TOUS LES ENFANTS
se précipitant vers le puits.
Oh ! venez, venez ! venez tous ! venez voir dans le puits!
M. le Curé Eh ! bien, qu'est-ce que vous voyez ?
Un enfant Je vois une petite lumière triste tout en bas. Oh ! que tout paraît triste et sombre !
Un autre Je vois une campagne toute rapiécée, des forêts toutes noires, des rivières qui vont l'une vers l'autre, des villes toutes blanches comme une pincée de sucre, et de l'Est à l'Ouest, à perte de vue une grande ligne de villages qui brûlent!
Et cette triste petite lune tout en bas comme une pastille jaune!
M. le Curé Douce France! Pardonnez-moi, mon Dieu, si même au ciel je garde tellement au cœur l'amour de ce pays.
Que j'aime ses villages qui sont blottis çà et là comme des poules dans la paille et ses vieilles petites villes tout usées comme des meubles de famille qu'on n'a jamais changés de place !
Une petite fille Je vois maman !
Un petit garçon Ne pleure pas, maman ! Nous sommes heureux ! Viens avec nous !
M. le Curé Que fait-elle, votre maman?
La petite fille Elle est à genoux et elle prie en sanglotant,
et son pauvre corps maigre est secoué de grands frissons. Et elle serre contre son cœur un petit bas de tricot.
Une autre petite fille C'est à cause de mon petit frère qu'elle a perdu et qui a été écrasé par une charrette. On nous avait séparés. Et nous autres, les Allemands nous ont mises en tête d'une de leurs colonnes pour se protéger.
La première petite fille
Ne pleure pas, maman ! Je suis là-haut avec
Henri !
M. le Curé
Regardez-encore, qu'est-ce que vous voyez?
Un enfant
Je vois un colonel qui dit la messe et tout le
régiment est à genoux dans la boue autour de
lui.
M. le Curé
Et encore ?
Un enfant Je vois un médecin-major dans le coin d'un hôpital, qui vient de se convertir et qui essaye de dire son chapelet.
M. le Curé Et encore ?
Un enfant
Je vois mille hommes couchés par terre et il y a une ligne de meules par devant.
Mille hommes morts par terre et pas un d'entre eux qui n'ait reçu l'absolution.
M. le Curé Et encore?
Un enfant Je vois un rabbin à genoux près d'un mourant et qui lui fait baiser le crucifix.
M. le Curé Et est-ce qu'ils continuent à jurer et à blasphémer ?
L'enfant Plus que jamais ! mais tous ont une médaille ou un scapulaire sur leur pauvre chair qui me fait tant de pitié.
M. le Curé Quoi ! est-ce là ce pays de Voltaire et de Renan ?
Un AUTRE ENFANT
Je vois le petit-fils de Renan !
M. le Curé Que fait-il ?
L'enfant Il est par terre, les bras en croix, avec le cœur arraché, et sa figure est comme celle d'un ange ! Il a le signe sur lui du troupeau de saint-Dominique.
M. le Curé Tu vois son corps. Mais son âme, dis-nous, où est-elle ?
Saint Dominique l'enveloppe dans son grand manteau avec les autres tondus.
M. le Curé Et qui vois-tu encore ?
L'enfant Je vois un mourant à qui on apporte Jésus- Christ et qui essaye de faire le salut militaire ! Je vois les deux fils du général de Castelnau. Je vois Charles Péguy qui tombe la face contre terre ! Je vois un professeur de sixième qui meurt pour la France et ses enfants s'appellent Michel et André ! Je vois un capitaine de dragons qui meurt pour la France et ses petits garçons s'appellent Bernard et Jean.
Un autre enfant Oui ! Et moi, je vois son père, qu'il est
vieux
M. le Curé Qu'est-ce qu'il fait ?
Il consent et il baise le crucifix.
M. le Curé Quoi ! c'est là cette France impie ?
Jean C'est la France au sang pur telle qu'elle fut toujours.
M. le Curé Est-ce là cette ennemie de Dieu ?
Jacques
La France ennemie de Dieu ! Il n'y a que les ténèbres qui soient ennemies de la Lumière !
Il n'y a que les cœurs fermés, il n'y a que les âmesd'esclavesqui soient horribles àunpère,et quel est le peuple moins obscur que ces Français dont le nom même est synonyme de libre et de sincère ?
Ennemis de Dieu, parce qu'il ne nous suffit pas de le confesser de bouche seulement,
Et de le ranger ensuite commodément loin de notre vie quotidienne comme une idole toujours prête à nous approuver !
