‹ La nouvelle HéloïseChapitre 200 sur 214 · XI. — DE M. DE WOLMAR A SAINT-PRECX · texte numérisé non relu

XI. — DE M. DE WOLMAR A SAINT-PRECX

J'écris à mylord Edouard, et je lui parle de vous si au long, qu'il ne me reste en vous écrivant à vous-même qu'à vous renvoyer à sa lettre. La vôtre exigerait peut-être de ma part un retour d'honnèlelés : mais vous appeler dans ma famille , vous traiter en frère, en ami, faire votre sœur de celle qui fut votre amante , vous re» mettre l'autorité paternelle sur mes enfants , vous ronfu-r inos

&74 LA NOUVELLE IIÉLOISE.

(Iroils après avoir usurpé les vôtres; voilà les compliments dont je vous ai cru digne. De votre part, si vous justifiez ma conduite et mes soins, vous m'aurez assez loué. J'ai taché de vous hanorer par mon estime ; honorez-moi par vos vertus. Tout autre éloge doit être hannl d'entre nous.

Loin d'être surpris de vous voir frappé d'un songe , je ne vois pas trop pourquoi vous vous reprochez de l'avoir été. Il me semble que pour un homme à système ce n'est pas une si grande affaire qu'un rêve de plus.

Mais ce que je vous reprocherais volontiers, c'est moins l'effet de votre songe que son espèce, et cela par une raison fort différente de celle que vous pourriez penser. Un tyran fit autrefois mourir un homme qui, dans un songe, avait cru le poignarder '. Rappelez-vous la raison qu'il donna de ce meurtre, et faites-vous-en l'application. Quoi ! vous allez décider du sort de votre ami, et vous songez à vos anciennes amours ! Sans les conversations du soir précédent, je ne vous pardonnerais jamais ce réve-là. Pensez le jour à ce que vous allez faire à Rome, vous songerez moins la nuit à ce qui s'est fait à Vevay.

La Fanchon est malade; cela tient ma femme occupée, et lui Ole le temps de vous écrire. Il y a ici quelqu'un qui supplée volontiers à ce soin. Heureux jeune homme! tout conspire à voire bonheur; tous les prix de la vertu vous recherchent, pour vous forcer à les mériter. Quant à celui de mes bienfaits, n'en cliar- ■: zn-rsnnnc que vous-même; c'est de vous seul que je l'attend-.

Xll. —DE SAlfT-PREUX A M. DE WOLMAR.

Que cette lettre demeure entre vous et moi; qu'un profond secret cache à jamais les erreurs du plus vertueux des hommes. Dans quel pas dangereux je me trouve engagé! 0 mon sage et bienfaisant ami , que n'ai-je tous vos conseils dans la mémoire comme j'ai vos bontés dans le cœur ! Jamais je n'eus si grand besoin de prudence , et jamais la peur d'en manquer ne nuisit tant au peu que j'en ai. Ah ! où sont vos soins paternels ? où sont vos

» Montesquieu rapporte ainsi ce I rait, d'après Plutarque : « Un Marsyas « sonsea qu'il coupait la gorge à Denys. Celui-ci le lil mourir, disant « qu'il n'y aurait pas songé la nuit, s'il n'y eut pense le jour. » [tsp. tfftv lois.\n,'c.9.) l'Editelr

leçons , vos lumières ? que dcvienJrai-je sans vous ? Dans ce moment de crise je donnerais tout l'espoir de ma vie pour vous avoir ici durant huit jours.

Je me suis trompé dans foules mes conjectures; je n'ai fait que des fautes jusqu'à ce moment. Je ne redoutais que la marquise : après l'avoir vue, effrayé de sa beauté, de son adresse , je m'efforçais d'en détacher tout à fait l'àme noble de son ancien amant. Charmé de le ramener du côté d'où je ne voyais rien à craindre, je lui parlais de Laure avec l'estime et l'admiration qu'elle m'avait inspirée ; en rclàciiant son [)lus fort attachement par l'autre, j'espérais les rompre cnfm tous les deux.

