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II. NÉCESSITÉ DE l'occupation INTERALLIÉE

DES PONTS DU RhIN.

Il convient d'abord d'examiner la nature du danger qu'on veut conjurer ; de montrer qui il menace ; en quoi il consiste ; par quels moyens il peut être supprimé.

1^ Le risque est commun à tous les Alliés.

a. Si, en 1914, les Allemands, bousculant les Belges, les Français et les quelques divisions anglaises alors en ligne, avaient pris les ports de la Manche, l'aide apportée par la Grande- Bretagne en 1915 à la cause commune aurait été très ralentie, sinon empêchée.

Si, en 1918, les Allemands avaient pris Paris, la concentration des armées françaises au sud de la Loire et le repli de nos industries de guerre auraient certainement apporté au débarquement et au transport par fer de l'armée américaine, qui commençait seulement à arriver, des retards dont les conséquences eussent été des plus graves.

Donc, pas de doute : à deux reprises — et on pourrait multiplier les exemples — l'aide militaire des deux grandes puissances d'outre-mer a failli être entravée et même compromise avant d'avoir pu prendre corps.

b. Pour qu'il en soit autrement, c'est-à-dire pour que les puissances maritimes puissent utilement participer sur le continent à une guerre défensive contre une agression venant de l'Est, il faut qu'elles aient la garantie que le territoire français ne sera pas envahi en quelques jours.

En d'autres termes, s'il ne reste pas assez de ports français pour que les armées d'outre-mer débarquent leurs troupes et leur matériel, pas assez de sol français pour qu'elles se concentrent et se déploient en avant de leurs bases, la guerre continentale contre une puissance visant à dominer le continent sera interdite aux démocraties d'outre-mer. Elles seront privées de leur champ de bataille le plus proche et le plus naturel. Et il ne leur restera que la guerre maritime et la guerre économique.

Donc la leçon parfaitement claire de la dernière guerre, c'est qu'une protection naturelle à l'est est de l'intérêt commun des démocraties occidentales et d'outre-mer. Et cette leçon est soulignée par le fait que la Russie, aujourd'hui, n'existe plus.

Pour déterminer cette protection, voyons d'abord d'où vient le danger.

2° Le risque vient de la possession par l'Allemagne de la rive gauche et des ponts du Rhin.

Si rAllemagne a pu concevoir et réaliser l'attaque brusquée qui a failli décider en cinq semaines de l'issue de la guerre, c'est qu'elle tenait la rive gauche du Rhin et en avait fait contre ses voisins une place d'armes offensive, rapidement et constamment alimentée grâce au débit des ponts du Rhin.

Toute l'histoire militaire, depuis 1815, le démontre et le plan est inscrit tout au long dans les écrits comme dans les actes de l'État-Major allemand.

a. L'histoire d'abord, — celle de 1870 comme de 1914.

En 1870, malgré l'imperfection, à cette époque, du réseau ferré prussien, c'est sur la rive gauche que s'est faite la concentration des troupes prussiennes.

Ce fait est d'autant plus significatif que l'État-Major prussien était alors sous l'impression de la réputation offensive de l'armée française et, par suite, très prudent. Malgré cela et même dans l'hypothèse où la France aurait pris l'initiative des opérations, la Prusse s'était bornée à étudier un plan de concentration plus à l'est, — mais toujours sur la rive gauche.

En d'autres termes, elle n'avait pas songé à se couvrir du fleuve et, en toute éventualité, elle le considérait comme la base offensive indispensable à l'exécution d'un plan d'attaque. On sait qu'en fait, grâce à sa concentration sur la rive gauche, l'armée prussienne, en moins de trois semaines, envahit le territoire français.

En 1914, la même situation a produit les mêmes effets. Mais les choses sont allées plus vite, en raison de l'énorme développement des moyens. L'Allemagne, massée cette fois encore sur la rive gauche du Rhin (et beaucoup plus près qu'en 1870 de la frontière française, grâce à la perfection de son réseau ferré), a pu, en quelques heures, porter la guerre en Belgique et en France ; en quelques semaines, au cœur même de la France.

Avant même la déclaration de guerre, elle a envahi un territoire d'où la France tirait 90 p. 100 de sa production de minerai, 86 p. 100 de sa production de fonte, 75 p. 100 de sa production d'acier et 95 hauts fourneaux sur 127 sont tombés aux mains de l'ennemi.

Cette situation a permis à l'Allemagne de multiplier ses ressources de guerre, en même temps qu'elle privait la France de ses moyens de défense les plus nécessaires. Elle a failli aboutir à la prise de Paris en septembre 1914, de Dunkerque, de Calais et de Boulogne six semaines plus tard.

