campagne acharnée contre les Français du Bas- Canada qu'ils dépeignaient, dans leur journal Le Globe de Toronto, comme des hommes ignorants, haineux, et conspirant la chute du protestantisme. Ce parti prit pour devise : «No popery! no french domination » — « Plus de papisme ; plus de domination française ! » et fit une guerre acharnée à tous les ministères qui se succédèrent. 11 avait beau jeu auprès d'une population dont quelque temps auparavant un voyageur qui ne peut être suspect, un Anglais, M. Allen Talbot, après un séjour de plusieurs années parmi elle, traçait ce portrait peu flatteur :

« La grande masse des habitants du Haut-Canada est composée d'émigrants des États-Unis et des descendants de ceux qui se réfugièrent dans cette province, aussitôt après que la guerre révolutionnaire fut terminée. Entreprenants et ambitieux à l'excès, ils sont

toujours pressés <1<! saisir les occasions de s'enrichir; malheureuse me ni pour eux, il Leur arrive très souvent de uc saisir que L'ombre, et de perdre La réalité, faute d'être bien pénétrés d'un esprit de modération et de Bavoir diriger Leur zèle. Se Livrant sans cesse à de fausses spéculations, à des espérances incertaines, ils se Lancent dans des entreprises hasardeuses qui finissent par détruire en eux tout sentiment de rectitude et de probité. De là il résulte qu'on ne peut pas compter sur leurs engagements, ni ajouter foi à leur parole, car ils promettent sans avoir l'intention de tenir, eteontractent des obligations qu'ils se proposent de ne jamais remplir. Leur dépravation égale leur ignorance, et toutes les deux sont souvent surpassées par leur vanité sans borne et leur invincible opiniâtreté. Semblables aux républicains leurs voisins, ils se croient le peuple le plus éclairé de la terre, et il serait tout aussi inutile de leur offrir des renseignements sur quelque sujet que de tenter d'apprivoiser un zèbre.

« Ils aiment beaucoup les boissons de toute espèce ; comme les liqueurs ne sont pas chères, ils en prennent souvent jusqu'à l'ivresse. Les jeux de cartes, les courses de chevaux et la lutte sont leurs amusements favoris. Les paris se font ordinairement en bestiaux, et s'élèvent parfois à des valeurs extravagantes. Le sort d'une vache, d'une paire de bœufs ou de chevaux dépend souvent de la couleur d'une carte, et un grand nombre de fermiers se voient quelquefois privés, par une heure de jeu, des fruits péniblement acquis par vingt années de travail et d'industrie.

« Lorsque les courses sont finies, les luttes commencent et sont bientôt suivies de combats de boxeurs. Rien ne doit paraître plus dégoûtant aux yeux des hommes raisonnables. Au lieu de combattre comme des ennemis qu'une passion violente anime momentanément, ce qui sous tous les rapports serait déjà assez fâcheux, ils s'attaquent comme de vrais dogues, et paraissent ne viser qu'à se défigurer. Le principal but

302 LA NOUVELLE-KKANCK.

des combattants paraît être « le calcul des éclipses » en d'autres termes, ils cherchent à se crever mutuellement les yeux. Pour y parvenir, ils portent l'index de la main droite dans les yeux de leur antagoniste, « afin de lui fermer la lumière du jour », selon leur expression favorite; s'ils échouent dans leur entreprise, ils ont recours à leurs dents pour s'assurer la victoire; une fraction de nez, la moitié d'une oreille, un morceau de lèvre sont les trophées des vainqueurs. »

Au point de vue moral, le même auteur résume en ces termes son opinion sur ses compatriotes : « Dans le fait, l'amour du gain est leur véritable dieu; ils lui sacrifient tout principe et toute vérité, et lorsque la religion et la morale pure sont mises en opposition avec cette idole, elles sont regardées comme des objets de nature secondaire, et entièrement subordonnées aux considérations terrestres. Le plus fin, le plus adroit est regardé comme le plus honnête.

« Aucun homme dans ce pays n'a la plus légère obligation à son voisin. L'action de prêter et celle d'emprunter y sont également inconnues ; une faveur n'y est jamais accordée sans la perspective assurée d'une immédiate rémunération. Chaque chose a son prix déterminé. Si quelqu'un a besoin de la charrue, de la herse, du chariot ou du traîneau de son voisin, ne fûtce que pour une heure, il lui est impossible de l'obtenir à titre de prêt, mais il l'obtiendra facilement à titre de location. Les hommes mêmes qui dès leur première jeunesse ne se sont pas perdus de vue, sont si peu disposés à s'obliger sans une compensation actuelle, qu'un individu ne peut emprunter à un autre une bride, une selle, un harnais ou tout autre objet, sans être convenu d'avance non seulement de payer tout le dommage qui pourra y être fait, mais encore de donner une certaine rétribution pour chaque jour qu'il lui conviendra de le garder.

« Il est aisé d'apercevoir combien cette singulière manière d'agir est destructive de toutes les dispositions

amicales qui, dans les autres pays, attachenl les hommes les uns aux autres, [ci l'homme neveul vivre que

pour lui seul, cl sou intérêt personnel est l'unique base de sa conduite et de ses actions. » .

C'est le même voyageur qui, après avoir visité le Bas-Canada avant de retourner en Angleterre, donnait de la population française un portrait qui contraste heureusement avec celui des Hauts-Canadiens :

« Je puis assurer, dit-il à la fin de son ouvrage, que dans les établissements ruraux de cette province, quoique les habitants soient, en général, dépourvus d'éducation et privés des moyens de se la procurer, j'ai trouvé plus de bonheur réel, plus de véritable politesse et une plus grande union entre eux que dans aucun des pays que j'ai parcourus. C'est à l'agriculture qu'ils doivent cette heureuse existence. Quiconque voudra voir la vie morale et la félicité qu'elle procure dans leur perfection, doit aller visiter la demeure d'un Canadien français. Si je pouvais bannir de mon cœur les doux sentiments qui m'attachent à ma terre natale, je construirais une demeure champêtre au milieu des modestes habitations du Bas-Canada, et dans cet heureux séjour, exempt de soucis et d'inquiétudes, je passerais doucement ma vie au milieu d'un peuple doué des vertus sociales, et dont tout l'extérieur annonce le bonheur et la gaieté. »

Pour remplacer MM. Lafontaine et Baldwin, lord Elgin fit appel à MM. Hincks, du Haut-Canada, qui faisait déjà partie du ministère précédent, et Morin, l'homme politique le plus populaire du Bas-Canada après M. Lafontaine. Ils maintinrent dans leur programme et firent aboutir trois grandes mesures déjà présentées parleurs prédécesseurs: l'augmentation du nombre des députés porté de quatre-vingt-quatre à cent trente, soixante-cinq pour chaque province ; la sécularisation des réserves du clergé, qui affectaient de grandes étendues territoriales dont profita la colonisation ; et l'abolition de latenure seigneuriale, débris

du régime féodal resté dans le Bas-Canada. De toutes les charges dont le censitaire était grevé sous ce régime , il ne subsista qu'une rente foncière rachetable à volonté. Les seigneurs dépossédés des droits de quint, de banalité, de lods et de ventes, reçurent à titre d'indemnité une somme de seize millions.

Pour comprendre l'importance de cette mesure au point de vue des habitants canadiens, il faut rappeler que la plupart tenaient leurs concessions des anciens seigneurs auxquels ils devaient à perpétuité une redevance; ils étaient en outre obligés de porter leurs grains au moulin du seigneur qui prélevait le quatorzième pour droit de mouture ; de plus, si un domaine changeait de propriétaire, le seigneur recevait à chaque mutation, comme lods et ventes, ou droit d'aliénation, le douzième du prix avec faculté d'acheter lui-même la propriété au chiffre stipulé par les parties, s'il le supposait inférieur à la valeur réelle ; pour les terres possédées à l'état de fief, le tenancier avait à payer au seigneur les droits de quint et de relief : le premier était le cinquième du prix d'achat qui devait être soldé à chaque changement de propriétaire par vente ou de toute autre manière, à l'exception de la succession en ligne directe; l'acheteur qui payait le quint immédiatement avait droit à la réduction des deux tiers. Le relief était le revenu d'une année, dû pour certaines mutations, comme la succession en ligne collatérale.

« Les seigneurs imposaient encore des corvées à leurs censitaires ; ils s'emparaient sans indemnité des bois de construction, de la pierre, pour leur usage ou pour l'utilité publique ; ils retenaient le droit de possession des rivières et des grèves, percevaient une dîme sur le poisson pris dans les pêcheries sises sur les grèves de leurs seigneuries, et prétendaient enfin se servir seuls des cours d'eau pour faire mouvoir les moulins, les usines et les manufactures. Ces réserves furent aussi toutes abolies sans compensation. » (Turcotte.)

Cette grande réforme, dont l'application dura plu-

sieurs années et qui améliora beaucoup La situation des habitants par L'affranchissement du sol el le rachat de toutes les charges qui le grevaient, s'eflectua de la manière la plus régulière, et M. Lafontaine, QOmmé président de la cour seigneuriale chargée de statuer sur les nombreuses questions soulevées par l'application de cette loi, put dire avec raison : « C'est toute une révolution dans nos institutions, et cette révolution qui, dans d'autres pays, n'aurait pu s'opérer sans effusion de sang et sans remuer l'édifice social jusque dans ses fondements, s'accomplit paisiblement, à l'honneur de la population, sans troubles et sans aucune commotion. »

En décembre 1854, lord Elgin fut rappelé à Londres ; un de ses derniers actes comme gouverneur consista dans la négociation d'un traité de commerce avec les États-Unis. Aux termes de cet acte, les produits agricoles, grains, farines, et les bestiaux pouvaient s'échanger en franchise du Canada aux États-Unis; ces derniers obtenaient le droit de pêche dans les eaux du golfe Saint-Laurent.

Le nouveau gouverneur, sir Edmund Head, continua les traditions constitutionnelles de lord Elgin; les ministères qui se succédèrent furent toujours choisis dans la majorité de la Chambre élue ; diverses lois organisèrent la milice, pour remplacer les troupes anglaises que le gouvernement de la métropole annonçait devoir retirer, laissant sa colonie s'administrer et se défendre seule ; constituèrent les municipalités des paroisses ; modifièrent le mode de nomination des membres du Conseil législatif; créèrent des écoles normales et l'Université Laval, qui contribua rapidement, par le choix de ses professeurs et l'affluence de ses élèves, au relèvement de la culture intellectuelle et des études littéraires dans la population française de la province.

L'année 1855 fut marquée par la seconde expositin universelle, qui eut lieu à Paris. Le Canada y

prit une pari dos plus brillantes; la variété de ses pro ductions agricoles, la beauté de ses bois dont il avait été construit, au centre de la section, un superbe trophée ; la richesse de ses fourrures et de ses minéraux, dont la magnifique collection obtint une médaille d'honneur, attirèrent l'attention de tous les visiteurs.

Pendant que cette exposition avait lieu, le gouvernement français envoyait à Québec une frégate commandée par M. le capitaine de vaisseau de Belvèzey pour rétablir avec son ancienne colonie des relations qui devaient profiter aux deux pays. « La présence des Français fut un véritable événement. Les Canadiens, sans distinction d'origine, accueillirent et fêtèrent, surtout dans les principales villes, avec le plus grand enthousiasme, le premier navire de guerre français venu depuis la conquête ; ils saisirent cette occasion pour témoigner à la France leurs profondes sympathies. Ce n'étaient pas des étrangers qu'ils recevaient, mais des frères, des alliés. Les Français témoignèrent de leur côté leur vive reconnaissance pour le gracieux et bienveillant accueil qu'ils reçurent des Canadiens. Le résultat de la mission de M. de Belvèze fut l'établissement d'un consulat général au Canada et la modification du tarif français pour l'introduction des bois et des navires canadiens en France. » (Turcotte.)

Les luttes parlementaires reprirent sur le choix d'une capitale; l'alternance entre Toronto et Québec entraînait des frais considérables et ne pouvait être continuée ; les partis se divisèrent sur la désignation de la ville qui serait le siège du gouvernement. Finalement ils s'en remirent, ne pouvant s'entendre, au choix de la reine, qui, à la surprise de tous les compétiteurs, désigna, pour des raisons stratégiques, une bourgade dont le nom était alors à peu près inconnu, Ottawa, sur la rivière Outaouais. Ce choix excita de tels mécontentements sur tous les bancs de la Chambre qu'il détermina la chute du ministère. Il fut néanmoins maintenu, et les édifices d'État, chambres du Parle-

îniMii ci ministères, s'élevèrent rapidement dans la nouvelle capitale.

L'éternelle discussion sur l'augmentation «lu nombre des députés proportionnellement au chiffre delà population de chaque province, reprise par M. Brown cl Bes adhérents de plus en plus nombreux dans le Haut-Canada, finit par rendre la situation des divers ministères tout à fait difficile; conservateurs et libéraux, par suite du défaut de majorité, se succédaient au pouvoir à quelques mois d'intervalle. La situation politique était devenue à peu près inextricable ; l'union des deux provinces ne pouvait se prolonger qu'au prix de crises incessantes; une entente seule entre les chefs des différents partis, pour arriver à une modification de la constitution et à la suppression de l'acte d'union, pouvait y mettre un terme. Elle eut lieu en 1804; un ministère de conciliation, comprenant M. Brown pour le Haut-Canada et MM. Taché et Cartier, les chefs politiques du Bas-Canada, se forma pour étudier les moyens d'assurer l'indépendance réciproque des deux provinces, en même temps que de développer les ressources du pays. La base de l'entente était la suppression de l'acte d'union et la création d'une confédération des diverses colonies de l'Amérique du Nord, comprenant les deux Canadas, le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Ecosse, l'île du Prince-Edouard et Terre-Neuve.

Le 10 octobre 1864, les délégués des diverses provinces intéressées se réunirent à Québec sous la présidence de M. Taché, et adoptèrent, après seize jours de débats, un projet de confédération.

Ce projet établissait pour la confédération un Parlement avec Chambre haute appelée Sénat, composée de soixante-seize membres nommés à vie, dont vingtquatre pour chacun des deux Canadas ; une Chambre des communes, dans laquelle le Bas-Canada avait soixante-cinq députés, sa population devant servir de base pour fixer le chiffre de la représentation des autres provinces. D'après ce calcul, le Haut-Canada avait droit

à quatre-vingt-deux députés, la Nouvelle-Ecosse à dixneuf et le Nouveau-Brunswick à quinze. La durée du Parlement fédéral était fixée à cinq ans.

Les deux langues anglaise et française étaient maintenues sur le pied de complète égalité (1).

La métropole était représentée par un gouverneur général faisant fonctions de président de la confédération.

Chaque province, conservant son indépendance et son autonomie, constituait à son gré son Parlement local et avait le contrôle de ses institutions civiles, religieuses et municipales; les gouverneurs étaient nommés et salariés par le gouvernement fédéral.

Les diverses colonies adhérèrent, sauf l'île de Terre- Neuve, à la nouvelle confédération ; elles considérèrent, comme leurs délégués, qu'elle était nécessaire au point de vue de la défense commune, en facilitant l'établissement d'une organisation militaire uniforme ; au point de vue commercial, en permettant de créer entre elles une véritable union douanière et de construire le grand chemin de fer qui, traversant toutes les provinces et réunissant l'Atlantique au Pacifique, allait donnef bientôt une énorme impulsion à la colonisation et au transport des produits agricoles et industriels (2).

Soumis au Parlement de Londres, le proj et fut adopté par lui le 29 mars 1867 et une proclamation royale fixa au 1er juillet de la même année l'inauguration de la nouvelle Puissance du Canada.

Ainsi s'achevait, pour la province de Québec, par la conquête définitive de son indépendance, la lutte ouverte depuis un siècle pour y anéantir la nationalité française.

(1) Tous les documents parlementaires et les débats des Chambres sont publiés dans les deux langues.

(2) La ligne, allant d'Halifax à Vancouver, a cinq mille neuf cents kilomètres de longueur; elle a été achevée en 18S5. La durée du trajet est de cinq jours.

La révolte des Métis.

Le lor juillet 1867, la nouvelle Puissance du Canada était inaugurée au milieu des réjouissances publiques. Lord Monk, successeur de sir Edmund Head, prêtait serment à Ottawa comme lieutenant général gouverneur et choisissait pour ministres les deux hommes qui avaient le plus activement contribué an vote de la constitution, MM. Mac Donald, du Haut-Canada, et Cartier, du Bas-Canada, les chefs du parti conservateur dans les deux provinces. C'est sous ce ministère qu'une question des plus graves, celle des Métis, vint agiter l'opinion publique et donner aux Anglais de la province d'Ontario, affiliés aux sociétés secrètes désignées sous le nom de Loges orangistes, une nouvelle occasion de manifester leur haine constante pour la race française en poursuivant avec une énergie farouche l'exécution d'un malheureux dont le grand crime était à leurs yeux d'appartenir à cette nationalité qu'ils abhorraient.

