XXII. — A JULIE
Depuis ta leKre reçue, je suis allé tous les jours chez M. Silvcstre demander le pelit paquet. II n'était toujours point venu; et, dévoré d'une mortelle impatience , j'ai fait le voyage sept fois inutilement. Enfm la huitième j'ai reçu le paquet. A peine l'ai-jc eu dans les mains , que , sans paj'er le port , sans m'en informer , sans rien dire à personne, je suis sorti comme un étourdi; et, ne voyant que le moment de rentrer chez moi , j'enfdais avec tant de précipitation des rues que je ne connaissais point , qu'au bout d'une demi-heure , cherchant la rue de Tournon où je loge , je me suis trouvé dans le Marais, à l'autre extrémité de Paris. J'ai été obligé de prendre un fiacre, pour revenir plus prompfement ; c'est la première fois que cela m'est arrivé le malin pour mes affaires : je ne m'en sers même qu'à regret l'après-midi pour quelc[ues visites; car j'ai deux jambes fort bonnes, dont je serais bien fâché qu'un peu plus d'aisance dans ma fortune me fit négliger l'usage.
.l'étais fort embarrassé dans mon fiacre avec mon paquet; je ne voulais l'ouvrir que chez moi, c'était ton ordre. D'ailleurs une sorte de volupté qui me laisse oublier la commodité dans les choses communes me la fait rechercher avec soin dans les vrais plaisirs. Je n'y puis souffrir aucune sorte de distraction , et je veux avoir du temps et mes aises pour savourer tout ce qui me vient de toi. Je tenais donc ce paquet avec une inquiète curiosité dont je n'étais pas le maître; je m'efforçais de palper à travers les enveloppes ce qu'U pouvait contenir, et l'on eut dit qu'il me brûlait les mains, à voir les mouvements continuels qu'il faisait de l'une à l'autre. Ce n'est pas qu'à son volume , à son poids , au ton de ta lettre , je n'eusse quelque soupçon de la vérité; mais le moyen de concevoir comment tu pouvais avoir trouvé l'artiste et l'occasion ? Voilà ce que je ne conçois pas encore ; c'-est un miracle de l'amour; plus il passe ma raison , plus il enchante mon cœur; et l'un des plaisirs qu'il me donne est celui de n'y rien comprendre.
J'arrive euBn , je vole, je m'enferme dans ma chambre , je m'assieds hors d'haleinç, je porte une main tremblante sur le cachet. 0 première influence du talisman ! j'ai senti palpiter mon cœur à chaque papier que j'olais, et je me suis bientôt trouvé tellement oppressé, que jni été forcé de respirer un moment sur la denif le
enveloppe.. .Julie!... orna Julie!. ..le voile est déchiré. ..je le vow... je vois les divins allrails ! ma bouche et mon cœur leur rendent le premier hommage, mes genoux fléchissent... Charmes adorés , encore une fois vous aurez enchanté mes yeux ! Qu'il est prompt , qu'il est puissant , le magique effet de ces traits chéris ! Non , il ne faut point , comme lu prétends , un quart d'heure pour le sentir ; une minute , un instant suffit pour arracher de mon sein mille ardents soupirs , et me rappeler avec ton image celle de mon bonheur passé. Pourquoi faut-il que la joie de posséder un si précieux trésor soit mêlée d'une si cruelle amertume ? Avec quelle violence il me rappelle dans les temps qui ne sont plus ! Je crois, en le voyant, te revoir encore ; je crois me retrouver à ces moments délicieux dont le souvenir fait maintenant le malheur de ma vie , et que le ciel m'a donnés et ravis dans sa colère. Hélas ! un instant me désabuse , toute la douleur de l'absence se ranime et s'aigrit en m'ôtanl l'erreur qui l'a suspendue, et je suis comme ces malheureux dont on n'interrompt les tourments que pour les leur rendre plus sensibles. Dieux! quels torrents de flammes mes avides regards puisent dans cet objet inattendu ! ô comme il ramine au fond de mon cœur tous les mouvements impétueux que la présence y faisait naître! 0 Julie! s'il était vrai qu'il pût transmettre à tes sens le délire et l'illusion des miens!... Mais pourquoi ne le ferait-il pas.^ pourquoi des impressions que l'âme porte avec tant d'activité n'iraient-elles pas aussi loin qu'elle? Ah ! chère amante ! où que tu sois , quoi que tu fasses au moment où j'écris cette lettre , au moment où ton portrait reçoit tout ce que ton idolâtre amant adresse à ta personne , ne sens-tu pas ton charmant visage inondé des pleurs de l'amour et de la tristesse ? ne sens-tu pas tes yeux , tes joues , ta bouche , ton sein , pressés , comprimés , accablés de mes ardents baisers ? ne te sens-tu pas embraser tout entière du feu de mes lèvres brûlantes?... Ciel! qu'entends-je ? Quelqu'un vient... Ah! serrons, cachons mon trésor... un importun!... Maudit soit le cruel qui vient troubler des transports si doux!... Puisse-l-il ne jamais aimer... ou vivre loin de ce qu'il aimel
\xin. — DE l'amant de jclie a madame d'orbe.
