‹ La nouvelle idole; pièce en trois actesChapitre 16 sur 20 · LOUISE, ALBERT · texte numérisé non relu

LOUISE, ALBERT

LOUISE, allant à son mari, Albert!...

ALBERT la repoussant doucement.

C'est bien !

LOUISE, prise de timidité.

Tu me repousses?

ALBERT

Le mieux est de ne pas s'occuper de moi.

LOUISE

C'est que... Vois-tu, je voulais te dire... [Elle fond en larmes.)

ALBERT

Oh 1 je t'en supplie I pas de scènes!... Si c'est pour demander quelque chose, accordé d'avance...

Tout ce que tu voudras pourvu que j'aie la paix ! (// se jette dans un fauteuil avec accablement.) Chienne de journée !

LOUISE

Quoi ?,.. De nouveaux ennuis ?

ALBERT

Bah!...

LOUiSEj amicalement.

Voyons, raconte... Où es-tu allé?

ALBERT

A l'Académie.

LOUISE

Tu es sorti vers une heure, et l'Académie n'est qu'à trois heures... Qu'as-tu fait d'abord? ALBERT, impatienté.

Une visite à Maurice Cormier... Là !... es-tu contente ?

LOUISE

A Maurice Cormier ?... En quel honneur ?

ALBERT

J'allais lui porter un papier et lui poser une question.

LOUISE

Le papier ?...

Une note à joindre au dossier secret; la plus curieuse de toutes.

LOUISE

Et la question ?..,

ALBERT

Une idée qui m'a passé par la tête.

LOUISE

Oui, mais laquelle ?

ALBERT

Je m'aperçois, avec une surprise peut-être naïve, que le développement intellectuel d'un homme influe médiocrement sur sa vie. Un savant imagine de profondes raisons pour expliquer sa conduite, un char-C''- '^^'' retier suit son instinct, et ils font l'un et l'autre à peu près les mêmes choses. Hier, lorsque tu m'as ,

reproché mon crime, je me suis défendu, et bien dé- JLA-'^

fendu... je veux dire que mes excuses n'étaient jDa^'^^ de simples prétextes. Il y a certaines cruauté^que ' j'ai le droit d'exercer dans un but supérieur, j'en suis convaincu. Efci bien ! ma raison a beau mabsoudre, j'ai des remords, comme un voleur de grands chemins qui a tordu le cou d'un passant. A quoi bon mesurer la portée de ses actes avec une intelligence de savant, sfon doit les déplorer avec une conscience de charretier? ^

LOUISE

C'est cela ta question ?

Pas tout à fait... La voici... Pourquoi un savant^ qui ne croit ni à Dieu, ni à l'âme immortelle, donnerait-il sa vie pour son prochain ?... Gela se comprend d'un brave imbécile qui compte être récompensé au ciel, ou d'un ignorant qui n'a pas la foi, et auquel les préjugés et l'atavisme imposent, sans

qu'il s'en doute, le joug de la foi. Mais moi, par exemple, qui ai fait de mon existence un rêve studieux sans lendemain, quel motif puis-je avoir d'anéantir ma contemplation pour des èlres bornés, que je méprise ?... Mon devoir évident n'est-il pas de conserver à l'espèce humaine un type d élite, une lumière, un phare?... Se sacrifier, soi savanl, à un ignorant, c'est voler la société !.., [Avec un rire nerveux.) Donc, si dans mon cœur je trouve un impérieux besoin de donner ma vie pour quelqu'un, il faut résister. Hein ! n'est-ce pas, c'est clair ?

LOUISE

Qu'a répondu Maurice Cormier ?

ALBERT

Je ne lui ai pas posé la question. Après un bout de causette, je suis parti,

LOUISE

Ah!...

ALBERT

Il est si loin de mes préoccupations !

Tu m'as fait toi-même une belle réponse lorsque tu t'es peint traversant les salles de pestiférés, fier de promener au milieu d'eux ta science comme une divinité bienfaisante devant laquelle les moribonds se relèvent guéris; respirant à pleins poumons cet air mortel parce que tu es avec ton idole... Si tu tombes écrasé sous les roues de son char, ton fanatisme en sera glorieux.

