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L'INQUISITEUR

A Robert Sand,

O rêves monstrueux, êtes-vous accomplis ?

Tête rase, pieds nus, je descends, sous les plis De mon froc monacal, Tescalier solitaire Qui, sombre et glacial, m'engouffre sous la terre. L'effrayante lueur de ma lampe, en passant, Réveille sur les murs mainte trace de sang, Et, sur l'obscur granit d'une marche qui bouge, Mon pied glisse parfois dans une flaque rouge. Au bas de l'escalier, une porte de fer S'ouvre et me laisse entrer dans un horrible enfer. C'est une salle immense, aux arches ténébreuses. Où roulent lourdement les vapeurs résineuses Des torches rougeoyant çà et là dans la nuit. Au loin, parfois, résonne un pas, qu'un écho suit ; Puis, dans l'ombre et l'effroi, bat le cœur du silence. Mais, du fond des prisons, une troupe s'avance.

Et, comme je m'assieds sur mon trône de fer,

A mes yeux se déploie une fête de chair,

Car, sous mille flambeaux ruisselant de lumières,

D'amples processions, blanches et printanières.

De vierges sans nul voile et d'adolescents nus,

L'œil baissé, le cœur gros de sanglots retenus.

Approchent lentement, en traînant sur les dalles

La douceur de leurs pieds, dans les clameurs brutales

Que poussent autour d'eux de tragiques soldats.

La lumière, avec eux, avance pas à pas

Et fait surgir, le long de la muraille obscure,

Un lugubre arsenal d'instruments de torture.

Les voici devant moi. Dans l'ardente clarté

Je m'enivre longtemps les yeux de leur beauté.

Sur mon ordre soudain les bourreaux les entraînent

Et sur les chevalets et les croix les enchaînent ;

Et c'est comme un bouquet de jeunes fleurs de chair

Dans des buissons de bronze et des ronces de fer.

Ah! l'heure du supplice est venue! Et la roue

Brise les os, la pince arraché, le clou troue.

Le croc déchire, la poix brûle et les ciseaux

Coupent' la chair splendide en horribles lambeaux.

Le sang coule, le sang fume ; sur les poitrines

Lumineuses et sur les cuisses ivoirines

Le sang fait bouillonner des fleuves de rubis.

Et quels gémissements ! quels sanglots ! et quels cris

Montent sinistrement aux voûtes sépulcrales !

Et moi, glacé d'horreur, le sein plein de ces râles,

Les yeux pleins de ce sang, je m'élance, éperdu,

Vers mes victimes et tout mon cœur est fendu.

Ah I je sens dans ma chair s'élargir leurs blessures ! Je souffre leurs tourments! Je subis leurs tortures! Je baise en sanglotant leurs membres délicats. J'arrose de mes pleurs leur visage et leurs bras Et, me frappant le front sur les dalles sanglantes, J'implore mon pardon de leurs lèvres tremblantes ; Et brûlé de pitié, pâmé de cruauté, J'agonise dans un excès de volupté.

Je tombe, je défaille et lentement j'expire Sur les flancs déchirés d'une jeune martyre.

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