« Jamais question politique, — constate un écrivain canadien qui a publié sur les événements de 1870 et de 1885 un ouvrage des plus intéressants, — n'a, depuis l'établissement de la confédération, agité plus vivement l'opinion publique en ce pays, que celle se rattachant aux réclamations des Métis du Nord-Ouest, ainsi qu'aux deux insurrections qu'elles provoquèrent en 1869-70 et en 1885.

« Le caractère de justice dont elles étaient revêtues, le principe sacré de droit naturel qu'elles défendaient, les prérogatives imprescriptibles qu'elles invoquaient

et que les autorités fédérales foulèrent audacieusement à leurs pieds, devaient nécessairement leur attirer les sympathies des minorités, qui ne purent s'empêcher de voir, dans cet envahissement brutal et calculé, un danger réel et permanent pour toutes les libertés qui leur étaient chères. Aussi éclatèrent-elles de toute part, vives, chaudes et ardentes.

« La province de Québec, comme c'était son droit et son devoir, se mit en tête du mouvement, et l'on vit pendant un certain temps, comme aux beaux jours des glorieuses luttes politiques du passé, régner l'union parmi les descendants de la grande famille française et catholique.

« D'un autre côté, la majorité anglaise et protestante du Canada, hostile par tradition à la nationalité française, ennemie par principe de la croyance catholique que professait la nation métisse presque tout entière, fit taire la voix de la conscience et de la justice pour n'écouter que celle des préjugés de race et du fanatisme religieux. Elle ne vit dans ce soulèvement d'un petit peuple aux abois qu'une protestation insolente et criminelle, à laquelle le canon et l'échafaud devaient seuls répondre pour disperser au loin et anéantir, s'il le fallait, les rejetons d'une nation qui, par son origine et sa foi, faisait tache sur ces beaux territoires du Nord-Ouest. » (Ouimet.)

En 1669, dès les débuts de la lutte entre l'Angleterre et la France sur le territoire de l'Amérique du Nord, une compagnie avait été fondée à Londres pour la recherche et le commerce des fourrures ; elle prit le nom de Compagnie de la baie d'Hudson, et c'est à cette baie que furent d'abord limitées ses opérations. Le jour où le Canada devint possession anglaise, elle envoya ses agents vers l'intérieur, chez ces peuplades cris et assiniboines, avec lesquelles les découvertes des La Vérendrye avaient mis notre colonie en relations. Mais bientôt une société concurrente, dite Compagnie du Nord-Ouest, se créa à Montréal dans le but de

faire l<' môme commerce <l<i pelleteries avec les Indiens des plaines, à l'ouest des grands lacs. Les deux compagnies, rivales dans leurs intérêts, l'étaient aussi au pointdevuede leur personnel ;la première, dont le siège était en Angleterre, y recrutai! ainsi qu'en fîcosse la plupart de ses gens ; la Compagnie du Nord-Ouest, au contraire, installée à Montréal, engageait ses voyageurs parmi ces Canadiens français intrépides, durs à toutes les fatigues et habitués à la vie indienne.

L'antagonisme était si accentué que pour tous, au Canada, les employés de la Compagnie de la baie d'Hudson étaient « les Anglais », ceux de la Compagnie du Nord-Ouest « les Français ». Chacune des deux sociétés rivales employait plus de trois mille hommes, comme commis dans les postes de traite, guides, interprètes et voyageurs. Nos Canadiens français n'avaient pas de rivaux pour conduire les canots d'écorce servant au transport des marchandises jusqu'aux lieux de traite distants de centaines de lieues de Montréal ; ils étaient les plus joyeux compagnons du monde, toujours chantant, buvant de temps à autre, pour surmonter les fatigues de la route, quelques bonnes rasades d'eau-de-vie, et prenant plaisir dans le trajet à faire subir à leurs camarades, ceux qui n'étaient pas encore accoutumés à la sagamité de blé d'Inde ou au pemmican de bison, et qu'ils appelaient ironiquement des « mangeurs de lard », des épreuves rappelant quelque peu le passage de la ligne pour les matelots. « A certains endroits où la profondeur des eaux permettait ces ébats, ils imposaient un tribut à ces voyageurs novices, et, au cas de refus, ils les plongeaient sans pitié dans la rivière, ce qu'ils appelaient les baptiser. » (J. Tassé.) Et les échos répétaient au loin leurs refrains favoris :

Quand un chrétien se détermine

A voyager, Faut bien penser qu'il se destine

A des dangers.

Mille fois à ses yeux la mort,

Par son image, Lui fait regretter son sort

Dans le voyage.

ou les couplets gracieux de la chanson des voyageurs : « A la claire fontaine. »

Mais ces Français si gais et si amoureux des aventures, vivant avec les Indiens, se créant des familles dans leurs tribus, avaient conservé au cœur une profonde aversion pour la race qui avait pris leur pays, et dans les territoires du Nord-Ouest, où les agents des deux Compagnies opéraient, des rencontres parfois se produisaient, sanglantes et entraînant mort d'hommes. Le 19 juin 1816, notamment, au combat des Sept Chênes, le gouverneur Semple, de la Compagnie de la baie d'Hudson, fut tué avec une dizaine de ses engagés par une troupe de Métis ou Bois-Brûlés français de la Compagnie du Nord-Ouest. Un des acteurs de ce drame, Pierre Falcon, le chansonnier populaire des Métis français, composa le soir même, sur le combat qui venait d'avoir lieu, des couplets pleins d'une verve naïve qui eurent bientôt une grande vogue parmi les coureurs des bois et sous les chaumes de la rivière Rouge où ils sont encore chantés par les descendants de ces intrépides aventuriers :

Voulez-vous écouter chanter

Une chanson de vérité?

Le dix-neuf juin, la bande des Bois-Brùlés Sont arrivés comme de braves guerriers.

En arrivant à la grenouillère, Nous avons fait trois prisonniers; Trois prisonniers des Orcanis.

Qui sont ici pour piller notre pays.

Étant sur le point de débarquer, Deux de nos gens se sont écriés, Deux de nos gens se sont écriés :

Voilà l'Anglais qui vient nous attaquer.

Tout aussitôt nous avons déviré,

Nous avons été Les i encontrer.

l'avons (•••rue la bande des grenadiers. Ils sont immobiles, ils sont démontés !

.l'avons agi comme des gens d'honneur.

.l'avons envoyé un ambassadeur :

« Le gouverneur, voulez-vous arrêter

Un petit moment, nous voulons vous parler? »

Le gouverneur qui est enragé

11 dit à ses soldats : « Tirez! »

Le premier coup c'est l'Anglais qu'a tiré. L'ambassadeur ils ont manqué tuer.

Le gouverneur qui se croit empereur

Il veut agir avec rigueur; Le gouverneur qui se croit empereur A son malheur, agit trop de rigueur.

Ayant vu passer tous ces Bois-Brùlés, Il a parti pour les épouvanter; Étant parti pour les épouvanter, Il s'est trompé, il s'est bien fait tuer.

Il s'est bien fait tuer Quantité de ses grenadiers; «Pavons tué presque toute son armée, Quatre ou cinq se sont sauvés.

Si vous aviez vu tous ces Anglais,

Tous ces Bois-Brùlés après, De butte en butte les Anglais culbutaient Les Bois-Brùlés jetaient des cris de jouaie.

Qui en a composé la chanson?

C'est Pierre Falcon, le bon garçon.

Elle a été faite et composée Sur la victoire que nous avons gagnée (i).

Cet état d'antagonisme et de lutte ouverte cessa en 1821 par la fusion des deux sociétés rivales, et dès

(1) Le texte de èette chanson a été publié par M. La Rue en 18G3, dans ses « Chansons populaires et historiques », et par M. J. Tassé, dans son consciencieux ouvrage : « Les Canadiens de l'Ouest ».

lors la Compagnie de la baie d'Hudson put exploiter sans concurrence tout le Nord-Ouest sur lequel elle prétendait avoir droit de souveraineté. Elle devenait ainsi la plus puissante des associations commerciales; mais de son domaine, comprenant près du quart du continent américain, de la baie d'Hudson jusqu'au Pacifique, elle s'efforça toujours d'écarter la colonisation, le réservant strictement pour la chasse des animaux à fourrure. Elle interdisait à ses agents de révéler la fertilité des plaines s'étendant de la rivière Rouge aux montagnes Rocheuses, en môme temps qu'elle apportait une âpreté farouche à la recherche et à la conservation pour son commerce de ces fourrures qui faisaient sa fortune.

Il n'était permis dans ses domaines d'acheter et de vendre des pelleteries qu'à ses agents qui seuls fixaient le prix des peaux. Les sauvages qui en livraient aux Métis étaient emprisonnés; la Compagnie leur refusait les vivres et les munitions sans lesquels ils étaient exposés à périr ; elle leur interdisait ainsi qu'à son personnel l'usage de ces fourrures si nécessaires cependant pour se garantir du froid dans ces régions glacées. « Quelqu'un osait-il porter sur la tête un morceau de peau quelconque, il attentait aux droits de cette puissante association; le réfractaire était aussitôt désigné aux autorités, et si un agent le rencontrait par hasard, il le décoiffait en plein chemin, sans autre formalité.

« De plus, les Métis étaient obligés d'acheter tous leurs effets à la Compagnie ; ceux que l'on soupçonnait de faire le commerce de fourrures payaient plus cher que les autres. La Compagnie alla jusqu'à décréter en 1844 que les lettres des colons, destinées à l'étranger, devaient être déposées non cachetées dans ses bureaux. » (J. Tassé.)

Les nombreux coureurs des bois employés par la Société, établis au milieu des tribus indiennes, y avaient contracté des mariages et leurs descendants

avaienl peu à peu formé toute une population métisse part ie d'origine française, partie d'origine écossaise ou anglaise, <pii s'était établie aux abords de la rivière Rouge el avait imposé dès 1850, par son attitude énergique, la liberté du commerce à la puissante Compagnie de la haie d'Hudson. En 1809, cette colonie métisse comptait onzemille habitants de sang mêlé, la plupart d'origine Iran. aise. Ils vivaient du produit de leurs • liasses et de la culture du sol sur lequel ils avaient construit leurs rustiques habitations.

Lorsque l'Union fédérale fut créée, une clause lui réserva l'adjonction de nouvelles provinces, et le gouvernement canadien se fit autoriser par la métropole à acheter à la Compagnie de la baie d'Hudson tous les territoires du Nord-Ouest. « Il fut constaté alors par l'agent même de la Puissance, chargé officiellement de la renseigner sur la valeur et l'étendue des régions à acquérir en même temps que de vérifier les titres de la Société, que cette Compagnie n'avait aucun droit de propriété, par sa charte, sur ces contrées, dont la plus grande partie appartenait aux sauvages qui les habitaient à titre de propriétaires depuis un temps immémorial, et que tout ce qu'ils avaient cédé par des traités à la Compagnie n'était qu'un privilège de chasse et de pêche sur ces terres et rivières. » (Ouimet.)

Les sauvages et les Métis, leurs descendants, avaient donc des droits indiscutables et imprescriptibles à la possession de ces territoires.

Sans en tenir compte, le gouvernement canadien traitait en 1869 avec la Compagnie delà baie d'Hudson et celle-ci lui cédait les contrées qu'elle prétendait lui appartenir pour la somme de sept millions cinq cent mille francs, se réservant tous ses forts et postes de commerce, ainsi qu'une étendue considérable de terrain dans leurs environs. Elle ajoutait en outre au traité une clause qui de sa part était une véritable reconnaissance des droits des propriétaires du sol, car elle disait « que le titre des sauvages serait éteint et réglé

par l'acheteur ». Les territoires du Nord-Ouest acquis de la Compagnie, la Puissance fédérale y créa une nouvelle province, celle du Manitoba, et des territoires destinés à devenir provinces à leur tour lorsque le chiffre de la population leur donnerait droit à une représentation dans le Parlement d'Ottawa.

Les limites de la province du Manitoba furent tracées dans les bureaux de l'administration fédérale, la constitution décrétée et le personnel chargé de la mettre à exécution désigné avant que les habitants du pays, Métis français, écossais et anglais, qui n'avaient été ni consultés ni pressentis, eussent même connaissance du sort qu'on leur préparait.

A la nouvelle qu'on avait disposé d'eux comme d'un vil bétail, ces libres habitants des prairies furent indignés, et lorsqu'en octobre 1869 le nouveau gouverneur, Guillaume Mac Dougall, dont l'hostilité à l'égard des Français était bien connue, arriva, pour prendre possession du pays, sur les bords de la rivière Sale, à quatre-vingts kilomètres delà frontière américaine, il se trouva en présence d'une troupe de quatre cents Métis armés qui lui intimèrent l'ordre de rebrousser chemin. Lorsqu'il demanda au nom de qui cet ordre était donné, il lui fut répondu : « Au nom du gouvernement provisoire. »

Les Métis, en effet, informés qu'un Anglais, d'une malveillance notoire, venait chez eux prendre la direction des affaires et mettre à exécution le traité d'achat de leur pays, s'étaient réunis et avaient constitué un gouvernement qui arbora le drapeau blanc aux fleurs de lis, avec la harpe d'Irlande, et interdit l'entrée de son territoire à l'intrus Mac Dougall (1). Celui-ci, venu péniblement par la voie de

(1) La lettre remise à ce dernier était ainsi conçue :

« Datée à Saint-Norbert, rivière Rouge.

« Ce 21e jour d'octobre 1860.

« Monsieur,

« Le Comité national des Métis de la rivière Rouge intime à

Chicago rMrsl.-irs, dul rester tout l'hiver ;'i la frontière, dans une baraque en bois qu'il y fît élever pour se mettre à l'abri du froid, et s'en retourner ensuite à Ottawa. On L'appela dérisoirement « Guillaume l<- Morfondu ». L'âme de La résistance de la population des bords de La rivière Rouge était un Métis français, Louis Riel, dont le père avait déjà dirigé en 1850 le mouvement contre la Compagnie de la baie d'Hudson et obtenu d'elle la liberté du commerce et la reconnaissance des droits des Métis à la propriété des terres qu'ils cultivaient. Son fils, d'une intelligence précoce, fut remarqué par l'évêque missionnaire de Saint- Boniface, Mgr Taché, qui le fit entrer au séminaire de Montréal, où il termina ses études. Tl revint au Manitoba au moment où ses concitoyens, menacés1 de dépossession par les arpenteurs envoyés d'Ottawa, commençaient à s'organiser pour résister à ces envahisseurs. Doué d'une certaine éloquence et d'une grande énergie, Louis Riel prit bientôt sur les Métis une influence considérable et se trouva tout désigné pour faire partie du gouvernement provisoire dont il devint ensuite le chef en remplacement du Métis écossais John Bruce, qui résigna ses fonctions. Il occupa d'abord le fort Garry (1), qui devint le siège du gouvernement, et publia une « Déclaration de droits » dans laquelle il revendiquait pour les habitants de la rivière Rouge la propriété de leurs terres

M. William Mac Dougall l'ordre de ne pas entrer sur le territoire du Nord-Ouest sans une permission spéciale.

« Par ordre du président John Bruce,

« Louis Riel, secrétaire.

« A M. Mac Dougall. »

(1) Ce fort, situé sur la rive gauche de la rivière Assiniboine, prèa de l'endroit où elle se déverse dans la rivière Rouge, était un carré de murs eu pierres, flanqués de tours à chaque angle. 11 contenait à l'intérieur plusieurs bàtiineuts en bois, maisou du gouverneur, prison et magasins où la Compagnie de la baie d'Hudson renfermait ses fourrures et ses approvisionnements.

et refusait de reconnaître l'autorité de la Puissance du Canada « qui prétendait injustement commander aux Métis et leur imposer une forme de gouvernement despotique ».

Les colons anglais, déjà nombreux dans ce territoire, essayèrent d'organiser une résistance au pouvoir qui venait de se constituer, et leur tentative aboutit à une première échauffourée qui se termina par la prise de leur chef, le Dr Schultz, et l'arrestation de ses partisans.

Au Canada, la nouvelle de ces divers incidents produisit une vive émotion, et Mac Dougall fut blâmé par le ministère qui nomma des commissaires pour entrer en négociations avec le nouveau gouvernement dont Riel était le chef reconnu. A fort Garry, d'autre part, les habitants du pays, réunis en assemblée plénière, députèrent trois des leurs pour présenter à Ottawa leurs revendications et demander, comme le leur promettaient les représentants du Canada, que tous leurs droits fussent respectés.

