‹ La nuit d'avant, vaudeville en deux actesChapitre 6 sur 26 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

AIMÉ, COQUEVAL , passant sa tête par la porte entr' ouverte.

coQrEVAL. [Il a un bougeoir à la main , et U dépose sur une table en entrant.) C'est moi , ma petite Aimée, c'est moi.

AIMÉE

Qui, vous?

cOQCEVAt, entrant.

Eh bien ! moi , Coqueval ; tu ne me reconnais pas?

AIMÉE

Vous , monsieur Coqueval ? et d'où sortez-vous donc ?

COQUEVAL.

Parbleu! je sors de mon appartement, ici à côté, sur le même carré.

AIMÉE

Voilà qui est drôle.

COQUEVAL.

Drôle... pas pour moi, toujours. [Il soupire.)

AIMÉE

Comme vous soupirez ! Ah ! çà , qu'êtes-vous donc devenu? II y a au moins trois mois que vous n'avez mis les pieds chez madame Dubray.

COQUEVAL.

Et iVjn ne m'y reverra jamais!

AIMÉE

Est-ce que vous n'avez pas été invité à la noce?

COQl'EVAL.

La noce ! la noce! lu ignores doue que je suis le plus malheureux des hommes T

Expliquez-vous, si vous voulez que je comprenne.

COQXJEVAL.

Tu ne comprends pas que, moi aussi, je voulais épouser Héloïse?

AIMÉE

Ah ! c'est donc ça que vous étiez si galant ; que vous meniez ces dames au spectacle avec des billets donnés; que vous leur achetiez des oranges, des bouquets de violettes, que vous les rameniez en fiacre ? Eh bien ! je m'en étais douté.

COQDEVAE.

Là! tu t'en étais douté; je pouvais donc me flatter que d'autres auraient autant d'vntelligence que toi, et je continuais tranquillement à faire ma cour, attendant pour me déclarer que la sympathie parlât au cœur d'Héloïse : j'espérais qu'à force de soins et de bouquets de violettes, de soupirs et de courses de fiacre, j'arriverais enfin au but.

AiH de Céline.

Dans l'élégante Citadine ,

Héloïse , plus d'une fois ,

Entre mes mains, à la sourdine ,

M'a permis de serrer ses doigts :

Ce n'étaient là que de vains simulacres ! Je le vois trop , près d'un cœur inhumain ,

L'amour a beau payer des fiac?<îs ,

Il n'en fait pas plus de chemin.

Que te dirais-je, Aimée ? un beau soir j'étais plein de résolution; j'entre chez madame Dubray, j'ouvre la bouche... c'est elle qui parle : «Vous ne savez pas, monsieur Coqueval; nous « marions Héloïse à un jeune homme charmant? »

Ah ! ah !

COQtJEVAl.

Aimée, te serait-il quelquefois tombé une cheminée sur la tête ?

■;' AIMÉE

Non, monsieur. Dieu merci.

COQl'EVAL.

C'est dommage, parce que tu aurais une idée exacte du coup

que je reçus à cette nouvelle. Moi, ex-chef de bureau à la préfecture de police, je n'avais rien découvert.

AIMÉE

Ça m'étonne, car vous aimez fièrement à tout apprendre ; vous savez joliment tirer les vers du nez au monde.

COQTJEVAL.

J'ai conservé cela de mes anciennes fonctions. Eh bien! dans celle occasion j'ai été fait au même. Et par qui, encore? par un jeune godelureau, sans doute fort mauvais sujet?

AIMÉE

Mais pas du tout.

COQCEVAL.

On ne risque rien de le supposer.

' AIMÉE

Je vous plains.

COQrEVAL.

Oh! ce n'est pas tout. Qu'est-ce que j'apprends, en rentrant chez moi ? que mon heureux rival a loué un appartement sur mon carré, la porte en face... et j'ai un bail , Aimée, j'ai un bail.

AIMÉE

Ah ! il y a de la fatalité.

COQUEVAL.

Tu l'as dit, de la fatalité. Aussi, pour me venger, j'ai: pris un parti désespéré.

AIMÉE

Qu'est-ce que vous allez faire?

COQtEVAL.

Je vais me marier aussi.

AIMÉE

Ah!

C0QT7EVAL.

Oui, tout est arrangé ; j'attends ma future demain ou aprèsdemain ; c'est la diligence Lafitte et Gaillard qui doit m'apporter ma femme.

AIMÉE

Eh bien! vous n'êtes pas si malheureux.

'COQDEVAL.

Laisse donc! une petite fille de province, une atVière-cousine, fort riche à la vérité, mais sans doute bien niaise...

AIMÉE

Peut-être.

On ne risque rien de le supposer.

AIMÉE

Pourquoi donc que vous supposez toujours le mal ?

COQtlEVAL.

C'est pour me tromper le moins possible.

AIMÉE

Tout ça est très bien, monsieur ; mais dites-moi donc ce que TOUS venez faire ici ?

COQTEVAL.

Comment! ce que je viens faire? Je viens, mon enfant, retourner le poignard dans ma blessure , visiter en détail l'appartement d'Héloïse. Ce sera pour moi une consolation quand je serai là, de l'autre côté du mur, de me dire : En ce moment, elle est dans son salon, sur sa méridienne; ou bien, elle est dans sa salle à manger, {Il va ourrir la porte et regarde.) avec poêle en fayence et buffet en acajou ; (// ta outrer la porte du fond.) ou bien, elle se trouve à présent dans sa chambre à coucher... Ah! Aimée, ferme cette porte. Qu'est-ce que c'est que cet escalier-là?

AIMÉE

Il conduit à ma cuisine.

COQVEVAL.

Et ce petit cabinet ?

AIMÉE, le retenant.

Eh bien! où va-t-il donc? Avez-vous bientôt fini votre inspection, monsieur? Si par hasard mon maître rentrait ce soir, et s'il vous voyait ici seul avec moi, à rjiçqre.,^u'ij]^.esh... ^

cogcEVAL. ./lùneasùb iJi«a nii

Il est joli l'appartement! bien mieux distribue que le mien : par exemple, il y manque une chose. ... , ,-,,/.

AIMÉE

Quoi donc?

Une seconde sortie.

COQV£VAL.

AIMEE

Du tout. {£Ue ouvre la porte du petit escalier.) On monte parlà à ma cuisine qui a une porte sur le carré au-dessus.

COQtEVAL.

Ah! ta cuisine a une porte sur le carré au-dessus? Je suis bien aise de le savoir; je viendrai quelquefois parler d'Héloïse avec toi.

' AIMÉE

Oh! bien oui; comptez là-dessus... Oh! l'on sonfte j sj ç'^^jit

mon maître ?

COQCEVAL.

Ah! diable... s'il me surprenait ici, il croirait peut-être que je suis venu jeter un sort sur son lit de noces.

AIMEE

Montez vite par-là dans ma cuisine, vo«s sortirez par la porte du carré.

coQf EVAL, s'éc/iappant et emportant son bougeoir. Est-ce heureux qu'il y ait une autre sortie ? (Aimée va ouvrir.)

Page 1