SCENE PREMIERE
LOUISE, JEANNE. Louise, en peignoir et pas encore coiffée, écrit. Jeanne çirrive du dehors en toilette du matin, très simple. — Ce sont deux femmes d'environ vingt-huit ans.
LOUISE, à Ventrée de Jeanne, se retourne, surprise, et ferme son buvard sur la lettre qu'elle écrivait. Tiens!... Déjà levée, Jeanne?... [L'embrassant. Bonjour !... C'est pour chercher un compliment que lu viens de si bon malin ?
JEANNE
Un compliment .''
Eh bien!... et le discours de Paul, hier, à la Chambre?... Ah! il leur en a dit, des vérités, à nos chéc[uards ! . . . Le jour du grand n^ltojage, i'est ton mari qui tiendra le balai... [Lui faisant la révérence.) Madame la Présidente du Conseil!... Et puis, plus tard, qui sait?... Hein, si j'étais belle-sœur du... JEANNE, tristement.
Vois-tu, Louise, ne pensons pas à ces splendeurs...
LOUISE ,. '
Quelle figure d'enterrement!... Vous arrive-t-il quelque chose ?
JEANNE
A nous, rien ; mais...
LOUISE
Je respire!... Dame, par le temps qui court!...
JEANNE
Tu as lu les journaux, puisque tu es si bien renseignée sur l'éloquence de Paul... Rien d'autre ne t'a frappée ?
LOUISE
Je n'ai pas ouvert un journal... C'est Albert qui, tout à l'heure, avant de sortir, m'a mise au courant. Il était plein d'enthousiasme pour son beau-frère !
JEANNE
Il ne semblait pas préoccupé ?
LOUISE
Très calme, comme à son ordinaire.
JEANNE
II est à l'hôpital?
LOUISE
Le malin, toujours.
JEAXN-i
Fais-le chercher... \'ite !
LOUISE
Tu es folle !... S'il s'agit d'un luaîaJj...
Jî-ANXE
Il s'agit de lui seul.
LOlll.E
Tu denjandais s'il avait l'air préoccuj.L' ?. ..
JEA.XNE
Il a sujet de l'être, je l'assure... Tiens, ne perdons pas de temps.
LOUISE I
Sonne, veux-tu ?pour qu'on attelle... Mais je perds la tête! Il a pris la voiture!... J'y pense!... Si j'envoie, on ne le trouvera plus,.." Il m'a quittée annonçant qu'il reviendrait dans un instant pour recevoir quelqu'un.
.lEANNE
Tu ne sais pas qui ?
Non. Qui crains-tu que ce soit?
JEANNE
^Personne!... On nous a formellciucnî prorais de n'envoyer personne encore.
LOUISE
Je t'en supplie!... Je ne sais rien, je ne comprends rien, tu me fais mourir à petit feu !
JEANNE
Ma pauvre chérie, tout s'arrangera... Dans ce monde, tout s'arrange !... Enfin, pour le moment, Albert est menacé d'une eng[uête... Ce matin, les journaux y font allusion sans le nommer, mais ce soir... demain, ce sera la grande nouvelle... Le scandale du jour!...
LOUISE
Que peut-on reprocher à un homme dont Li science remplit toute la vie?... Sa cliiiique, ses internes, son cours à l'Ecole de médecine, ses ouvrages, on ne peut pas le tirer de là...
JEAXXE
Ah ! science maudite !... C'est justement elle qui le perd... On l'accuse d'avoir fait servir ses malades à des expériences...
LOUISE
Et parce qu'un journal dit cela, tu admets, sans l'ombre d'un doute, que ton beau-frère est un criminel!... Albert est un des premiers savants de son époque, la plus pure gloire de la France ! Quand nous voulons jeter des noms à la face de l'étranger, on cite Pasteur, et tout de suite après, Albert Donnât. N'importe ! On invente un^ slupide histoire, et demain, la bande des médiocres fêtera la chute d un grand homme ! Sous quel triste régime de délations
nous vivons I Paul, quelle est son opinion ?... Il ne se méfie pas d'un chantage ?