Il se prêta d'abord à mon projet , il outra même la complaisance; et voulant peut-être punir mes imporlunités par un peu d'alarmes , il affecta pour Laure encore plus d'empressement qu'il ne croyait en avoir. Que vous dirai je aujourd'hui? Son empressement est toujours le même, mais il n'affecte plus rien. Son cœur, épuisé par tant de combats, s'est trouvé dans un état de faiblesse dont elle a profité. Il serait difficile à tout autre de feindre longtem; s de l'amourauprès d'elle; jugez pourTobjetraérne de la passion qui la consume. En vérité, l'on ne peut voir cette infortunée sans être touché de son air et de sa figure ; une impression de langueur et d'abattement qui ne quitte point son charmant visage, en éteignant la vivacité de sa physionomie, la rend plus intéressante; et, comme les rayons du soleU échappés à travers les •îuages, ses yeux ternis par la douleur lancent des feux plus piquants. Son humiliation même a toutes les grâces de la modestie . en la voyant on la plaint , en l'écoutant on l'honore : enfin je dois dire, à la justification de mon ami, que je ne connais que deux hommes au monde qui puissent rester sans risque auprès d'elle.

Il s'égare, ô Wolmar ! je le vois , je le sens ; je vous l'avoue dans famertume de mon cœur. Je frémis en songeant jusqu'où son égarement peut lui faire oublier ce qu'il est et ce qu'il se doit. Jo tremble que cet intrépide amour de la vertu, qui lui fait mépriser l'opinion publique, ne le porte à l'autre extrémité, et ne lui fasse braver encore les lois sacrées delà décence et de l'honnêteté. Edouard Bomston faire un tel mariage!... vous concevez !... sous les yeux de son ami!... qui le permet!... qui le souffre!,., et qui lui doit tout !... Il faudi-a qu'il m'arrache le cœui- de sa main , avaui de la profaner ainsi.

Cependiint que faire? comment me comporter ? Vous connaissez sa violence ; on ne gagne rien avec lui par les discours , et les siens depuis quelque temps ne sont pas propres à calmer mes craintes. J'ai feint d'abord de ne pas l'eutendre; j'ai fait indirectement parler la raison en maximes générales : ;i son tour il ne m'entend point. Si j'essaye de le toucher au vif, il répond des sentences, et croit m' avoir réfuté ; si j'insiste, il s'emporte , il prend un tonqu'un ami devrait ignorer, et auquel l'amitié ne sait point répondre. Croyez que je ne suis en cette occasion ni craintif ni timide; quand on est dans son devoir, on n'est que trop tenté d'être fier : mais il ne s'agit pas ici de fierté, il s'agit de réussir, et de fausses tentatives peuvent nuire aux meilleurs moyens. Je n'ose presque entrer avec lui dans aucune discussion ; car je sens tous les jom-s la vérité de l'avertissement que vous m'avez donné, qu'il est plus fort que moi de raisonnement, et qu'il ne faut point l'enflammer par la dispute.

Il parait d'ailleurs un peu refroidi pour moi ; on dirait que je l'inquiète. Combien , avec tant de supériorité à tous égards , un homme est rabaissé par un moment de faiblesse ! Le grand, le sublime Edouard a peur de son ami, de sa créature, de son élève ! il semble même, par quelques mots jetés sur le choix de sou séjour s'il ne se marie pas, vouloir tenter ma fidélité par mon intérêt. Il sait bien que je ne dois ni ne veux le quitter. 0 Wolmar ! je ferai mon devoir, et suivrai partout mon bienfaiteur. Si j'étais lâche et vil, que gagnerais-je à ma perfidie.' Julie et son digne époux contieiaient-ils leurs enfants à un traître ?

Vous m'avez dit souvent que les petites passions ne prennent jamais le change et vont toujours à leur fin, mais qu'on peut armer les grandes contre elles-mêmes. J'ai cru pouvoir ici faire usage de cette maxime. En effet, la compassion, le mépris des préjugés, l'habitude, tout ce qui détermine Edouard en cette occasion échappe à force de petitesse , et devient presque inattaquable ; au lieu que le véritable amour est inséparable de la générosité, et que par elle on a toujours sur lui quelque prise. J'ai tenté cette voie indirecte , et je ne désespère pas du succès. Ce moyen parait cruel ; je ne l'ai pris qu'avec répugnance. Cei>endant , tout bien pesé, je crois rendre service à Laure eUe-mème. Que ferait-elle dans l'état auquel elle peut monter, qu'y montrer son ancienne ignominie? Mais qu'elle peut élrc grande en demeurant ce qu'elle est ! Si je connais

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