‹ La nouvelle HéloïseChapitre 195 sur 214 · VI. — DE SAINT-PREUX A MYLORD EDOUARD · texte numérisé non relu

VI. — DE SAINT-PREUX A MYLORD EDOUARD

Quoi ! même après la séparation de l'armée, encore un voyage à Paris ! Oubliez-vous donc tout à fait Clarens et celle qui l'habite.' Nous êtes-vous moins cher qu'à mylord Hyde.' êtes-vous plus nécessaire à cet ami qu'à ceux qui vous attendent ici ? Vous nous forcez à faire des vœux opposés aux vôtres , et vous me faites souhaiter d'avoir du crédit à la cour de France pour vous empêcher d'obtenir les passe-ports que vous en attendez. Contentez-vous toutefois; allez voir votre digne compatriote. Malgré lui , malgré vous , nous serons vengés de cette préférence ; -et , quelque plaisir que vous goûtiez à vivre avec lui, je sais que, quand vous serez avec nous , vous regretterez le temps que vous ne nous aurez pas donné.

En recevant votre lettre, j'avais dabord soupcoimé qu'une commission secrète... Quel plus digne médiateur de paix !... Mais les rois donnent-ils leur confiance à des hommes vertueux ? osent-ils écouter la vérité.^ savent-ils même honorer le vrai mérite?... Non, non , cher Edouard , vous n'êtes pas fait pour le ministère ; et je pense trop bien de vous pour croire que si vous n'étiez pas né pair d'Angleterre, vous le fussiez jamais devenu.

Viens , ami ; tu seras mieux à Clarens qu'à la cour. Oh ! quel hiver nous allons passer tous ensemble , si l'espoir de notre réunion ne m'abuse pas ! Chaque jour la prépare, on ramenant ici quelqu'une de ces âmes privilégiées qui sont si chères l'une à l'autre ,

' Il y avait ici une grande lettre de mylord Edouard a Julie. Dans la suile il sera parlé de celle lettre ; mais , pour de bonnes raisons, j'ai él" forcé de la supprimer.

qui sont si dignes de s'aimer, el qui semblent n'allenJro que vous pour se passer du reste de l'univers. En apprenant quel heureux hasard a fait passer ici la partie adverse du baron d'Étange, vous avez prévu tout ce qui devait arriver de cette rencontre, et ce qui est arrivé réellement*. Ce vieux plaideur, quoique inflexible et entier presque autant que son adversaire , n'a pu résister à l'ascendant qui nous a tous subjugués. Apres avoir vu Julie, après l'avoir entendue , après avoir conversé avec elle , il a eu honte de plaider contre son père. Il est parti pour Berne si bien tjgposé , et l'accommodement est actuellement en si bon train, que, sur la dernière lettre du baron, nous l'attendons de retour dans peu de jours. Voilà ce que vous aurez déjà su par M. de Wolmar j mais ce que probablement vous ne savez point encore, c'est que madame d'Orbe , ayant enfin terminé ses affaires, est ici depuis jeudi , et n'aura plus d'autre demeure que celle de son amie. Comme j'étais prévenu du jour de son arrivée, j'allai au-devant d'elle à l'insu de madame de Wolmar qu'elle voulait surprendre, et l'ayant rencontrée au deçà de Lutri, je revins sur mes pas avec elle.

Je la trouvai plus vive et plus charmante que jamais , mais inégale , distraite , n'écoulant point , répondant encore moins , parlant sans suite et par saillies, enfin livrée à cette inquiétude dont on ne peut se défendre sur le point d'obtenir ce qu'on a fortement désiré. On eût dit à chaque instant qu'elle tremblait de retourner en arrière. Ce départ, quoique longtemps différé, s'était fait si à la hâte que la tète en tournait à la maîtresse et aux domestiques. Il régnait un désordre risible dans le menu bagage qu'on amenait. A mesure que la femme de chambre craignait d'avoir oublié quelque chose, Claire assurait toujours l'avoir fait mettre dans le coffre du carrosse, et le plaisant quand on y regarda, fut qu'il ne s'y trouva rien du tout.

Comme elle ne voulait pas que Julie entem^t sa voiture , elle descendit dans l'avenue, traversa la cour en courant comme une folle, et monta si précipitamment qu'il fallut respirer après la première rampe avant d'achever de monter. M. de Wolmar vint audevant d'elle : elle ne put lui dire un seul mot.

■ On voit qu'il manque ici plusieurs lettres intermédiaires , ainsi qu'e; beaucoup d'autres endroits. Le lecteur dira qu'on se tire fort commo dément d'affaire avec de pareilles omissions , et je suis tout à fait de sor. a\is.