JEANNE
C'est la première idée qui lui soit venue.
LOUISE
Eh bien ?. ..
JEANNE
Le préfet de police sort de chez nous.
LOUISE
Après le discours d'hier !...
JEANNE
Innocente!... Plus on les étrille... Il y a contre ton mari des charge? tellement neUeSj^Jue l'on ne peut éviter de faire une perquisition dans votre appartement, ce soir, vers quatre heures... pas avant. D'ici là, nous mettrons en lieu sûr toutes les pièces compromettantes : carnets d'observations, résultats d'expériences, etc.. '
LOUISE
Puisqu'on cherche des preuves, il reste donc un espoir que ce soit une calomnie?...
JEANNE
Chercherait-on des preuves si l'on n'en avait pas déjà ?... La perquisition fait partie d'un cérémonial bruyant qu'il ne faut pas prendre au tragique. Les fscamjoteurs parlent toujours beaucoup, à la minute même où ils (|ont passer la mjugcade sous les yeux du public. Paul est chez le directeur de l'Assistance pour veiller aux indiscrétions du personnel...
LOUISE
Ses expériences... de quelle nature ?. ..
JEANNE
Ton mari a inoculé le cancer à de pauvres diables... A ce q.ril paraît, on ne sait pas encore si le cancer est contagieux ; tant qu'on n'en sera pas sûr, impossible de lui trouver un vaccin el de le supprimer comme Pasteur a supprimé la rage.
LOUISE
Le cancer !... Attends donc !... Il y a sur sa table de travail un gros dossier dont rétiquefte porte . . JEANNE " : ■ -
Ne t'exténue pas à chercher des indices... Paul assure qu'on ne peut garder aucun doute. [Un silence.)
LOUISE
Dire qu'au commencement de mon mariage j'ai tant souffert à cause de cet homme !
JEANNE
Oui, je t'ai vue jalouse, jalouse de sa science !... J'avais beau te prêcher qu'une femme habile doit, au . contraire, encourager son mari à se créer des occupalions, tu ne voulais rien entendre. Pourtant tu voyais avec quelle persévérance je maintenais Paul dans la politique. Il est vrai que ses préoccupations électorales ne l'empêchaient pas d'être aux petits soins pour moi. Pâme, j'ai eu de la chance 1
LOUISE
J'en ai dans mon malheur ! Albert n'a pas voulu
compi'endre à quel point je me donnais entièrement à lui. Mon affection lui faisait-elle peur ? L'accusait-il de chercher à vivre aux dépens de ses chères études ? Ou bien trouvait-il humiliant de tomber, lui si grand, avec ses espoirs de prodigieuses découvertes, aux pieds d'une ignorante? En tout cas, nous partageons la même chambre, nous n'avons qu'un lit, nous sommes ce qu'on appelle un excellent ménage, et, en réalité, Albert mest aussi étranger que cet homme, tiens, là, qui marche sur le trottoir d'en face. Et voilà pourtant ce que j'en suis réduite à décorer du nom de chance !
C'en est tout de même un peu, car tu sez'ais dans une vilaine passe s'il y avait entre Albert et toi une union comme entre Paul et moi, par exemple.
LOUISE i-,^^^i .
Evidemment, mon cœur n'est, pas atteint... J'ai pourtant la sensation d'un écroulement au dedans de moi-même... J'estimais hautement mon mari..,"' L'austérité de sa vie, la tension pex'pétuelle de son intelligence vers un noble but : soulager Ihumanité y^ù *-^ souffrante, lui rendre la douleur physique moins atroce... car la^douleur morale... [Elle fond en larmes ) la douleur morale, il l'a eue sans cesse à ses côtés depuis dix ans, et il ne s'en est pas douté... Tu , n'as pas su toi-même à quel point elle était profonde!... Ah! laisse-moi pleurer; c'est mon droit, maintenant!... Je suis fière d'avoir été malheureuse auprès de ce monstre !