Ennemis de Dieu, quand on ne nous voit occupés que de lui ! Quand dans le monde entier il n'y a que nous qui ne le lâchions pas, et qui ne lui laissions pas de repos, et qui mettions l'intelligence avant la loi et l'amour avant le respect, et qui connaissions le chemin de son cœur, jusqu'à ce que nous sachions si c'est vrai qu'il nous aime et qu'il est vivant !
Il ne serait pas un père s'il n'aimait pas ce tourment que nous lui faisons !
Les autres peuples peuvent parler de Dieu, qu'est-ce que ça leur fait ? Ce n'est qu'un mot pour eux comme un autre et non point cette chose, si sacrée dans le cœur comme le
nom de notre mère, qu'on n'aime pas à l'en faire sortir !
Les autres peuples disent que Dieu est avec eux et qu'il les défend, mais nous, c'est nous autres qui le défendons!
Nos pères jadis, ont dressé ces deux tours au travers du soleil levant,
Ces deux tours qui nous gardent encore, Rheims et ce beau vaisseau d'où ruisselait le baume sur toute la terre royale,
Cette grande terre à blé qui est la nôtre et ce manteau de moissons qui l'enveloppe, montant et descendant et tout parsemé de rieurs de lys !
Maintenant, tout ce qui était paille audessus de la terre est parti en flammes et en fumée ! Mais il nous reste la terre même où nous avons creusé une grande fondation,
Un grand fossé au devant de l'envahisseur, et que nous reconquérons à grand travail,
pouce à pouce et sillon par sillon, payant prix de nouveau pour elle,
Comme un laboureur, trait par trait, qui rouvre et reprend toute sa pièce jusqu'à la limite éternelle,
Un peuple tout entier enfoncé dans sa terre jusque par dessus la tête, une armée toute ruisselante de la terre natale,
Jusqu'à ce que de nouveau elle surgisse au soleil de Pâques !
Est-ce nous qui avons attaqué ? est-ce nous qui avons voulu voler aux autres ce qu'ils avaient ?
Ce que nous défendons, c'est notre bien, c'est le jardin qui tient à notre maison, c'est l'arpent carré dans lequel tient notre droit et notre destinée !
Et ce que nous défendons, c'est Dieu même qui s'est remis à notre garde comme un petit enfant, c'est cette place honnête dans notre cœur où il est, c'est ce Tout-Puissant
infiniment faible, c"est cet humble souffle dans notre cœur qui nous a mis tous debout !
C'est à lui que nous faisons un rempart, ce solide rempart entrelacé de tout ce qu'il a d'hommes dans le pays, cette moisson toute mêlée de prêtres et de missionnaires avec nous comme les fleurs rouges et bleues dans le blé blanchissant !
Contre leur Gcethe et leur Kant et leur Nietzche et tous ces souffleurs de ténèbres et de pestilence dont le nom même fait horreur,
Et contre leur père à tous, l'apostat Martin Luther, qui est avec le diable !
C'est Dieu même que nous défendons, ceux-là mêmes qui ne savent pas son nom.
Car chaque peuple est né pour lui-même, mais la France est née pour tout l'univers afin qu'elle lui porte la joie !
Ce n'est pas son corps seulement qu'elle défend, c'est son âme qui est à tout l'univers, ce n'est pas sa vie seulement qu'elle défend,
c'est la parole de Dieu à tout l'univers, qui est l'éternelle joie dans l'éternelle liberté !
Et si elle doit se taire et si Dieu doit cesser de parler français, elle sait que ce jour-là il vaut mieux pour elle être morte !
Et c'est cela qui tout à coup a soudé ensemble nos sept armées, en cette veille de la Nativité de Notre-Dame où elles se sont retournées toutes à la fois, le jour de la bataille de la Marne !
Jean Puissent de même les sept peuples qui combattent contre les Barbares se souvenir éternellement que dans cette cause sacrée ils ont uni leurs mains et leur sang !
M. le Curé Ainsi soit-il ! (On entend au loin le coup d'une cloche.)
Jean Quelle est cette heure qui sonne ?
Un enfant, 7' e gardant par le puits.
C'est un pauvre village en flammes, tout est clair comme en plein jour. L'église brûle, mais l'horloge marche encore et sonne l'heure.
Un autre La demie de onze heures !
Un autre La demie avant ce minuit qu'elle ne sonnera pas ! La demie de cette heure dernière qui précède Noël ! (La porte de la grange au fond de la scène apparaît rayonnante de lumière par toutes ses fissures.)