552 LA NOUVELLK HÉLOISF-:.

En ouvrant la porte de la chaiûbre je vis Julie assise vers la fenêtre, et tenant sur ses genoux la petite Henriette, comme elle faisait souvent. Claire avait médite un beau dicours à sa manière, mêlé de sentiment et de gaieté ; mais , en mettant le pied sur le seuil de la porte, le discours , la gaieté , tout fut oublié ; elle vole à son amie en s'écriant, avec un emportement impossible à peindre : Cousine, toujours, pour toujours, jusqu'à la mortl Henriette, apercevant sa mère, saute et court au-devant d'elle en criant aussi Maman! maman! de toute sa force, et la rencontre si rudement que la pfllvre petite tomba du coup. Cette subite apparition, celte cbute , la joie , le trouble, saisirent Julie à tel point, que, s'étant levée en étendant les bras avec un cri très-aigu , elle se laissa retomber et se trouva mal. Claire, voulant relever sa fille, voit pàlir son amie : elle hésite, elle ne sait à laquelle courir. Enfin, me voyant relever Henriette, elle s'élance pour secourir Julie défaillante, et tombe sur elle dans le même état.

Henriette , les apercevant toutes deux sans mouvement , se mit à pleurer et pousser des cris qui firent accourir la Fanchon : l'une court à sa mère , l'autre à sa maîtresse. Pour moi , saisi , transporté, hors de sens, j'errais à grands pas par la chambre sans saroir ce que je faisais , avec des exclamations interrompues , et Jans un mouvement convulsif dont je n'étais pas le maître. Wolraar lui-même, le froid Wolmarsc sentit ému. 0 sentiment ! sentiment : douce vie de 1 ame ! quel est le cœur de fer que tu n'as jamais touché ? quel est l'infortuné mortel à qui tu n'arrachas jamais de larmes.!* Au lieu de courir à Julie, cet heureux époux se jeta sur un fauteuil pour contempler avidement ce ravissant spectacle. Ne craignez rien, dit-il en voyant notre empressement; ces scènes de plaisir et de joie n'épuisent un instant la nature que pour la ranimer d'une vigueur nouvelle; elles ne sont jamais dangereuses. Laissez-moi jouir du bonheur que je goûte et que vous partagez. Que doit-il être pour vous ! Je n'en connus jamais de semblable , et je suis le moins heureux des six.

.Mylord, sur ce premier moment vous pouvez juger du reste. Cette réunion excita dans toute la maison un retentissement d'allégresse, et une fermentation qui n'est pas encore calmée. Julie, hors d'elle-même , était dans une agitation où je ne l'avais jamais vue; il fut impossible de songer à rien de toute la journée qu'à se voir et s'embrasser sans cesse avec de nouveaux transports. On ne

s'avisa pas même du salon d'Apollon; le plaisir était partout , on n'avait pas besoin d'y songer. A peine le lendemain eut-on assez de sang- froid pour préparer une fête. Sans Wolmar, tout serait allé de travers. Chacun se para de son mieux. Il n'y eut de travail permis que ce qu'il en fallait pour les amusements. La fête fut célébrée, non pas avec pompe , mais avec délire; il y régnait une confusion qui la rendait touchante, et le désordre en faisait le plus bel ornement.

La matinée se passa à mettre madame dOrbe en possession de son emploi d'intendante ou de maîtresse d'hôtel ; et elle s^liàLait d'en faire les fonctions avec un empressement d'enfant qui nous fit rire. En entrant pourdiiier dans le beau salon, les deux cousines virent de tous cotés leurs chiffres unis et formés avec des fleurs. .Tulie devina dans l'instant d'où venait ce soin : elle m'embrassa dans un saisissement de joie. Claire, contre son ancienne coutume, hésita d'en faire autant. Wolmar lui en fit la guerre; elle prit en rougissant le parti d'imiter sa cousine. Cette rougeur, que je remarquai trop, me fit un effet que je ne saurais dire; mais je ne me sentis pas dans ses bras sans émotion.

L'après-midi il y eut une belle collation dans le gynécée , où pour le coup le maître et moi fûmes admis. Les hommes tirèrent au blanc une mise donnée par madame d'Orbe. Le nouveau venu l'emporta , quoique moins exercé que les autres. Claire ne fut pas la dupe de son adresse ; Hanz lui-même ne s'y trompa pas , et refusa d'accepter le prix; mais tous ses camarades l'y forcèrent, et vous pouvez juger que cette honnêteté de leur part ne fut pas perdue.

