‹ La nouvelle HéloïseChapitre 159 sur 214 · VIII. — RÉPONSE DE MADAME D ORBE A MADAME DE WOL.MAR · texte numérisé non relu

VIII. — RÉPONSE DE MADAME D ORBE A MADAME DE WOL.MAR

Comment ! cousine , notre voyageur est arrivé , et je ne l'ai pas vu encore à mes pieds chargé des dépouilles de l'Amérique! Ce n'est pas lui, je t'en avertis, que j'accuse de ce délai, car je sais qu'il lui dure autant qu'à moi ; mais je vois qu'il n'a pas aussi bien oublié que tu dis son ancien métier d'esclave , et je me plains moins de sa négligence que de ta tyrannie. Je te trouve aussi fort bonne de vouloir ([u'une prude grave et formaliste comme moi fasse les avances , el que, toute affaire cessante , je coure baiser un visage noir et crotu ' , qui a passé quatre fois sous le soleil et vu le pays des épices ! Mais tu me fais rire surtout ([uand tu te presses de gronder, de peur que je ne gronde la première. Je voudrais bien savoir de quoi tu te mêles. C'est mon métierdequereller, j'y prends plaisir, je m'en acquitte à merveille , et cela me va très-bien ; mais toi, tu y es giuche on ne peut davantage, et ce n'est point du tout ton fait. En revanche, si tu savais combien tu as de grâce à avoir tort , combien ton air confus et ton œil suppliant te rendent charmante, au lieu de gronder tu passerais ta vie à demander pardon, sinon par devoir, au moins par coquetterie.

' Marqué de petite vérole. Terme du pays.

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Qaanl à présent , d(jmancIe-moi pardon de toutes manières. Le J)cau projet que celui de |)reiidre swi mari pour son confident, cl l'obligeante précaution pour une aussi sainte amitié que la nôtre! Amie injuste et femme pusillanime! à qui te fieras-tu de ta vertu sur la terre , sL lu le défies de tes sentiments et des miens ? Peuxtu , sans nous offenser toutes deux , craindre ton cœur et mon indulgence dans les nœuds sacrés où tu vis ? J'ai peine à comprendre comment la seule idée d'admettre un tiers dans les secrets caquelages de deux femmes ne t'a pas révoltée. Pour moi , j'aime fort à babiller à mon aise avec loi ; mais si je savais que l'œil d'un bomme eut jamais furelé mes lettres, je n'aurais plus de plaisir à l'écrire ; insensiblement la froideur s'introduirait entre nous avec la réserve, et nous ne nous aimerions plus que comme deux autres femmes. Regarde à quoi nous exposait ta sotte déliance , si ton mari n'eût été plus sage que toi.

Il a très-prudemmenl fait de ne vouloir point lire ta lettre. Il en eût peut-être été moins content que tu n'espérais, et taoinsqueje ne suis moi-même, à qui l'état où je t'ai vue apprend à mieux juger de celui où je le vois. Tous ces sages contemplatifs qui ont passé leur vie à Tétude du cœur humain en savent moins sur les vrais signes de l'amour que la plus bornée des femmes sensibles. M. de Wolmar aurait d'abord remarqué que la lettre entière est employée à parler de notre ami, et n'aurait point \'u l'apostille où tu n'en dis pas un mot. Si lu avais écrit celte apostille il y a dix ans, mon enfant, je ne sais comment lu aurais fait, mais l'ami y serait toujours rentré par quelque coin, d'autant plus que le mari ne la devait point voir.

M. de Wolmar aurait encore observé l'allention que tu as mise à examiner son hôte , et le plaisir que tu prends à le décrire; mais il mangerait Arislote et Platon avant de savoir qu'on regarde son amant et qu'on ne l'examine pas. Tout examen exige un sang-froid qu'on n'a jamais en voyant ce qu'on aime.

Enfin il s'imaginerait que tous ces changements que tu as obser . vés seraient échappés à une autre ; et moi j'ai bien peur au contraire d'en trouver qui le seront échappés. Quelque différent que ton hôte soit de ce qu'il était , il changerait davantage encore , que , si ton cœur n'avait point changé, tu le verrais toujours le même. Quoi qu'il en soit , tu détournes les yeux quand il te regarde : c'est encore un fort bon signe. Tu les détournes, cousine! Tu nj

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tes baisses donc plus ? car sûrement tu n'as pas pris un mot pour l'autre. Crois-tu que notre sage eût aussi remarqué cela?

