PREMIÈRE PARTIE
ne pleure pas moins pour foi que pour moi. Je n'ajoute nen sur tes miennes; ton cœur est fait pour les sentir. Vois ma honte , et gémis si tu sais aimer. Ma faute est irréparable , mes pleurs ne tariront point. 0 toi qui les fais couler, crains d'attenter à de si justes douleurs; tout mon espoir est de les rendre éternelles : le pire de mes maux serait d'en être consolée ; et c'est le dernier degré de l'opprobre de perdre avec l'innocence le sentiment qui nous la fait aimer.
I Je connais mon sort, j'en sens l'horreur, et cependant il me reste une consolation dans mon désespoir : elle est unique, mais elle est douce. C'est de toi que je l'attends, mon aimable ami. Depuis que je n'ose plus porter mes regards sur moi-même, je les porte avec plus de plaisir sur celui que j'aime. Je te rends tout ce que tu m'otesde mapropre estime, et tune m'en deviens que plus cher en me forçant à me haïr. L'amour, cet amour fatal qui me perd, te donne un nouveau prix : tu t'élèves quand je me dégrade ; ton àme semble avoir proflté de tout l'avilissement de la mienne. Sois donc désormais mon unique espoir ; c'est à toi de justifier, s'il se peut , ma faute ; couvre-la de l'honnêteté de tes sentiments; quetonmérite efface ma honte ; rends excusable , à force de vertus, la perte de celles que (u me coûtes. Sois tout mon être , à présent que je ne suis plus ri pn : le seul honneur qui me reste est tout en toi ; et tant que tu seras digne de respect, je ne serai pas tout à fait méprisable.
Quelque regret que j'aie au retour de ma santé , je ne saurais le dissimuler plus longtemps ; mon visage démentirait mes discours, et ma feinte convalescence ne peut plus tromper personne. Hâtetoi donc , avant que je sois forcée de reprendre mes occupations ordinaires , de faire la démarche dont nous sommes convenus : je vois clairement que ma mère a conçu des soupçons , et qu'elle nous observe. Mon père n'en est pas là, je l'avoue : ce fier gentilhomme n'imagine pas même qu'un roturier puisse être amoureux de sa fille. Mais enfin tu sais ses résolutions ; il te préviendra si tu ne le préviens ; et, pour avoir voulu te conserver le mèmeacc'^s dans noire maison, tu l'en banniras tout à fait. Crois-moi , parie à ma mère tandis qu'il en est encore temps; feins des affaires qui t'empêchent de continuer à m'instruire , et renonçons à nous voir si souvent , pour nous voir au moms quelquefois : car si l'on le ferme la porte , tu ne peux plus t'y présenter ; mais si tu te la fer-
mes toi même , tes visites seront en quelque sorte à ta discrétion, et, avec un peu d'adresse et de complaisance, tu pourras les rendre plus fréquentes dans la suite , sans qu'on l'aperçoive ou qu'on le trouve mauvais. Je te dirai ce soir les moyens que j'imagine d'avoir d'autres occasions de nous voir, et tu conviendras que l'inséparable cousine , qui causait autrefois tant de murmures, ne sera pas maintenant inutile à deux amants qu'elle n'eût point dû quitter.
XXXIIl. — DE JULIE.
Ah ! mon ami , le mauvais refuge pour deux amants qu'une assemblée ! Quel tourment de se voir et de se contraindre ! il vaudrait mieux cent fois ne se poinl voir. Comment avoir l'air tranquille avec tant d'émotion ? comment être si différent de soi-même ? comment songer à tant d'objets, quand on n'est occupé que d'un seul? comment contenir le geste et les yeux, quand le cœur vole ? Je ne sentis de ma vie un trouble égal à celui que j'éprouvai hier quand on t'annonça chez madame d'Henai t : je pris ton nom prononcé pour un reproche qu'on m'adreisait; je m'imaginais que tout le monde m'observait de concert; je ne savais plus ce que je faisais; et à ton arrivée je rougis si prodigieusement, que ma cousine, qui veillait sur moi , fut contrainte d'avancer son visage et son éventail , comme pour me parler à l'oreille. Je tremblai que cela même ne fit un mauvais effet, et qu'on ne cherchât du mystère à cette chuchoterie. En un mot , je trouvais partout de nouveaux sujets d'alarmes; et je ne sentis jamais mieux combien une conscience coupable arme contre nous de témoins qui n'y songent pas.
Claire prétendit remarquer que tu ne faisais pas une meilleure figure : tu lui paraissais embarrassé de ta contenance, inquiet de ce que tu devais faire , n'osant aller ni venir, ni m'aborder, ni t'éloigner, et promenant tes regards à la ronde , pour avoir, disaitelle, occasion de les tourner sur nous. Un peu remise de mon agitation, je crus m'apercevoir moi-même de la tienne, jusqu'à ce que la jeune madame Belon t'ayant adressé la parole , tu l'assis en causant avec elle , et devins plus calme à ses cotés.
Je sens, mon ami , que cette manière de vivre, qui donne tant