XV. - DE JUMF
C'en est tiop , c'en est trop. Ami, tu as vaincu. Je ne suis point à l'épreuve de tant d'amour; ma résistance est épuisée. J'ai fait usage de toutes mes forces ; ma conscience m'en rend le consolant témoignage. Que le ciel ne me demande point compte de plus qu'il ne m'adonne. Ce triste cœur que tu achetas tant de fois, et qui coûta si cher au tien, t'appartient sans réserve; il fut à toi du premier moment où mes yeux te virent ; il te restera jusqu'à mon dernier soupir. Tu Tas trop bien mérité pour le pe.dre , et je suis lasse de servir aux dépens de la justice une chimérique vertu.
Oui , tendre et généreux amant , ta Julie sera toujours tienne, elle t'aimera toujours : il le faut , je le veux , je le dois. Je te rends l'empire que l'amour t'a donné; il ne te sera plus ôté. C'est en vain qu'une voix mensongère murmure au fond de monàme , elle ne m'abusera plus. Que sont les vains devoirs qu'elle m'oppose contre ceux d'aimer à jamais ce que le ciel m'a fait aimer? Le plus sacré de tous n'est-il pas envers toi.^ n'est-ce pas à toi seul que j'ai tout promis? le premier vœu de mon cœur ne fut-il pas de ne l'oublier jamais? et ton inviolable fidélité n'est-elle pas un nouveau lien pour la mienne ? Ah ! dans le transport d'amour qui me rend à toi, mon seul regret est d'avoir combattu des sentiments si chers et si légitimes. Nature, ô douce nature, reprends tous tes droits; j'abjure les barl)ares vertus qui t'anéantissent. Les peuchants que tu m'as donnés seront-ils plus trompeurs qu'une raison qui m'égara tant de fois?
Respecte ces tendres penchants, mon aimable ami ; tu leur dois trop pour les haïr : mais souffres-en le cher et doux partage; souffre que les droits du sang et de l'amitié ne soient pas éteints par ceux de l'amour. Ne pense point que pour te suivre j'abandonne jamais la maison paternelle ; n'espère point que je me refuse aux liens que m'impose une autorité sacrée : la cruelle perte de l'un des auteurs de mes jours m'a trop appris à craindre d'affliger l'autre. Non , celle dont il attend désormais toute sa consolation ne contristera point son Ame accablée d'ennuis; je n'aurai point donné la mort à tout ce qui me donna la vie. Non , non ; je connais mon crime, et ne puis le haïr. Devoir, honneur, vertu , tout cela ne me dit plus rien : mais pourtant je ne suis point un monstre ; je suis faible, et non dénaturée. Mon parti est pris., je ne veux
désoler aucun de ceux que j'aime. Qu'un pcre esclave de sa parole et jaloux d'un vain titre dispose de ma main qu'il a promise; que l'amour seul dispose de mon cœur ; que mes pleurs ne cessent de couler dans le sein d'une tendre amie. Que je sois vile et malheureuse ; mais que tout ce qui m'est cher soit heureux et content, s'il est possible. Formez tous trois ma seule existence, et que votre bonheur me fasse oublier ma misère et mon désespoir.
Nous renaissons , ma Julie; tous les vrais sentiments de nos âmes reprennent leur cours. La nature nous a conservé l'être , et l'amour nous rend à la vie. En doutais-tu ? L'o5as-tu croire , de pouvoir m'ôter ton cœur.^ Va, je le connais mieux que toi , ce cœur que le ciel a fait pour le mien. Je les sens joints par une existence commune, qu'ils ne peuvent perdre qu'à la mort. Dépend-il de nous de les séparer, ni même de le vouloir? tiennent-ils l'un à l'autre par des nœuds que les hommes aient formés et qu'ils puissent rompre ? Non , non , Julie : si le sort cruel nous refuse le doux nom d'époux , rien ne peut nous ôter celui d'amants fidèles ; il fera la consolation de nos tristes jours, et nous l'emporterons au tombeau.
