‹ La nouvelle HéloïseChapitre 61 sur 214 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

tous trois dans la chambre de la cousine. C'est là, mon féal , qu'à genoux devant votre dame et maîtresse, vos deux mains dans les siennes , et en présence de son chancelier , vous lui jurerez foi et loyauté à toute épreuve ; non pas à dire amour éternel , engagement qu'on n'est maître ni de tenir ni de rompre; mais vérité, sincérité, franchise inviolable. Vous ne jurerez point d'être toujours soumis, mais de ne point commettre acte de félonie, et de déclarer au moins la guerre avant de secouer le joug. Ce faisant, aurez l'accolade, et serez reconnu vassal unique , et loyal chevalier.

Adieu , mon bon ami ; l'idée du souper de ce soir m'inspire de la gaieté. Ah ! qu'elle me sera douce quand je te la verrai partager ■

XXXVl. — DE JULIE.

Baise cette lettre, et saute' de joie pour la nouvelle que je vais l'apprendre ; mais pense que , pour ne point sauter et n'avoir rien à baiser , je n'y suis pas la moins sensible. Mon père , obligé d'aller à Berne pour son procès , et de là à Soleure pour sa pension , a proposé à ma mère d'être du voyage ; et elle l'a accepté , espérant pour sa santé quelque effet salutaire du changement d'air. On voulait me faire la grâce de m'emmencr aussi, et je ne jugeai pas à propos de dire ce que j'en pensais; mais la difficulté des arrangements de voiture a fait abandonner ce projet, et l'on travaille à me consoler de n'être pas de la partie. Il fallait feindi-e de la tristesse ; et le faux rôle que je me vois contrainte à jouer m'en donne une si véritable , que le remords m'a presque dispensée de la feinte.

Pendant Tabsence de mes parents , je ne resterai point maîtresse de maison ; mais on me dépose chez le père de la cousine , eu sorte que je serai tout de bon , durant ce temps , inséparable de l'inséparable. De plus , ma mère a mieux aimé se passer de femme de chambre, et me laisser Babi pour gouvernante; sorte d'Argus peu dangereux, dont on ne doit ni corrompre la fidélité ni se faire des confidents, mais qu'on écarte aisément au besoin, sur la moiudi-e lueur de plaisir ou de gain qu'on leur offre.

Tu comprends quelle facililé nous aurons à nous voir durant une quinzaine de jours ; m ds c'est ici que la discrétion doit sup-

pléer à la contrainte , et qu'il faut nous imposer volontairement la même réserve à laquelle nous sommes forcés dans d'autres temps. Non-seulement tu ne dois pas , quand je serai chez ma cousine , y venir plus souvent qu'auparavant , de peur de la compromettre j j'espère même qu'il ne faudra te parler ni des égards qu'exige son sexe , ni des droits sacrés de l'hospitalité ; et qu'un honnête homme n'aura pas besoin qu'on l'instruise du respect du par lamour à l'amitié qui lui donne asile. Je connais tes vivacités , mais j'en connais les bornes inviolables. Si tu n'avais jamais fait de sacrifice à ce qui est honnête , tu n'en aurais point à faire aujourd'hui.

D'où vient cet air mécontent et cet œil attristé ? Pourquoi murmurer des lois que le devoir t'impose? Laisse à ta Julie le soin de les adoucir : t'es- tu jamais repenti d'avoir été docile à sa voix? Près des coteaux fleuris d'où part la source de la Vevayse , il est un hameau solitaire qui sert quelquefois de repaire auxchasseuis , et ne devrait servir que d'asile aux amants. Autour de l'habilà' tion principale dont M. d'Orbe dispose, sont épars assez loin quelques chalets ' , qui de leurs toits de chaume peuvent couvrir l'amour et le plaisir, amis de la simplicité rustique. Les fraîches et discrètes laitières savent garder pour autrui le secret dont elles ont besoin pour elles-mêmes. Les ruisseaux qui traversent les prairies sont bordés d'arbrisseaux et de bocages délicieux. Des bois épais offrent au delà des asiles plus déserts et plus sombres.

AI bel seggio riposto , ombroso c fosco , Ne mai pastoii appressan , ne bUolci ^ .

L'art ni la maio des hommes n'y montrent nulle part leurs soins inquiétants; on n'y voit partout que les tendres soins de la mère commune. C'est là, mon ami, qu'on n'est que sous ses auspices, et qu'on peut n'écouter que ses lois. Sur l'invitation de M. d'Orbe, Claire a déjà persuadé à son papa qu'il avait envie d'aller faire avec quelques amis une chasse de deux ou trois jours dans ce canton , et d'y mener les inséparables. Ces inséparables en ont d'autres, comme tu ne sais que trop bien. L'un, représentant le maître de la maison, en fera naturellement les honneurs ; l'autre ; avec moins

' Sorte de maisons de bois où se font les fromages et diverses espèces de laitage dans la montagne.

' Jamais paire ni laboureur n'approcha des épais ombrages qui couvreul ces charmants asiles. I'étrak^.

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