II AVANT-PROPOS
le peu de sympathie que je professe pour les explications finalistes.
C'est dans les leçons de mon cours libre à la Sorbonne que j'ai discuté pour la première fois les faits et les idées qui se trouvent exposés ici.
En 1900, trois physiologistes allemands, Bethe, Th. Béer et Uexkull, après avoir montré les erreurs et les exagérations de ceux qui s'occupaient de la psychologie des animaux, ont déclaré que : « pour le biologiste, il ne saurait y avoir de psychologie animale ». La question de la « légitimité » de la psychologie comparée a été, pendant quelques années, le sujet de discussions nombreuses et souvent passionnées. Malgré l'arrêt de mort prononcé contre elle, jamais la psychologie animale n'a été aussi vivante qu'à l'heure actuelle. Des biologistes de grande valeur n'ont pas hésité à apporter leur esprit de méthode et leur bon sens critique au service de cette science, et c'est surtout grâce à leur intervention qu'elle s'est trouvée complètement renouvelée. Au lieu de discuter sur la possibilité de connaître la vie consciente des animaux, ou a entrepris l'analyse de leurs activités; des expériences conduites avec toute la rigueur scientifique désirable ont remplacé le verbalisme stérile
des psychologues d'antan. ^L^^
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En Amérique, depuis uue dizaine d'années, plusieurs centaines de travaux ont été publiés; les uns concernent les animaux inférieurs, et sont dus à Jacques Loeb, G. -H. Parker, Jennings, Holmes, Turner...; les autres sont relatifs aux vertébrés : ce sont ceux de Thorndike, Kinnaman, Yerkes, Watson, Berry... Grâce à Yerkes, la psychologie animale occupe une large place dans le Journal of Neurology and Psychotogy^ ; le livre de M. Washburn, Animal Mind, est une excellente mise au point de tous les travaux récents.
En France, j'ai eu l'idée d'appliquer la méthode éthologique à l'étude des activités des animaux inférieurs, c'est-à-dire de considérer celles-ci comme des fonctions de multiples variables, en cherchant à déterminer la part du milieu extérieur, et j'ai été suivi en cela par un certain nombre d'auteurs.
De très importants travaux relatifs aux activités psychiques supérieures sont sortis du laboratoire de Pavlov à Saint-Pétersbourg où la méthode de c salivation psychique » a été appliquée par Zéliony, Orbéli, Toropofï et autres.
A Genève, Claparède a beaucoup contribué par ses écrits à faire connaître les nouvelles tendances en psychologie comparée.
L'Allemagne et surtout l'Angleterre sont restées quelque peu en dehors du grand mouvement de rénovation de la psychologie animale. Les travaux publiés
1. A partir de janvier 1911, paraîtra à New-York la premiôrc revue spécialement consacrée à la psychologie animale, le Joitrnal of Animal Behavior.
par les auteurs allemands ou bien sont des recherches de pure physiologie, ou bien sont conçus dans un esprit anthropomorphique. Récemment, Zur Strassen, de Leipzig, a essayé de protester contre ces tendances conservatrices dans sa brochure : Die neuere Tierpsychologie.
Nous ne pouvons mieux montrer l'importance qu'a prise la psychologie animale scientifique dans ces dernières années qu'en rappelant la part qui lui a été faite aux deux récents Congrès : celui de Zoologie, de Boston, (1907) et celui de Psychologie, de Genève (1909).
Malgré la quantité considérable des travaux publiés dans ces dernières années, la « nouvelle psychologie animale » n'a pas encore atteint un développement qui puisse satisfaire un esprit scientifique. On a perdu trop de temps à combattre la « vieille psychologie » ; on a accumulé beaucoup de faits nouveaux, et souvent sans essayer de chercher les liens qu'ils peuvent présenter entre eux ; certaines méthodes se sont montrées particulièrement fécondes, mais telle méthode qui donne d'excellents résultats dans un groupe d'animaux se montre tout à fait stérile dans un autre groupe.
Il m'a semblé que pour exposer l'état actuel de la psychologie animale, le mieux était de chercher à décrire d'une manière systématique les diverses tendances et les méthodes d'investigation, et pour cela
j'ai été conduit à partager le règne animal en trois grandes sections.
Tout d'abord je considérerai le monde si varié des animaux les plus inférieurs : infusoires, polypes, astéries, vers..., qui ne diffèrent pas extrêmement, quant aux réactions, de leurs frères du monde végétal, et qui comme ceux-ci ne sont guère sensibles qu'aux grands phénomènes naturels : lumière, gravitation, humidité, aération... Mais la matière dont ils sont faits est plus sensible et sait mieux garder les empreintes des excitations qu'elle reçoit. Peu à peu, à mesure que s'ébauche le système nerveux, les excitations deviennent sensations, celles-ci se combinent de façons variées, et, comme en même temps les réactions cessent d'avoir l'apparence de réponses directes aux stimulations extérieures, on a l'impression que l'animal s'affranchit de plus en plus vis-à-vis des forces du milieu ambiant.