Le seir, toute la maison, augmentée de trois personnes, se rassembla pour danser. Claire semblait parée parla main des Grâces; elle n'avait jamais été si brillante que ce jour-là. Elle dansait, elle causait , elle riait , elle donnait ses ordres , elle suffisait à tout. Elle avait juré de m'excéder de fatigue; et, après cinq ou six contredanses très-vives tout d'une haleine, elle n'oublia pas le reproche ordinaire que je dansais comme un philosophe. Je lui dis , moi , qu'elle dansait comme un lutin , qu'elle ne faisait pas moins de ravage , et que j'avais peur qu'elle ne me laissât reposer ni jour ni nuit. Au contraire , dit-elle , voici de quoi vous faire dormir tout d'une pièce ; et à l'instant elle me reprit pour danser.

Ellle était infatigable : mais il n'en était pas amsi de Julie; elle

avait peine à se tenir, les genoux lui tremblaient en dansant ; elle était trop touchée pour pouvoir être gaie : souvent on voyait des larmes de joie couler de ses yeux; elle contemplait sa cousine avec une sorte de ravissement ; elle aimait à se croire l'étrangère à qui l'on donnait la fête , et à regarder Claire comme la maîtresse de la maison qui l'ordonnait. Après le souper je tirai des fusées que j'avais apportées de la Chine , et qui {irent beaucoup d'effet. Nous veillâmes fort avant dans la nuit. Il fallut enQn se quitter : madame d'Orbe était lasse ou devait l'être , et Julie voulut qu'on se couchât de bonne heure.

Insensiblement le calme renaît , et l'ordre avec lui. Claire, toute folâtre qu'elle est, sait prendi-e quand il lui plaît un ton d'autorité qui en impose. Elle a d'ailleurs du sens , un discernement e.xquis, la pénétration de Wolmar, la bonté de Julie ; et , quoique extrêmement libérale, elle ne laisse pas d'avoir aussi beaucoup de prudence ; en sorte que restée veuve si jeune , et chargée de la gardenoble de sa fille , les biens de l'une et de l'autre n'ont fait que prospérer dans ses mains : ainsi l'on n'a pas lieu de craindre que sous ses ordres la maison soit moins bien gouvernée qu'auparavant. Cela donne à Julie le plaisir de se livrer tout entière à l'occupation qui est le plus de son goût, savoir, l'éducation des enfants; et je ne doute pas qu'Henriette ne profite extrêmement de tous les soins dont une de ses mores aura soulagé l'autre. Je dis ses mères ; car, à voir la manière dont elles vivent avec elle , il est difficile de distinguer la véritable ; et des étrangers qui nous sont venus aujourd'hui sont ou paraissent là-dessus encore en doute. En effet, toutes deux l'appellent Henriette, ou malille, indifféremment. Elle appelle maman l'une, et Y a\i[re petite maman; la même tendresse règne de part et d'autre ; elle obéit également à toutes deux. S'ils demandent aux dames à laquelle elle appartient, chacune répond : A moi. S'ils interrogent Henrielle , il se trouve qu'elle a deux mères. On serait embarrassé à moins. Les plus clairvoyants se décident pourtant à la fin pour Julie. Henrietle, dont le père était blond, est blonde comme elle, et lui ressemble beaucoup. Une certaine tendresse de mère se peint encore mieux dans ses yeux si doux que dans les regards plus enjoués de Claire. La petite prend auprès de Julie un air plus respectueux, plus attentif sur elle-même. Machinalement elle se met plus souvent à ses côtés, parce que Julie a plus souvent quelque chose à lui dire. Il

faut avouer que toutes les apparences sont en faveur de la petite maman ; et je me suis aperçu que cette erreur est si agréable aux deux cousines , qu'elle pourrait bien être quelquefois volontaire , et devenir un moyen de leur faire sa cour.

Mylord, dans quinze jours il ne manquera plus ici que vous. Quand vous y serez, il faudra mal penser de tout homme dont le cœur cherchera sur le reste de la terre des vertus, des plaisirs qu'il n'aura pas trouvés dans cette maison.

vil. — DE SA1>T-PIU;UX A MYLORD EDOUARD.

Il y a trois jours que j'essaye chaque soir de vous écrire. Mais après une journée laborieuse le sommeil me gagne en rentrant : le matin, dès le point du jour il faut retourner à l'ouvrage. Une ivresse plus douce que celle du vin me jette au fond de l'âme un trouble délicieux , et je ne puis dérober un moment à des plaisirs devenus tout nouveaux pour moi.