C'est à vous, charmante cousine, qu'il faut rendre compte de l'Opéra; car bien que vous ne m'en parliez point dans vos lettres, et que Julie vous ait gardé le secret , je vois d'où lui vient cette curiosité. J'y fus une fois pour contenter la mienne; j'y suis retourné pour vous deux autres fois. Tenez-m'en quitte , je vous prie , après cette lettre. J'y puis retourner encore , y bâiller , y souffrir , y périr pour votre service; mais y rester éveillé et attentif, cela ne m'est pas possible.
Avant de vous dire ce que je pense de ce fameux théâtre , que je vous rende compte de ce qu'on en dit ici , le jugement des connaisseurs pourra redresser le mien, si je m'abuse.
L'Opéra de Paris passe à Paris pour le spectacle le plus pompeux, le plus voluptueux, le plus admirable qu'inventa jamais l'art humain. C'est , dit-on , le plus superbe monument de la magnificence de Louis XrV'. Il n'est pas si libre à chacun que vous le pensez de dire son avis sur ce grave sujet. Ici l'on peut disputer de tout, hors de la musique et de l'Opéra ; il y a du danger à manquer de dissimulation sur ce seul point. La musique française se maintient par une inquisition trcs-sévère ; et la première chose qu'on insinue par forme de leçon à tous les étrangers qui viennent dans ce pays, c'est que tous les étrangers conviennent qu'il n'y a rien de si beau dans le reste du monde que l'Opéra de Paris. En effet , la vérité est que les plus discrets s'en taisent , et n'osent en rire qu'entre eux.
Il faut convenir pourtant qu'on y représente à grands frais, non-seulement toutes les merveilles de la nature , mais beaucoup d'autres merveilles bien plus grandes que personne n'a jamais vues ; et sûrement Pope a voulu désigner ce bizarre théâtre par celui où il dit qu'on voit péle-méle des dieux, des lutins, des monstres , des rois , des bergers , des fées , de la fureur, de la joie , un feu, une gigue, une bataille, et un bal.
Cet assemblage si magniQque et si bien ordonné est regardé comme s'il contenait en effet loutes les choses qu'il représente. En voyant paraître un temple, on est saisi d'un saint respect; et, pour peu que la déesse en soit jolie, le parterre est à moitié païen. On n'est pas si difficile ici qu'à la Comédie française. Ces mêmes spectateurs, qui ne peuvent revêtir 'Jn comédien de son personnage, ne
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peuvent à l'Opéra séparer an acteur du sien. Il semble que les esprits se roidissenl contre une illusion raisonnable , et ne s'y prêtent qu'autant qu'elle est absurde et grossière ; ou peut-être que des dieux leur coûtent moins à concevoir que des héros. Jupiter étant d'une autre nature que nous, on en peut penser ce qu'on veut : mais Caton était un homme ; et combien d'hommes ont droit de croire que Caton ait pu exister?
L'Opéra n'est donc point ici comme ailleurs une troupe de gens payés pour se donner en spectacle au public ; ce sont , il est vrai , des gens que le public paye et qui se donnent en spectacle ; mais tout cela change de nature, attendu que c'est une Académie royale de musique , une espèce de cour souveraine qui juge sans appel dans sa propre cause , et ne se pique pas autrement de justice ni de fidélité'. Voilà, cousine, comment, dans certains pays, l'essence des choses tient aux mots , et comment des noms honnêtes suffisent pour honorer ce qui l'est le moins.
