TROISIÈME PARTIR
Mais, disent-ils encore, souffrez paliemment les mrrnx que Oieu vous envoie ; faites-vous un mérite de vos peines. Appliquer ainsi les maximes du christianisme , que c'est mal en saisir l'esprit ! L'homme est sujet à mille maux , sa vie est un tissu de misères, et il ne semUle nattre que pour souffrir. De ces maux, ceux qu'il peut éviter la raison veut qu'il les évite ; et la religion , qui n'est jamais contraire à la raison , l'approuve. Mais que leur somme est petite auprès de ceux qu'il est forcé de souffrir malgré l-ui! C'est de ceux-ei qu'un Dieu clément permet aux hommes de se faire un mérite; il accepte en hommage volontaire le tribut forcé qu"il nous impose, et marque au profit de l'autre vie la résignation dans celle-ci. La véritable pénitence de l'homme lui est imposée par la nature : s'il endure patiemment tout ce qu'il est contraint d'endurer, il a fait à cet égard tout ce que Dieu lui demande; et si quelqu'un montre assez d'orgueil pour vouloir faire davantage, c'est uu fou qu'il faut enfermer, ou un fourbe qu'il faut punir. Fuyons donc sans scrupule tous les maux que nous pouvons fuir, il ne nous en restera que trop à souffrir encore. Délivrons-nous sans remords de la vie même , aussitôt qu'elle est un mal pour nous , puisqu'il dépend de nous de le faire , et qu'en cela nous n'offensons ni Dieu ni les hommes. S'il faut un sacrifice à l'Être suprême, n'est-ce rien que de mourir? Offrons à Dieu la mort qu'il nous impose par la voix de la raison , et versons paisiblement dans son sein notre àme qu'il redemande.
Tels sont les préceptes généraux que le bon sens dicte à tous les hommes, et que la religion autorise '. Revenons à nous. Vous avez daigné m'ouvrir votre cœur ; je connais vos peines , vous ne souf-
' L'étrange lettre pour la délibération dont il s'agit! Raisonne-t-on si paisiblement sur une question pareille quand on l'examine pour soi? La lettre est-elle f;ibriquée, ou l'auteur ne veut-il qu'être réfuté? Ce qui peut tenir en doute , c'est l'exemple de Robeck qu'il cite , et qui semble autoriser lesien. Robeck délibéra si posément, qu'il eut la patience de faire un livre, un gros livre, bien long, bien pesant, bien froid ; et quand il eut établi , selon lui , qu'il était permis de se donner la mort, il se la donna avec la même tranquillité. Défions-nous des préjugés de siècle et de nation. Quand ce n'est pas la mode de se tuer, on n'imagine que des enragés qui s» tuent; tous les actes de courage sont autant de chimères pour 'es âmes faibles ; chacun ne juge des autres que par soi: cependant combien n'avons-nous pas d'exemples attestés d'hommes sa- ^es en tout autre point , qui, sans remords , sans fureur, sans désespoir, renoncent à la vie uniquement parce qu'elle leur est à charge, et meurent plus tranquillement qu'ils n'ont vécu!
frez pas moins que moi ; vos maux sont sans remède ainsi que les miens; et d'autant plus sans remède que les lois do l'honneur sont plus immuables que celles de la fortune. Vous les supportez, je l'avoue , avec fermeté. La vertu vous soutient ; un pas de plus, elle vous dégage. Vous me pressez de souffrir; mylord, j'ose vous presser de terminer vos souffrances , et je vous laisse à juger qui de nous est le plus cher à l'autre.
Que tardons-nous à faire un pas qu'il faut toujours faire ? Attendrons-nous que la vieillesse et les ans nous attachent bassement à la vie après nous en avoir ôté les charmes, et que nous traînions avec effort, ignominie et douleur, un corps infirme et cassé.? Nous sommes dans l'âge où la vigueur de l'àme la dégage aisément de ses entraves, et où l'homme sait encore mourir ; plus lard, il se laisse en gémissant arracher la vie. Profitons d'un temps où l'ennui de vivre nous rend la mort désirable ; craignons qu'elle ne vienne avec ses horreurs au moment où nous n'en voudrons plus. Je m'en souviens, il fut un instant où je ne demandais qu'une heure au ciel , et où je serais mort désespéré si je ne l'eusse obtenue. Ah ! qu'on a de peineà briser les nœuds qui lient nos cœurs à la terre ! et qu'il est sage de la quitter aussitôt qu'ils sont rompus! Je le sens, mylord, nous sommes dignes tous deux d'une habitation plus pure : la vertu nous la montre, et le sort nous invite à la chercher. Que l'amitié qui nous joint nous unisse encore à notre dernière heure. Oh ! quelle volupté pour deux vrais amis de finir leurs jours volontairement dans les bras l'un de l'autre, de confondre leurs derniers soupirs, d'exhaler à la fois les deux moitiés de leur àme ! Quelle douleur, quel regret peut empoisonner leurs derniers instants.? Que quittent-ils en sortant du monde ? Ils s'en vont ensemble ; ils ne quittent rien.