Ce que l'on désigne sous la dénomination peut-être un peu trop vague de « psychisme » se perfectionne d'une façon considérable dans les deux groupes les plus spécialisés du règne animal : les arthropodes (articulés) et les vertébrés. Nous verrons plus tard l'importance du chimisme dans les questions que nous envisageons ici ; or, l'activité chimique des arthropodes et celle des vertébrés se montrent bien différentes : ce qui caractérise les arthropodes, c'est la chitine, ce qui caractérise les vertébrés, c'est l'os.
La chitine apparaît chez de petits animaux, les rotifères; ce n'est encore qu'un « caractère ornemental », sans conséquences appréciables ; ailleurs, elle
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entraîne des révolutions organiques qui ne conduisent rien moins qu'au crustacé et à l'insecte. Ceux-ci, avec leur carapace formée de pièces articulées et toutes hérissées de saillies chitiueuses, avec leur carapace marquée de taches pigmentaires, dont certaines sont devenues des yeux perfectionnés, sont tout extériorisés, et tout sensibilité. Chez eux, les sensations s'affinent et s'associent, il s'agit non seulement de sensations d'origine externe, mais encore d'origine interne : chaque mouvement est accompagné de sensations (sensations musculaires), ces sensations déclauchent le mouvement suivant. Il y a ainsi des chaînes de sensations et de mouvements créées par les habitudes : une activité commencée doit se dérouler complètement : on a vu dans le fait que souvent rien n'en peut distraire l'animal une manifestation de la faculté d' « attention »; l'insecte se rapprocherait de l'homme; en réalité il ne faut voir là que l'incapacité de se soustraire à certaines sensations ; l'animal reste toujours sous la dépendance des sensations les plus fortes. L i^^'i > 4
Le cartilage, l'os, apparaissent chez des animaux nageurs, les poissons, et cela tout particulièrement dans la tête : le crâne se constitue; peut-être du fait de la protection de cette boîte osseuse, le tissu nerveux s'est développé, ce qui a conduit d'abord aux premières ébauches, et ensuite à l'épanouissement du cerveau. A mesure que l'on s'élève dans le groupe des vertébrés, la masse de matière nerveuse céphalique grossit et s'organise petit à petit en ce merveilleux appareil d'associations qu'est le cerveau. Avec le cer-
veau, c'est l'épanouissement de l'intelligence, et le maximum dïndépendance vis-à-vis des forces du milieu extérieur.
Nous ne sommes plus au temps où l'on considérait le règne animal comme une série linéaire, et où l'on faisait dériver les vertébrés des arthropodes. Comme l'a montré Bergson, dans son livre l'Evolution créatrice\ ces deux groupes représentent deux directions différentes suivant lesquelles s'est déroulée révolution.
« Sur les deux voies où évoluèrent séparément les vertébrés et les arthropodes, le développement (abstraction faite des reculs liés au parasitisme ou à toute autre cause) a consisté avant tout dans un progrès du système nerveux sensorio-moteur. On cherche la mobilité, on cherche la souplesse, on cherche — à travers bien des tâtonnements, et non sans avoir donné d'abord dans une exagération de la masse et de la force brutale — la variété des mouvements. Mais cette rechf;rche elle-même s'est faite dans des directions divergentes. Un coupd'œil jeté sur le système nerveux des arthropodes et sur celui des vertébrés nous avertit des différences. Chez les premiers, le corps est formé d'une série plus ou moins longue d'anneaux juxtaposés ; l'activité motrice se répartit alors entre un nombre variable, parfois considérable, d'appendices dont chacun a sa spécialité. Chez les autres^ l'activité se concentre sur deux paires de membres seulement, et les organes accomplissent des fonctions qui dépendent beaucoup moins étroitement de leur forme... »
1. H. Bergson. U Évolution créatrice. Bibliothèque de Philosophie contemporaine, F. Alcan, 1907.
Par des chemins différents, ou arriverait ainsi d'une part à la fourmi, d'autre part à l'iiomme. Mais la fourmi c'est l'instinct le plus typique, l'homme, c'est l'intelligence dans son plus bel épanouissement. Et Bergson est conduit à nous montrer d'une façon saisissante les deux directions de l'évolution dont les aboutissants seraient l'instinct et l'intelligence.
« Torpeur végétative, instinct et intelligence, voilà les éléments qui coïncidaient dans l'impulsion vitale commune aux plantes etaux animaux, et qui, au cours d'un développement où ils se manifestèrent dans les formes les plus imprévues, se dissocièrent par le seul fait de leur croissance. L'erreur capitale, celle qui, se transmettant depuis Aristote, a vicié la plupart des philosophies de la nature,' est de voir dans la vie végétative, dans la vie instinctive et dans la vie raisonnable trois degrés successifs d'une même tendance qui se développe, alors que ce sont trois directions divergentes d'une activité qui s'est scindée en grandissant. La différence entre elles n'est pas une différence d'intensité,ni plusgénéralementdedegré, maisdenature. »
S'il en est ainsi, il n'est pas étonnant que les méthodes que l'on applique avec succès d'une part à l'analyse des instincts, d'autre part à celle de l'iatelligence, se trouvent être différentes et c'est là une justification de la subdivision que j'ai adoptée.