‹ La PaixChapitre 42 sur 75 · FRANÇAIS · texte numérisé non relu

FRANÇAIS

n est maintenant possible d'avoir de l'ensemble du problème une vue qui peut se résumer ainsi :

a. En cette question, la France ne demande rien pour ellemême, ni un pouce de territoire, ni aucun droit de souveraineté. Elle ne veut pas annexer la rive gauche du Rhin.

Ce qu'elle propose, c'est la création, dans l'intérêt général, d'une protection commune à toutes les démocraties pacifiques, à la Ligue des Nations, à la liberté et à la paix.

Mais la France a le devoir d'ajouter que sa demande, conforme au bien commun et exempte de tout dessein égoïste, exprime pour elle-même une nécessité vitale, sur le principe de laquelle elle ne peut pas transiger.

Elle y trouve, en effet, la seule garantie immédiate et totale que ce qu'elle a subi en 1870 et en 1914 ne se renouvellera pas . Et elle doit à son peuple, — aux morts, qui ne veulent pas être morts pour rien, aux vivants qui entendent refaire leur pays dans la paix et ne pas succomber sous des charges militaires écrasantes, — d'obtenir cette garantie.

Sur les modalités d'application, le gouvernement français est prêt à prendre l'avis de ses alliés, afin d'assurer, dans les conditions les plus favorables, le régime national, politique et économique de la région dont il demande que l'accès soit interdit à l'Allemagne. Il acceptera, à cet effet, toutes les suggestions qui ne porteront pas atteinte au principe lui-même.

Ce principe peut se résumer en trois articles :

1° Pas de force militaire allemande sur la rive gauche du Rhin et fixation au Rhin de la frontière occidentale de l'Allemagne ;

2° Occupation des ponts du Rhin par une force interalliée ;

3° Pas d'annexion.

Voilà ce que, dans l'état présent des choses, la France demande comme garantie nécessaire de la paix internationale, comme le gage indispensable de son existence nationale.

Elle espère que tous ses alliés et associés apprécieront l'intérêt général qui s'attache à cette proposition.

Elle compte, d'autre part, qu'ils reconnaîtront le droit et le devoir qu'elle a de la présenter et de la soutenir pour sa propre sécurité.

b. Aussi bien n'est-ce pas le seul cas où l'intérêt vital d'un peuple se rencontre avec un intérêt général de l'humanité.

De tout temps, les puissances maritimes ont affirmé — qu'il s'agît de Philippe II, de Napoléon l*"' ou de Guillaume II — que leur force était la seule arme capable de contrebalancer les tentatives impérialistes sur le continent.

C'est par là qu'elles ont justifié, à leur profit, l'existence de flottes puissantes.

Mais, en même temps, elles n'ont jamais dissimulé que ces flottes constituaient pour elles une nécessité vitale.

Nécessité vitale pour les Iles Britanniques et pour l'Empire britannique, qui ont fait connaître leur volonté de ne rien abandonner des moyens maritimes qui leur ont permis de garder les mers contre l'Allemagne.

Nécessité vitale pour les Etats-Unis qui, riverains de deux grands océans, intéressés parleurs richesses naturelles et industrielles à garantir leurs exportations, ont créé, si pacifiques qu'ils fussent, une marine de guerre, qu'ils développent en ce moment même.

C'est qu'en effet, la flotte, pour la Grande-Bretagne, comme pour les Etats-Unis, c'est le moyen de reculer de leur centre la frontière qu'ils auraient à défendre en cas d'agression et de créer une zone de sécurité en avant de cette frontière, en avant du territoire national.

Pour la France, la question posée est la même, avec cette triple différence que d'abord les mers ne la protègent pas contre l'Allemagne ; qu'ensuite il est impossible pour elle d'obtenir sur terre la garantie complète que représente sur mer pour la Grande-Bretagne et les Etats-Unis la livraison aux Alliés de la flotte de guerre allemande ; qu'enfin le chiffre de sa population par rapport à la population allemande (1 contre 2) ne lui permet pas d'espérer, au début d'une guerre, l'avantage que les puissances maritimes ont toujours attendu de la règle du « two power standard ».

Pour la France, il s'agit, comme pour la Grande-Bretagne, comme pour les Etats-Unis, de créer une zone de sécurité.

