‹ La Nouvelle-France [microforme]Chapitre 23 sur 88 · RETOUR DE CHAMPLAIN AU CANADA · texte numérisé non relu

RETOUR DE CHAMPLAIN AU CANADA

C'était la répétition de ce que nous avons vu se passer en Floride. La cause était la même; comme le disait Lescarbot, « il est fort difficile de contenter une populace accoutumée à la gourmandise, tels que sont beaucoup de manouvriers en France qui toujours gromélent et sont insatiables, comme nous en avons vu plusieurs en notre voyage. »

Heureusement pour la colonie naissante, un des hommes, pris de remords, informa Champlain du complot et lui en désigna les auteurs. Les quatre principaux coupables furent arrêtés aussitôtet condamnés à mort. Un seul, toutefois, fut « branché »; les autres, reconduits en France, étaient envoyés aux galères.

Cet exemple rigoureux mit fin à toute nouvelle tentative de désordre, et l’on acheva sans autre incident les travaux dont l'exécution était indispensable en prévision de l’hivernage.

Dupont Gravé retourna en France avec le produit des échanges faits à Tadoussac pendant la saison; une trentaine d'hommes restèrentàQuébecavecChamplain. Le froid et le scorbut les éprouvèrent cruellement ; huit seulement survécurent, fort affaiblis, aux attaques du fléau, et la santé ne leur revint qu'avec le printemps.

Au cœur de cet hiver, Champlain eut à secourir quelques misérables sauvages mourant de faim au milieu des neiges, et leur incroyable gloutonnerie est dépeinte dans ses mémoires avec des détails qui méritent d’être rapportés.

« Le 5 février, dit-il, il neigea fort. Le 920, il apparut à nous quelques sauvages qui étaient au delà de la rivière qui criaient que nous les allassions secourir, ce qui était hors de notre puissance à cause de la rivière qui charriait un grand nombre de glaces ; mais la faim pressait si fort ces pauvres misérables que, ne sachant que faire, ils se résolurent de mourir, hommes, femmes et enfants, ou de passer la rivière pour l'espérance qu'ils avaient que je Les assis-

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terais en leur extrême nécessité. Ils se mirent en leurs canots, pensant gagner notre côte par une ouverture de glaces que le vent avait faite, mais ils ne furent sitôt au milieu de la rivière que leurs canots furent pris et brisés entre les glaces en mille pièces.

« Ils firent si bien qu'ils se jetèrent avec leurs enfants, que les femmes portaient sur leur dos, dessus un grand glaçon. Comme ils étaient là-dessus, on les entendait crier tant que c'était grand pitié, n’espérant pas moins que de mourir. Maïs l’heur voulut qu'une grande glace vint choquer par fe côté de celle où ils élaient, si rudement qu'elle la jeia à terre. Eux, en voyant ‘e coup si favorable, furent à terre et s’en vinrent à notre habitation si maigres et si défaits qu’ils semblaient des anatomies, la plupart ne se pouvant soutenir. Je leur fis donner du pain et des fèves, mais ils n’eurent pas la patience qu’elles fussent cuites pour les manger, et leur prêtai des écorces d'arbres pour couvrir leurs cabanes. Comme ils se cabanaient, ils avisèrent une charogne qu'il y avait près de deux mois que j'avais fait Jeter pour attirer des renards, dont nous en prenions de noirs et de roux comme ceux de France, mais beaucoup plus chargés de poils.

« Cette charogne était une truie et un chien qui avaient été exposés durant la chaleur et le froid; quand le temps s’adoucissait elle puait si fort que l’on ne pouvait durer auprès ; néanmoins ils ne laissirent de la prendre et emporter en leur cabane, où aussitôt ils la dévorèrent à demi cuite, et jamais viande ne leur sembla de meilleur goût. J'envoyai deux ou trois hommes les avertir qu'ils n’en mangeassent point, s'ils ne voulaient mourir. Comme ils approchèrent de la cabane, ils sentirent une telle puanteur de cette charogne à demi échauffée dont ils avaient chacun une pièce en la main, qu'ils pensèrent rendre gorge, qui fit qu'ils n’y arrêtèrent guère.

« Ils firent encore une autre chose aussi misérable que là première. J'avais fait mettre une chienne au

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