‹ La nouvelle HéloïseChapitre 47 sur 214 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

tes ; taiitol, en riant avec ses conapagnes, elle ramené une jeunesse folâtre au Ion de la sagesse et des bonnes mœurs. Quelques moments, ah! pardonne! j'ose te voir même l'occuper de moi: je vois tes yeux attendris parcourir une de mes lellres; je lis dans leur douce langueur que c'est à ton amant fortuné que s'adressent les lignes que tu traces ; je vois que c'est de lui que tu parles à ta cousine avec une si tendre émotion. 0 Julie! ô Julie! et nous ne serions pas unis? et nos jours ne couleraient pas ensemble.' et nous pourrions être séparés pour toujours? Non, que jamais cette affreuse idée ne se présente à mon esprit ! En un instant elle change tout mon attendrissement en fureur, la rage me fait courir de caverne en caverne ; des gémissements et des cris m'échappent malgré moi ; je rugis comme une lionne irritée ; je suis capable de tout, hors de renoncer à toi ; et il n'y a rien , non , rien que je ne fasse pour te posséder ou mourir. '

J'en étais ici de ma lettre, et je n'attendais qu'une occassion sûre pour vous l'envoyer, quand j'ai reçu de Sion la dernière que vous m'y avez écrite. Que la tristesse qu'elle respire a charmé la mienne! Que j'y ai vu un frappant exemple de ce que vous me disiez de l'accord de nos âmes dans des lieux éloignés ! Votre affliction , je l'avoue , est plus patiente ; la mienne est plus emportée : mais il faut bien que le même sentiment prenne la teinture des caractères qui l'éprouvent , et il est bien naturel que les plus grandes perles causent les plus grandes douleurs. Que dis-je, des pertes? Eh! qui les pourrait supporter ? Non, connaissez-le enfin, ma Julie; un éternel arrct du ciel nous destina l'un pour l'autre ; c'est la première loi qu'il faut écouter, c'est le premier soin de la \'ie de s'unir à qui doit nous la rendre douce. Je le vois, j'en gémis, tu t'égares dans tes vains projets, tu veux forcer des barrières insurmontables, et négliges les seuls moyens possibles ; l'enthousiasme de l'honnêteté t'ôte la raison , et ta vertu n'est plus qu'un délire.

Ah ! si tu pouvais rester toujours jeune et brillante comme à présent , je ne demanderais au ciel que de te savoir éternellement heureuse , te voir tous les ans de ma vie une fois , une seule fois , et passer le reste de mes jours à contempler de loin ton asile, à t'adorer parmi ces rochers. Mais, hélas ! vois la rapidité de cet astre qui jamais n'arrête ; il vole, et le temps fuit, l'occasion s'échappe : ta beauté , ta beauté même aura son terme j elle doit décliner et périr un jour comme une fleur qui tombe sans avoir été cueillie ;

78 LA NOUVELLE HELOLSE.

et moi cependant je gémis , je souffre , ma jeunesse s'use dans les larmes, et se flétrit dans la douleur. Pense, pense, Julie, que nous comptons déjà des années perdues pour le plaisir. Pense qu'elles ne reviendront jamais ; qu"il en sera de même de celles qui nous restent, si nous les laissons échapper encore. 0 amante aveuglée ! tu cherches un chimérique bonheur pour un temps où nous ne serons plus ; tu regardes un avenir éloigné ; et tu ne vois pas que nous nous consumons sans cesse , et que nos âmes , épuisées d'amour et de peines, se fondent et coulent comme l'eau. Reviens, il en est temps encore, reviens, ma Julie, de cette erreur funeste. Laisse là tes projets, et sois heureuse. Viens , ô mon âme ! dans les bras de ton ami réunir les deux moitiés de notre être : viens à la face du ciel , guide de notre fuite et témoin de nos serments , jurer de vivre et mourir l'un à l'autre. Ce nestpas toi, je le sais , qu'il faut rassurer contre la crainte de l'indigence. Soyons heureux et pauvres, ah ! quel trésor nous aurons acquis! Mais ne faisons point cet affroQt à l'humanité , de croire qu'il ne restera pas sur la terre entière un asile à deux amants infortunés. J'ai des bras, je suis robuste ; le pain gagné par mon travail te paraîtra plus délicieux que les mets des festins. Un repas apprêté par l'amour peut-il jamais être insipide ? Ah ! tendre et chère amante , dussions-nous n'être heureux qu'un seul jour, veux-tu quitter cette courte vie sans avoir goûté le bonheur.'

Je n'ai plus qu'un mot à vous dire , ô Julie! vous connaissez l'antique usage du rocher de Leucate , dernier refuge de tant d'amants malheureux. Ce lieu-ci lui ressemble à bien des égards : la roche est escarpée , l'eau est profonde , et je suis au désespoir.

Page 1