JEANNE
Louise !... Non, pas d'injures !... Un monstre ?... Bah !... Un simple ambitieux... Paul l'a dit tout de suite : C'est l'ambition qui lui joue ce mauvais tour!... En pareille matière, on peut accorder à Paul qu'il s'y connaît... Et puis, n'exagéi^ons rien... Tu n'avais pas l'air tellement à plaindre auprès de ce monstre...
LOUISE
Son orgueil m'écrasait, mais il s'inclinait vers les humbles avec tant de douceur!... comment me révolter ?... Je n'étais pour lui qu'un point dans la foule, mais n'y avait-il pas un peu d'ingratitude à me plaindre d'y être mêlée, quand il dépensait ses forces, jour et nuit, au service des foules?... A ne juger que sur les apparences, sais-tu qu'il était souvent admirable ?... Je l'ai vu, pendant des épidémies, gai, tranquille, d'une sérénité vraiment superbe... J'attribuais ce rayonnement d'audace heureuse au sentiment qu'il avait d'être utile et bienfaisant.
JEANNE
Pourquoi pas ?... En somme, il y a de beaux traits dans son passé... Par exemple, quand il a gagné la diphtérie en opérant une petite guayse... Je me rappelle un certain soir où on le croyait pei'du... explique les choses comme tu voudras, tu étais joliment triste.
LOUISE
Cette fois-là, oui... je l'ai soigné de tout cœur!...
Au nom des malheureux, j'essayais de lui rendre le Lien qu'il avait fait.
JEANNE, souriant.
En ton nom un peu aussi, je pense?
LOUISE
C'est possible... du moins pendant les deux ou trois jours qu'a duré le danger... A peine sauvé, il a eu vite fait de me remettre aux pieds de son génie;.. Avait-il seulement remarqué mon zèle ?...,Ijes liôpi- '♦taux fourmillent d'infirmières plus nkmles que tnoi... Il n'avait pas deviné l'âme 1... Dieu merci!... u as raison : c'est un bonheur qu'un attachement sérieux ne me retienne pas prisonnière. L'affreuse nouvelle que tu viens de m'apprendre est tout bonnement l'annonce d'une délivrance !
JEANNE, effrarjée.
Louise !
LOUISE
Je suis parfaitement résolue à être libre désormais !... Je ne le subirai plus...
JEANNE
llien de plus juste ! Tu n'aimes pas ton mari, tu n'as pas d'enfants.. . L'occasion est propice. . . Pousse le verrou, et dors en paix !...
LOUISE
Me murer vive à mon âge ?... Une délivrance originale!... Albert méinte la prison et c'est à moi qu'on l'offre ! Bien obligée, ma chère ! je n'ai pas encore dit adieu à tout espoir d'èti'e heureuse. La
liberté pour moi, va consister à consulter un peu mon cœur,
JEANNE
Ah ! ton cœur est de la délibération ?... Mais non, je ne puis croire cela de toi !
LOUISE
Je n'ai jamais manqué à la foi jurée... Si c'est cela qui t'inquiète... Quant au reste, je n'en dois compte à personne...
/- JEX'SSE, très émue. «.^^
Miséricorde, Louise, il ne manquait plus que^^'cela! Si je comprends bien, tu aiines quelqu'un...'* ' Mais alors, ce n'est pas^la peine de nous donneij' 4 tant de mal pour tirer Albert du guêpier où il s'est fourré... Tu bouleverseras tout!
LOUISE, étonnée.
Moi ?
JEANNE, suùanl son idée.
Songe donc aux conséquences d'un divorce !.,. Divorcer, c'est manifester d'une manière éclatante que tu crois ton mari coupable !... C'est son ho.;neur, celui de toute la famille, traîné dans la boue I... C'est la situation de Paul ébranlée... Avec ce qu'il a d'ennemis, tu penses!... Ma chérie, nous avons toujours été deux ^urs parfaites... Au fond, il n*y a encore que ces liens-là... Avoir grandi dans des berceaux voisins, habillé les mêmes poupéu-, cuisiné les mêmes dînettes... Qui donc se parlerait à cœur ouvert si ce n'est toi et moi ?... Louise, je t'en supplie, fais cela pour nous, ne divorce pas 1
LOUISE
Où pi*ends-tu que je veuille divorcer?