Les négociations suivaient leur cours et paraissaient devoir aboutir à l'admission des justes revendications des Métis, lorsque Schultz, évadé de la prison où il était détenu, tenta par un second coup de main de renverser le gouvernement auquel l'assemblée populaire venait de donner une nouvelle adhésion. Réunissant, à quelques kilomètres du fort Garry, six cents Anglais et deux cents sauvages, il les incita à engager contre les Français une guerre à outrance, et marcha sur le fort. Son avant-garde, rencontrée par une trentaine de cavaliers métis et attaquée vigoureusement, fut dispersée ; le reste se débanda. Schultz s'enfuit comme les autres et réussit à passer aux États-Unis.

Parmi les prisonniers amenés au fort se trouvait un nommé Thomas Scott, arpenteur, originaire de la province d'Ontario. C'était un individu mal famé, d'un caractère violent, déjà connu par le meurtre d'un Métis français. Forçant un jour les portes de sa

prison, il frappa les hommes de garde. Menacé d'Atre déféré à an conseil de guerre, il réussit de nouveau ;» sortir el se livra à des voies de fait sur ses gardiens.

Traduit alors (levant une cour martiale composée de sept chefs métis, il fut condamné à mortel exécuté. lïiel ne faisait pas partie de ce tribunal militaire; mais dans la province d'Ontario, où cette exécution produisit une véritable explosion de fureur, sa tète fut mise à pri x, ainsi que celle de ses prétendus complices. Pendant ce temps, le gouvernement d'Ottawa, inquiet de la tournure que prenaient les événements, avait invité Mgr Taché, dont il connaissait l'influence sur les Métis, à revenir de Rome, où il assistait à un concile, et l'avait chargé de faire savoir aux habitants des bords de la rivière Rouge que leurs conditions étaient acceptées, que leur district était érigé en province sous le nom de Manitoba, qu'un gouverneur, des ministres responsables et deux Chambres y assureraient le régime parlementaire, et que les langues française et anglaise seraient de droit employées dans les Chambres et les tribunaux. Quant à l'amnistie, elle serait accordée à tous, à l'exception de Riel qui était exilé pour cinq ans. Grâce à l'intervention de l'évèque de Saint-Boniface et à ses sages conseils, le colonel Wolseley, chargé de rétablir l'ordre dans cette région, put arriver sans lutte au fort Garry et la nouvelle constitution être appliquée ensuite sans secousses. Riel, échappant aux recherches dont il était l'objet, avait gagné les États-Unis. Son intervention avait amené, en définitive, la reconnaissance complète des droits de ses concitoyens, qui, lors des élections au Parlement canadien, le nommèrent député du comté de Provencher. Ne voulant pas être une cause de nouveaux désordres, il résigna son mandat et désigna lui-même à ses électeurs, pour le remplacer, le ministre fédéral de la milice, sir George Cartier, que la ville de Montréal n'avait pas réélu. Il fit plus : bisque, l'année suivante, les Irlandais fénians des

États-Unis, croyant soulever la population, essayèrent d'envahir la province du Manitoba, le gouverneur Archibald fit appel à tous les Métis, et Riel, qui se présenta à la tête de deux cent cinquante cavaliers, vit son concours accueilli avec empressement. Il retourna ensuite aux États-Unis. Il devait en revenir une dernière fois sur un nouvel appel de ses compatriotes et payer de sa vie la haine que lui avaient vouée les loyaux anglais de l'Ontario.

Les terres fertiles du Manitoba, devenu pro,vince du Dominion canadien, avaient été rapidement envahies par une foule d'émigrants anglais, écossais, irlandais et Scandinaves : en 1881, la population s'élevait déjà à soixante-cinq mille âmes. Les Métis, habitués aux longues courses dans les prairies à la recherche des buffles, aux voyages dans les forêts désertes du Nord à la poursuite des animaux à fourrure, avaient vu peu à peu le gibier s'éloigner des régions trop peuplées voisines de la rivière Rouge ; beaucoup avaient quitté ses bords pour s'installer sur les territoires d'Assiniboia, de Saskatchewan et d'Alberta, à l'ouest du Manitoba. Les mêmes difficultés s'y produisirent ; comme en 1869 dans cette dernière province, des arpenteurs vinrent délimiter les terres pour la colonisation, sans se soucier des occupants. En septembre 1884, ces derniers, réunis à Saint-Laurent, formulèrent, comme autrefois leurs frères du fort Garry, une déclaration de droits qui fut votée à l'unanimité et adressée ensuite /au gouvernement fédéral. Ils demandaient la division en provinces des territoires du Nord-Ouest, la concession aux Métis des bords de la rivière Saskatchewan des mêmes avantages territoriaux reconnus à ceux du Manitoba ; la délivrance aux habitants de titres de propriété; la vente de cinq cent mille acres de terre pour rétablissement d'écoles et hôpitaux, et l'amélioration du sort des sauvages, leurs alliés par le sang. Pendant tout l'hiver, l'agitation continua et s'étendit chez les Métis français.

,111 nombre de deux mille, occupant les bords de la Saskatchewan, aussi bien que chez les Métis écossais et anglais groupés aux environs do Prince-Albert.

Les uns ci les autres, n'obtenant rien du cabinel fédéral, songèrenl à Riel, qu'une députation lui ch

gée d'aller inviter à prendre encore une fois la têt< du mouvement.

Proscrit et chassé de sa patrie, Riel avait d'abord parcouru les États-Unis, où les sympathies de quelques compatriotes avaient un peu adouci pour lui les amertumes de l'exil ; mais les infortunes et la misère qu'il avait subies avaient altéré ses facultés intellectuelles, et il avait été successivement interné dans une maison d'aliénés à Washington, puis à Saint-Jean de Dieu, près de Montréal, et enfin à l'asile de Beauport, voisin de Québec, où il séjourna dix-neuf mois sous le nom de Larôchelle. Sorti de cet établissement au mois de janvier 1878, il alla s'établir au Montana, près des montagnes Rocheuses, dans une pauvre mission où les envoyés des Métis le trouvèrent remplissant les fonctions de maître d'école et apprenant à lire aux petits enfants : ils avaient fait pour le rejoindre un trajet de sept cents milles à cheval à travers les forêts et les prairies, exposés aux attaques des tribus sauvages dont ils traversaient les territoires.

« Après lui avoir fait connaître le but de notre mission, disent les délégués dans leur rapport au comité des Métis, nous lui présentâmes nos lettres de créance et les résolutions sur lesquelles nous devions le consulter. Nous lui demandâmes de venir avec nous, s'il le pouvait, et de nous aider. — Après avoir examiné le but de notre visite, il nous dit qu'il avait toujours eu pour principe de secourir, autant qu'il était en son. pouvoir de le faire, ceux qui se trouvaient dans le cas d'avoir besoin de son aide. Il ajouta que la population du Nord-Ouest lui était particulièrement chère, car il avait beaucoup souffert pour sa cause, et qu'invité à la soutenir dans ses paisibles

efforts pour faire respecter ses droits, il ne pouvait lui refuser son aide, si faible qu'il fût. »

Et cet humble instituteur, appelé par ses frères, se mettait en route, avec sa femme et ses deux enfants, pour accomplir le long et dangereux trajet déjà parcouru par les envoyés.

Un de ces derniers, Gabriel Dumont, allait devenir son lieutenant et en réalité le chef militaire du mouvement métis lorsque les hostilités furent engagées par les troupes du Dominion. Chasseur de buffles à l'époque où leurs innombrables troupeaux parcouraient encore les prairies, il s'était distingué par une adresse, une vigueur et une audace qui avaient fait l'admiration des Peaux-Rouges eux-mêmes avec lesquels il avait été souvent aux prises et dont il parlait les dialectes. Il n'avait pas son pareil pour choisir un terrain de combat et dresser une embuscade.

Peuple primitif, les Métis n'avaient pour ainsi dire pas de gouvernement ; cependant, quand ils allaient à la chasse au bison, il était nécessaire de maintenir l'ordre dans les rangs, de se tenir en garde contre les attaques des sauvages sioux et leurs vols de chevaux ; ils s'organisaient alors et composaient un camp. Un chef était nommé, douze conseillers lui étaient adjoints; les chasseurs se groupaient par dizaine, et chaque dizaine se désignait un capitaine. Dumont était toujours choisi comme chef.

u La chasse au bison se faisait à cheval. C'était beau de voir des centaines de coursiers se cabrer, hennir, danser, piocher le sol de leurs pieds, demander la bride du regard, à grands coups de tête ; et ces cavaliers de premier ordre, assis avec assurance sur leurs petites selles de cuir mou, au milieu des fleurs en rassade (1) dont elles étaient garnies, ayant au poignet

(1) C'est une espèce de coquillage ou de pierre qu'on façonne en forme de petits grains, les uns blancs, les autres noirs, enfilés de telle sorte qu'ils représentent diverses figures très régulières qui ont leur agrément. (Mémoires d'Amérique, mis-

leurs ïniicls ;i plusieurs brandies, le fusil d'une main,

les rênes de l'autre, retenant la fougue de huis chevaux, les ménageant jusqu'à ce qu'ils fussenl ;i portée du buffle. Les capitaines présidaient à la, course et veillaient à ce que personne ne se lançai avant le mot d'ordre du chef. Le mot donné, la cavalcade bondissait. Un tourbillon de poussière obéissant au commandement partait avec clic. Le buffle, en dévorant la prairie, prenait 1 épouvante, pour être bientôt rejoint par les coursiers alertes. Les cavaliers entraient pêleinéle dans la bande de bœufs sauvages et, choisissant les animaux les plus gras, chacun tirait, tous tiraient en tâchant de ne point se frapper les uns les autres et prenant garde aux hommes et aux chevaux.

« J'ai vu ces courses, — ajoute l'écrivain à qui nous devons cette chaude description et qui n'est autre que Riel lui-même (1), — j'ai vu ces courses, j'y ai pris part. Elles sont terribles. L'adresse des chasseurs, leur extrême attention pouvaient seuls prévenir les malheurs au risque desquels ces expéditions avaient lieu. »

Tels étaient ces hommes, de mœurs simples, que les politiciens d'Ottawa traitaient comme des sauvages, pendant que les officiers commandant les postes chez les Cris, les Assiniboines, les Pieds-Noirs, et les Sioux, avec lesquels leur parenté créait aux Métis des relations d'amitié, ne voyaient dans leurs fonctions qu'un moyen de s'enrichir, dans ces sauvages que des brutes appelées à disparaître bientôt, et on y aidait, pour faire place à la colonisation anglo-saxonne. Triste colonisation dont la première condition de succès est d'anéantir les hommes des autres races, et, comme aux États-Unis, d'abrutir d'abord les malheureux Peaux-Rouges par

sions étrangères, t. VI, p. 157.) C'est avec cette rassade que les sauvages nouaient et tressaient leurs cheveux sur les oreilles et par derrière; il s'en faisaient des pendants d'oreilles, des colliers, des jarretières, des ceintures larges de cinq ou six pouces. Les Métis en ornaient leurs selles. (1) Dernier mémoire.

l'eau-de-vie pour les massacrer ensuite sous tous les prétextes. C'est ce qu'a résumé en termes aussi justes que sévères le témoin altristé et impuissant de la révolte de 1885, l'archevêque de Sain t-Bonif ace, Mgr Taché, lorsqu'il écrivait le 7 décembre 1885 :

« Les responsabilités de nos désastres et de nos hontes sont multiples ; elles pèsent non seulement sur les agents actifs du soulèvement et les administrations qui se sont succédé au pouvoir, mais aussi sur bien d'autres. Le peuple canadien et ceux qui le gouvernent, en acquérant les territoires du Nord-Ouest, n'ont pensé qu'à l'étendue et à la richesse des vastes domaines dont ils entraient en possession. — On a confié des emplois même importants à des officiers qui n'avaient aucune des qualités essentielles à l'accomplissement de leurs devoirs ; tout en nommant des hommes indignes, on en a écarté ou laissé dans l'oubli d'autres éminemment aptes, et cela uniquement parce qu'il y a dix ou quinze ans il étaient des adversaires politiques. Au lieu de rendre aux Métis la justice à laquelle ils avaient droit, on en a souvent oublié, à leur égard, les prescriptions les plus élémentaires. Au lieu de les traiter comme des gentilshommes traitent tout le monde, on s'est permis à leur égard des grossièretés et des insolences capables de blesser les susceptibilités les plus légitimes. On a oublié qu'étant enfants du sol ils avaient des droits particuliers. »

Et cependant, un des gouverneurs du Canada, lord Dufferin, dans un discours prononcé le 29 septembre 1877, avait exprimé sur les Métis une opinion bien différente de celle des colons anglo-saxons qui considéraient la contrée comme leur proie :

« Il n'y a pas le moindre doute, disait cet homme d'État, qu'une large part des bonnes dispositions qui existent entre les Peaux-Rouges et nous-mêmes est due à l'influence et à l'action de cette inappréciable classe d'hommes: les Métis habitants et pionniers du Manitoba qui, combinant comme ils le font la vigueur, la

force cl l'amour des aventures naturelles au sang indien qui coule dans leurs veines, avec la civilisation, l'instruction etlaforce Intellectuelle qu'ils tiennent de leurs ancêtres paternels, onl proclamé l'évangile d< l,i paix, de la bonne volonté et du respect mutuel, avec des résultats également avantageux au chef vage dans son wiggam et au colon dans son chantier. Ils ..ut été les ambassadeurs entre l'Est et l'Ouest, les Interprètes de la civilisation et de ses exigences visà-vis de ceux qui habitent la prairie, tout comme ils ont dil aux Blancs quelle est la considération justement due aux susceptibilités, à l'amour-propre si sensible aux préjugés, au désir inné de justice de la race sauvage. En réalité, les Métis ont fait pour la colonie ce qui ne se serait pas accompli sans leur concours ; ils ont créé entre la population blanche et indienne des sentiments traditionnels de bon vouloir et d'amitié qu'il n'aurait pas été possible d'établir sans eux. »

Lorsque lord Dufferin parlait ainsi, il avait parcouru le pays des Métis, voyagé avec eux, traversé en leur compagnie les prairies et les forêts, employé la charrette et le canot d'écorce ; sachant le français, il n'avait pas dédaigné de causer avec ses guides, de s'intéresser à leurs récits pittoresques, et il avait pu apprécier chez eux les qualités qu'il signalait à ses compatriotes. Ils ne le comprirent guère, car lorsque le gouvernement d'Ottawa, sans tenir compte des graves motifs de mécontentement de la population des bords de la Saskatchewan, envoya une garnison à Carleton pour assurer l'ordre et en imposer aux mécontents, un de ses émissaires, Laurence Clarke, se permit de dire aux habitants rassemblés à Batoche que cinq cents hommes de police à cheval allaient, dans les vingtquatre heures, « apporter le redressement de leurs griefs sous forme déchaînes pour leur chef et de balles pour leurs conseillers ».

A cette menace, Gabriel Dumont répondit : « On a morcelé nos terres, nous ne les avons pas défendues ;

on nous a traités avec mépris et insolence, nous avons tout enduré ; mais du moment où on en veut à nos vies, à celles de nos familles et de notre chef, nous avons le droit de les défendre, et nous les défendrons jusqu'à la mort. »

Que faisait cependant Riel pour motiver ces menaces et ces mesures de répression? Il le précise luimême dans son dernier mémoire, et son dire est confirmé par les témoins les plus dignes de foi : « Je suis venu sans armes et sans munitions, emmenant avec moi ma femme et mes enfants. Je ne pensais pas à la guerre. Je venais pétitionner pour mes gens et pour moi, demander au gouvernement ce qui nous appartenait, dans l'espérance d'obtenir au moins quelque chose, si nous ne pouvions pas avoir satisfaction complète. »

Cette agitation toute pacifique ne faisait pas l'affaire de ceux « qui voulaient ardemment sinon l'effusion de sang, du moins l'effusion des écus du trésor public, et qui ne pensaient pas qu'en semant le vent on récolte îa tempête » ; de ceux qui disaient cyniquement après l'insurrection et sa répression sanglante : « En somme, nous y avons gagné ; il nous faudrait quelque chose •de semblable tous les dix ans ! » Et le témoin de ces odieuses déclarations ajoute indigné : « Oh! misère des bassesses humaines ! il est des gens qui ont poussé à la rébellion, qui se réjouissent des avantages matériels qu'elle leur a procurés, et qui, pour dissimuler leur joie, sont les plus ardents à demander vengeance et à parler de loyauté ! » (Taché.)