M. le Curé
Mettons -nous à genoux, mes enfants, et prions pour la pauvre France cet innocent qui va nous apparaître.
Mon Dieu, ayez pitié de la France et ne l'écoutez pas moins qui n'est pas toujours comme les autres peuples à parler de sa justice
et de sa vertu et qui sait que tout ce qu'elle fait n'est pas toujours bien.
Les enfants morts, en un grand murmure.
Mon Dieu sauvez la France ! (Silence. Les fenêtres vides de l'église ruinée s'illuminent.)
Un enfant,
en retard, revenant du puits.
L'église du pauvre village s'est effondrée.
Un autre Comment saurons-nous qu'il est minuit !
M. le Curé Ce seront les Allemands qui vont nous l'annoncer en tirant douze coups sur la cathédrale de Rheims.
Un enfant Quel silence ! on n'entend plus rien au ciel et sur la terre.
M. le Curé C'est le Seigneur Dieu qui fait silence pour écouter les Allemands qui vont tirer sur sa maison. Et nous tous, faisons silence avec lui. (Silence.)
La pièce allemande de 220, bombardant la cathédrale de rheims
Boum ! — (La 'porte de la grange s'ouvre et l'on voit la scène de Noël, la Vierge, l'Enfant, Saint-Joseph, le bœuf et l'âne, telle qu'on a l'habitude de la représenter dans les églises.)
Voix de femmes et d'hommes, chantant dans l'église dévastée Gloria in excelsis Deo et in terra pax hominibus bonœ voluntatis !
M. le Curé Dieu vivant !
Les enfants
(la force des invocations ne cesse de s'élever
jusqu'à ce quelles deviennent semblables,
à la fin de la scène, aux vociférations
de l'Apocalyse)
Sauvez la France !
Le canon allemand
(2e COUp)
Boum !
Les voix Laudamus te !
M. le Curé Dieu enfant ! Dieu innocent ! Dieu fait homme ! Dieu avec nous !
Les enfants, tous ensemble Sauvez la France !
Le canon allemand
(3e coup) Boum !
Les voix Benedicimus te ! Adoramus te ! Glorificamus te! Gratias agimus tibi propter magnam gloriam tuam !
M. le Curé Jésus-Christ, fils de Dieu !
Les enfants, tous ensemble Sauvez la France !
Le canon allemand
(<f coup) Boum !
Les voix
Domine Deus, Rex cœlestis, Deus Pater
Omnipotens !
M. - le Curé Seigneur Dieu, Notre Père tout-puissant !
Les enfants, tous ensemble Sauvez la France !
Le canon allemand (5e coup) Boum !
Les voix Domine FiliUnigenite, Jesu-Christe; Domine Deus Agnus Dei, Filins Patris !
M. le Curé Petit enfant nouveau-né !
Les enfants, tous ensemble Sauvez la France !
Le canon allemand
(6e coup) Boum !
Les voix Qui tollis peccata mundi, miserere nobis !
M. le Curé Jésus qui ne voulez pas la mort du pécheur, mais qu il vive !
Les enfants, tous ensemble Sauvez la France !
Le canon allemand
f7e coup) Boum !
Les voix Qui tollis peccata mundi, suscipe deprecationem nostram ! Qui sedes ad dexteram Pat ris...
M. le Curé Jésus qui aimez la France !
Les enfants, tous ensemble Sauvez la France !
Le canon allemand
(8e coupj Boum !
Les voix Mi sereine no bis !
M. le Curé Par votre divinité !
Les enfants, tous ensemble Sauvez la France !
Le canon allemand
(ge coup) Boum !
Les voix Quoniam tu solus Sanctus !
M. le Curé Par votre humanité ! Par les entrailles de votre humanité !
Lesenfants, tous ensemble Sauvez la France !
Le canon allemand
(ioe coup) Boum !
Les voix Tu solus Dominus, tu solus Altissimus !
M. le Curé Sauvez la France !
Les enfants, tous ensemble Sauvez la France !
Le canon allemand
(11e coup) Boum !
Les voix
Jesu-Christe !
M. le Curé Jésus-Christ !
Les. enfants, tous ensemble Sauvez la France !
Le canon allemand
(12e COUp)
Boum !
Les voix Cum sancto spiritu in gloria Dei Patris !
M. le Curé Jésus-Christ, sauvez la France !
Les enfants, tous ensemble Jésus-Christ, sauvez la France ! Jésus- Christ, sauvez la France ! Jésus-Christ, sauvez la France !
Les voix Amen !
Paul Claudel.
Paris, février 191 5.