ALBERT

Tout cela n'est beau qu'en théorie... Ou plutôt, non... Tout cela est vrai... Absolument vrai... Je ne puis pas renoncer à le croire!... C'est la foi de toute mon existence!... Je le répète, il y a contradiction entre ce que je pense et ce que je souffre... On est parqué dans une humanité qui aime et qui pleure, forcé d'aimer et de pleurer avec elle.

LOUISE, cliercliant à Vembrasscr.

Tu es dans un jour oîi l'on pleure ! . . .

ALBERT, se dérobant.

Ne crains rien, je suis de force à tenir le coup...

LOUISE

, Laisse-moi partager ta peine... Pourquoi la question que tu n'as pas posée à Maurice, cette idée d'un sacrifice qui s'impose à l'homme supérieur et qui ne s'explique pas, est-elle toujours sur tes lèvres?... Dis-le-moi...

Bah !... Ce ne sont pas des histoires pour les femmes !

LOUISE

Je comprendrais mieux que Maurice... Repose-toi sur mon cœur de femme ignorante, en oubliant un peu ton idole. Elle t'a trahi toute la journée, je le devine. A tes cris de détresse elle répondait par des dissertations pédantes...

ALBERT, très hautain.

Je te défends de tourner en ridicule ce que je respecte... Brisons là-dessus.

LOUISE

Ne sois pas fâché !... Si tu savais comme je suis malheureuse de me trouver tout à coup si gauche... moi qui cherche au contraire à te dire...

ALBERT

Dis-le donc !

LOUISE

Albert, tu as parlé de me rendre ma liberté... Je la refuse... je veux être ta femme. [Elle V embrasse.)

ALBERT, sans se laisser aller à t attendrissement.

Merci, Louise!... Mais, avant d'accepter, je dois t'apprendre de mauvaises nouvelles... Le doyen de la Faculté m'a prévenu que les étudiants sont très montés contre moi... Il y aura du tapage à mon cours. .^On est d'avis qu'au lieu de tenir tête à l'émeute, ce qui est dans mon caractère, mieux vaut m'absenter pendant quelques mois, quitte à revenir lorsque les esprits seront pacifiés... Bief, en termes fort polis, je suis invité à prendre un long congé... Pour des raisons que je ne veus: dire à personne, pas même à toi, ce congé sera définitif... Je donne ma démission... de tout... Plus d'école, plus d'hôpital... Tu vois que ta générosité t'entraînerait trop loin... Mon départ est un aveu... J'achève de me perdre dans l'opinion... Je suis un homme fini.

LOUISE

Que vas-tu faire ?

ALBERT

Quitter Paris, chercher une maisonnette bien re- ^ tirée, et y achever mes jours.

LOUISE

Je te suivrai.

ALBERT

Allons donc!... Toi qui gémissais lorsque je t'emmenais pour quelques semaines à la campagne !... Ce matin encore, lu hésitais à rester avec moi, ici, au milieu des tiens, et tu veux partager un tête-à- Icte qui peut durer toujours avec un réprouvé ?

LOUISE

Oui.

ALBERT

Hier, c'était une autre chanson!... Ta conscience ./>^

t'a donc fait des reproches ?... Ma foi je t'en félicite, CXV-J car je n'avais pas été très édifié de ton entrain à me jeter par-dessus bord. Ce que j'ai été sur le point de couper court à tes hésitations en te tournant le dos!... Mais une autre solution se présentait... définitive aussi... Va, que tu m'abandonnes ou que tu m'accompagnes, la différence n'est pas grande. Décide selon tes goûts. Tu montres enfin du cœur, on te lient quitte du reste.

Quelle solution as-tu adoptée ?

ALBERT

Tu la connaîtras toujours assez lût.

LOUISE

Albert, je la connais !

ALBEUT, incrédule.

Oh ! oh !

LOUISE

J'étais chez Maïu'ice... j'ai tout entendu... j'ai mieux compris que lui.

ALBERT, froidement.

Dis nettement ce que tu as compris i*

LOUISE

Tu as répété sur toi-même l'expérience dont va mourir cette pauvre enfant.