Satisfaction allait être bientôt donnée à ces fauteurs de désordre. Le major Crozier, commandant la police montée, informé qu'une bande de Métis était réunie près du lac aux Canards, entreprit de la disperser sans attendre le résultat des pétitions et les instructions du gouvernement. A la tête d'une centaine de ses hommes et de quarante volontaires, il se dirigea vers le lac, où il rencontra vingt-six Métis sous les ordres

de Gabriel Dimmnl. Sommés de se rendre, les Métis s'y refusèrenl : an des leurs, ayant voulu désarmer un homme de police qui le menaçait, fui atteint d'un coup de fusil. En mémetemps, le frère de Dumonl < tait tué. Leurs compagnons ouvrirent alors le feu sur les agresseurs, dont quatorze restèrent sur le terrain.

Crozier, craignant de s'exposer à de plus grandes pertes que la justesse de tir des Métis rendait trop certaines, prit la fuite avec le reste de sa troupe et se réfugia au fort Carleton. L'attaque du lac aux Canardseut les conséquences les plus graves : désormais La lutte était ouverte non seulement entre les troupes de la Puissance et les Métis, mais entre les Blancs et les Peaux-Rouges prenant parti pour leurs frères dépouillés, volés comme eux par les immigrants qui envahissaient leurs terres. Soulevées à l'annonce du succès de Dumont, les tribus cernèrent les Anglais voisins du lac aux Grenouilles et pillèrent leurs magasins ; puis, sans distinguer amis ou adversaires, elles massacrèrent plusieurs colons, deux missionnaires oblats, et emmenèrent les survivants prisonniers. Le fort Pitt, attaqué par Gros-Ours, chef des sauvages cris, fut évacué précipitamment la nuit par les vingt-deux hommes de police qui le gardaient. Leur commandant était le fils du célèbre romancier Dickens. Ils descendirent dans un mauvais bateau la Saskatchewan, alors en pleine débâcle, et arrivèrent après cinq jours de dures souffrances à Battleford, où ils se virent bientôt assiégés par les Cris des alentours, soulevés à l'appel de Riel.

La révolte des Métis et des sauvages, annoncée à Ottawa, y retentit comme un coup de foudre. Sir Etienne Cartier, dont les conseils auraient pu éviter le conflit, était mort; sir John Mac Donald, le chef du gouvernement conservateur, excité par les Orangistes d'Ontario, ses soutiens et ses conseillers, entreprit d'écraser la résistance armée de Riel et des siens, pendant qu'une commission chargée bien tardivement de recueillir les plaintes des habitants de la Saskatchewan, dont on

reconnaissait ainsi le bien fondé, procéderait à une enquête et à la délivrance des titres de propriété vainement réclamés depuis plusieurs années.

Le général Midleton fut chargé, avec une armée de six mille hommes, huit canons et deux mitrailleuses, de réduire ces ennemis qui combattaient pour défendre leurs biens avec une justice si évidente qu'un journaliste anglais, parlant de leur prise d'armes, disait alors dans un de ses articles : « Ce que j'admire malgré moi chez la nation métisse, c'est la patience dont elle a fait preuve au milieu de ses souffrances, c'est la longanimité qu'elle a montrée durant ses six années de persécution. Si de pareils traitements avaient été infligés pendant six mois seulement aux descendants de la race saxonne, la révolte ne se serait pas fait attendre, et ce n'est pas sur les bords de la Saskatchewan qu'on serait allé demander justice les armes à la main, mais sur les banquettes ministérielles à Ottawa. »

Le terrain sur lequel les troupes fédérales allaient •s'avancer, détrempé par les pluies et les neiges à demi fondues, formait une série de marécages. Le chemin de fer du Pacifique, n'étant encore construit •qu'en partie, il fallait traverser, pour gagner les bords de la Saskatchewan, des contrées presque désertes, en transportant, sur des centaines de chariots et d'attelages, les vivres nécessaires à la subsistance des hommes. En face de lui, le général anglais allait avoir trois cents Métis, dont deux cents seulement étaient armés, et cinq cents sauvages, manquant de vivres et de munitions, mais convaincus de la bonté de leur cause et bien décidés à la défendre de toutes leurs forces.

Parvenu sur le terrain des opérations, Midleton forma trois colonnes ayant pour point de départ la ligne du Pacifique. La première devait marcher sur Batoche, où Riel et Dumont avaient concentré leurs forces ; la seconde allait dégager Battleford cerné par les sauvages; la troisième recevait Tordre de gagner le

fort Edmonton el de disperser les rebelles qu'elle rencontrerait aux alentours.

Le 6 avril 1885, la première colonne, partie de la station de Qu'Appelle, marchait sur Batoche ensuivant le cours de la Saskatchewan, le long de laquelle les Métis la laissèrent s'avancer sans l'attaquer ou enlever ses convois qui n'étaient pas escortés.

Midleton, qui commandait lui-même cette troupe, commit une seconde faute, celle de diviser ses forces pour occuper les deux bords de la rivière, alors qu'il possédait une seule embarcation pour maintenir la communication entre elles. Les Métis auraient pu facilement assaillir et battre ces corps séparés; ils restèrent dans leurs campements, retenus par l'attitude indécise de Riel, dont les fatigues et les préoccupations semblaient avoir paralysé l'ancienne audace, tout en provoquant un nouvel accès du mal qui l'avait autrefois fait interner à plusieurs reprises. Il composait un gouvernement qu'il appelait Exovidat, ajoutait à son nom celui de David, car il se croyait prophète, assistait plus tard aux rencontres avec les troupes, s'exposant aux balles et tenant pour toute arme un crucifix à la main. Dumont proposait, en apprenant la marche de Midleton, d'aller au-devant de sa colonne et de la harceler pendant la nuit afin d'empêcher les hommes de dormir, persuadé que c'était un moyen certain de les démoraliser et de leur faire rapidement perdre courage. Riel s'y refusa, disant que c'était trop sauvage, et que d'ailleurs on s'exposerait ainsi à tirer sur des amis canadiens. « Nous avons dû alors, déclare son lieutenant, renoncer au projet d'aller rencontrer les ennemis sur un terrain avantageux pour nous, et, j'en suis sûr, nous les aurions tellement abrutis qu'au bout de trois nuits ils se seraient entre-tués les uns les autres. J'ai cédé au conseil de Riel; j'avais confiance dans sa foi et dans ses prières. »

Les troupes de Midleton approchant sans rencontrer de résistance, Dumont fit remarquera Riel « qu'il leur

donnait décidément trop d'avantages » et qu'il fallait les attaquer pour retarder leur marche et permettre aux Assiniboines et aux Cris d'arriver à leur secours. Riel résistant encore, L)umont lui signifia « qu'il ne pouvait plus suivre ses conseils humanitaires, qu'il était décidé à aller tirer sur les envahisseurs, et que tel était également l'avis de ses gens ». Riel répondit alors : « Eh bien ! faites comme vous voudrez ! »

Dumont part avec deux cents hommes, se trouve le lendemain en présence de Pavant-garde ennemie, qu'une fusillade meurtrière tient en échec toute la journée et que le feu, mis aux herbes de la prairie, finit par obliger à prendre la fuite. Les Métis, blottis dans des trous qu'ils avaient creusés dans le sol, avaient pendant tout le combat tiré à peu près à couvert et avec leur adresse habituelle sur les soldats auxquels ils donnaient le change en plaçant des chapeaux ou des couvertures au bout de bâtons.

L'artillerie ne les avait pas ébranlés et leurs pertes ne s'élevèrent qu'à onze tués et dix-huit blessés, pendant que Midleton voyait tomber plus de cinquante de ses soldats.

« J'avais espoir, — écrit Dumont dans son récit des événements, — d'avoir du secours de Batoche ; mais Riel ne voulait pas laisser partir les hommes ; il rassurait la population, lui disant que nous n'aurions pas grand mal. » Et il ajoute naïvement : « J'attribue notre succès aux prières de notre chef qui, pendant tout le temps de l'engagement, se tenait les bras en croix et faisait prier les femmes et les enfants. »

Après avoir longtemps attendu, des renforts sans être inquiété, Midleton reprit sa marche sur Batoche, dont les Métis couvraient les approches. Pendant trois jours, toutes ses attaques vinrent se briser sur les positions occupées par Dumont et ses compagnons, que l'épuisement et le défaut de munitions obligèrent enfin à la retraite. Pendant trois jours, ils avaient résisté à des forces dix fois supérieures, dont

tous Les assauts appuyés par L'artillerie avaienl échoué contre leurs retranchements improvisés. Riel, au cours de cette lutte opiniâtre, se promenail avec son crucifix

devant la ligne des Métis, encourageant les combattants. Ayant pu s'échapper au dernier moment, il vint se Livrer trois jours après au général anglais. Dumont, qui s'était battu avec acharnement jusqu'à la dernière minute, se réfugia aux Etats-Unis. « 11 traversa seul ce vaste désert, qu'il parcourait autrefois à la piste des buffles disparus pour jamais, laissant sans ressources son vieux père et sa femme, sa propriété dévastée, son pays meurtri et ses amis morts pour la plupart. »

Les deux autres colonnes avaient également réussi à dégager Battleford et Edmonton ; Gros-Ours, battu et poursuivi à outrance, finit par être pris le 3 juillet avec les quelques sauvages cris qui ne l'avaient pas abandonné.

Le 20 juillet, le procès de Riel s'ouvrait à Regina; les jurés étaient tous Anglais, ainsi que le juge stipendiais Richardson. Les avocats de l'accusé plaidèrent d'abord l'incompétence de la juridiction, puis la folie du malheureux , qui protesta vivement contre ce système et fit valoir éloquemment la justice de la cause qu'il était venu défendre. Mais le chef métis était condamné à l'avance, et son origine même ne devait servir qu'à rendre plus irrévocable la sentence de mort prononcée contre lui depuis quinze ans dans les conciliabules secrets des sectes orangistes d'Ontario. « Riel tombait victime du fanatisme national et religieux de l'immense majorité anglaise et protestante du Canada, qui n'a pas plus dissimulé sa haine que sa joie à l'heure où ce malheureux Métis gravissait les degrés de l'échafaud pour y subir sa peine infamante. » (Ouimet.)

Le 4 août, le jury rendait un verdict de culpabilité « en recommandant le condamné à la clémence de la cour ». Le juge Richardson, sans en tenir compte,

prononça la sentence inexorable dans des termes bien propres à satisfaire les viles passions de ses compatriotes. « Je ne puis pas, dit-il à Riel, entretenir d'espoir pour vous et je vous conseille de faire la paix avec Dieu. Pour moi, un seul devoir pénible me reste à accomplir, c'est de prononcer la sentence contre vous; si l'on vous épargne la vie, personne n'en sera plus satisfait que moi, mais je ne puis conserver aucune illusion de ce genre. La sentence est que vous serez conduit à la prison de Regina, d'où vous venez, et gardé là jusqu'au 18 septembre prochain, et mené de là au lieu de l'exécution où vous serez pendu par le cou jusqu'à ce que la mort s'ensuive. Que Dieu ait pitié de votre âme. »

La cour du Banc de la reine à Winnipeg confirma le jugement. Un recours fut alors adressé au Conseil privé de Londres, pendant que le sursis accordé à Riel était prolongé jusqu'au 16 octobre, puis au 10 décembre. Dans cet intervalle, une immense agitation s'organisait dans l'Ontario pour exiger l'exécution de la sentence du meurtrier de Scott, et dans la province de Québec pour s'opposer à cette mise à mort d'un malheureux aliéné, dont le grand crime était surtout son origine française. Les Orangistes finirent par l'emporter, et Riel monta sur l'échafaud. Interrogé par le shérif sur la disposition de ses biens, il lui fit cette touchante et noble réponse : « Je n'ai pour tout bien que ceci, — il désignait son cœur, — et ceci je l'ai donné à mon pays il y a quinze ans. »

La colonisation. — Les relations avec la France.

Un des faits les plus remarquables dans le développement rapide de la province de Québec depuis la fédération, c'est la marche de la colonisation et le peuplement des territoires, du golfe à la vallée de l'Outaouais, et de tout le Nord, que la forêt sans bornes occupait autrefois. Trois courants principaux se sont dessinés, l'un partant de Québec vers le lac Saint- Jean et le Saguenay, l'autre vers la presqu'île de Gaspé, le troisième s'étendant au nord de Montréal pour gagner peu à peu par l'Outaouais les plaines du Manitoba et la baie d'Hudson. Des chemins de fer favorisent et activent ce merveilleux essor, qui se continue chaque jour plus intense et qui assurera dans un prochain avenir la possession de toute la contrée à la race franco-canadienne.

Longtemps, les régions que les arpenteurs lotissent maintenant étaient restées désertes et inconnues ; c'était le Nord, «ce Nord immense, jadis impénétrable, aux proportions colossales, sombre et souvent terrifiant dans ses aspects autant que d'autres fois il déborde de douceur et de mélancolie, empreint d'une grandeur à lui propre, qu'on ne retrouve nulle part, grandeur souveraine qui défie l'imagination, qui repousse comme une profanation toute tentative d'en reproduire une image même affaiblie. On ne peut ni le saisir, ni l'embrasser dans un cadre ; ses horizons sont trop vastes, et pendant que le regard cherche à le

fixer et à le retenir, il grandit incessamment devant lui, s'élève et gagne de plus en plus la nue, comme une lente et solennelle gravitation de notre planète vers un espace toujours reculé. Les vagues de ses forêts, de ses collines et de ses montagnes flottent et montent dans un ciel sans limites, vers des rivages dont nul ne voit la trace et dont la ligne de l'horizon lointain ne peut donner qu'une illusion passagère.

« Quand, le soir, les grandes ombres, descendant des montagnes, s'avancent comme une mer de ténèbres, épaississent et mêlent les forêts, jettent sur l'abîme sans fond des lacs une moire sombre et intense qui engloutit en quelques instants les dernières et confuses images du jour, on dirait qu'une planète inconnue, et cependant sœur de la nôtre, descend doucement des hauteurs infinies pour la couvrir de son aile et protéger son repos. Immuables, muettes, coupant le ciel de leur longue ligne azurée, se dressant de plus en plus, et toujours reculant dans leur immobilité, à mesure que l'on croit approcher d'elles, les hautes et silencieuses montagnes, énormes et tranquilles fantômes, amoncelant la nuit autour de leurs cimes, ressemblent à des sentinelles de l'espace accomplissant sans lassitude et sans murmure une consigne éternelle. » (Buies.)

C'est tout ce territoire, si poétiquement décrit par l'auteur canadien, que les forestiers d'abord, les colons à leur suite, défrichent et cultivent au prix de fatigues et d'efforts incessants, mais avec un succès qui grandit chaque jour.