Je ne conçois pas quel séjour pourrait me déplaire avec la société que je trouve dans celui-ci. Mais savez-vous en quoi Clarens me plait pour lui-même ? c'est que je m'y sens vraiment à la campagne , et que c'est presque la première fois que j'en ai pu dire autant. Les gens de ville ne savent point aimer la campagne ; ils ne savent pas même y être : à peine quand ils y sont savent-ils ce qu'on y fait. Ils en dédaignent les travaux , les plaisirs; ils les ignorent : ils sont chez eux comme en pays étranger; je ne m'étonne pas qu'ils s'y déplaisent. Il faut être villageois au village , ou n'y point aller; car qu'y va-t-ou faire.' Les habitants de Paris qui croient aller à la campagne n'y vont point ; ils portent Paris avec eux. Les chanteurs , les beaux esprits, les auteurs , les parasites , sont le cortège qui les suit. Le jeu, la musique , la comédie, y sont leur seule occupation'. Leur table est couverte comme à Paris ; ils y mangent aux mêmes heures ; on leur y sert les mêmes mets avec le même appareil ; Us n'y font que les mêmes choses : autant valait y rester ; car, quelque riche qu'on puisse être et quelque soin qu'on ait pris, on sent toujours quelque pri-

' Il faut y ajouter la cliasse ; encore la font-ils si conraiodément , qu'ils n'eu ont pas la moitié de la fatigue ni du plaisir. Mais je n'entame point ici cel article de la chasse ; il fournit trop pour être traité dans une note. J'aurai peut-être occasion d"eu parler ailleurs.

vation , et l'on ne saurait apporter avec soi Paris tout entier. Ainsi cette variété qui leur est si chère, ils la fuient; ils ne connaissent jamais qu'une manière de vivre , et s'en ennuient toujours. Le travail de la campagne est agréable à considérer, et n'a rien ^'assez pénible en lui-même pour émouvoir à compassion. L'objet •ide l'utiUté publique et privée le rend intéressant : et puis, c'est la Ipremière vocation de l'homme ; il rappelle à l'esprit une idée agréable, et au cœur tous les charmes de l'âge d'or. L'imagination ne reste point froide à l'aspect du labourage et des moissons. La simplicité de la vie pastorale et champêtre a toujours quelque chose qui touche. Qu'un regarde les prés couverts de gens qui fanent et chaulent , et des troupeaux épars dans l'éloignement ; insensiblement on se sent attendrir sans savoir pourquoi. Ainsi quelquefois encore la voix de la nature amollit nos cœurs farouches; et, quoiqu'on l'entende avec un regret inutile, elle est si douce qu'on ne l'entend jamais sans plaisir.

J'avoue que la misère qui couvre les champs en certains pays où le publicain dévore les fruits de la terre, l'àpre avidité d'un fermier avare, l'inflexible rigueur d'un maître inhumain, ôlent beaucoup d'attraitàces tableaux. Dtschevaux étiques près d'expirer sous les coups, de malheureux paysans exténués dejeùn*», excédés de fatigue et couverts de haillons , des hameaux de masures , offrent un triste speclable à la vue : on a presque regret d'être homme, quand on songe aux malheureux dont il faut manger le sang. Mais quel charme de voir de bons et sages régisseurs faire de la culture de leurs terres l'instmmcnt de leurs bienfaits, leurs amusements, leurs plaisirs; verser à pleines mains les dons de la Providence ; engraisser tout ce qui les entoure , hommes et bestiaux , des biens dont regorgent leurs granges , leurs caves , leurs greniers ; accumuler l'abondance et la joie autour d'eux, et faire du travail qui les enrichit une fête continuelle 1 Gomment se dérober à la douce illusion que ces objets font naître.' On oublie son siècle et ses contemporains; on se transporte au temps des patriarches ; on veut mettre soi-même la main à l'œuvre , partager les travaux rustiques et le bonheur qu'on y voit attacha. 0 temps de l'amour et de l'innocence , où les femmes étaient tendres el modestes, où les hommes étaient simples et vivaient contents! 0 Rachel ! fille charmante et si constamment aimée, heureux celui qui pour l'obtenir ne regretta pas quatorze ans d'es-

cl.iv.oge ! 0 douce élève de Noémi : heureux le bon vieillard dont lu réchauffais les pieds et le cœur ! Non , jamais la beauté ne règne avec plus d'eraphe qu'au milieu des soins champêtres. C'est là que les grâces sont sur leur trône , que la simplicité les pare , que la gaieté les anime, et qu'il faut les adorer malgré soi. Pardon , mylord ; je reviens à nous.