Ainsi nous recommençons de vivre pour recommencer de souffrir, et le sentiment de notre existence n'est pour nous (ju'un sentiment de douleur. Infortunés ! que sommes-nous devenus? Comment avons-nous cessé d'être ce que nous fûmes? Où est cet enchantement de bonheur suprême? Où sont ces ravissements exquis dont les vertus animaient nos feux? Il ne reste de nous que notre amour; l'amour seul reste, et ses charmes se sont éclipsés. Fille trop soumise, amante sans courage , tous nos maux nous viennent de tes erreurs. Hélas ! un cœur moins pur t'aurait bien moins égarée! Oui , c'est l'honnêteté du lien qui nous perd ; les sentiments droits qui le remplissent en ont chassé la sagesse. Tu as voulu concilier la tendresse filiale avec l'indomptable amour ; on te livrant à la fois à tous tes penchants, tu les confonds au lieu de les accorder, et deviens coupable à force de vertus. 0 Julie, quel est ton inconcevable empire ! Par quel étrange pouvoir tu fascines ma raison! même en me faisant rougir de nos feux, tu te fais encore csti mer par tes fautes; tu me forces de t' admirer en partageant les re-
mords... Des remords!... était-ceà toi d'en sentir?... loi que j'aimai... toi que je no puis cesser d'adorer... Le crime pounait-il approcher de ton cœur? ... Cruelle! en me le rendant ce cœur q-cA m'appartient , rends-le-moi le! qu'il me fut donné.
Que m'as-tu dit?...qu'oscs-tu me faire entendie?... Toi, passer dans les bras d'un autre!... un autre te posséder !... N'être plus à moi!... ou, pour comble -d'horreur, n'être pas à moi seul ! Moi, j'éprouverais cet affreux supplice !... je le verrais survivre à toimême!... Non ; j'aime mieux le perdre que te partager... Que le ciel ne me donna-t-il un courage digne des transports qui m'agitent!... avant que ta main se fut avihe dans ce nœud funeste abhorré par l'amour et réprouvé par l'honneur, j'irais de la mienne te plonger un poignard dans le sein ; j'épuiserais ton chaste cœur d'un sang que n'aurait point souillé l'infidélité. A ce pur s.ing je mêlerais celui qui brûle dans mes veines d'un feu que rien ne peut éteindre; je tomberais dans tes bras; je rendrais sur tes lèvres mon dernier soupir... je recevrais le tien... Julie expirante!... ces yeux si doux éteints par les horreurs de la mort!... ce sein, ce trône de l'amour, déchiré par ma main , versant à gros bouillons le sang et la vie !. .. Non ; vis et souffre , porte la peine de ma lâcheté. Non; je voudrais que tu ne fusses plus; mais je ne puis t'aimer assez pour le poignarder.
0 si tu connaissais l'état de ce cœur serré de détresse! jamais il ne brûla d'un feu si sacré; jamais ton innocence et ta vertu ne lui furent si chères. Je suis amant , je sais aimer , je le sens ; mais je ne suis qu'un homme , et il est au-dessus de la force humaine de renoncer à la suprême félicité. Une nuit, une seule nuit a changé pour jamais toute mon âme. Ole-moi ce dangereux souvenir, et je suis vertueux. Mais cette nuit fatale règne au fond de mon cœur, et va couvrir de son ombre le reste de ma vie. Ah , Julie! objet adoré! s'il faut être à jamais misérables, encore une heure de bonheur , et des regrets éternels !
Écoute celui qui t'aime. Pourquoi voudrions-nous être plus sages nous seuls que tout le reste des hommes, et suivre avec une simplicité d'enfants de chimériques vertus dont tout le monde parle et que personne ne pratique? Quoi! serons-nous meilleurs moralistes que ces foules de savants dont Londres et Paris sont peuplés, qui tousse raillent delà fidélité conjugale , et regardent l'adultère comme un jeu ? Les exemples n'en sont point scandaleux ,
il n'est pas mémo permis d'y trouver à redire ; et tous les honnêtes gens se riraient ici de celui qui, par respect pour le mariage, résisterait au penchant de son cœur. En effet, disent-ils , un tort qui n'est que dans l'opinion n'est-il pas nul quand il est secret? Quel mal reçoit un mari d'une infidélité qu'il ignore ? De quelle complaisance une femme ne rachète-t-elle pas ses fautes' ? quelle douceur n'empioie-t-elle pas à prévenir ou guérir ses soupçons ? Privé d'un bien imaginaire , il vit réellement plus heureux ; et ce prétenilu crime dont on fait tant de bruit n'est qu'un lien de plus dans la société.