Les membres de cette noble Académie ne dérogent point ; en revanche, ils sont excommuniés , ce qui est précisément le contraire de l'usage des autres pays : mais peut-être , ayant eu le choix, aiment-ils mieux être nobles et damnés, que roturiers et bénis. J'ai vu sur le théâtre un chevalier moderne aussi fier de son métier qu'autrefois l'infortuné Labérius fut humilié du sien',
" Dit en mots plus ouverts , cela n'en serait que plus vrai ; mais ici je suis partie , et je dois rae taire. Partout où Ton est moins soumis aux. lois qu'aux hommes , on doit savoir endurer l'injustice.
' Forcé par le tyran de monter sur le lliralre , iV déplora son soit par des vers 1res- touchants, et très-capables d'allumer l'indignation de tout honnête homme contre ce César si vanté. « Après avoir, dit-il, « vécu soixante ans avec honneur, j'ai quitté ce matin mon foyer che « valier romain, j'y rentrerai ce soir vil histrion. Hélas! j'ai vécu tror « d'un jour. O Fortune! s'il fallait me déshonorer une fois, que ne m". « forçais tu quand la jeunesse et la vigueur me laissaient au moins un « figure agréable? Mais maintenant quel triste objet viens-je exposer « au rebut du peuple romain ! une voix éteinte, un corps inGrme, uii « cadavre, un sépulcre animé, qui n'a plus rien de moi que mon « nom. )) Le prologue entier qu'il récita dans celte occasion, l'injustice que lui lit César, piqué de la noble liberté avec laquelle il vengeait son honneur (létri, l'affront qu'il reçut au cirque, la bassesse qu'eut Cicéron d'insulter à son opprobre, la réponse line et piquante que lui lit Labérius, tout cela nous a été conservé par Aulu-Gelle; et c'est, à mon gré , le morceau le plus curieux et le plus intéressant de son fade recueil. *
* C csl par erreur que Rousseau allribuc 4 Auln-Gellc ce qui ne se trouve que
SECONDE PARTIE. IW
quoiqu'il le fit par force et ne récitât que ses propres ouvrages. Aussi l'ancien Labcrius ne put-il reprendre sa place au cirque parmi les chevaliers ronaains, tandis que le nouveau en trouve tous les jours une sur les bancs de la Comédie française parmi la première noblesse du pays; et jamais on n'entendit parler à Rome avec tant de respect de la majesté du peuple romain, qu'on parle à Paris de la majesté de l'Opéra.
Voilà ce que j'ai pu recueillir des discours d'autrui sur ce brillant spectacle : que je vous dise à présent ce que j'y ai vu moimême.
Figurez vous une gaine large d'une quinzaine de pieds et longue à proportion : cette gaine est le théâtre. Aux deux côtés on place par intervalle des feuilles de paravent , sur lesquelles sont grossièrement peints les objets que la scène doit représenter. Le fond est un grand rideau peint de même , et presque toujours percé ou déchiré ; ce qui représente des gouffres dans la terre ou des trous dans le ciel , selon la perspective. Chaque personne qui passe derrière le théâtre et touche le rideau produit , en l'ébranlant , unfi sorte de tremblement de terre assez plaisant à voir. Le ciel est représenté par certaines guenilles bleuâtres , suspendues à des bâtons ou à des cordes , comme l'étendage d'une blanchisseuse. Le soleil (car on l'y voit quelquefois) est un flambeau dans une lanterne. Les chars des dieux et des déesses sont composés de quatre solives encadrées , et suspendues à mie grosse corde en forme d'escarpolette; entre ces solives est une planche en travers sur laquelle le dieu s'assied , et sur le devant pend un morceau de grosse toile barbouillée , qui sert de nuage à ce magnifique char. On voit vers le bas de la machine l'illumination de deux ou trois chandelles puantes et mal mouchées, qui, tandis que le personnage se démène et crie en branlant dans son escarpolette, l'enfument tout à son aise : encens digne de la divinité.
Comme les chars sont la partie la plus considérable des machines de l'Opéra, sur celle-là vous pouvez juger des autres. La mer agitée est composée de longues lanternes angulaires de toile ou de carton bleu , qu'on enfile à des broches parallèles , et qu'on fait tourner par des polissons. Le tonnerre est une lourde charrette qu'on promène sur le cintre, et qui n'est pas le moins touchant instru-
dans Macrobc ; et la question adressée par Cicéron à Labérîusn'a point le cnraclèie de bassesse insulianU qu'il lui reproche. (l'Éditeur.)
ment de celle agréable musique. Les éclairs se font avec des pincées de poix-résine qu'on projette sur uu flambeau : la foudre est un pétard au bout d'une fusée. .