Depuis un mois les chaleurs de l'automne apprêtaient d'heureuses vendanges ; les premières gelées en ont amené l'ouverture ■ ; le pampre grillé , laissant la grappe à découvert , étale aux j-eux les dons du père Lyée , et semble inviter les mortels à s'en emparer. Toutes les vignes chargées de ce fruit bienfaisant que le ciol offre aux infortunés ptnir leur faire oublier leur misère; le bruit des tonneaux, des cuves, des légrefass' qu'on relie de toutes parts; le chant des vendangeuses dont ces coteaux retentissent; la marche continuelle de ceux qui portent la vendange au pressoir; le rauquc son des instruments rustiques qui les anime au travail ; l'aimable et touchant tableau d'une allégresse générale qui semble en ce moment étendu sur la face de la terre ; enfin le voile de brouillard que Je soleil élève au matin comme une toile de théâtre pour découvrir à l'œil un si charmant spectacle : tout conspire à lui donner un air de fête; et celte fêle n'en devient que plus belle à la réflexion , quand on songe qu'elle est la seule où les hommes aient su joindre l'agréable à l'utile.

M. de Wokuar, dont ici le meilleur terrain consiste en vignobles , a fait d'avance tous les préparatifs nécessaires. Les cuves , le pressoir, le cellier, les futailles, n'attendaient que la douce liqueur pour laquelle ils sont destinés. Madame de Wolmar s'est chargée de la récolte ; le choix des ouvriers, l'ordre et la distribution'du travail , la regardent. Madame d'Orbe préside aux festins de vendange et au salaire des journaliers selon la police établie, dont les lois ne s'enfreignent jamais ici. Mon inspection à moi est de faire observer au pressoir les directions de Julie, dont la tête ne supporte pas la vapeur des cuves ; et Claire n'a pas manqué d'applaudir à cet emploi , comme étant tout à fait du ressort d'un buveur.

Les lâches ainsi partagées, le métier commun pour remplir les

' On vendange fort lard dans le pays de Vaud, parce quf la principale récolte est en vins blancs, et que la gelée leur est salutaire. ' Sorte de foudre on de grand tonneau du pays.

vides est celui de vendangeur. Tout le monde est sur pied de grand matin : on se rassemble pour aller à la vigne. Madame d'Orbe, qui n'est jamais assez occupée au gré de son activité, se charge pour surcroit de faire avertir et tancer les paresseux , et je puis me vanter qu'elle s'acquitte envers moi de ce soin avec une maligne vigilance. Quant au vieux baron, tandis que nous travaillons tous , il se promène avec un fusil , et vient de temps en temps m'ôler aux vendangeuses pour aller avec lui tirer des grives , à quoi l'on ne manque pas de dire que je l'ai secrètement engagé ; si bien que j'en perds peu à peu le nom de philosophe pour gagner celui de fainéant, qui dans le fond n'en diffère pas de beaucoup.

Vous voyez, par ce que je viens de vous marquer du baron, que notre réconciliation est sincère , et que Wolmar a lieu d'être content de sa seconde épreuve '. Moi , de la haine pour le père de mon amie! Non, quand j'aurais éié son fils, je ne l'aurais pas plus parfaitement honoré. En vérité, je ne connais point d'homme plus droit, plus franc, plus généreux, plus respectable à tous égards que ce bon gentilhomme. Mais la bizarrerie de ses préjuges est étrange. Depuis qu'il est sûr que je ne saurais lui appartenir, il n'y a sorte d'honneur qu'il ne me fasse; et pourvu que je ne sois pas son gendre, il se mettrait volontiers au-dessous de moi. La seule chose que je ne puis lui pardonner, c'est, quand nous sommes seuls, de railler quelquefois le prétendu philosophe sur ses anciennes leçons. Ces plaisanteries me sont amères , et je les reçois toujours fort mal : mais il rit de ma colère, et dit : Allons tirer des grives, c'est assez pousser d'arguments. Puis il cric en passant : Claire, Claire, un bon souper à ton maître, car je vais lui faire gagner

' Ceci s'entendra mieux par l'extrait suivant d'une lettre de Julie qui n'est pas dans ce recueil :

« Voilà, me dit M. de Wolmar en me tirant à part , la seconde épreuve « que je lui destinais. S'il n'eût pas caressé votre père, je me serais « délié de lui. Mais, dis-je, comment concilier ces caresses et votre « épreuve avec Tanlipatlileque vous avez vous raénie lrou\ée entre eux? ■( Elle n'existe plus , reprit-il ; les préjugés de votre père ont fait à Saint- « Preux tout le mal qu'ils pouvaient lui faire : il n'en a plus rien à « craindre, il ne les hait plus, il les plaint, l.e liaron , de son coté, « ne le craint plus : il a le cd'ur bon: il sent qu'il lui a fait bien du « mal, il en a pitié. Je Nois qu'ils seront fort bien ensemble, et se n verront avec plaisir: aussi, dès cet instant, je compte sur lui tout • à fuit. »

de l'appclil. En effet, à son âge il court les vignes avec son' fusil tout aussi vigoureusement que moi, et tire incomparablement mieux. Ce qui me venge un peu Je ses railleries, c'e^t que devant sa fille il n'ose plus souffler; et la petite écolière n'en impose guère moins à son père même qu'à son précepteur. Je reviens à nos ven danges.

