‹ La nouvelle HéloïseChapitre 169 sur 214 · XI. — DE SAINT-PREUX A MYLORD EDOUARD · texte numérisé non relu

XI. — DE SAINT-PREUX A MYLORD EDOUARD

Non , mylord, je ne m'en dédis point , on ne voit rien dans cette maison qui n'associe l'agréable à l'utile; mais les occupations utiles ne se bornent pas aux soins qui donnent du profit , elles comprennent encore tout amusement innocent et simple qui nourrit le goût de la retraite , du travail , de la modération , et conserve à celui qui s'y livre une àine saine , un cœur libredu trouble des passions. Si rindolente oisiveté n'engendre que la tristesse et l'ennui, le charme des doux loisirs est le fruit d'une vie laborieuse. On ne travaille que pour jouir; cette alternative de peine et de jouissance est notre véritable vocation. Le repos qui sert de délassement aux travaux passés et d'encouragement à d'autres n'est pas moins nécessaire à l'homme que le travail même.

Après avoir admiré l'effet de la vigilance et des soins de la plus respectable mère de famille dans l'ordre de sa maison, j'ai vu celui de ses récréations dans un lieu retiré dont elle fait sa promenade favorite, et qu'elle appelle son Elysée.

Il y avait plusieurs j'^urs que j'entendais parler de cet Elysée, dont on me faisait une espèce de mystère. Enfin hier après diner, l'extrême chaleur rendant le dehors et le dedans de la maison presque également insupportables, M. de Wolmar proposa à sa femme de se donner congé celte après-midi; et, au lieu de se retirer comme à l'ordinaire dans la chambre de ses enfants jusque vers le soir, de venir avec nous respirer dans le verger. Elle y consentit , et nous nous y rendîmes ensemble.

Ce lieu , quoique tout proche de la maison , est tellement oac'ié par l'allce couverte qui l'en sépare, qu'on ne l'aperçoit de "lulle part. L'épais feuillage qui l'environne ne permet point à l'œil d'y pénétrer, et il est toujours soigneusement fermé à la clef. A peine fus-je au dedans , que , la porte étant masquée par des aunes et des coudriers qui ne laissent que deux étroits passages sur les côtés , je ne vis plus, en me retournant, par où j'étais entré; et, n'apercevant point de porte, je me trouvai là comme tombé dos nues.

lîn outrant dans ce prétendu verger, je fus frappé d'une agréable sensation de fraîcheur que d'obscurs ombrages, une verdure animée et vive, des fleurs éparses de tous côtés, un gazouillement d'eau courante , et le chant de mille oiseaux , portèrent à mon imagination du moins autant qu'à mes sens ; mais en même temps je crus voir le lieu le plus sauvage, le plus solitaire de la nature , et il me semblait être le premier mortel qui jamais eût pénétré dans ce désert. Surpris , saisi , transporté d'un spectacle si peu prévu , je restai un moment immobile, et m'écriai , dans un enthousiasme involontaire : 0 Tinian ! ô Juan Fernaiidez ' ! Julie , le bout du monde est à votre porte ! Beaucoup de gens le trouvent ci comme vous , dit-elle avec un sourire ; mais vingt pas de plus es ramènent bien vite à Clarens : voyons si le charme tiendra plus longtemps chez vous. C'est ici le même verger où vous vous êtes promené autrefois, et où vous vous battiez avec ma cousine i coups de pèches. Vous savez que l'herbe y était assez aride, les arbres assez clair-semés , donnant assez peu d'ombre , et qu'il n'y avait point d'eau. Le voilà maintenant frais , vert , habillé , paré, fleuri, arrosé. Que pensez-vous qu'il m'en a coûté pour le mettre dans l'état où il est? car il est bon de vous dire que j'en suis la surintendante , et que mon mari m'en laisse l'entière disposition. Ma foi, lui dis-je, il ne vous en a coûté que de la négligence. Ce lieu est charmant , il est vrai , mais agreste et abandonné ; je n'y vois point de travail humain. Vous avez fermé la porte ; l'eau est venue je ne sais comment ; la nature seule a fait tout le reste; et vous-même n'eussiez jamais su faire aussi bien qu'elle. Il est vrai, dit-elle, que la nature a tout fait, mais sous ma direction, et il n'y a rien laque je n'aie ordonné. Encore un coup , devinez.

' Iles désertes de la mer du Sud, célèbres dans le Voyage de l'amiral Ansou.