Les premiers signes d'encombrement de la population franco-canadienne, massée le long de la vallée du Saint-Laurent, se firent sentir vers 1835; peu à peu. ne trouvant pas dans la culture restreinte aux bords du fleuve un élément suffisant pour leur activité, de nombreux Canadiens gagnèrent les États-Unis où ils furent employés dans les manufactures. Quelques-uns revenaient avec leurs gains; beaucoup restaient à

l'étranger, perdus pour leur paya natal. Il y avait là un danger au point de vue de l'avenir; le gouvernement provincial essaya, de prendre des mesures pour enrayer le mal : il ouvrit de nouveaux centres de colonisation, créa des chemins pour en faciliter l'accès, accorda des concessions de terres dans les meilleures conditions pour les colons, et par des dispositions législatives leur assura une protection etïicace. C'est ainsi qu'il fut décidé que les terres qui leur étaient cédées ne pourraient être grevées d'aucune hypothèque ni vendues par l'autorité judiciaire pour aucune dette antérieure à la concession; de plus, dès que le lot choisi par le colon était occupé, un certain nombre d'objets mobiliers restaient pendant dix ans exempts de saisie et maintenus comme propriété de l'habitant. La liste en est curieuse. Ce sont, aux termes de la loi :

« 1° Le lit, la literie, les couchettes, les vêtements ordinaires et nécessaires du débiteur et de sa famille ;

« 2° Un poêle et son tuyau, une crémaillère et ses accessoires, un assortiment d'ustensiles de cuisine, une paire de pincettes et une pelle, une table, six chaises, six couteaux, six fourchettes, six assiettes, six tasses à thé, six soucoupes, un sucrier, un pot au lait, une théière, six cuillers, tous les rouets à filer et les métiers à tisser destinés aux usages domestiques, dix volumes, une hache, une scie, un fusil, six pièges, les rets et les seines ordinairement en usage ;

« 3° Tout combustible, viande, poisson, farine et légumes en suffisante quantité pour la consommation du débiteur et de sa famille pendant trois mois ;

« 4° Deux chevaux ou deux bœufs de labour, quatre vaches, dix moutons, quatre cochons, huit cents bottes de foin, les autres fourrages nécessaires pour compléter l'hivernement de ces animaux et les grains requis pour engraisser un cochon et en hiverner trois autres;

« 5° Les voitures et autres instruments d'agriculture. »

Deux autres dispositions complètent la protection assurée aux émigrants, et sont d'une telle efficacité que l'on est surpris de ne pas les voir appliquées dans nos colonies où elles auraient, de toute évidence, les mêmes heureux résultats. C'est d'abord le « homestead » : on appelle ainsi l'octroi gratuit que le gouvernement fait de soixante-quatre hectares de terre au choix de l'émigrant avec la constitution d'un bien de famille insaisissable. C'est ensuite le droit de préemption, qui donne au colon, possesseur de ses soixante-quatre hectares, le privilège d'acheter, de préférence à tout autre, le lot voisin du sien, au prix de vingt-cinq à trente-sept francs l'hectare, et autant de lots qu'il a d'enfants âgés de dix-huit ans. Les conditions du homestead sont les suivantes : en se faisant inscrire au bureau des terres, le colon verse cinquante francs pour les frais d'administration ; il doit résider sur son lot au moins six mois par an pendant trois ans ; préparer pendant la première année quatre hectares, les ensemencer la seconde année et en préparer six autres ; enfin mettre en culture la troisième année les défrichements des deux premières, préparer six autres hectares, et construire sur son homestead une maison habitable. Ces conditions remplies, il reçoit, sans aucun versement à effectuer, ses titres de propriété, dès lors indiscutables et transmissibles à sa seule volonté.

Quant aux impôts, aucun n'est prélevé par les gouvernements, soit général, soit locaux, sur la propriété foncière ; il est fait face aux charges publiques parles droits imposés sur les marchandises importées de l'étranger, sur les spiritueux et les tabacs. Les habitants ne paient de taxes que celles qu'ils s'imposent eux-mêmes soit pour les besoins de leurs municipalités, soit pour l'entretien de leurs écoles. C'est sous leurs yeux que se dépense l'argent qu'ils versent, et qu'ils regrettent d'autant moins qu'ils apprécient mieux l'utilité de son emploi, dont ils ont ainsi le

contrôle immédiat. « Chez nous, au contraire, ainsi que le remarque avec une certaine ironie M. Duvergier de Hauranne, l'État est comme le soleil qui pompe les nuages, les amasse au ciel et les l'ait égalemenl retomber vu pluie.

« Je ne nie pas la beauté appareille du système, conclut le savanl écrivain, mais il a l'inconvénient de cacher aux contribuables l'emploi et la distribution de Unis ressources. Ils voient bien leurs revenus s'en aller en fumée ; mais, ne voyant pas d'où vient la pluie qui les féconde, ils s'habituent à considérer les exigences de l'État comme des exactions et ses bienfaits comme un don naturel. » (Huit mois en Amérique.)

Du mouvement de colonisation dont nous venons de préciser les débuts et la marche, un homme, Antoine Labelle, se fit l'apôtre et le directeur passionné, au point d'y consacrer sa vie et ses forces, entraînant derrière lui toute une phalange de disciples qui partageaient sa foi dans le succès et ses espérances quant au but à atteindre. But grandiose, car il s'agissait de conquérir sur la forêt toute une province aussi vaste que celle de Québec, d'y implanter la race francocanadienne d'une expansion si merveilleuse, à laquelle il suffisait d'imprimer la direction pour qu'elle s'assurât bientôt la possession du sol, du lac Ontario au golfe Saint-Laurent, possession devant un jour lui valoir la suprématie politique dans toute cette partie de la confédération.

Antoine Labelle était membre de ce clergé qui, au Canada, exerce une influence considérable sur les habitants dont if a, depuis la cession de la colonie à l'Angleterre, partagé les sombres jours et les dures épreuves. En 1868, nommé curé du village de Jérôme, au pied des Laurentides, aux portes de la grande et fertile vallée de l'Outaouais, il explora d'abord, pour en apprécier les ressources, cette région qui allait, grâce à son inépuisable initiative, devenir le berceau d'une population nombreuse; puis, émerveillé par les II. — La Nouvelle-France. 23

richesses du sol, il se mit en campagne avec une inlassable ardeur, frappa à toutes les portes, administrations locales, ministères, journaux, sociétés particulières, obtint la construction de chemins, de voies ferrées, et créa en moins de douze ans plus de quarante paroisses aujourd'hui en pleine prospérité. Rebuté par les uns, mal secouru par les autres, mais arrivant toujours à ses fins grâce à une merveilleuse énergie, il vivait son rêve, il le développait sans cesse et finissait par convertir et entraîner les plus indifférents. « Je n'ignore point, disait-il chaque jour à ceux qui lui montraient les difficultés de l'entreprise, les embarras inextricables au milieu desquels je me jette tête baissée, mais rien ne pourra ébranler mon courage. Pour moi, il s'agit d'apporter un remède à la plaie de l'émigration qui nous dévore, de prévenir l'agglomération trop rapide de nos gens dans les faubourgs des grandes villes; de sauver notre race des flots de l'émigration étrangère qui menace de l'engloutir; d'ouvrir aux fils de nos cultivateurs une carrière qui convienne à leurs habitudes et à leurs inclinations ; de former des populations mâles et robustes, base indispensable de tout grand édifice social ; d'établir et de multiplier ces campagnes heureuses où les familles se développent dans la paix ; d'agrandir du double cette province de Québec qui nous appartient, et d'assurer à notre nationalité sa part d'influence dans les Conseils de la Puissance. Quand on poursuit un tel but, on ne recule pas devant les obstacles. »

Tantôt au milieu des forêts, parmi les défricheurs qu'il avait entraînés et qu'il aidait de ses propres mains, qu'il conseillait et enflammait de son ardeur patriotique, tantôt allant* de paroisse en paroisse et frappant à toutes les portes, l'apôtre du Nord poursuivait le plan de cette colonisation qui devait assurer à ses compatriotes « un domaine qui leur appartint en propre et qui fût comme le rempart, l'asile invulnérable de la nationalité franco-canadienne ». (Buies.)

L'élan donné par cet homme est devenu, grâce à efforts, puissant et irrésistible; il a été grandissant chaque jour et no s'arrêtera plus. Labelle, donl La popularité était aussi considérable que méritée, a été ministre dans le gouvernement de la province de Québec ; il a vu, avant de mourir, son œuvre en plein essor, et sa vie a été un magnifique exemple de ce que peuvenl la foi dans une idée et la persévérance dans son application.

La colonisation, ainsi qu'il le répétait sans cesse, est pour le Canada français l'oeuvre par excellence, l'œuvre vitale, car seule elle peut lui assurer une prospérité solide et durable. Tous les Canadiens sont d'accord sur ce point.

« C'est uniquement par l'expansion de notre race, dit judicieusement un de leurs écrivains les plus distingués, que nous arriverons à poser sur le sol de l'Amérique un pied ferme, et à l'y maintenir en dépit de tous les assauts. Il faut que le petit peuple franco-canadien s'accroisse et se fortifie sur son propre sol s'il veut faire une concurrence au moins égale, sinon victorieuse, aux races Scandinave, teutonne et anglosaxonne qui débordent à flots pressés sur le continent américain. Il le faut, parce que ces races nous sont pour le moins antipathiques, sinon hostiles à des degrés divers, et parce que rien ne leur conviendrait si bien que notre disparition. Il faut coloniser, nous répandre comme une marée montante dans l'est de l'Amérique britannique, afin de contre-balancer l'Ouest colossal où se déverse déjà l'élément anglais de nos cantons ruraux et une grande partie de celui d'Ontario même. Toute considération doit s'incliner devant la question de race.

« On ne saurait croire les efforts constants et acharnés qui se font pour noyer les Canadiens français partout où ils essaient de pénétrer en dehors de la province de Québec. Les appels réitérés aux émigrants Scandinaves et teutons, la transplantation active de

ces étrangers sur le sol du Dominion n'ont pas d'autre cause ni d'autre objet. De là cette avalanche des Européens septentrionaux, gens qui peuvent braver l'inclémence du climat et les rigueurs de la vie du Nord avec presque autant de succès que nous. De là ces colonies suédoises, norvégiennes et finlandaises qui ont été dirigées de plus en plus vers le Manitoba et le Nord- Ouest, et que l'on destine sans aucun doute à servir de barrière à l'élément canadien-français qui voudrait s'acheminer, d'un côté vers la vallée de la Saskatchewan, de l'autre vers la baie d'Hudson, deux directions différentes auxquelles conduit seule la route de l'Outaouais supérieur.

« Notre pays est jeune; il manque de population et de capitaux. Nous ne sommes que cinq millions d'âmes disséminées sur un territoire presque aussi grand que l'Europe, mais nos richesses naturelles sont incalculables, illimitées. Illimitée aussi notre confiance dans nos forces et dans nos destinées. Un sang nouveau semble avoir pénétré dans nos veines depuis quinze ou vingt ans, au spectacle des énormes enjambées du progrès scientifique ; un ferment d'audace et d'ambition nous agite, nous enflamme et nous pousse incessamment vers de nouvelles entreprises que nous n'aurions pas conçues autrefois, même dans nos rêves. Ce n'est pas en vain que nous respirons l'air puissant de la libre Amérique : avec nos voisins des États-Unis, nous sommes emportés dans le même torrent qui précipite hommes et choses vers des rivages toujours nouveaux, toujours plus reculés. L'action, l'exécution rapide, telle est la condition actuelle de notre nature. Le développement du pays dans toutes ses parties, son accès rendu facile dans toutes les directions et sous toutes les formes, voilà ce que nous voulons aujourd'hui et ce que les gouvernements sont tenus de vouloir avec nous, sous peine d'une déchéance prompte et irrévocable. » (Buies.)

Actuellement, les résultats acquis sont tels que per-

LA COLONISATION. 40 i

sonne no met plus on doute le succès final, el que les Anglais eux-mêmes ><>nl obligés de reconnaître l<is incessants progros accomplis par les Franco-Canadiens, aussi bien dans la province de Québec que dans celle d'Ontario, dont ils occupent déjà le nord et l'ouest, éliminant peu à peu les colons anglais qui se retirent devant cette marée montante et préfèrent aller dans l'Ouest, au milieu des leurs, créer de nouvelles fermes. C'est ainsi que le journal Le Mail de Toronto, après le dernier recensement, écrivait non sans tristesse un article dont un passage mérite d'être cité ici :

« Les chiffres que nous donnent les dénombrements de la race française sont vraiment extraordinaires. Le nombre des émigrants qui sortirent de la vieille France pour venir s'établir au Canada, sous l'ancien régime, n'a pas dépassé dix mille. L'émigration venant de France cessa effectivement en 1700. En \ 763, malgré les guerres sauvages et toutesles misères de la vie de colon, dans ce temps-là, la population de la colonie comptaitsoixantedix mille habitants, et aujourd'hui la race française, au Canada et aux États-Unis, s'élève à peu près à deux millions. Quel sera le résultat de cette expansion extraordinaire? Les établissements anglais créés dans Québec par les autorités impériales, dans le but d'éliminer l'influence française, disparaissent les uns après les autres. L'habitant ne se contente pas d'envahir les États de la Nouvelle-Angleterre et de fonder des colonies dans le Nord-Ouest ; il pousse vigoureusement les Anglo-Saxonshors d'Ontario. Il est probable que dans vingt-cinq ans les Français seront les maîtres dans toute la partie est d'Ontario jusqu'à Kingston, sans compter tout le nord de la province. »

Le même renseignement nous est fourni, mais sur un autre ton, par un des écrivains les plus connus du Canada français, historien et littérateur de grand mérite, M. Benjamin Suite, qui, dans une lettre personnelle, écrivait récemment à l'auteur de ce livre :

« Le type percheron-normand-poitevin au Canada,

c'est tout un poème ! Ces gens-là n'ont pas eu leurs pareils dans les découvertes et dans les guerres en pays sauvages ; pas leurs pareils non plus comme cultivateurs et peuples industrieux, tirant tout d'euxmêmes, jamais en peine, toujours se relevant d'un désastre, riant de tout, et doublant leur nombre tous les vingt-sept ans depuis 1681 !

« Si vous voyiez comme nous envahissons, depuis trente ans, la province d'Ontario! Cela marche comme un air de musique. Nous prenons les terres, uniquement les terres, la vraie conquête normande. Quel avenir de ce côté! Et c'est de l'inattendu, car autrefois, dans ma jeunesse, on eût qualifié de fou celui qui se serait avisé de dire que nous aurions jamais cent familles dans Ontario. Vers 1855, M. Rameau osa prédire que nous pourrions bien avoir notre bonne part de la vallée de l'Outaouais ; on le traita de visionnaire. Aujourd'hui, la vallée est toute française, sauf quelques épaves écossaises et irlandaises qui se transforment très rapidement en éléments français. A mon âge, cinquante-six ans, j'ai vu assez de miracles pour mourir content : ma race est sauvée. »

Sauvée et victorieuse ; car non seulement les Canadiens français ont conservé dans le Parlement fédéral une large place, mais sir John Mac Donald, le chef du parti conservateur, qui s'était presque constamment maintenu au pouvoir depuis la création du Dominion, étant mort, et son parti ayant été battu aux dernières élections, c'est le chef de l'opposition libérale, M. AVilfrid Laurier, Canadien français, qui est devenu premier ministre et qui a la charge de la direction des affaires publiques de la Puissance. Deux des membres de son ministère sont également des Canadiens français. M. Wilfrid Laurier est un libre-échangiste, partisan de la réciprocité commerciale la plus étendue.

En ce qui concerne les relations du Canada avec la France, elles sont régies par un traité de commerce signé à Paris le 6 février 1893 et approuvé par la

Chambre des députés le ~~ novembre 1894. Attaqué par des représentants de nos départements de l'Ouest «pli craignaient de voir notamment les pommes à cidre du Canada venir faire une concurrence ruineuse aux produits de notre sol, il fut défendu par M. Jules Rféline, président de la Commission des douanes, et M. ilanotaux, ministre des affaires étrangères, dont la Chambre souligna le discours par de nombreux applaudissements. Après avoir réfuté les assertions des opposants et démontré que le traité était tout aussi favorable à la France qu'au Canada, car ce dernier, en échange de notre tarif minimum sur vingt articles nous concédait pour ses traités à venir tous les avantages commerciaux qu'il accorderait aux autres États, le ministre des affaires étrangères, s'élevant au-dessus des questions de détail, achevait son discours par des considérations dont nous reproduisons les termes tels qu'ils figurent au compte rendu sténographique officiel de la séance :

« La convention qui vous est soumise n'a été votée qu'après un assez grand retard par les Chambres canadiennes, et cela parce qu'elles ne la jugeaient pas assez avantageuse pour les produits canadiens ; mais le Canada avait un intérêt d'ordre général, sur lequel vous me permettrez d'attirer votre attention, à ouvrir des négociations avec le gouvernement de la République. C'est cette vue qui a amené finalement le Parlement canadien à ratifier la convention qui lui était soumise.

« C'était la première fois, messieurs, que le Dominion traitait avec une puissance étrangère, en vertu d'un droit qui lui avait été récemment accordé. (Très bien ! très bien !)

« Or, le gouvernement du Canada a voulu user de ce droit pour la première fois avec la France. (Très bien ! très bien!)

« Des plénipotentiaires ont été envoyés à Paris pour traiter avec nous dans les conditions respectivement satisfaisantes qui viennent d'être rappelées.

« Ces considérations ont eu sur leur décision une influence qui s'est retrouvée finalement dans le vote du Parlement, et vous me permettrez de lire, à ce sujet, un passage d'une lettre que j'ai reçue récemment de notre consul général à Montréal :

« Les Canadiens de langue française, sous ce rap- « port, ont témoigné d'une bonne volonté et d'un esprit « de discipline dont nous ne pouvons qu'être touchés. « Ils ont fait trêve à toutes les divisions de parti, aussi « bien à la Chambre des communes qu'au Sénat, pour « donner, sans conditions, leur adhésion au premier « acte international que le Dominion ait pu conclure « avec le pays de leurs ancêtres. » (Vifs applaudissements.) *

« Messieurs, il est impossible que ces mêmes sentiments ne trouvent pas leur écho dans le Parlement français. La convention est avantageuse pour les deux pays; elle tend à développer entre eux des relations conformes à leurs intérêts et aux souvenirs du passé qui les unit. Je demande à la Chambre de la voter, comme elle a été votée par le Parlement canadien. » (Applaudissements.)