A Dieu ne plaise , ô chère amie de mon cœur, que je veuille rassurer le tien par ces honteuses maximes ! je les abhorre sans sav-oir les combattre , et ma conscience y répond mieux que ma raison. Non que je me fasse fort d'un courage que je hais, ni que je voulusse d'une vertu si coûteuse : mais je me crois moins coupable en me reprochant mes fautes qu'en m'efforçant de les justifier; et je regarde comme le comble du crime d'en vouloir ôter les remords.
Je ne sais ce que j'écris : je me sens l'àme Amis un état affreux, pire que celui même où j'étais avant d'avoir reçu ta lettre. L'espoir que tu me rends est triste et sombre ; il éteint cette lueur si pure qui nous guida tiant de fois; tes attraits s'en ternissent, et ne deviennent que plus touchants; je te vois tendre et malheureuse ; mon cœur est inondé des pleurs qui coulent de tes yeux , et je me reproche avec amertume un bonheur que je ne puis plus goûter qu'aux dépens du tien.
Je sens pourtant qu'une ardeur secrète m'anime encore , et me rend le courage que veulent m'ôter les remords. Chère amie , ah ! sais-tu de combien de pertes un amour pareil au mien peut te dédommager? Sais-tu jusqu'à quel point un amant qui ne respire que pour toi peut te faire aimer la vie? Conçois-tu bien que c'est povu- toi seule que je veux vivre, agir, penser, sentir désormais ? Non, source délicieuse de mon être , je n'aurai plus d'àme que
' Et où le bon Suisse avait-il vu cela ? Il y a longlemps que les femmes galanli's l'ont pris sur un plus haut ton. Kllcs coininciicent pai'élablir lièrcincnl leurs amants clans la maison; et si l'on daigney souffrir le mari , c'est autant ((u'il se comporte envers eux avec li' respect qu'il leur doit. Une femme qui se cacherait d'un mauvais eoiinneree ferait croire qu'elle en a honte, et serait déshonorée; pas une lioiinèle femme ne voudrait la voir.
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ton âme, je ne serai plus rien qu'une partie de toi-même; et tu trouveras au fond de mon cœur une si douce existence, que tu ne sentiras point ce que la tienne aura perdu de ses ciiarmes. Hé bien .' nous serons coupables , mais nous ne serons point méchants ; nous serons coupables, mais nousairaerons toujours la vertu : loin d'oser excuser nos fautes , nous en gémirons , nous les pleurerons ensemble, nous les rachèterons, s'il est possible, à force d'être bienfaisants et bons. Julie! ô Julie! que ferais-tu, que peux-tu faire? Tu ne peux échapper à mon cœur; n'a-t-il pas épousé le tien ?
Ces vains projets de fortune qui m'ont si grossièrement abusé sont oubliés depuis longtemps. Je vais m'occuper uniquement des soins que je dois à mylord Edouard : il veut m'enlrainer en Angleterre; il prétend que je puis l'y servir. Hé bien! je l'y suivrai : mais je me déroberai tous les ans; je me rendrai secrètement près de toi. Si je ne puis te parler, au moins je t'aurai vue ; j'aurai du moins baisé tes pas ; un regard de tes yeux m'aura donné dix mois de vie. Forcé de repartir, en m'éloignant de celle que j'aime je compterai pour me consoler les pas qui doivent m'en rapprocher. Ces fréquents voyages donneront le change à ton malheureux amant; il croira déjà jouir de ta vue en partant pour t'aller voir; le souvenir de ses transports l'enchantera durant son retour; malgré le sort cruel, ses tristes ans ne seront pas tout à fait perdus; il n'y en aura point qui ne soient marqués par des plaisirs, et les courts moments qu'il passera près de toi se multiplieront sur sa vie entière.