‹ La nouvelle HéloïseChapitre 96 sur 214 · PREMIÈRE PARTIE. tS · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. tS

l.XV. — DE CI.A.nE A JlUE.

Tout esl fait, et, malgré ses imprudences, ma Julie est en sûreté. Les secrets de ton cœur sont ensevelis dans lombre du mystère; lu es encore au sein de la famille et de ton pays, chérie, honorée, jouissant d'une réputation sans tache, et d'une estime universelle. Considère en frémissant les dangers que la honte ou rjunour l'ont fait courir en faisant trop ou trop peu : apprends a ne vouloir plus concilier des sentiments incompatibles, et bénis le ciel , trop aveugle amante ou fille trop craintive, d'un bonheur qui n'était réservé qu'à toi.

Je voulais éviter à ton triste cœur le détail de ce départ si cruel et si nécessaire. Tu l'as voulu, je l'ai promis; je tiendrai parole avec cette même franchise qui nous est commune , et qui ne mit jamais aucun avantage en balance avec la bonne foi. Lis donc , chère et déplorable amie, lis, puisqu'il le faut; mais prends courage, et tiens-loi ferme.

Toutes les mesures que j'avais prises et dont je te rendis compte hier ont été suivies de point en point. En rentrant chez moi j'y trouvai M. d'Orbe et mylord Edouard; je commençai par déclarer au dernier ce que nous savions de son héroïque générosité , et lui témoignai combien nous en étions toutes deux pénétrées. Ensuite je leur exposai les puissantes raisons que nous aAÏons d'éloigner promptement son ami , et les difficultés que je prévoyais à l'y résoudre. Mylord sentit parfaitement tout cela, et montra beaucoup de douleur de l'effet qu'avait produit son zèle inconsidéré; ils convinrent qu'il était important de précipiter le départ de ton ami , et de saisir un moment de consentement pour prévenir de nouvelles irrésolutions , et l'arracher au continuel danger du séjour. Je voulais charger M. d'Orbe de faire à son insu les préparatifs convenables; mais mylord, regardant celte affaire comme la sienne, voulut en prendre le soin. Il me promit que sa chaise serait prête ce malin à onze heures , ajoutant qu'il l'accompagnerait aussi loin qu'il serait nécessaire, et proposa de l'emmener d'abord sous un autre prétexte , pour le déterminer plus à loisir. Cet expédient ne me parut pas assez franc pour nous et pour notre ami, et je ne voulus pas non plus l'exposer loin de nous au premier effet d'un désespoir qui pouvait plus aisément échapper aux yeux de mylord qu'aux miens. Je n'acceptai pas , par la

même raison , la proposition qu'il fit de lui parler lui-même et d'obtenir son consentement. Je prévoyais que celte négociation serait délicate, et je n'en voulus charger que moi seule; car je connais plus sûrement les endroits sensibles de son cœur, et je sais qu'il règne toujours entre hommes une sécheresse qu'une femme sait mieux adoucir. Cependant je conçus que les soins de mylord ne nous seraient pas inutiles pour préparer les choses; je vis tout l'effet que pouvaient produire sur un cœur vertueux les discours d'un homme sensible qui croit n'être qu'un philosophe, et quelle chaleur la voix d'un ami pouvait donner aux raisonnements d'un sage.

J'engageai donc mylord Edouard à passer avec lui la soirée , et, sans rien dire qui eût un rapport direct à sa situation , de disposer insensiblement son àme à la fermeté stoïque. Vous qui savez si bien votre Épictète , lui dis-je , voici le cas ou jamais de l'employer utilement : distinguez avec soin les biens apparents des biens réels, ceux qui sont en nous , de ceux qui sont hors de nous. Dans un moment où l'épreuve se prépare au dehors , prouvez-lui qu'on ne reçoit jamais de mal que de soi-même , et que le sage , se portant partout avec lui , porte aussi partout son bonheur. Je compris à sa réponse que cette légère ironie , qui ne pouvait le fâcher, suffisait pour exciter son zèle , et qu'il comptait fort m'enyoyer le lendemain ton ami bien préparé. C'était tout ce que j'avais prétendu ; car, quoiqu'au fond je ne fasse pas grand cas, non plus que toi, de toute celte philosophie parlière , je suis persuadée qu'un honnête homme a toujours quelque honte do changer de maxime du soir au matin , et de se dédire en son cœur, dès le lendemain, de tout ce que sa raison lui dictait la veille.

M. d'Orbe voulait être aussi de la partie , et passer la soirée avec eux, mais je le priai de n'en rien faire; il n'aurait fait que s'ennuyer, ou gêner l'entretien. L'intérêt que je prends à lui ne m'empêche pas de voir qu'il n'est point du vol des deux autres : ce penser mâle des cimes fortes , qui leur donne un idiome si particulier, est une langue dont il n'a pas la grammaire. En les quittant , je songeai au punch ; et, craignant les confidences anticipées, j'en glissai un mot en riant à mylord. Rassurez-vous, me dit-il , je me livre aux habitudes quand je n'y vois aucun danger; mais je ne m'en suis jamais fait l'esclave; il s'agit ici de l'honneur de Juhe, du destin, peut-être de la vie d'un homme et de mon ami. Je boirai du punch

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