Approuvé à une grande majorité par la Chambre des députés, voté sans discussion par le Sénat, le traité a été promulgué au Journal officiel du 9 octobre 1895.

Littérature canadienne.

Si l'on examine avec l'attention qu'elle mérite l'existence mouvementée du peuple canadien, on se rend aisément compte des phases qu'à dû suivre sa littérature. Elle a été d'abord et pendant longtemps réduite à des chansons de voyageurs, à des récits de hardis aventuriers comme Perrot, décrivant naïvement, dans une langue vulgaire, les diverses scènes auxquelles ils ont assisté, à des légendes transmises de bouche en bouche pendant les longues veillées d'hiver ; elle est ainsi restée le plus souvent à l'état de traditions orales, les chansons soutenant le courage des voyageurs dans leurs dures fatigues et les récits de leurs expéditions de guerre ou de chasse faisant la joie des enfants, nombreux à chaque foyer.

Les chansons, les légendes, les contes, tels sont les premiers éléments de la littérature canadienne. Ce sont les délassements de générations aux prises chaque jour avec les pénibles travaux de défrichement et les luttes contre les sauvages ou les colons de la Nouvelle- Angleterre.

Des chansons, la plus connue, celle qui a le titre même de Chanson des voyageurs, que répètent au milieu des forêts les bûcherons et les défricheurs, comme les coureurs des bois suivant les sentiers déserls ou venant de faire portage à quelque saultde rivière, c'est «A la claire fontaine », ravissante ballade encore entendue

dans nos campagnes et transportée à la Nouvelle- France par les premiers émigrants normands.

« Depuis le petit enfant de sept ans jusqu'au vieillard en cheveux blancs, tout le monde en Canada sait et chante la Claire fontaine. On n'est pas Canadien sans cela. » (Gagnon.)

A la claire fontaine'

M'en allant promener,

J'ai trouvé l'eau si belle

Que je m'y suis baigné.

Il y a longtemps que je t'aime,

Jamais je ne t'oublierai.

J'ai trouvé l'eau si belle Que je m'y suis baigné.

Sous les feuilles d'un chêne Je me suis fait sécher; Il y a longtemps, etc.

Sous les feuilles d'un chêne Je me suis fait sécher.

Sur la plus haute branche Le rossignol chantait.

Il y a longtemps, etc.

Sur la plus haute branche Le rossignol chantait; Chante, rossignol, chante, Toi qui as le cœur gai.

Il y a longtemps, etc.

Chante, rossignol, chante, Toi qui as le cœur gai; Tu as le cœur à rire, Moi je l'ai à pleurer.

Il y a longtemps, etc.

Tu as le cœur à rire, Moi je l'ai à pleurer; J'ai perdu ma maîtresse, Comment m'en consoler?

Il y a longtemps, etc.

.Lai perdu ma maîtresse, Comment m'en consoler?

Pour une blanche rose Que je lui refusai.

Il y a longtemps, etc.

Pour une blanche rose Que je lui refusai ; Je voudrais que la rose Fut encore au rosier.

Il y a longtemps, etc.

Je voudrais que la rose Fût encore au rosier; Et que le rosier même Fût à la mer jeté.

Il y a longtemps, etc.

Une autre chanson, celle-là d'origine canadienne, à la fois joyeuse et légère, est aussi fréquemment répétée dans les réunions populaires, comme dans les longues courses des voyageurs que son allure musicale vive et entraînante délasse de leurs fatigues.

Vive la Canadienne,

Vole, mon cœur vole.

Vive la Canadienne Et ses jolis yeux doux, Et ses jolis yeux doux,

Tout doux, Et ses jolis yeux doux.

Nous la menons aux noces,

Vole, mon cœur vole.

Nous la menons aux noces, Dans tous ses beaux atours, Dans tous ses beaux atours,

Tout doux, Dans tous ses beaux atours.

Là nous jasons sans gêne,

Vole, mon cœur, vole.

Là nous jasons sans gêne,

tC8 LÀ NOUVELLE-FRANCE.

Nous nous amusons tous, Nous nous amusons tous,

Tout doux, Nous nous amusons tous.

Nous faisons bonne chère,

Vole, mon cœur vole.

Nous faisons bonne chère, Et nous avons bon goût, Et nous avons bon goût,

Tout doux, Et nous avons bon goût.

On passe la bouteille,

Vole, mon cœur, vole. On passe la bouteille, On verse tour à tour, On verse tour à tour,

Tout doux, On verse tour à tour.

Et sans perdre la tète,

Vole, mon cœur, vole.

Et sans perdre la tête, Nous chantons nos amours, Nous chantons nos amours,

Tout doux, Nous chantons nos amours.

Alors toute la terre,

Vole, mon cœur, vole.

Alors toute la terre Nous appartient en tout, Nous appartient en tout,

Tout doux, Nous appartient en tout.

Nous nous levons de table,

Vole, mon cœur, vole.

Nous nous levons de table, Le cœur en amadou, Le cœur en amadou,

Tout doux, Le cœur en amadou.

En danse avec nos Mondes,

Vole, mou cœur, vole.

En danse avec nos Mondes, .Nous sautons en vrais fous, Nous sautons en vrais fous,

Tout doux, Nous sautons en vrais fous.

Ainsi le temps se passe, Vole, mon cœur, vole.

Ainsi le temps se passe, Il est, ma foi, bien doux,

Tout doux, Il est, ma foi, bien doux.

Citons encore la chanson par excellence des forestiers : « Dans les chantiers nous hivernerons, » telle qu'elle est reproduite dans l'ouvrage de M. Ernest Gagnon, un Canadien des plus érudits, doublé d'un artiste de talent (1).

Voici l'hiver arrivé,

Les rivières sont gelées,

C'est le temps d'aller au bois

Manger du lard et des pois !

Dans les chantiers nous hivernerons, Dans les chantiers nous hivernerons !

Pauv' voyageur, que t'as d'ia misère !

Souvent tu couches par terre, A la pluie, au mauvais temps, A la rigueur de tous les temps !

Dans les chantiers...

Quand tu arrives à Québec, Souvent tu fais un gros bec.

Tu vas trouver ton bourgeois Qu'est là assis à son comptoî !

Dans les chantiers, -=

(1) Les chansons populaires du Canada, Québec, 1880. — 3e édition, 1894.

Je voudrais être payé

Pour le temps que j'ai donné.

Quand l'bourgeois est en banqueroute, Il te renvoie manger des croûtes.

Dans les chantiers...

Quand tu retournes chez ton père, Aussi pour revoir ta mère, Le bon homme est à la porte, La bonne femme fait la gargotte.

Dans les chantiers...

— Ah? bonjour donc, mon cher enfant !

Nous apport1 lu ben dTargent?

— Que l'diable emporte les chantiers !

Jamais d'ma vie j'y retournerai.

Dans les chantiers, ah ! n'hivernons plus ! Dans les chantiers, ah ! n'hivernons plus !

Quant aux légendes, elles sont nombreuses, et souvent tirées des événements dramatiques qui se sont autrefois déroulés au Canada ; le merveilleux s'y mêle au réel pour la plus grande joie des auditeurs, et leur succès doit être grand si elles ressemblent toutes à celle de l'Amiral du Brouillard, que Faucher de Saint-Maurice a recueillie dans ses œuvres d'un style si alerte et si français. Aussi bien au point de vue de la forme que du fond, elle mérite de figurer dans une anthologie canadienne, et le lecteur en appréciera d'autant mieux la saveur qu'elle se rattache à un fait historique bien connu, le désastre de la flotte de l'amiral Walker, détruite par un ouragan dans le golfe Saint-Laurent, au moment où il venait assiéger Québec. Elle figure dans celui des ouvrages de l'auteur canadien qui a pour titre : « A la brunante. »

L'Amiral du Brouillard.

Il y a plus de cent cinquante ans que ces choses se sont passées. Je ne sais trop comment cela se fait ; mais moi qui n'ai pas la mémoire des dates, j'ai tellement entendu

raconter [es détails de cette histoire par le grand-père de Jean Paradis, noir»1 ancien voisin «le la rue du Vieux-Pont, que je puis encore te la servir toute chaude, bien que luimôme La tint aussi de son grand-père.

L'Angleterre était alors gouvernée par une reine du nom de la reine Anne. Elle avait une cour magnifique et des palais comme Julien sait en construire lorsqu'assis sur le gaillard d'arrière de la Brunette, il nous raconte les Mille et une Nuits.

Ceux qui vivaient en ces temps-là n'étaient pas des sots, paraît-il. Ils s'habillaient en soie et en velours, mangeaient dans des plats d'or et buvaient du meilleur.

Néanmoins l'époque avait son petit défaut, assurait l'arrière-grand-père de Jean; ceux qui déplaisaient à la reine avaient le cou coupé.

Or, un soir, il y avait fête dans un de ces beaux palais royaux. On dansait, on riait, on jouait gros jeu, et tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, car la reine Anne avait ri à deux reprises différentes, lorsque tout à coup les figures se rembrunirent.

L'amiral Walker causait dans l'embrasure d'une fenêtre avec la jeune miss Routh, et comme ces amours étaient vues d'un mauvais œil par la reine qui daignait destiner la jeune fille à l'un de ses favoris, en les apercevant en doux tête-à-tête, elle avait froncé le sourcil, ce qui fit frémir toute la salle.

Néanmoins, comme l'orchestre allait son train et que la reine s'était mise à danser un menuet, chacun vit bien que Forage n'éclaterait que plus tard, et dès la troisième minute tout le monde avait oublié l'incident, à l'exception toutefois de Walker et de la reine Anne.

La nuit se passa à festoyer, et le jour suivant à bien dormir pour mieux s'amuser lors de la prochaine fête.

Vois-tu, Louison, c'est toujours l'habitude chez les gens de haut ton. Le jour ils n'ont d'autres soucis qu'à bien manger et bien se reposer pour être plus frais la nuit; et pendant ce temps-là les pauvres souffrent, travaillent et trempent de leurs sueurs le pain de misère.

Le lendemain soir, danses et chants avaient repris possession du palais de la reine.

Il regorgeait d'invités; seuls miss Routh et l'amiral Walker n'y étaient plus !

Pendant qu'on sautait ainsi à Londres, le grand-père du grand-père de Jean Paradis finissait de charger tranquillement son navire le Neptune à la Rochelle, petite ville du pays de France. Sa dernière pacotille était hissée à bord; et du vent plein ses voiles, le beaupré tourné vers Québec, il commençait à labourer l'Océan du bout de son taillelame.

Tout aurait été bien pour lui, et ce voyage se serait accompli comme les autres, si la reine Anne ne s'était pas mis en tête de faire épouser miss Kouth par un de ses favoris.

On était alors en pleine guerre avec la France et le Canada en supportait bien sa quote-part; car les Bostonais faisaient de leur pis pour se l'annexer. Heureusement que nous avions à notre tête un fier gouverneur du nom de Vaudreuil. Il n'était pas homme à s'en laisser imposer et, sur son ordre, nos arrière-grands-pères prirent la peine de mettre de nouvelles mèches à leurs fusils, — c'était la capsule du temps, parait-il, — et cela ne présageait rien de bon pour l'Anglais.

Tout marchait à ravir. Le ciel était gros de plaies et bosses et chacun se frottait les mains, croyant bien flanquer une bonne tripotée à l'autre.

Pendant ce temps-là, le navire du père Paradis boulinait toujours son brin de chemin, tant et si bien qu'une belle nuit il se trouva au milieu d'une flotte de quatre-vingts vaisseaux.

Le vieux marin se gratta l'oreille, arpenta fiévreusement son banc de quart, ajusta sa lunette, et fit ce que tu aurais fait en pareil cas, maître Louis ; mais il n'y avait pas à tortiller : le Neptune nageait au milieu de l'Anglais et force lui fallut de baisser son pavillon.

On fit un bon feu dans les faux-ponts du pauvre navire canadien, et une demi-heure après, le capitaine Paradis, tristement accoudé sur le bastingage anglais, regardait brûler sa petite fortune pendant que sous lui louvoyait tranquillement l'Edgar, vaisseau amiral de soixante-dix canons, commandé par le Walker de la reine Anne. C'était triste, mais c'était comme cela, et il fallait digérer ce malheur sans rien dire, car derrière l'Edgar niaient les soixante-dix-neuf gros vaisseaux de ligne de l'ennemi.

Que faire en pareil cas, Louison? Se tenir tranquille,

n'est-ce pas? ESb bien, oui, je suis de ton avis, et ce qui va le consoler, c'est que c'était aussi celui de l'arrièregrand-père de Jean. Ali ! c'était un rude pilote tout de même, «jui connaissait le fond de son Saint-Laurent sur le boul du doigt.

A un cheveu près, il savait où gisaient le moindre récif, le plus petit banc de sable, les cayes les plus inoffensives, et comme celte réputation-là n'était pas volée, elle s'était répandue parmi les Roslonais qui virent dans cette capture une cause providentielle.

A bord on le nourrit bien, on le régala même ; il avait un beau cadre pour dormir : bref, on le traitait comme un véritable officier; mais toutes ces attentions passaient sur la rude écorce de Paradis sans la rendre plus flexible.

Pour àme au monde il n'aurait voulu toucher à la barre du gouvernail, car avant d'être marin, il était Canadien français.

Tout avait été mis en œuvre pour venir à bout de cette volonté de fer sans pouvoir la mordre, et, tout en discutant, à force de suivre la vague, on se trouvait déjà par le travers de l'île aux Œufs, celte même île où nous jasons si mal à l'aise ce soir.

On était alors au 22 août 1711. L'Edgar, immobile sur le flot, semblait dormir, repu de toute cette ferraille qu'il s'en allait vomir sur notre pauvre ville de Québec.

Le capitaine Paradis, aussi calme et aussi tranquille, fixait son œil terne et mélancolique sur un petit nuage blanc qui ne bougeait pas au fond du firmament.

Tout à coup le flocon blanchâtre fit un léger mouvement dans la direction du sud.

Un éclair passa dans le regard du prisonnier, mais pas un muscle ne broncha.

En ce moment, l'amiral Walker, en robe de chambre, en pantoufles et sa longue-vue sous le bras, tapa familièrement sur l'épaule du père Paradis.

« Eh bien, capitaine, nous tenons le beau temps. Votre présence à mon bord me porte chance, et si ce petit vent continue à fraîchir, j'espère pouvoir jeter l'ancre bientôt devant votre vieux Québec. Qu'en dites-vous?

— Monsieur l'amiral, il s'est perdu plus d'une ancre en face du cap Diamant!

— Dah! bah! patriotisme creux que toutes ces phrases,

capitaine; et, si j'ai bonne mémoire, un de mes prédécesseurs, Kerlk, n'a rien perdu là puisqu'il a tout pris.

— C'est vrai, cela, monsieur l'amiral ; mais il y allait avec précaution, votre prédécesseur Kertk. Il a dû s'y prendre en deux fois, et cela à douze bons mois de distance, avant de pouvoir s'ancrer solidement par chez nous.

— Malin que vous faites ! Vous savez pourtant que Kertk n'avait pas à son bord un pilote expérimenté comme M. Paradis, ex-capitaine du Neptune. Est-ce aujourd'hui que vous daignerez condescendre à prendre la barre, capitaine?

— Je suis votre prisonnier, monsieur l'amiral, et non pas votre pilote. »

A mesure qu'ils parlaient, le vent fraîchissait; il s'était déclaré franc sud, et dans le lointain commençaient à se dessiner les Sept-Iles.

L'Edgar, ployé sous ses voiles que l'on venait de hisser sur un ordre de l'amiral, filait à la diable, serré de près par son nombreux convoi.

Celait beau de voir cela, Louison, et j'aurais voulu entendre raconter ces choses-là par le grand-père Paradis. Les matelots chantaient gaiement en tirant sur les poulies, les vergues craquaient sous le poids de la toile qui se gonflait, mais dans son coin l'œil du capitaine Paradis lançait toujours ses éclairs fauves.

Au-dessus de tout cela la nuit arrivait à tire-d'aile et promettait une fîère course à l'Anglais lorsque tout à coup une voix se fit entendre à l'avant.

« A hoy! des brisants à tribord!

— Lof pour lof! » hurla l'amiral en se rapprochant de Paradis.