Depuis huit jours que cet agréable travail nous occupe , on es à peine à la moitié de l'ouvrage. Outre les vins destinés pour K vente et pour les provisions ordinaires , lesquels n'ont d'autre façon que d'être recueillis avec soin , la bienfaisante fée en prépare d'autres plus fins pour nos buveurs; et j'aide aux opérations magiques dont je vous ai parlé , pour tirer d'un même vignobl des vins de tous les pays. Pour l'un , elle fait tordre la grappe quand elle est mûre, et la laisse flétrir au soleil sur la souche ; pour l'autre, elle fait égrapper le raisin et trier les grains avant de les jeter dans la cuve ; pour un autre , elle fait cueillir avant le lever du soleil du raisin rouge , et le porter doucement sur le pressoir couvert encore de sa fleur et de sa rosée, pour en exprimer du vin blanc. Elle prépare un vin de liqueur en mêlant dans les tonneaux du moût réduit en sirop sur le feu; un vin sec, en l'empêchant de cuver; un vin d'absinthe pour l'estomac ', un vin muscat avec des simples. Tous ces vins différents ont leur apprêt particulier; toutes ces préparations sont saines et natui'elles : c'est ainsi qu'une économe industrie suppléeà la diversité des terrains, et rassemljle vingt climats en un seul.

Vous ne sauriez concevoir avec quel zèle , avec quelle gaieté tout cela se fait. On chante , on rit toute la journée, et le travail n'en va que mieux. Tout vit dans la plus grande familiarité; tout le monde est égal , et personne ne s'oubUe. Les dames sont sans airs , les paysannes sont décentes , les hommes badins et non grossiers. C'est à qui trouvera les meilleures chansons , à qui fera les meilleurs contes, à qui dira les meilleurs traits. L'union même engendre les folâtres querelles ; et Ton ne s'agace mutuellement que pour montrer combien on est sûr les uns des autres. On ne revient point ensuite faire chez soi les messieurs; on passe aux vignes toute la journée : Julie y a fait faire une loge où l'on va se

' En Suisse on boit beaucoup de \in dabsinlhe; et en général, comme les herbes des Alpes ont plus de vertus que dans les plaines , on y fait plus d'usage des infusions.

MO LA xNOUVELLE HÉLOISE.

chauffer quand on a froid , et dans laquelle on se réfugie en cas de pluie. On dîne avec les paysans et à leur heure , aussi bien qu'on travaille avec eux. On mange avec appétit leur soupe un peu grossière, mais bonne, saine , et chargée d'excellents légumes. On ne ricane point orgueilleusement de leur air gauche et de leurs compliments rustauds; pour les mettre à leur aise, on s'y prête sans affectation. Ces complaisances ne leur échappent pas , ils y sont sensibles ; et, 'voyant qu'on veut bien sortir pour eux de sa place , ils s'en tiennent d'autant plus volontiers dans la leur. A dmer, on amène les enfants , et ils passent le reste de la journée à la vigne. Avec quelle joie ces bons villageois les voient arriver 1 0 bienheureux enfants! disent-ils en les pressant dans leurs bras robustes , que le bon Dieu prolonge vos jours aux dépens des nôtres ! ressemblez à vos pères et mères , et soyez comme eux la bénédiction du pays ! Souvent en songeant que la plupart de ces hommes ont porté les armes , et savent manier l'épée et le mousquet aussi bien que la serpette et la houe , en voyant Julie au milieu d'eux si charmante et si respectée recevoir, elle et ses enfants, leurs touchantes acclamations, je me rappelle lillustre et vertueuse Agrippine montrant son fils aux troupes de Germanicus. Julie ! femme incomparable ! vous exercez dans la simplicité de la vie privée le despotique empire de la sagesse cl des bienfaits : vous êtes pour tout le pays un dépôt cher et sacré, que chacun voudrait défendre et conserver au prix de son sang ; et vous vivez plus sûrement , plus honorablement au milieu d'un peuple enlier qui vous aime , que les rois entourés de tous leurs soldats.

Le soir, on revient gaiement tous ensemble. On nourrit et loge les ouvriers tout le temps de la vendange ; et même le dimanche, après le prêche du soir, on se rassemble avec eux et l'on danse jusqu'au souper. Les autres jours on ne se sépare point non plus en rentrant au logis , hors le baron qui ne soupe jamais et se couche de fort bonne heure , cl Julie qui monte avec ses enfants chez lui jusqu'à ce qu'il s'aille coucher. A cela près, de])uis le moment qu'on prend le métier de vendangeur jusqu'à celui qu'on le quitte, on ne mêle plus la vie citadine à la vie rusiique. Ces saturnales sont bien plus agréables et plus sages que celles des Romains. Le renversement qu'ils affectaient était trop vain pour instruire le maître ni l'esclave : mais la douce égalité qui règne ici rétablit l'ordre de la nature, forme une instruction pour les uns, une

consolation pour les autres, et un lien d'amilié pour tous'.