Tout cela n'a été possible que parce que, à nos portes, à quelques jours de marche de notre capitale, l'Allemagne disposait de la plus formidable place d'armes offensive que l'histoire ait jamais connue.

b. Cette place d'armes, elle l'a depuis un siècle, par une politique d'agression qui n'a jamais varié, — visant les têtes de pont de la Sarre en 1815, du Rhin et de la Moselle en 1870, de la Meuse en 1914, — constamment renforcée en déclarant ouvertement que, pour cela, la rive gauche du Rhin lui était indispensable.

Pendant les négociations du Congrès de Vienne, Gneîsenau et Grolman indiquaient déjà que « la concentration principale de l'armée prussienne devait se faire entre Rhin et Moselle ».

Convaincu par leur insistance, Castlereagh écrivait à Wellington, le ler octobre 1815 : « M. Pitt était tout à fait dans le vrai, quand dès 1805, il voulait donner à la Prusse plus de territoire sur la rive gauche du Rhin et la mettre ainsi davantage en contact militaire avec la France. »

En 1832, Boyen répétait que la concentration devait se faire à Trêves.

En 1840, Grolman, reprenant la même idée, fixait comme premier objectif de la concentration allemande l'offensive en Lorraine et en Champagne.

C'est la même idée qui inspirait à Moltke son plan d'opérations contre la France en 1870. C'est ce même plan que l'Allemagne a exécuté en 1914, avec une violence et une ampleur sans j^récédents.

Faut-il rappeler enfin, qu'en novembre 1917, l'amiral Tirpitz déclarait, devant la Ligue delà Patrie allemande, que, sans la possession de la rive gauche, l'Allemagne n'aurait pas pu « faire passer ses armées par une Belgique neutre ».

c. Telle étant la doctrine, l'Allemagne l'a traduite en actes en organisant militairement la rive gauche et les ponts du Rhin, clef de cette organisation.

Pour cela, elle a construit des forteresses, des camps de concentration, enfin et surtout un réseau ferré formidablement outillé pour l'attaque et relié par les ponts du Rhin à tout le réseau de la rive droite, orienté lui aussi dans ce dessein offensif.

Les fortifications du Rhin et de sa rive gauche comportaient, outre les régions fortifiées de Metz-Thionville et Strasbourg-Molsheim dont le rôle se trouvera annulé par le retourde l'Alsace-Lorraine à la France, les forteresses du Rhin : Co-

logne, Coblence, Mayence..., points de passage des voies ferrées stratégiques et vastes camps retranchés (approvisionnements), matériel, casernes, ateliers de fabrications ou de réparation, etc.).

Les camps d'instruction, tels que celui de Malmédy, étaient susceptibles d'être transformés en camps de concentration, procédé facile pour réaliser, sous prétexte d'instruction, des concentrations de troupes à proximité d'Etats pacifiques ou même neutres (France, Belgique, Luxembourg).

Le réseau ferré a une signification plus large encore. Si Ton regarde la carte des chemins de fer allemands de la rive gauche du Rhin, on constate que neuf grands courants de transports indépendants convergent vers les ponts du fleuve et se prolongent par eux sur la rive gauche.

Huit sur neuf de ces grands courants passent entre Duisburg et Rastadt, inondant de troupes la frontière française et préparant l'agression.

C'est donc de toute évidence sur le débit des ponts du Rhin qu'a été basé le plan d'agression, conçu et préparé dès 1815, réalisé par deux fois en 1870 et en 1914. Sans la rive gauche et surtout sans les ponts, les seconds alimentant la première, l'agression n'aurait pas été possible.

d. Cela est si vrai que, dès 1909, le général allemand von Falkenhausen, dans son ouvrage Der grosse Krieg der Jetztzeit, montrait que, grâce à la maîtrise des ponts, l'Allemagne pourrait porter la guerre en territoire ennemi, ,même si, par hypothèse, les armées françaises, britanniques, italiennes avaient utilisé, avant l'ouverture des hostilités, les territoires hollandais, belge, luxembourgeois et rhénan et opéré leur concentration en avant de la ligne Schlestadt, Sarrebourg, Saint- Avold, Luxembourg, Bastogne.

Même dans ce cas, d'après le général, l'Allemagne, faisant sa concentration sur le Rhin et maîtresse des ponts du fleuve, pouvait, grâce au débit de ces ponts, porter en trois jours la moitié de ses forces, soit plus de vingt corps d'armée, surla ligne Juliers, Duren, Kochem, Birkenfeld, Kaiserslautem, Haguenau, sans que ses adversaires eussent le temps de s'y opposer.