La frégate, soumise au gouvernail, fit tête au vent, pendant que l'amiral Walker disait à son prisonnier :

« Capitaine, il y va de notre vie à tous ; choisissez entre la barre ou le bout de la grande vergue. »

Jean Paradis eut un nouvel éclair; mais il reprit d'une voix lente :

<( Je vois bien qu'il est inutile pour un Canadien français de vous résister. Je capitule, monsieur l'amiral, et, sauf le respect que je vous dois, je prends pour deux heures le commandement du vaisseau. Sur mon àme, il ne lui arrivera rien! Faites carguer les voiles; ne laissez que la toile des huniers ainsi quelamisaine,etdites-leurça en anglais ! »

in silence <lo mort régnait à bord; on n'entendait que Les hurlements de la tempête qui arrivait dans le lointain •'( les bruits de la manœuvre commandée par le capitaine.

L'Edgar, docile à la moindre pression de la rude main du Canadien, s»; cabrait comme un cheval que Ton dompte. Le long des sabords, on voyait filer les lueurs de la mer qui, é tin celante, se brisait à quelques encablures de là sur les récifs, et déjà l'île aux Œufs était dépassée lorsqu'un coup de canon se fit entendre à l'arrière.

Puis ce fut deux, puis trois, puis huit, puis quinze; on eut dit que la flotte anglaise faisait le siège de ces cayes moutonneuses.

Bientôt un immense cri de détresse s'éleva et domina toutes ces détonations; il fut suivi d'un éclat de foudre, et alors les gens de l'Edgar virent ce que n'a jamais vu l'œil humain.

Une gerbe éblouissante sortit du fleuve; la colonne de feu monla dans les airs, luttant de force avec l'ouragan qui cherchait à l'empoigner et, dans sa lutte échevelée, l'immense ruban rouge éclaira en serpentant le plus grand tableau d'horreur que puisse présenter la mer.

Aussi loin que la vue portait, le Saint-Laurent était rouge d'uniformes anglais. Partout des têtes humaines et vivantes se heurtaient conlre des fronts morts et des centaines de nageurs cherchaient à se délier de tout un monde de cadavres qui, insoucieux, dansaient sur la crête des vagues.

Au loin, sur l'île aux Œufs, huit frégates éventrées recevaient dans leurs coques ébarouies les lames qui venaient s'y engouffrer, et cette gerbe miroitante qui courait se perdre dans les replis de la tempête était tout ce qui restait du vaisseau-poudrière.

Un cri rauque sortit de la chambre du commandant et un homme en robe de chambre et en pantoufles s'élança sur la dunette de l'Edgar en criant :

« Le Léopard! Qu'est devenu le Léopard? »

C'était l'amiral Walker.

Hélas ! Le Léopard était émietté comme les autres sur les terribles crans de l'île; et, ce qui est pénible à dire, à son bord se trouvait miss Routh, la fiancée du commandant.

Le pauvre amiral, resté en face de sa fiancée et de sa

Hotte perdue, pleurait à chaudes larmes, et je crois que si le père Paradis eût entendu ses sanglots une demi-heure auparavant, il n'aurait pas jeté l'Anglais à la côte d'une main aussi ferme.

Mais, que veux-tu, Louison? avant tout, on se doit à son pays, et il n'y a pas de tiancée qui tienne lorsqu'on se prend à songer à tout le mal et à toute la misère que ces gros vaisseaux de guerre pouvaient importer dans la patrie.

L'arrière-grand-père de Jean se frotta les mains en se disant qu'il avait bien fait; et moi, qui n'ai rien appris à l'école et ne sais que les grosses choses qui façonnent un ignorant, je suis d'avis qu'en ce moment-là le père Paradis ^tait devenu grand devant son pays et devant son Dieu. L'amiral pleura toutes ses larmes en cinq minutes; puis, une fois son désastre bien constaté, il se tourna flegmatiquement vers le capitaine et lui. dit froidement :

« Monsieur, je vous avais donné le choix entre la barre ou la drisse de mon hunier ; vous serez satisfait de moi, vous aurez les deux. A hoy ! lieutenant, faites monter le capitaine d'armes. Brown, mettez vos fers les plus solides à ce gaillard-là et faites-le déposer à fond de cale en attendant que justice se fasse. »

Ce qui fut ordonné fut fait.

Pendant six longues semaines, le père Paradis, enchaîné comme un coupe-jarret, ne vit ni ciel ni jour, comme dit la chanson.

De temps à autre, le geôlier, en lui jetant sa pitance, lui donnait par-ci par-là quelques nouvelles. C'est ainsi qu'il apprit comment Walker s'était fiancé à miss Routh. Le soir même du bal chez la reine Anne, un lord quelconque lui avait remis son brevet d'amiral avec ordre de partir la nuit même pour Boston. De grand malin, le nouveau commandant s'était rendu au port d'embarquement et là, pour éviter les soupçons, il avait mis sa fiancée à bord du Léopard, bien décidé à se marier devant lout l'état-major de son escadre le jour où la prise de Québec aurait fait tomber tout le Canada sous la domination anglaise.

Devant le beau Walker, la colère royale aurait-elle pu résister plus longtemps que la citadelle de Vaudreuil? Mais, hélas ! le bras de fer du vieux Paradis avait éparpillé tous ces rêves, et maintenant la tiancée de l'amiral

dormait dans les sables de la côte du Labrador, en face de IMle aux Œufs, ayant trois mille cadavres anglais poui monter la garde autour de son cercueil virginal.

Toul avail été perdu dans La catastrophe, et les quelques bâtiments chargés de blessés et de survivants n'avaient pu même remporter le lourd trésor de la (lotte que le ilier ébahi avait vu enterrer sur l'île, au milieu d'un morne qui, d'après ses calculs, ne devait pas être loin de l'endroit nommé aujourd'hui la Pointe aux Anglais.

Ces causeries aidaient à tuer le temps, en attendant qu'à son tour le temps s'en vint tuer le capitaine, lorsqu'un beau jour un choc infernal ébranla la cale où gisait l'arrière-grand-père de Jean.

Il perdit connaissance et, à quelques jours de là, il se retrouvait dans une maisonnette bâtie sur les bords de la Tamise, qui est, m'a-t-on dit, le fleuve des Anglais. Tout ensanglanté, il avait été ramassé sur le rivage par de pauvres pêcheurs de l'endroit qui, le voyant à l'article de la mort, l'avaient porté jusque-là.

Le pauvre amiral Walker n'avait pas eu de chance, parait-il.

En revoyant les côtes de son pays, il avait involontairement songé à la réception que lui ferait la reine Anne, et, prenant une résolution bien triste pour toul son monde à bord, il s'en était allé mettre un tison dans les poudres de la sainte-barbe et s'était fait sauter.

Le capitaine Paradis et un couple de matelots furent seuls sauvés.

Son bonheur ne le quitta pas : il parvint à passer en France et à trouver là le commandement d'un vaisseau, l'Espérance de Nantes, en partance pour le pays.

La traversée fut heureuse et, chose extraordinaire à cette saison avancée, il ne rencontra aucune brume sur les bancs de Terre-Neuve.

Ce navire filait comme s'il eût été béni par le pape, et déjà il était arrivé à la hauteur des Sept-Iles lorsqu'une accalmie se fit, et le capitaine se trouva saisi par le brouillard qui le força à rester stationnaire.

Debout sur son banc de quart, l'oreille et l'œil au guet, il cherchait à interroger ce vague gris qui absorbait l'horizon.

Peut-être songeait-il à l'Anglais, lorsque tout à coup il

entrevit la silhouette d'un vaisseau. Puis ils furent deux, puis huit, puis vingt qui s'avançaient à travers l'impénétrable banc de brume.

Le père Paradis croyait rêver, et pourtant c'est horrible à dire, mais il n'y avait pas à douter; c'était l'Edgar qui glissait silencieusement sur le flot, suivi de son convoi. A mesure qu'ils filaient, le brouillard semblait suivre leur sillage, et bientôt, à l'exception de l'Edgar et de quelques autres, tous doublèrent la Pointe aux Anglais, entrèrent dans la passe et allèrent s'évanouir sur les récifs de l'île aux OEufs.

C'était Walker.

Depuis, chaque fois que sur le golfe la brume s'étend froide et serrée, l'Amiral du Brouillard revient croiser en ces parages.

Il s'en va baiser au front sa blanche fiancée et derrière lui voguent les vaisseaux surpris par la brume dans ces endroits désolés.

Sans que les matelots le sachent, il les entraine à sa suite, et chaque année les nombreux et terribles naufrages de l'ile aux OEufs et de ses environs te montrent, Louison, que le triste cortège ne fait jamais défaut à celui qui, honteux de son entreprise sacrilège contre notre pays, n'aime plus à voguer maintenant que dans le silence et par les ténèbres.

Le peuple, qui luttait pour sa destinée, et dont toutes les forces lui permettaient à peine d'échapper à l'écrasement dont il était menacé, n'avait ni le temps ni les moyens de s'occuper d'études littéraires ; il vivait, et conservait, suivant l'heureuse formule de ses défenseurs, ses institutions, sa langue et ses lois. Séparé de son ancienne patrie, sans aucune communication avec elle pendant plus de cinquante ans, entouré d'étrangers parlant un autre idiome, il a appris à lire dans quelques vieux ouvrages conservés de père en fils, et la pénurie, à ce point de vue, a été tellei que d'anciens auteurs français ne se sont parfois transmis dans les familles qu'à l'état de copies manuscrites. Les maisons d'éducation, peu nombreuses, n'existaient que

dans les villes et recevaient an chiffre i < >i i restreint d'élèves. Quanl aux enfants des campagnes formanl la grande majorité, ceux qui avaient quelques dispositions apprenaient ;i lire chez leurs parents ou avec le curé du village; mais les travaux des champs, auxquels ils prenaienl pari dès que leurs forces le permettaient, ieurfaisaienl bientôt oublier le peu qu'ils avaient appris.

Les séminaires de Québec et de Montréal donnèrent à renseignement primaire une impulsion qui s'étendit peu à peu et prit à partir de 1810 un développement qui ne s'est plus arrêté. De 1812 à 1855, de grands progrès furent réalisés sous l'administration d'un homme de bien, le Dr Meilleur, chargé de la direction de l'instruction publique, qui s'était dévoué à cette noble tâche. 11 fut remplacé par M. Chauveau, écrivain de talent, qui fonda et rédigea pendant plusieurs années le Journal de l'instruction publique. C'est sous son ministère que furent créées à Québec et à Montréal les écoles normales destinées à former des instituteurs et à donner à l'enseignement une uniformité désirable.

Après les événements de 1837 et la réunion des deux Canadas, les journaux, grâce à la liberté de la presse, se multiplièrent et fournirent aux écrivains une tribune dont ils apprirent rapidement à tirer parti au point de vue politique; mais les essais littéraires d'alors qui figurent au Répertoire national, fondé à Montréal en 1848, justifient trop la devise qui se trouve en tête du livre : « Les chefs-d'œuvre sont rares et les écrits sans défaut sont encore à naître. » Le recueil a été trop fidèle à sa devise. Il est juste cependant d'apprécier ici les intentions plus que les résultats, et d'envisager ces oeuvres légères, imparfaites, au point de vue de la pensée qui animait leurs auteurs. « Un sentiment est commun à toutes ces poésies, remarque M. Lareau dans son Histoire de la littérature canadienne ; c'est l'amour du pays, une vénération profonde pour la langue de nos ancêtres, pour la foi des premiers colons et pour les institutions qui nous avaient été garanties

■f20 LA NOUVELLE-FRANCE.

par le traité de paix. La nationalité! quel enthousiasme ce mot n'a-t-il pas créé? c'est elle qui réchauffe et inspire le poète canadien à cette époque si grosse de dangers pour notre avenir national ; ce mot puissant qui peut remuer les masses n'est pas seulement sur les lèvres de nos troubadours, mais on le voit, on le sent, il se trouve au fond de leur cœur. Certes, considérés en eux-mêmes, ces petits chants détachés peuvent n'inspirer aucun intérêt à un étranger : la rime est forcée, le vers est boiteux, l'ampleur, la pompe, l'élévation sont absentes, les règles de l'art souvent mises de côté, le ton est déclamateur, la période ampoulée. Mais le lecteur canadien, qui examine ces chants au point de vue de la lutte gigantesque entreprise contre les empiétements d'une race étrangère, oublie ces défauts de forme, ces imperfections de style pour s'inspirer de l'idée dominante, du sentiment pur et honnête qui découle de ces strophes. Tous les patriotes d'alors s'étaient donné la main pour lutter avec plus d'énergie, et si fort était le sentiment de la patrie pour eux que leurs œuvres de loisir portent ce caractère et cette empreinte qui ont marqué les actes de leur vie publique. Leurs vœux se sont traduits par des chansons populaires que nous répétons encore et que la postérité recueillera avec l'enthousiasme que donne un objet vénéré, rappelant le souvenir des vertus et des sacrifices des ancêtres. »

Quelques citationspermettront au lecteur d'apprécier par lui-même ces essais.

C'est d'abord l'hymme national canadien, dont nous reproduisons les premières strophes. Il a pour auteur un jeune homme, Isidore Bérard, que l'implacable phtisie a enlevé en 1833 à Paris, où il était venu chercher un climat plus doux et des soins inutiles :

Sol canadien, terre chérie !

Par des braves tu fus peuplé ; Ils cherchaient loin de leur patrie, Une terre de liberté.

Nos pêred sortis de la France Étaient l'élite des guerriers, bit leurs enfants de leur vaillance Ne flétriront pas les lauriers.

Qu'elles sont belles nos campagnes, En Canada qu'on vit content!

Salul ! ô sublimes montagnes !

Bords du superbe Saint Laurent !

Habitant de cette contrée, Que nature sait embellir, Tu peux marcher tête levée, Ton pays doit t'enorgueillir.

Le « Voltigeur de 1812 », de Garneau, est un hymne guerrier, souvent chanté dans les familles ; on y retrouve le même souffle patriotique que dans son histoire, en même temps qu'une note triste et mélancolique, reflet du caractère même de l'auteur.

Sombre et pensif, debout sur la frontière, Un Voltigeur allai! finir son quarl ; L'astre du jour achevait sa carrière, Un rais, au loin, argentait le rempart :

Hélas! dit-il, quelle est donc ma consigne?... Un mot anglais que je ne comprends pas ! Mon père était du pays de la vigne, Mon poste, non ! je ne te laisse pas.

Un bruit soudain vient frapper son oreille, Qui vive?... point. Mais j'entends le tambour, Au corps de garde, est-ce que l'on sommeille? L'aigle déjà plane aux bois d'alentour.

Hélas !..., etc.

C'est l'ennemi, je vois une victoire, Feu ! mon fusil : ce coup est bien porté ! Un Canadien défend le territoire, Comme il saurait venger la Liberté.

Hélas !..., etc.

Quoi ! l'on voudrait assiéger ma guérite ! Mais quel cordon! ma foi, qu'ils sont nombreux! Un voltigeur, déjà prendre la fuite?

Il faut encore que j'en tue un ou deux. Hélas !..., etc.

Un plomb l'atteint, il pâlit, il chancelle ; Mais son coup part, puis il tombe à genoux. Le sol est teint de son sang qui ruisselle. Pour son pays de mourir qu'il est doux ! Hélas!..., etc.

Ses compagnons, courant à la victoire, Vont jusqu'à lui pour étendre leur rang. Le jour déjà déseTtait sa paupière, Mais il semblait dire encore en mourant :

Hélas ! c'est fait ! quelle est donc ma consigne ? Un mot anglais que je ne comprends pas ! Mon père était du pays de la vigne, Mon poste, non, je ne te laisse pas.

La chanson qui suit : « 0 Canada, mon pays, mes amours », date de i835 ; elle a pour auteur M. George- Etienne Cartier, alors avocat au barreau de Montréal, devenu depuis membre de l'Assemblée législative, puis ministre de la milice et chef du parti conservateur du Bas-Canada dans le ministère Mac Donald-Cartier. L'air est emprunté à une de nos chansons populaires : « Je suis Français, mon pays avant tout ! »

Comme le dit un vieil adage,

Rien n'est si beau que son pays

Et de le chanter c'est l'usage ;

Le mien je chante à mes amis.

L'étranger voit avec un œil d'envie Du Saint-Laurent le majestueux cours ; A son aspect, le Canadien s'écrie :

O Canada! mon pays, mes amours!

Mon pays, mon pays, mes amours !

Maints ruisseaux, maintes rivières Arrosent nos fertiles champs ; Et de nos montagnes allières, De loin on voit les longs penchants.

Vallons, coteaux, forêts, chutes, rapides, \)r tanl d'objets est-il plus beau concours? Qui n'aimerai! tes lacs aux eaux limpides'? (t Canada ! mon pays, mes amours !