Le lieu dnssemblée est une salle à l'antique, avec une grande cheminée où l'on fait bon feu. La pièce est éclairée de trois lampes, auxquelles M. de Wolmar a seulement fait ajouter des capuchons de fer-blanc, pour intercepter la fuméeet réfléchir lalumière. Pour prévenir l'envie et les regrets, on tâche de ne rien étaler aux yeux de ces bmines gens qu'ils ne puissent retrouver chez eux , de ne leur montrer d'autre opulence que le choix du bon dans les choses communes, et un peu plus de largesse dans la distribution. Le souper est servi sur deux longues tables. Le luxe et l'appareil des festins n'y sont pas, mais l'abondance et la joie y sont. Tout le monde se met à table , maîtres , journaliers , domestiques ; chacun se lève indifféremment pour servir, sans exclusion, sans préférence , et le service se fait toujours avec grâce et avec plaisir. On boit à discrétion ; la liberté n'a point d'autres bornes que l'honnêteté. La présence de maîtres si respectés contient tout le monde, et n'empêche pas qu'on soit à son aise et gai. Que s'il arrive à quoiqu'un de s'oublier, on ne trouble point la fête par des réprimandes, mais il est congédié sans rémission dès le lendemain.

Je me prévaux aussi des plaisirs du pays et de la saison. Je reprends la liberté de vivre à la valaisanne , et de boire assez souvent du vin pur; mais je n'en bois point qui n'ait été versé de la main d'une des deux cousines. Elles se chargent de mesurer ma soif à mes forces, et de ménager ma raison. Qui sait mieux qu'elles comment il la faut gouverner, et l'art de me l'ôter et de me la rendre? Si le travail de la journée, la durée et la gaieté du repas, donnent plus de force au vin versé de ces mains chéries , je laisse exhaler mes transports sans contrainte ; ils n'ont plus rien que je doive taire, rien que gêne la présence du sage Wolmar. Je ne crains point que son œil éclairé lise au fond de mon cœur; et quand

' Si de là naît un commun état de fête, non moins doux à ceux qui descendent qu'à ceux qui montent, nes'ensuitil pas que tous les élats sont presque indifférents par eux-mêmes, pourvu qu'on puisse et qu'on veuille en sortir quelquefois? Les gueux sont malheureux parce qu'ils sont toujours gueux ; les rois sont malheureux parce qu'ils sont toujours rois. Les états moyens, dont on sort plus aisément, offrent des plaisirs au-dessus et au-dessous de soi; ils étendent au-si les lumières de ceux qui les remplissent, en leur donnant plus de préjugés à connaître, et plus de degrés à comparer. Voilà , ce me semble, la principale raison pourquoi c'est généralement dans les conditions médiocres qu'on trouve les liommes les plus lieureux et du meilleur sens.

un tendre souvenir y veut renaître , un regard de Claire lui donne le change , un regard de Julie m'en fait rougir.

Après le souper on veille encore une heure ou deux en leillant du chanvre : chacun dit sa chanson tour à tour. Quelquefois les vendangeuses chantent en chœur toutes ensemble , ou bien alternativement à voix seule et en refrain. La plupart de ces chansons sont de vieilles romances dont les airs ne sont pas piquants, mais ils ont je ne sais quoi d'antique et de doux qui touche à la longue . Les paroles sont simples, naïves, souvent tristes; elles plaisent pourtant. Nous ne pouvons nous empêcher, Claire de sourire , Julie de rougir, moi de soupirer, quand nous retrouvons dans ces chansons des (ours et des expressions dont nous nous sommes servis autrefois. Alors, en jetant les yeux sur elles et me rappelant les temps éloignés , un tressaillement me prend , un poids insupportable me tombe tout à coup sur le cœur, et me laisse une impression funeste qui ne s'efface qu'avec peine. Cependant je trouve à ces veillées une sorte de charme que je ne puis vous expliquer, et qui m'est pourtant fort sensible. Cette réunion des différents étals , la simplicité de cette occupation , l'idée de délassement , d'accord , de tran(iuillité, le sentiment de paix qu'elle porte à l'âme , a quelque chose d'attendrissant qui dispose à trouver ces chansons plus intéressantes. Ce concert des voix de femmes n'est pas non plus sans douceur. Pour moi, je suis convaincu que de toutes les harmonies il n'y en a point d'aussi agréable que le chant à l'unisson , et que s'il nous faut des accords, c'est parce que nous avons le goût dépravé. En effet , toute l'harmonie ne se trouve-t-elle pas dans un son quelconque? et qu'y pouvons-nous ajouter sans altérer les proportions que la nature a établies dans la force relative des sons harmonieux? En doublant les uns et non pas les autres, en ne les renforçant pas en même rapport , n'ôtons-nous pas h l'instant ces proportions ? La nature a tout fait le mieux qu'il était possible; mais nous voulons mieux faire encore , et nous galons tout.