JEANNE, très heureuse.
Comment ! tu ne... Dame ! tu annonces coup sur coup que lu as une inclination dans le cœur et que" tu es libre... Alors, le divorce?... Nous en avions si peur !... Je n'ai vu que ça I... Hein ?...
LOUISE
Je n'ai pas pas regardé si loin... Il y a une heure, je me croyais encore enchaînée pour la vie !
JEANNE
C'est vrai !... Il ne faut rien brusquer... Ta vie s'organisera peu à peu... Bien sûr qu'Albert, après une pareille alerte, ne sera pas un homme difficile à mater... [Un. silence.) Louise, donne-moi une preuve de confiance... Qui est-ce ?
LOUISE
Maurice Cormier.
JEANNE, avec découragement.
Encore un savant!... Est-ce que tu n'en as pa3 assez de la science ?
LOUISE
M. Cormier s'est beaucoup occupé de psychologie, c'esl-à-dire des choses de l'âme... C'est celui des jeunes philosophes qui a la réputation de savoir le mieux ce qui se passe en nous. Avec lui, du moins, une femme ne souffrirait pas pendant des années sans que son compagnon s'en aperçoive
JEANNE
Il donnera un nom grec à ta souffrance... D'ailleurs, un garçon correct, distingué et pas mécontent de lui... Un bon ensemble... C'est égal, si j'avais à disposer de ma personne, ce n'est pas ton psychologue qui m'ensorcellerait...
LOUISE
Aimant ton mari comme tu l'aimes, tu es mal placée pour juger...
JEANNE
Moi, hier — aujourd'hui, je lui en veux trop ! — hier, j'aurais préféré Albert. Il est beaucoup plus célèbre que l'autre, et, comme intelligence, infiniment supérieur, je crois... D'abord, n'est-ce pas en venant faire corriger ses travaux par ton mari, que M. Cormier s'est introduit chez vous ?
LOUISE, avec un sourire hautain.
Corriger, pas tout à fait... Il y a quatre ans, Maurice est venu se rensej gner auprès d'Albert, à l'époque où il écrivait son grand ouvrage : la Personnalité sous-consciente. Maurice n'est pas médecin, et il craignait d'expérimenter sur les névrosées qui sont ses sujets habituels, sans avoir auprès de lui un docteur. Albert est allé l'assister plusieurs fois... De là notre intimité.
JEANNE
C'est un préjugé, mais l'idée qu'on risque d'avoir un BClit enfant de l'homme qui a écrit : la Psychologie du fœtus... Brrr !..,
LOUISr,
Voyons, méchante, esl-ce que j'en suis là? Je ne sais même pas encore si j'éprouve un penchant bien sérieux pour lui. Je me promets seulement une félicité délicate à l'entendre analyser mes peines, rien de plus.
JEANNE
Ce bon M. Cormier, avec sa psychologie, remarque-t-il au moins l'impression qu'il produit ?
LOUISE
Non... J'ai toujours été très prudente.
JEANNE
Enfin, il a posé sa candidature ?
LOUISE
Depuis longtemps il me témoignait une grande amitié, parfaitement respectueuse... Hier, pour la première fois, il m'a mise dans l'embarras...
JEANNE
Ah ! c'est hier qu'il a brûlé ses vaisseaux ?... Voyez-vous le malin!... Car, dans le milieu qu'il fréquente, on a dû savoir au moins un jour avant le public la débâc'e probable de ton ménage... Un bon point pour la psychologie !
LOUISE
Simple coïncidence, je t'assure. . .
JEANNE
Tu t'es montrée inflexible ?
LOUISE
En veux-tu la preuve?... Lis la lellre que j'écri-
vais quand tu es entrée. Elle ordonne à Maurice de ne jamais revenir chez moi... [Louise va cliercher une IclLre dans son buvard. Pendant que Je inne lit:) Ai-je l'air d'implorer une désobéissance? jea>:ne, rendant la lettre.
Rien à lire entre les lignes : un coup de tranclut!
LOUISE, déclarant la lettre.
C'est trop beau!... Voilà ce quej'en fais !