!.<■> quatre saisons de Tannée

Offrenl tour à tour leurs attraits.

Le printemps, l'amante enjouée

Revoit ses Heurs, ses verts bosquets.

Le moissonneur, l'été, joyeux s'apprête A recueillir le fruit de ses labours, Et tout l'automne et tout l'hiver on fête, 0 Canada ! mon pays, mes amours !

Le Canadien, comme ses pères,

Aime à chanter, à s'égayer.

Doux, aisé, vif en ses manières,

Poli, galant, hospitalier, A son pays il ne fut jamais traître ; A l'esclavage il résista toujours, Et sa maxime est la paix, le bien-être Du Canada, son pays, ses amours.

Chaque pays vante ses belles;

Je crois bien que l'on ne ment pas ;

Mais nos Canadiennes comme elles

Ont des grâces et des appas.

Chez nous, la belle est aimable, sincère ; D'une Française elle a tous les atours, L'air moins coquet, pourtant assez pour plaire, 0 Canada ! mon pays, mes amours.

0 mon pays, de la nature,

Vraiment, tu fus l'enfant chéri ;

Mais d'Albion la main parjure

En ton sein le trouble a nourri.

Puissent tous tes enfants enfin se joindre Et valeureux voler à ton secours !

Car le beau jour déjà commence à poindre, 0 Canada ! mon pays, mes amours !

La chanson du « Canadien errant » forme avec les précédentes, par sa tristesse et les regrets qu'elle exprime, un contraste remarquable. Elle date de 1842 et

a été composée alors par un étudiant du collège de Nicolet, M. Gérin Lajoie, qui devait devenir un des littérateurs les plus distingués de la Nouvelle-France. •Composée au moment des dures années d'exil des révoltés de 1837 et 1838, elle devint, en quelques mois, -extrêmement populaire.

Un Canadien errant, Banni de ses foyers, Parcourait en pleurant Des pays étrangers.

Un jour triste et pensif, Assis au bord des flots, Au courant fugitif Il adressa ces mots :

« Si tu vois mon pays, Mon pays malheureux, Va, dis à mes amis Que je me souviens d'eux.

0 jours si pleins d'appas, Vous êtes disparus, Et ma patrie, hélas ! Je ne la verrai plus.

Non, mais en expirant, 0 mon cher Canada, Mon regard languissant Vers toi se portera. »

Les couplets de M. Gérin Lajoie se chantent sur une vieille mélodie :

Si tu te mets anguille, Anguille dans l'étang, Je me mettrai pêcheur, Je l'aurai en péchant.

prototype du ravissant duo de Magali, l'immortel chefd'œuvre de Gounod. Que le voyageur pénètre dans la forêt, qu'il parcoure les villes du Haut-Canada ou les rives du lac Winnipeg, il les entendra chanter partout. Une œuvre avait paru à travers cette période de tâtonnements littéraires : c'est l'Histoire du Canada de Garneau, qui s'est affirmé dans cet important ouvrage

l'égal des meilleurs historiens. Ce fut pour tous une véritable révélation. Les Canadiens français purent lire dans cette œuvre le récit passionnant des luîtes héroïques de leurs ancêtres, en même temps qu'ils y voyaient un exemple à suivre pour celles qu'ils avaieni .1 soutenir eux-mêmes ; ils apprirent au prix de quels sacrifices leur race s'était implantée sur ce sol qu'ils avaient à garder contre les envahisseurs étrangers, el trouvèrent dans les pages du beau livre de leur historien des modèles qu'ils n'eurent qu'à imiter pour assurer leur succès final.

L'œuvre de Garneau a été dignement caractérisée par un de ses compatriotes dont le jugement mérite d'être retenu :

« Pour apprécier avec justice et impartialité le livre de M. Garneau, il faut se reporter à l'époque où il a commencé à écrire. Il traçait les premières pages de son Histoire au lendemain des luttes sanglantes de 1837, au moment où l'oligarchie triomphante venait de consommer la grande iniquité de l'union des deux Canadas, lorsque, par cet acte, elle croyait avoir mis le pied sur la gorge de la nationalité canadienne. La terre était encore fraîche sur la tombe des victimes de l'échafaud et leur ombre sanglante se dressait sans cesse devant la pensée de l'historien ; tandis que du fond de leur lointain exil, les gémissements des Canadiens expatriés, leur prêtant une voix lugubre, venaient troubler le silence de ses veilles. L'horizon était sombre, l'avenir chargé d'orages, et quand il se penchait à sa fenêtre, il entendait le sourd grondement de cette immense marée montante de la race anglo-saxonne qui menaçait de cerner et d'engloutir le jeune peuple dont il traçait l'histoire, comme elle avait déjà submergé deux nationalités naissantes de la même origine : au sud celle de la Louisiane, au nord celle de cette infortunée Acadie jetée aux quatre vents du ciel. Parfois il se demandait si cette histoire qu'il écrivait n'était pas plutôt une oraison funèbre.

Zï.

« L'heure était donc solennelle pour remonter vers le passé, et le souvenir des dangers qui menaçaient la société canadienne prête un intérêt dramatique à ses récits. On y sent quelque chose de cette émotion du voyageur assailli par la tempête au milieu de l'Océan, et qui, voyant le navire en péril, trace quelques lignes d'adieu qu'il jette à la mer, pour laisser après lui un souvenir.

« Au milieu des perplexités d'une telle situation, le patriotisme de l'historien s'enflammait, son regard inquiet scrutait l'avenir en interrogeant le passé, et y cherchait des armes et des moyens de défense contre les ennemis de la nationalité canadienne.

« L'avenir sanctionnera le titre d'historien national que les contemporains de Garneau lui ont décerné, car outre ses qualités éminentes, c'est lui qui le premier a pénétré dans le chaos de nos archives et penché le flambeau de la science sur ces ténèbres. D'autres parmi ses émules, profitant de ses travaux et marchant à sa suite dans les sentiers qu'il a frayésT pourront lui disputer la palme de l'érudition, mais nul ne lui ravira cette gloire. « (Casgrain.)

Le succès de l'Histoire de Garneau avait ouvert aux écrivains canadiens une voie qu'ils ont suivie passionnément, et l'étude de leurs origines, des événements si variés, souvent si dramatiques de leur passé, a tenté des hommes de talent, comme Benjamin Suite, qui a écrit l'Histoire des Canadiens français ; Ferland, qui a dépeint le Canada sous la domination française; Casgrain, dont les dernières œuvres : Un voyage au pays d'Évangéline, et Montcalm et Lévis, dénotent un écrivain doublé d'un érudit pour qui les archives les plus ignorées ont ouvert leurs trésors.

C'est Benjamin Suite, poète à ses heures, nouvelliste original et spirituel, historien aux idées larges, qui terminait une de ses publications, Le Canada en Europe, par cette fière déclaration :

« Voilà deux cent cinquante ans que nous habitons

ce pays. Durant tout ce temps, on nous a trouvés en lutte .ivre l,i forôl el avec les hommes, défrichant le sol, fondanl des villes, ouvrant des routes, établissant des villages, des écoles et des collèges. Les guerres contre les Indiens nous ont coûté et du sang et des peines. Les guerres contre les Anglais nous ont écrasés parce que la France nous abandonnait contre des forces dix fois supérieures. La conquête venue, les persécutions ont commencé contre nous. Nous nous sommes réfugiés sur nos terres, sur ce sol arrosé des sueurs et du sang de nos pères, nous sommes devenus les paysans, le corps et la force du pays. Malgré la tyrannie, malgré notre pauvreté, il nous restait assez de cœur et de capacités intellectuelles pour entreprendre les luttes politiques. Nous les avons entreprises résolument; elles ont duré soixante-quinze ans et, pied à pied, durant cette longue période, nous avons regagné le terrain perdu par la faute de notre ancienne mère patrie, nous nous sommes refaits politiquement, commercialement, et comme nation. Aujourd'hui, d'un océan à l'autre, sur les territoires découverts et livrés à la civilisation par nos pères et par leurs fils, nous sommes le principal groupe autour duquel viennent se ranger ou contre lequel combattent les phalanges politiques. Le rang que nous avons ainsi fait à notre race sur ce continent est digne d'envie et le serait pour n'importe quel peuple. »

Mentionnons encore l'Histoire de l'insurrection de 1837, de David; le Canada sous l'Union, de Turcotte; les Canadiens de l'Ouest, de Tassé ; le Dictionnaire généalogique des familles canadiennes, de l'abbé Tanguay , travail énorme, livre d'or de tout un peuple ; les ouvrages de MM. Bibaud, Daniel, Dionne, Faillon, Laverdière, Maurault, Ouimet, dont les titres figurent à la bibliographie terminant ce volume.

Depuis une trentaine d'années, les écrivains canadiens, abordant les sujets les plus divers, ont donné au public des ouvrages souvent remarquables et dignes

-de figurer à plusieurs titres dans les bibliothèques ; le patriotisme, la foi dans l'avenir les animent tous et leur inspirent des pages excellentes ; l'honnêteté de la race canadienne les éloigne invinciblement des œuvres grossières ou licencieuses; les sujets traités, presque toujours choisis dans l'histoire ou la vie nationale, intéressent d'autant plus les lecteurs français qu'ils sont écrits dans une langue généralement correcte, avec parfois une note archaïque d'une saveur particulière. Sans vouloir aborder ici, ce que le cadre de ce livre ne comporte pas, une étude approfondie de cette littérature canadienne, sœur delà nôtre, dominée comme nous par le long passé littéraire de la France et ses chefs-d'œuvre immortels, nous nous bornerons, après les citations déjà insérées au cours de cette Histoire, à faire un choix bien restreint parmi les ouvrages de nos confrères et à en distraire quelques passages particulièrement intéressants au point de vue de la vie locale, des sites décrits, des coutumes de l'habitant. Le lecteur parcourra ces extraits et dira si l'esprit français, comme la race elle-même, est resté de l'autre côté de l'Atlantique aussi vivace et alerte que dans la mère patrie.

Un souper chez un seigneur canadien.

Le couvert était mis dans une chambre basse mais spacieuse, dont les meubles, sans annoncer le luxe, ne laissaient rien à désirer de ce' que les Anglais appellent comfort. Un épais tapis de laine, à carreaux, de manufacture canadienne, couvrait, aux trois quarts, le plancher de cette salle à manger. Les tentures en laine aux couleurs vives, dont elle était tapissée, ainsi que les dossiers du canapé, des bergères et des chaises en acajou, aux pieds de quadrupèdes, semblables à nos meubles maintenant à la mode, étaient ornées d'oiseaux gigantesques, qui auraient fait le désespoir de l'imprudent ornithologiste qui aurait entrepris de les classer.

Un immense buffet, touchant presque au plafond, étalait sur chacune des barres transversales, dont il était amplement

LITTÉRATURE CANADIENNE. fc29

muni, un service en vaisselle bleue de Marseille, semblant, par son épaisseur, jeter un défi a la maladresse des dora istiques qui en auraient laissé tomber quelques pièces. Au-dessus de la partie inférieure de ce buffet, qui servait d'armoire, et que Ton pourrait appeler le rez-de-chaussée de ce solide édifice, projetait une tablette d'au moins un pied et demi de largeur, sur laquelle était une espèce de cassette, beaucoup plus haute que large, dont les petits compartiments, bordés de drap vert, étaient garnis de couteaux et de fourchettes à manches d'argent, à l'usage du dessert. Cette tablette contenait aussi un grand pot d'argent, rempli d'eau, pour ceux qui désiraient tremper leur vin, et quelques bouteilles de ce divin jus de la treille.

Une pile d'assiettes de vraie porcelaine de la Chine, deux carafes de vin blanc, deux tartes, un plat d'œufs à la neige, des gaufres, une jatte de confitures, sur une petite table couverte d'une nappe blanche, près du butfet, composaient le dessert de ce souper d'un ancien seigneur canadien. A un des angles de la chambre était une fontaine, de la forme d'un baril, en porcelaine bleue et blanche, qui servait aux ablutions de la famille. A un angle opposé, une grande canevette, garnie de flacons carrés, contenant l'eau-de-vie, l'absinthe, les liqueurs de noyau, de framboises, de cassis, d'anisette, etc., pour l'usage journalier, complétait l'ameublement de cette salle.

Le couvert était dressé pour huit personnes. Une cuiller et une fourchette d'argent, enveloppées dans une serviette, étaient placées à gauche de chaque assiette et une bouteille de vin léger à la droite. Point de couteau sur la table pendant le service des viandes: chacun était muni de cet utile instrument dont les Orientaux savent seuls se passer. Si le couteau était à ressort, il se portait dans la poche ; si c'était, au contraire, un couteau-poignard, il était suspendu au cou, dans une gaine de maroquin, de soie, ou même d'écorce de bouleau, artistement travaillée et ornée parles aborigènes. Les manches étaient généralement d'ivoire avec des rivets d'argent, et même en nacre de perles pour les dames.

Il y avait aussi à droite de chaque couvert une coupe ou un gobelet d'argent de différentes formes et de différentes grandeurs : les uns de la plus grande simplicité, avec ou sans anneaux ; les autres avec des anses; quelques-uns en

forme de calice, avec ou sans patte, ou relevés en bosse ; beaucoup aussi étaient dorés en dedans.

Une servante, en apportant sur un cabaret le coup d'appétit d'usage, savoir l'eau-de-vie pour les hommes, et les liqueurs douces pour les femmes, vint prévenir qu'on était servi.

Le menu du repas était composé d'un excellent potage (la soupe était alors de rigueur, tant pour le dîner que pour le souper), et d'un pâté froid, appelé pâté de Pâques, servi, à cause de son immense volume, sur une planche recouverte d'une serviette ou petite nappe blanche, suivant ses proportions. Ce pâté, qu'aurait envié Brillât-Savarin, était composé d'un dinde, de deux poulets, de deux perdrix, de deux pigeons, du râble et des cuisses de deux lièvres: le tout recouvert de bardes de lard gras. Le godiveau de viandes hachées, sur lequel reposaient, sur un lit épais et mollet, ces richesses gastronomiques, et qui en couvrait aussi la partie supérieure, était le produit de deux jambons de cet animal que le juif méprise, mais que le chrétien traite avec plus d'égards. De gros oignons, introduits çà et là, et de fines épices, complétaient le tout. Mais un point très important en était la cuisson, d'ailleurs assez difficile ; car, si le géant crevait, il perdait alors cinquante pour cent de son acabit. Pour prévenir un événement aussi déplorable, la croûte du dessous, qui recouvrait encore de trois pouces les flancs du monstre culinaire, n'avait pas moins d'un pouce d'épaisseur. Cette croûte même, imprégnée du jus de toutes ces viandes, était une partie délicieuse de ce mets unique...

Heureux temps, où la gaieté folle suppléait le plus souvent à l'esprit, qui ne faisait pourtant pas défaut à la race française ! Heureux temps, où l'accueil gracieux des maîtres suppléait au luxe des meubles de ménage, aux ornements dispendieux des tables, chez les Canadiens ruinés par la conquête ! Les maisons semblaient s'élargir pour les devoirs de l'hospitalité, comme le cœur de ceux qui les habitaient ! On improvisait des dortoirs pour l'occasion ; on cédait aux dames tout ce que l'on pouvait réunir de plus confortable, et le vilain sexe, relégué n'importe où, s'accommodait de tout ce qui lui tombait sous la main.

Ces hommes qui avaient passé la moitié de leur vie à bivouaquer dans les forêts pendant les saisons les plus rigoureuses de l'année, qui avaient fait quatre ou cinq cents lieues

sur des raquettes, couchant le plus souvent dans des irons qu'ils creusaient dans la neige, comme ils Ûrent, lorsqu'ils allèrent surprendre les Anglais dans l'Aca'die, ces nommes

de fer se passaient bien de l'édredon pour leur couche nocturne.

La folle gaieté ne cessait que pendant le sommeil et renaissait le matin. Comme tout le monde portait alors de la poudre, les plus adroits s'érigeaient en perruquiers, voire même en barbiers. Le patient, entouré d'un ample peignoir, s'asseyait gravement sur une chaise ; le coiffeur improvisé manquait rarement alors d'ajouter à son rôle, soit en traçant avec la houppe à poudrer une immense paire de favoris à ceux qui en manquaient; soit en allongeant démesurément un des favoris de ceux qui en étaient pourvus, au détriment de l'autre ; soit en poudrant les sourcils à blanc. Le mystifié ne s'apercevait souvent de la mascarade que par les éclats de rire des dames, lorsqu'il faisait son entrée au salon.

Aubert de Gaspé.

(Les anciens Canadiens.)

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