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Premièrement , rpprii-jo, je ne comprends poml comment avec (le la peine et do l'argent on a pu suppléer au temps. Les arltres... Quant à cela, dit M. de Wolmar, vous remarquerez qu'il n'y en a pas beaucoup de fort grands , et ceux-là y étaient déjà. De plus , Julie a commencé ceci longtemps avant son mariage, et presque d'abord après la mort de sa mère , qu'elle vint avec son père chercher ici la solitude. Hé bien! dis-je, puisque vous voulez que tous ces massifs , ces grands berceaux, ces touffes pendantes, ces bosquets si bien ombragés , soient venus en sept ou huit ans, et que l'art s'en soit raélé , j'estime que si dans une enceinte aussi vaste vous avez fait tout cela pour deux mille écus,vous avez bien économisé. Vous ne surfaites que de deux raille écus , ditelle ; il ne m'en a rien coûté. Comment , rien ? Non , rien ; à moins que vous ne comptiez une douzaine de journées par an de mon jardinier, autant de deux ou trois de mes gens, et quelques-unes de M. de Wolmar lui-même , qui n'a pas dédaigné d'être quelquefois mon garçon jardinier. Je ne comprenais rien à cette énigme : mais Julie , qui jusque-là m'avait retenu , me dit en me laissant allei : Avancez , et vous comprendrez. Adieu Tinian , adieu Juan Fernandez , adieu tout l'enchantement ! Dans un moment vous allez être de retour du bout du monde.

Je me mis à parcourir avec extase ce verger ainsi métamorphosé ; et si je ne trouvai point de plantes exotiques et de productions des Indes, je trouvai celles du pays disposées et réunies de manière à produire un effet plus riant et plus agréable. Le gazon verdoyant , épais , mais court et serré , était mêlé de serpolet , de baume , de thym , de marjolaine , et d'autres herbes odorantes. On y voyait briller mille fleurs des champs , parmi lesquelles l'oêil en démêlait avec surprise quelques-unes de jardin, qui semblaient croître naturellement avec les autres. Je rencontrais de temps en temps des touffes obscures , impénétrables aux rayons du soleil , comme dans la plus épaisse foret ; ces touffes étaient formées des arbres du bois le plus flexible, dont on avait fait recourber les branches , pendre en terre , et prendre racine , par un art semblable à ce que font naturellement les mangles en Amérique. Dans les lieux plus découverts je voyais çà et là, sans ordre et sans symétrie, des broussailles de roses , de framboisiers, de groseilliers, des fourrés de lilas, de noisetier, de sureau, de seringat , de genêt , de trifolium , qui paraient la terre en lu

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donnant l'air d'être en friche. Je suivais des allées tortueuses et irrégulicres bordées de ces bocages fleuris, et couvertes de mille guu'landes de vigne de Judée , de vigne vierge, de houblon , de liseron , de couleuvrée, de cléinatile, et d'autres plantes de cette espèce , parmi lesquelles le chèvrefeuille et le jasmin daignaient se confondre. Ces guirlandes semblaient jetées négligemment d'un arbre à l'autre, comme j'en avais remarqué quelquefois dans les forêts, et formaient sur nous des espèces de draperies qui nous garantissaient du soleil , tandis que nous avions sous nos pieds un marcher doux , commode et sec, sur une mousse fine, sans sable, sans herbe , et sans rejetons raboteux. Alors seulement je découvris , non sans surprise, que ces ombrages verts et touffus, qui m'en avaient tant imposé de loin , n'étaient formés que de ces plantes rampantes et parasites, qui , guidées le long des arbres, environnaient leur tête du plus épais feuillage , et leur pied d'ombre et de fraîcheur. J'observai même qu'au moj^en d'une industrie assez simple on avait fait prendre racine sur les troncs des arbres à plusieurs de ces plantes, de sorte qu'elles s'étendaient davantage en faisant moins de chemin. Vous concevez bien que les fruits ne s'en trouvent pas mieux de toutes ces additions; mais dans ce lieu seul on a sacrifié l'utile à l'agréable , et dans le reste des terres on a pris un tel soin des plants et des arbres , qu'avec ce verger de moins la récolte en fruits ne laisse pas d'être plus forte qu'auparavant. Si vous songez combien au fond d'un bois on est charmé quelquefois de voir un fruit sauvage et même de s'en rafraîchir , vous comprendrez le plaisir qu'on a de trouver dans ce désert artificiel des fruits excellents et mûrs , quoique clair-semés et de mauvaise mine ; ce qui donne encore le plaisir de la recherche et du choix.

Toutes ces petites routes étaient bordées et traversées d'une eau limpide et claire, tantôt circulant parmi l'herbe et les fleurs en filets presque imperceptibles , tantôt en plus grands ruisseaux courant sur un gravier pur et marqueté, qui rendait l'eau plus brillante. On voyait des sources bouillonner cl sortir de la terre, et quelcjucfois des canaux plus profonds dans lesquels l'eau calme et paisible réfléchissait à l'œil les objets. Je comprends h présent tout le reste, dis-je à Julie : mais ces eaux que je vois de toutes parts... Elles viennent delà, reprit-elle en me montrant le côté où était la terrasse de son jardin. C'est ce même ruisseau qui fournit

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