‹ La nouvelle HéloïseChapitre 55 sur 214 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

brusquement à ma place : j'emporte en moi toutes tes douleurs, et des regrets qui ne finiront qu'avec elles.

Que je suis humilié, que je suis avili de ton repentir! Je suis donc bien méprisable , si notre union te fait mépriser de toi-même, et si le charme de mes jours est le supplice des tiens! Sois plus juste envers toi, ma Juhe; vois d'un œil moins prévenu les sacrés liens que ton cœur a formés. N'as-tu pas suivi les plus pures lois de la nature ? n'as-tu pas librement contracté le plus saint des engagements ? Qu'as-tu fait que les lois divines et humaines ne puissent et ne doivent autoriser? que manque- l-il au nœud qui nous joint, qu'une déclaration publique ? Veuille être à moi, tu n'es plus coupable. 0 mon épouse ! ô ma digne et chaste compagne ! ô charme et bonheur de ma vie ! non, ce n'est point ce qu'a fait mon amour qui peut être un crime, mais ce que tu lui voudrais ôter : ce n'est qu'en acceptant un autre époux que tu peux offenser l'honneur. Sois sans cesse à l'ami de ton cœur, pour être innocente. La chaîne qui nous lie est légitime , l'infidélité seule qui la romprait serait blâmable ; et c'est désormais à l'amour d'être garant de la vertu.

Mais quand ta douleur serait raisonnable , quand tes regrets seraient fondés, pouiquoi m'en dérobes-tu ce qui m'appartient? pourquoi mes yeux ne versent-ils pas la moitié de tes pleurs.? Tu n'as pas une peine que je ne doive sentir, pas un sentiment que je ne doive partager ; et mon cœur, justement jaloux , te reproche toutes les larmes que lu ne répands pas dans mon sein. Dis , froide et mystérieuse amante , tout ce que ton âme ne communique point à la mienne n'est-il pas un vol que lu fais à l'amour? Tout ne doitil pas être commun entre nous ? Ne te souvient-il plus de l'avoir dit ? Ah ! si tu savais aimer comme moi , mon bonheur te consolerait comme ta peine m'afflige, et tu sentirais mes plaisirs comme je sens ta tristesse.

Mais je le vois, tu me méprises comme un insensé, parce qut ma raison s'égare au sein des délices : mes emportements t'effrayent, mon délire te fait pilié, et tu ne sens pas que toute la force humaine ne peut suffire à des félicités sans bornes. Comment veuxtu qu'une âme sensible goûte modérément des biens infinis? comment veux-tu qu'elle supporte à la fois tant d'espèces de trans ports sans sortir de son assiette? Ne sais-tu pas qu'il est un terme où nulle raison ne résiste plus , et qu'il n'est point d'homme au monde dont le bon sens soit à toute épreuve ? Prends donc pitié

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de l'égarcraciit où tu m'as jeté , et ne méprise pas des erreurs qui sont ton ouvrage. Je ne suis plus à moi, je l'avoue ; mon àme aliénée est toute en toi. J'en suis plus propre à sentir tes peines, et plus digne de les partager. 0 Julie! ne te dérobe [as à toi-même.

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