Le théâtre est garni de petites trappes carrées qui , s'ouvrant au besoin, annoncent que les démons vont sortir de la cave. Quand ils doivent s'élever dans les airs , ou leur substitue adroitement des démons de toile brune empaillée , ou quelquefois de vrais ramoneurs, qui branlent en l'air suspendus à des cordes, jusqu'à ce qu'ils se perdent majestueusement dans les guenilles dont j'ai parlé. Mais ce qu'il y a de réellement tragique, c'est quand les cordes sont mal conduites, ou viennent à rompre; car alors les esi)rits infernaux elles dieux immortels tombent, s'estropient, se tuent quelquefois. Ajoutez à tout cela les monstres qui rendent certaines scènes fort pathétiques , tels que des dragons , des lézards , dos tortues, des crocodiles , de gros crapauds qui se promènent d'un air menaçant sur le théâtre, et font voir à l'Opéra les tentations de saint Antoine. Chacune de ces figures est animée par un lourdaud de Savoyard qui n'a pas l'esprit de faire la bêle.
Voilà, ma cousine, en quoi consiste à peu près l'auguste appareil de rOpéra , autant que j'ai pu l'observer du parterre à l'aide de ma lorgnette : car il ne faut pas vous imaginer que ces moyens soient fort cachés, et produisent un effet imposant ; je ne vous dis en ceci que ce que j'ai aperçu de moi-même , et ce que peut apercevoir comme moi tout spectateur non préoccupé. On assure pourtant qu'il y a une prodigieuse quantité de machines employées à faire mouvoir tout cela; on m'a offert plusieurs fois de me les. montrer ; mais je n'ai jamais été curieux de voir comment on fait de petites choses avec de grands efforts.
Le nombre de gens occupés au service de l'Opéra est inconcevable. L'orchestre et les chœurs composent ensemble près de cent personnes : il y a des multitudes de danseurs ; .tous les rôles sont doubles et triples ' , c'est-à-dire qu'il y a toujours un ou deux acteurs subalternes prêts à remplacer l'acteur principal, et payés pour ne rien faire jusqu'à ce qu'il lui plaise de ne rien faire à son tour; ce qui ne larde jamais beaucoup d'arriver. Après quelques représentations , les premiers acteurs , qui sont d'importants per-
' On ne sait ce que c'est que les doubles en Italie, le public ne les souffrirait pas : aussi le spectacle esl-il à beaucoup meilleur marclié: il en coùterail trop pour élre mal &eT\i,
sonnages, n'honorent plus le public de leur présence; ils abandonnent la place à leurs substituts, et aux subtituts de leurs substituts. On reçoit toujours le même argent à la porte, mais on ne donne plus le même spectacle. Chacun prend son billet comme à une loterie, sans savoir quel lot il aura : et, quel qu'il soit, personne a'oserait se plaindre ; car, afin que vous le sachiez , les nobles membres de cette Académie ne doivent aucun respect au public ; c'est le public qui leur en doit.
Je ne vous parlerai point de cette musique ; vous la connaissez. Mais ce dont vous ne sauriez avoir d'idée, ce sont les cris affreux, les longs mugissements dont retentit le théâtre durant la représentation. On voit les actrices, presque en convulsion , arracher avec violence ces glapissements de leurs poumons, les poings fermés contre la poitrine , la télé en arrière , le visage enflammé , les vaisseaux gonflés, l'estomac pantelant : on ne sait lequel est le plus désagréablement affecté de l'œil ou de l'oreille; leurs efforts font autant souffrir ceux qui les regardent, que leurs chants ceux qui les écoutent; et ce qu'il y a de plus inconcevable est que ces hur- , lements sont presque la seule chose qu'applaudissent les spectateurs. A leurs battements de mains, on les prendrait pour des sourds charmés de saisir par-ci par-là quelques sons perçants, et qui veulent engager les acteurs à les redoubler. Pour moi , je suis persuadé qu'on applaudit les cris d'une actrice à l'Opéra comme les tours de force d'un bateleur à la foue : la sensation en est déplaisante et pénible , on souffre tandis qu'ils durent ; mais on est si aise de les voir finir sans accident, qu'on en marque volontiers sa joie. Concevez que celte manière de chanter est employée pour exprimer ce que Quinault a jamais dit de plus galant et de plus tendre. Imaginez les Muses, les Grâces, les Amours, V^énus même, s' exprimant avec cette délicatesse, et jugez de l'effet! Pour les diables, passe encore; cette musique a quelque chose d'infernal qui ne leur messied pas. Aussi les magies, les évocations, et toutes les fêtes du sabbat , sont-elles toujours ce qu'on admire le plus à l'Opéra français.