Une autrî chose très-capable d'inquiéter un mari , c'est je ne sais quoi de touchant et d'affectueux qui reste dans ton langage au sujet de ce qui te fut cher. En te lisant, en t'entendanl parler^ on a besoin de te bien connaître pour ne pas se tromper à les sentiments; on a besoin de savoir que c'est seulement d'un ami que tu parles, ou que tu parles ainsi de tous tes amis : mais quant à cela , c'est un effet naturel de ton caractère , que ton mari connaît trop bien pour s'en alarmer. Le moyen que dans un cœur si tendre la pure amitié n'ait pas encore un peu l'air de l'amour ? Écoute, cousine; tout ce que je te dis là doit bien te donner du courage, mais non pas de la témérité. Tes progrès sont sensibles , et c'est beaucoup. Je ne comptais que sur ta vertu, et je commence à compter aussi sur ta raison : je regarde à présent ta guérison sinon comme parfaite, au moins comme facile , et tu en as précisément assez fait pour te rendre inexcusable si tu n'achèves pas.

Avant d'être à ton apostille, j'avais déjà remarqué le petit article que tu as eu la franchise de ne pas supprimer ou modifier en songeant qu'il serait vu de ton mari . Je suis sûre qu'en le lisant il eût, s'i 1 se pouvait , redoublé pour toi d'estime ; mais il n'en eût pas été plus content de l'article. En général, ta lettre était très-propre à lui donner beaucoup de confiance en ta conduite et beaucoup d'inquiétude sur ton penchant. Je t'avoue que ces marques de petite vérole, que tu regardes tant , me font peur ; et jamais l'amour ne s'avisa d'un plus dangereu.K fard. Je sais que ceci ne serait rien pour une autre ; mais, cousine , souviens-t'en toujours , celle que la jeunesse et la figure d'un amant n'avaient pu séduire se perdit en pensant aux maux qu'il avait soufferts pour elle. Sans doute le ciel a voulu qu'il lui restât des marques de celte maladie pour exercer ta vertu, cl qu'il ne t'en restât pas pour exercer la sienne.

Je reviens au principal sujet de ta lettre : tu sais qu'à celle de notre ami j'ai volé; le cas était grave. Mais à présent si tu savais dans quel embarras m'a mise celte courte absence et combien j'ai d'affaires à la fois, tu sentirais l'impossibilité où je suis de quitter derechef ma maison sans m'y douncr de nouvelles entraves et me mettre dans la nécessité d'y passer encore cet hiver ; ce qui n'est pas mon compte ni le tien. Ne vaut-il pas mieux nous priver de mius voir deux ou trois jours à la hàle , et nous rcjoiiub'e six mois

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plus tôt? Je pense aussi qu'il ne sera pas inutile que je cause enparliculicr et un peu à loisir avec notre philosophe, soit pour sonder et raffernair son cceur, soit pour lui donner quelques avis utiles sur la manière dont il doit se conduire avec Ion mari, et même avec toi ; car je n'imagine pas que tu puisses lui parler bien librement là-dessus, et je vois par ta lettre même qu'il a besoin de conseil. Nous avons pris une si grande habitude de le gouverner, que nous sommes un peu responsables de lui à notre propre conscience ; et jusqu'à ce que sa raison soit entièrement libre , nous y devons suppléer. Pour moi , c'est un soin que je prendrai toujours avec plaisir; car il a eu pour mes avis des déférences coûteuses que je n'oublierai jamais , et il n'y a point d'homme au monde , depuis <iue le mien n'est plus , que j'estime et que j'aime autant que lui. Je lui reserve aussi pour son compte le plaisir de me rendre ici quelques services. J'ai beaucoup de papiers mal en ordre qu'il m'aidera à débrouiller, et quelques affaires épineuses où j'aurai besoin à mon tour de ses lumières et de ses soins. Au reste, je compte ne le garder que cinq ou six jours tout au plus , et peulétre te le renverrai-je dès le lendemain ; car j'ai trop de vanité pour attendre que l'impatience de s'en retourner le prenne , et l'œil trop bon pour m'y tromper.

Ne manque donc pas , sitôt qu"il sera remis, de me l'envoyer, c'est-à-dire de le laisser venir; ou je n'entendrai pas raillerie. Ta sais bien que si je risquand je pleure et n'en suis pas moinsaffligée, je ris aussi quand je gronde et n'en suis pas moins en colère. Si tu es bien sage et que tu fasses les choses de bonne grâce, je te promets de t'envoyer avec lui un joli petit présent qui te fera plaisir, .et très-grand plaisir ; mais si tu me fais languir, je t'avertis que tu n'auras rien.

P. S. A propos, dis-moi; notre marin fume-t-il.'jure-t-il.' boitil de l'eau-de-vie? porte-t-il un grand sabre .' a-t-il bien la mine d'un flibustier.' Mon Dieu, que je suis curieuse de voir l'air qu'on a quand on revient des antipodes !

IX DE MADAME d'oRBEA MADAME OE WOLMAR.

Tiens, cousine, voilà ton esclave que je te renvoie. J'en ai tait le mien durant ces huit jours, et il a porté ses fers de si boo

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