Il y a une grande émulation pour ce travail du soir aussi bien quo pour celui de la journée ; et la filouterie que j'y voulais employer m'attira hier un petit affront. Comme je ne suis pas des plus adroits à leiller, et que j'ai souvent des dictractions, ennuyé d'être toujours noté pour avoir fait le moins d'ouvrage , je tirais doucement avec le \Vh\\ des chenovolles de mes voisins pour grossir mon tas : mais cette impitoyable madame d'Orbe s'en élaiit aper-

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eue , fit signe à Julie , qui, m'ayant pris sur le fait , mo tança sévèrement. Monsieur le fripon , nie dit-elle tout haut, point d'injustice*, même on plaisantant; c'est ainsi qu'on s'accoutume à devenir méchant tout de bon, et, qui pis est, à plaisanter encore '. Voilà comment se passe la soirée. Quand l'heure de la retraite approche, madame de Wolmar dit : Allons tirer le feu d'artifice. A l'instant chacun prend son paquet de chenevoltes, signe honorable de son travail ; on les porte on triomphe au milieu de la cour ; on les rassemble en un tas ; on en fait un trophée ; on y met le feu : mais n'a pas cet honneur qui veut : Julie l'adjuge en présentant le flambeau à celui ou celle qui a fait ce soir-là le plus d'ouvrage; fut-ce elle-même , elle se l'attribue sans façon. L'auguste cérémonie <.9t accompagnée d'acclamations et de battements de mains. Les chenevoltes font un feu clair et brillant qui s'élève jus-

* L'homme au be^irre, il me semble que cet avis vous irait assez bien ♦.

* Il serait impossible de comprendre cette note, si on n'en trouvait l'explication dans la lettre de Rousseau adressée à M. le comte de Lastic, 20 décembre 1754 :

« Sans avoir l'honneur, monsieur, d'être connu de vous, j'espère « qu'ayant à vous offrir dès excuses et de l'argent, ma lettre ne saurait B être mal reçue.

« rapprends que M"» de Cléry a envoyé de Blois un panier à une M bonne vieille femme nommée madame le Vasseur, et si pauvre >' qu'elle demeure chez moi; que ce panier contenait, entre autres « choses, un pot de vinj^t livres de beurre ; que le tout est parvenu, Il je ne sais comment, dans votre cuisine; que la bonne vieille, l'ayant « appris, a eu la simplicité de vous envoyer sa fille, avec la lettre « d'avis, vous redemander son beurre, ou le prix qu'il a coûté; et « qu'après vous être moqué d'elle, selon l'usage, vous et madame votre i< épouse vous avez, pour toute réponse, ordonné à vos gens de la « chasser.

a J'ai tâché de consoler la bonne femme affligée, en lui expliquant n les règles du grand monde et de la grande éducation; je lui ai prouvé « que ce ne serait pas la peine d'avoir des gens , s'ils ne servaient à chasn ser le pauvre quand il vient réclamer son bien; et en lui montrant « combien y«s<(ce et humanité sont des mots roturiers, je lui ai fait « comprendre, à la lin , qu'elle est trop honorée qu'un comte ait mangé « son beurre. Ello me charge donc, monsieur, de vous témoigner sa « reconnaissance de l'honneur que vous lui avez fait, son regret de « l'imporlunité qu'elle vous a causée, et le désir qu'elle aurait que « son beurre vous eût paru bon.

« Que si par hasard il vous en a coûté quelque chose pour le port du « paquet à elle adressé , elle offre de vous le rembourser, comme il n est juste. Je n'attends là-dessus que vos ordres pour exécuter ses « intentions, et vous supplie d'agréer les sentiments avec lesquels j'ai « l'houneur d'être, etc. « (l'Éditeur.)

qu'aux nues , un vtai fea de joie, autour duquel on saute , on rit. Ensuite on offre à boire à toute l'asseuahlée : chacun boit à lasanlé du vainqueur, et va se coucher content d'une journée passée dans le travail , la gaieté , l'innocence , et qu'on ne serait pas fâché de recommencer le lendemain, le sm-lendemain , et toute sa vie.

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