ALBERT

Ainsi voilà pourquoi tu restes ! Parce que ce ne sera pas long !

LOUISE

Je t'aime!... Voilà ce qui me ramène à toi!... Mais si! Albert, il faut le croire !... Ah! je comprends que tu aies des doutes, et je les mérite ! Pourtant, je te jure, mon cœur est tout à toi. Il t'appartient depuis que tu es mon mari, et tu l'as fait beaucoup souffrir, ce cœur qui n'aurait voulu vivre qu'en toi !... Ce n'est pas de ta faute... Tu étais bon... Tu n'as jamais eu la volonté de me blesser, je le sais bien... et cela était !... Tu as l'air surpris... Tun'admets pas qu'auprès d'un camarade affectueux et fidèle on souffre !... Réfléchis à ce que nous étions... Tu te plains de mesurer la portée de tes actes avec une intelligence de savant, pour les déplorer ensuite avec une conscience de charretier... Eh bien ! c'est

le charretier seul qui me prenait dans ses bras ! Lorsqu'il disparaissait devant l'être supérieur que j'adorais, je n'existais plus, je ne comptais plus !... Tu devrais pourtant te figurer ce que c'est qu'un pareil abandon, toi qui, toute la journée, viens de crier ta détresse à Maurice sans qu'une de tes paroles soit allée à son adresse,.. Ah ! j'en ai jeté, moi aussi, de douloureuses prières dans roreillc d'un sourd !... Enfin, lassée, j'ai gardé le silence ; mais d'apprendre à se taire ne console pas!... Il y avait des moments où je te détestais... d'autres où j'éprouvais des besoins de révolte,.. Le seul sentiment qui ne cessait jamais de m'enchaîner à toi, c'est le respect.,. Hier, c'est vrai, j'ai été lâche ! Ce sera le remords de toute ma vie ! Mais aussi j'avais été si malheureuse à tes côtés, qu'il m'était trop facile de te regarder comme un bourreau. Lorsque je t'ai découvert meurtrier de cette jeune fille, je n'ai plus voulu voir en toi qu'un bourreau ! Et alors, oui, j'ai voulu ma liberté, et le premier usage que j'en ai fait, pauvre sotte gonflée de sentiments incompris, a été de courir chez Maurice... Je croyais qu'on va chez les psychologues pour être comprise, comme on va chez les bijoutiers pour être parée !... Mais tout de même, ce que j'allais chercher là-bas, je l'ai trouvé : j'ai été comprise, non par le psychologue, oh ! non, mais par moi-même, en découvrant que je t'aime plus que jamais !

ALBERT

Dis-tu vrai?

Mais que faut-il pour te convaincre? Veux-tu ma vie? Veux-tu nae traiter comme Antoinette, comme toi-même ? Va donc i G^ible-moi de piqûres mortelles ! Attache-moi toute sanglante sur une table d'agonie comme ces chiens qui jâlent dans ton laboratoire. Plus tu me binseras, plus je serai contente... Je donnerais ma dernière goutte de sang pour un regard de toi qui m'admirerait un peu I ALBERT, se jetant dans ses bras.

Louise!... Ah ma chère femme!... Toute une vie passée auprès de toi sans te connaître!.,. Qu'il faut donc payer cher le peu que nous savons!... Tous les mêmes : Maurice, moi, des gens qui contemplent de haut l'humble humanité, nous ne voyons pas ce qu'un enfant verrait... Notre œil est adapté aux choses lointaines^ et ce qui frémit tout proche du cœur, ce qui sanglote à l'oreille, un mur nous en sépare... Pourtant nous ne sommes pas à l'abri du chagrin. Nous avons souvent besoin d'une poitrine contre laquelle pleurer! Car je pleure ! Il n'est plus question d'orgueil entre nous, n'est-ce pas ? Je puis tout dire! Cette journée est atroce!... Un être s'agite en moi, qui se débats qui meurt, et je ne le comprends pas ! Il m'ordonne le sacrifice, je trouve le sacrifice une chose monstrueuse, et je me tue !... Ma fin est idiote !... Tomber en martyr quand ou n'a pas la foi !... Parader devant le néant !... [Eugénie entre.)

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