A ces beaux sons, aussi justes qu'ils sont doux, se marient trèsdignement ceux de l'orchestre. Figurez-vous un charivari sans fin d'instruments sans mélodie , un ronron traînant et perpétuel de basses; chose la plus lugubre , la plus assommante que j'aie entendue de ma vie, et que je n'ai jamais pu supporter une demi-
heure sans gagoer un violent mal de tcte. Tout cela forme une espèce de psalmodie à laquelle il n'y a pour l'ordinaire ni chant ni mesure. Mais quand par hasard il se trouve quelque air un peu sautillant, c'est un trépignement universel ; vous entendez tout le parterre en mouvement suivre àgrand'peine et à grand bruit tm certain homme de l'orchestre '. Charmés de sentir un moment cetlo cadence qu'ils sentent si peu, ils se tourmentent l'oreille , la voix, les bras, les pieds, et tout le corps, pour courir après la mesure', toujours prête à leur échapper ; au lieu que l'Allemand et l'Italien , qui en sont intimement affectés , la sentent et la suivent sans aucun effort , et n'ont jamais besoin de labatlre. Du moins Kegianino m'a-t-il souvent dit que dans les opéras d'Italie, où elle est si sensible et si vive , on n'entend, on ne voit jamais dans l'orchestre ni parmi les spectateurs le moindre mouvement qui la marque. Mais tout annonce en ce pays la dureté de l'organe musical ; les voix y sont rudes et sans douceur, les inflexions âpres et fortes, les sons forcés et traînants; nulle cadence, nul accent n.élodieux dans les airs du peuple : les instruments militaires, les fifres de l'infanterie, les trompettes de la cavalerie , tous les cors, tous les hautbois, les chanteurs des rues, les violons de guinguette, tout cela est d'un faux à choquer l'oreille la moins délicate. Tous les talents ne sont pas donnés aux mêmes hommes; et en général le Français parait être de tous les peuples de l'Europe celui qui a le moins d'aptitude à la musique. Mylord Edouard prétend que les Anglais °n ont aussi peu ; mais la différence est que ceux-ci le savent et ne s'en soucient guère, au lieu que les Français renonceraient à mille justes droits, et passeraient condamnation sur toute autre chose , plutôt que de convenir qu'ils ne sont pas les premiers musiciens du monde. Il yen a même qui regarderaient volontiers la musique à Paris comme une affaire d'Étal , peut-être parce que c'en fut une à Sparte de couper deux cordes à la lyre de Timothéc : à cela vous sentez qu'on n'a rien à dire. Quoi qu'il en soit, rOpéra de Paris pourrait être une fort belle institution politiquî, qu'il n'en plairait pas davantage aux gens de goût. Revenons à ma description.
' I>c Bûcheron.
' Je trouve qu'on n'a pas m.il comparé les airs légers de la musique française à la course (Puiin v;iclit q n frilope, ou d'une oie grasse qui veut voler.
Lcsballelg, dont il me reste à vous parler, sont la partie la plus brillante de cet Opéra; cl, considérés séparément , ils font un -spectacle agréable, magnifique , et vraiment tliéàtral ; mais ils servent comme partie constitutive de la pièce, cl c'est en celte qualité qu'il les faut considérer. Vous connaissez les opéra de Quinault ; vous savez comment les divertissements y sont employés : c'est à peu près de même , ou encore pis , chez ses successeurs. Dans chaque acte l'action est ordinairement coupée au moment le plus intéressant par une fête qu'on donne aux acteurs assis, et que le parterre voit debout. Il arrive de là que les personnages de la pièce sont absolument oubliés, ou bien que les spectateurs regardent les acteurs, qui regardent autre chose. La manière d'amener ces fêtes est simple : si le prince est joyeux , •on prend part à sa joie , et l'on danse ; s'il est triste , on veut l'égayer , et l'on danse. J'ignore si c'est la mode à la cour de •donner le bal aux rois quand ils sont de mauvaise humeur : ce que je sais par rapporta ceux-ci , c'est qu'on ne peut trop admirer leur constance stoïque à voir des gavottes ou écouter des chansons, tandis qu'on décide quelquefois derrière le théâtre de leur couronne ou de leur sort. Mais il va bien d'autres sujets de danses; les plus graves actions de la vie se font en dansant. Les prêtres dansent , les soldats dansent , les dieux dansent , les diables dansent ; on danse jusque dans les enterrements , et tout danse à propos de tout.
