PREMI RE PARTIE
vous êtes; c'est ce que j'éprouvais en vous quittant. Quand j'ai du plaisir , je n'en saurais jouir seul , et pour le partager avec vous je vous appelle alors où je suis. Voilà ce qui m'est arrivé durant toute cette course , où , la diversité des objets me rappelant sans cesse len moi-même, je vous conduisais partout avec moi. Je ne faisais pas un pas que nous ne le fissions ensemble. Je n'admirais pas ine vue sans me hâter de vous la montrer. Tous les arbres que je Rencontrais vous prêtaient leur ombre , tous les gazons vous servaient de siège. Tantôt, assis à vos côtés , je vous aidais à parcourir des yeux les objets; tantôt à vos genoux j'en contemplais un plus digne des regards d'un homme sensible. Rencontrais-je un pas difficile , je vous le voj'ais franchir avec la légèreté d'un faon qui bondit après sa mère. Fallait-il traverser un torrent , j'osais presser dans mes bras une si douce charge ; je passais le torrent lentement, avec délices , et voyais à regret le chemin que j'allais atteindre. Tout me rappelait à vous dans ce séjour paisible ; et les touchants attraits de la nature, et l'inaltérable pureté de l'air, et les mœurs simples des habhants, et leur sagesse égale et sûre, et l'aimable pudeur du sexe, et ses innocentes grâces, et tout ce qui frappait agréablement mes yeux et mon cœur leur peignaient celle qu'ils cherchent.
0 ma Julie, disais-je avec attendrissement , que nepuis-je couler mes jours avec toi dans ces lieux ignorés , heureux de notre bonheur, et non du regard des bommes ! Que ne puis-je ici rassembler toute mon âme en toi seule,et devenir à mon tour l'univers pour toi ! Charmes adorés , vous jouiriez alors des hommages qui vous sont dus ! Délices de l'amour , c'est alors que nos cœurs vous savoureraient sans cesse ! Une longue et douce ivresse nous laisserait ignorer le cours des ans, et quand enfin Tàge aurait calmé nos premiers feux , l'habitude de penser et sentir ensemble ferait succéder à leurs transports une amitié non moins tendre. Tous les sentiments honnêtes, nourris dans la jeunesse avec ceux de l'amour, en rempUraient un jour le vide immense; nous pratiquerions au sein de cet heureux peuple , et à son exemple , tous les devoirs de l'humanité : sans cesse nous nous unirions pour bien faire , et nous ne mourrions point sans avoir vécu.
La poste arrive; il faut finir ma lettre , et courir recevoir la voire. Que le cœur me bat jusqu'à ce moment ! Hélas ! j'étais heu-
reux dans mes chimères : mon bonheur fuit avec elles ; que vaisjc être en réalité ?