On voit que l'hypothèse du général von Falkenhausen correspondrait exactement à la situation qui serait créée, si la paix laissait à l'Allemagne la possession des ponts du Rhin. Cette possession, d'après la démonstration même du général, suffirait, en tout état de cause, à assurer à l'Allemagne le bénéfice d'une guerre offensive.

Cette hypothèse démontre en d'autres termes, que le danger

vient de la possession par l'Allemagne non pas seulement de la rive gauche, mais aussi et surtout des ponts du Rhin.

Ainsi, la géographie, Thistoire, la doctrine de TÉtat-Major allemand s'accordent pour établir que la capacité offensive de l'Allemagne est essentiellement fonction du réseau stratégique qu'elle a construit sur la rive gauche du Rhin, en combinaison avec les forteresses du fleuve, c'est-à-dire, en dernière analyse, que cette puissance d'agression est fonction du débit des ponts.

Si l'on veut supprimer cette puissance d'agression, il faut enlever à l'Allemagne, non seulement la rive gauche, mais aussi les ponts, — ce qui revient à fixer au Rhin sa frontière occidentale.

C'est là une condition nécessaire. Est-ce une condition suffisante?

3° La sécurité des démocraties occidentales et d'outre-mer exige,

dans les circonstances actuelles, que les ponts du Rhin soient

gardés par elles.

La non-occupation par l'Allemagne de la rive gauche et des ponts suffirait-elle à lui interdire le renouvellement de son attaque brusquée de 1870 et de 1914? Certainement non.

a. Si, en effet, les ponts ne sont pas gai dés contre l'Allemagne, celle-ci, grâce à la disposition de son réseau ferré delà rive droite, peut aisément s'en saisir. La carte des chemins de fer en témoigne.

Dira-t-on que, dans ce cas, il suffirait de détruire le réseau ferré stratégique de la rive gauche? Ce serait ou impossible ou inopérant.

Impossible : car une destruction totale ne peut pas se concevoir; en effet les chemins de fer répondent à des besoins économiques en même temps qu'à des plans stratégiques.

Inopérant : car une destruction partielle portant sur les installations militaires seules serait inefficace ; en effet, les quais militaires et les quais commerciaux sont souvent confondus.

Il serait donc toujours loisible à l'Allemagne soit de construire de nouveaux quais sous un prétexte commercial, soit d'y suppléer par l'organisation de chantiers de débarquement en pleine voie.

b. D'autre part, même démantelées, les villes du Rhin avec leurs ponts, leurs gares, leurs installations commerciales, constitueraient toujours de vastes chantiers de débarquement et de concentration de forces.

En d'autres termes, seule l'occupation des ponts par des

troupes interalliées sera, contre une agression allemande, une garantie positive ; car si, cette occupation une fois réalisée, l'Allemagne formait de nouveau des desseins agressifs, elle devrait, pour se préparer, modifier d'abord son réseau ferré de la rive droite, et cela serait facilement connu.

L'occupation des ponts est donc la protection minima des démocraties occidentales et d'outre-mer.

c. C'est aussi une protection indispensable pour les Etats nouveaux que les Alliés ont appelés à la vie à l'est et au sud de l'Allemagne.

Supposez, en effet, l'Allemagne maîtresse du Rhin et voulant attaquer la République de Pologne ou la République de Bohême.

Installée défensivement sur le Rhin, elle tiendra en échec (pour combien de temps?) les peuples d'occident venus au secours des jeunes républiques et celles-ci seront écrasées avant d'avoir pu être secourues.

4° Conclusion.

En résumé :

a. La sécurité commune des démocraties occidentales et d'outre-mer exige que l'Allemagne ne puisse pas recommencer l'attaque brusquée de 1870 et 1914.

b. Pour empêcher l'Allemagne de recommencer cette attaque, il faut interdire à ses forces l'accès de la rive gauche du Rhin et fixer au fleuve sa frontière occidentale.

c. Pour lui interdire cet accès, il faut occuper les ponts du fleuve.

Par ce moyen et par ce moyen seul :

a. L'Allemagne sera privée de sa base offensive.

b. Les démocraties d'occident trouveront une bonne protection défensive résultant, en premier lieu de la largeur du fleuve (obstacle à une attaque brusquée par tanks, gaz, etc.), ensuite de sa direction rectiligne (obstacle à une attaque enveloppante).

C'est l'histoire d'un siècle qui démontre la nécessité de cette protection. C'est la sécurité commune des Alliés qui exige que le Rhin devienne, suivant l'expression du président Wilson, a la frontière de la liberté ».

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