La danse est donc le quatrième des beaux-arts employés dans la constitution de la scène lyrique : mais les trois autres concourent à l'imitation; et celui-là qu'imite-t-il? Rien. Il est donc hors d'œuvre quand il n'est employé que comme danse ; car que font des menuets, des rigaudons , des chaconnes , dans une tragédie ? Je dis plus : il n'y serait pas moins déplacé s'ils imitaient quelque chose, parce que , de toutes les unités il n'y en a point de plus indispensable que celle du langage ; et un opéra où l'action se passerait moitié en chant , moitié en danse , serait plus ridicule encore que celui où l'on parlerait moitié français , moitié italien.
Non contents d'introduire la danse comme une partie essentielle de la scène lyrique, ils se sont même efforcés d'en faire quelquefois le sujet principal , et i>!s ont des opéras appelés ballets rjtii remplissent si mal leur titre, que la danse n'y est pas moins déplacée que dans tous les autres. La plupart de ces ballels for-
ment autant de sujets séparés que d'actes , et ces sujets îont liés entre eux par de certaines relations métaphysiques dont le spectateur ne se douterait jamais, si l'auteur n'avait soin do l'en avertir dans un prologue. Les saisons , les âges , les sens, les éléments ; je demande quel rapport ont tous ces titres à la danse , et ce qu'ils peuvent offrir en ce' genre à l'imagination. Quelques-uns même sont purement allégoriques , comme le carnaval et la folie ; et ce sont les plus insupportables de tous, parce qu'avec beaucoup d'esprit et de finesse ils n'ont ni sentiments, ni tableaux, ni situations, ni chaleur, ni intérêt, ni rien de tout ce qui peut donner prise à la musique, flatter le cœur, et nourrir l'illusion. Dans ces prétendus ballets l'action se passe toujours en chant, la danse interrompt toujours l'action , ou ne s'y trouve que par occasion , et n'imite rien. Tout ce qu'il arrive , c'est que ces ballets ayant encore moins d'intérêt que les tragédies, cette interruption y est moins remarquée ; s'ils étaient moins froids , on en serait plus choqué : mais un défaut couvre l'autre, et l'art des auteurs pour empêcher que la danse ne lasse est de faire en sorte que b pièce ennuie.
Ceci me mène insensiblement à des recherches sur la véritable constitution du drame lyrique , trop étendues pour entrer dans cette lettre, et qui me jelleraicnt loin de mon sujet : j'en ai fait une petite dissertation à part que vous trouverez ci-jointe, et dont vous pourrez causer avec Regianino. Il me reste à vous dire sur l'Opéra français que le plus grand défaut que j'y crois remarquer est un faux goût de magnificence , par lequel on a voulu mettre en représentation le merveilleux , qui , n'étant fait que pour être imaginé , est aussi bien placé dans un poème épique que ridiculement sur un théâtre. J'aurais eu peine à croire , si je ne l'avais \ai, qu'il »e trouvât des artistes assez imbéciles pour vouloir imiter le char du Soleil , et des spectateurs assez enfants pour aller voir celte imitation. La Bruyère ne concevait pas comment un spectacle aussi superbe que l'Opéra pouvait l'ennuyer à si grands frais. Je le conçois bien , moi , qui ne suis pas un la Bruyère ; et je souliens que, pour tout homme qui n'est pas dépourvu du goût des beaux-arts, la musique française, la danse et le merveilleux, mêlés ensemble, feront toujours de l'Opéra de Paris le plus ennuyeux snec».:'.'!,'^ qui puisse exister. Après tout, peut-être n'en faut-il pas aux França's de plus parfaits, au moins juntU à l'exécution; non
qu'ils ne soient très en ctatdcronn.iilrela bonne, mnis parce qu'en ceci le mal les amuse plus que le bien. Ils aiment mieux railler qu'applaudir; le plaisir de la critiqoc les dédommage de l'ennui du spectacle ; et il leur est plus agréable de s'en moquer quand ils n'y sont plus , que de s'y plaire tandis qu'ils y sont.