‹ La nuitChapitre 5 sur 119 · LITANIES · texte numérisé non relu

LITANIES

Surnaturelle, calme et puissante Beauté, Fontaine de santé, miroir d'étrangeté.

Écoutez-moi !

Phare spirituel, allumé sur les roches.

Beffroi des jours défunts, où sanglotent les cloches,

Appelez-moi !

Havre où les blancs voiliers et les fumeux steamers Chargés de cœurs vaillants, viennent du bout des mers,

Accueillez-moi !

Soleil vertigineux, vous qui dans les yeux faites Fleurir des visions de splendeurs et de fêtes.

Aveuglez-moi !

Jardinier qui semez dans la nuit des cerveaux Les songes imprévus et les verbes nouveaux,

Fécondez-moi !

Fleuve majestueux, où sur Teau lente éclate La gloire des lotus d'azur et d'écarlate,

Submergez-moi !

Tour dlvoire, château que les tentations Entourent vainement de leurs obsessions,

Abritez-moi !

Forêt crépusculaire, où les oiseaux nocturnes Ouvrent leurs clairs yeux d'or et leurs vols taciturnes,

Apaisez-moi !

Porte du paradis, par Tabsurde habité.

Haschisch libérateur de la réalité,

Délivrez-moi !

Tapis de velours blanc, où marchent cadencées D'amples processions d'orgueilleuses pensées.

Exaltez-moi !

Flacon, où tournent dans un cerveau de cristal Les vertiges du musc, de l'ambre et du santal,

Parfumez-moi !

Orgue religieux dont les vastes musiques Bâtissent dans les cœurs des églises mystiques,

Élevez-moi !

Maison d'or et d'albâtre, où les vins généreux Versent aux vagabonds les espoirs vigoureux,

Hébergez-moi !

Liqueur soyeuse, crème où les fruits et les baumes Fondent leur bienfaisance et leurs subtils arômes,

Enivrez-moi !

Manne d*amour, agneau pascal, pain sans levain, Festin miraculeux où Teau se change en vin,

Nourrissez-moi !

Hamac qu'une exotique et moelleuse indolence A l'ombre des palmiers rafraîchissants balance,

Endormez-moi !

Jardin officinal aux douces floraisons, Où croît parmi les lys l'herbe des guérisons.

Guérissez-moi !

Aérostat vainqueur des sublimes nuages.

Nostalgique wagon, berceur des longs voyages,

Emportez-moi !

Livre mystérieux des sibylles, coffret Où dort, loin des savants, maint austère secret,

Instruisez-moi I

Lourde mante opulente où les fauves soieries Étoilent leurs prés d'or de fleurs de pierreries,

Revêtez-moi !

Turquoise de douceur, rubis de cruauté, Topaze où la lumière endort la volupté,

Adornez-moi !

Lupanar éhonté, plein d'immondes ivresses, Mêlant tous les baisers et toutes les tristesses.

Epuisez-moi !

Hypocrite vivier, où des poulpes gluants Traînent leurs suçoirs mous sur les cailloux puants.

Dévorez-moi !

Lazaret des lépreux, hôpital des poètes.

Ténébreux cabanon, pourrissoir des prophètes,

Étoufifez-moi !

Torche néronienne, ô monstrueuse croix.

Où flambent des martyrs oints de graisse et de poix.

Consumez-moi !

Page 1