Cette zone, les puissances maritimes la créent par leurs flottes et par la suppression de la flotte allemande. La France, que l'Océan ne couvre point et qui ne peut pas supprimer les

millions d'Allemands aujourd'hui entraînés à la guerre, est obligée de la créer sur le Rhin, grâce à l'occupation du fleuve par une force interalliée.

Si elle ne le faisait point, elle serait exposée une fois de plus, sinon à la défaite finale, du moins à la destruction d'une partie de son sol par l'invasion ennemie.

C'est un risque auquel elle entend n'être désormais plus en butte.

c. Au surplus, comme nous l'avons exposé plus haut, la garantie de paix, qui résulte de l'existence des puissances maritimes, ne pourrait pas jouer complètement, si la garde du Rhin n'assurait aux démocraties occidentales une garantie équivalente.

Dans une récente séance du Conseil suprême des Alliés (15 février 1919), M. Winston Churchill et M.Houseont tour à tour démontré ce qu'on pouvait craindre pour l'avenir d'un rapprochement russo-allemand.

Dans ce cas, ce n'est pas avec leur flotte, capable exclusivement d'assurer le blocus, que les puissances maritimes défendraient le continent contre une tentative impérialiste.

Il leur faudrait encore la possibilité de débarquer sur le continent et de s'y battre. Pour cela, la garde interalliée du Rhin est indispensable.

Mais il y a plus et l'on peut se demander si, dans cette hypothèse, le blocus, même assuré par les flottes, serait efficace. 'Que vaudrait-il contre une Allemagne, maîtresse de la Russie, la colonisant, l'exploitant, réussissant en outre, par une attaque brusquée, à mettre hors de cause la France et la Belgique, à occuper leurs ports et à dominer toutes les puissances neutres de l'Europe?

C'est d'ailleurs la crainte qu'exprimait M. House, lorsqu'à la séance du 15 février, il signalait le risque d'union « du monde entier à l'est du Rhin». Pour empêcher une telle union, ou du moins pour en conjurer les conséquences, un seul moyen : que le Rhin, au lieu de pouvoir servir, comme dans le passé, à l'Allemagne contre les Alliés, protège désormais les Alliés contre les entreprises de l'Allemagne.

d. En signalant ce point de vue à l'attention de ses alliés et associés, à celle notamment des deux grandes puissances maritimes, que sont l'Empire britannique et les Etats-Unis, le gouvernement français a profondément conscience de travailler pour la paix — de même que les puissances maritimes ont conscience de servir la paix en maintenant ou en développant leurs forces navales.

Et de même que le maintien ou le développement de ces forces navales n'implique, de la part des puissances maritimes, nul dessein d'asservir les mers, de même la demande française relative à la garde du Rhin ne comporte ni gain de souveraineté ni annexion de territoire.

La France ne réclame pas pour elle la rive gauche du Rhin ; elle n'en a que faire et son intérêt, comme son idéal, lui interdit de la revendiquer.

La France ne réclame qu'une chose : c'est que les mesures, et les seules mesures, propres à empêcher de façon sûre la rive gauche du Rhin de devenir à nouveau la base d'une agression allemande soient prises par les puissances actuellement réunies à la Conférence de la Paix.

En d'autres termes, sans aucune ambition territoriale, mais pénétrée de la nécessité de créer une protection à la fois internationale et nationale, la France attend de l'occupation interalliée du Rhin ce que la Grande-Bretagne et les Etats-Unis attendent du maintien de leur force navale ; rien de plus, rien de moins.

Dans les deux cas, la nécessité nationale concorde avec la garantie internationale.

Dans les deux cas, même si la seconde faisait l'objet d'interprétations différentes, la première demeurerait pour le pays intéressé une obligation ne comportant ni restriction ni réserve.

Tel est le principe que le gouvernement français prie les gouvernements alliés et associés de consacrer par l'adoption de la décision suivante à insérer dans les clauses des préliminaires de paix :

1^ La frontière occidentale de l'Allemagne doit être fixée au Rhin,

2° Les ponts du Rhin doivent être occupés par une force interalliée.

3° Les mesures ci-dessus ne doivent entraîner au profit d'aucune puissance aucune annexion de territoire.

A ce mémoire, qui posait le principe de la solution, j'avais ajouté deux annexes qui servirent de thème à nos développements verbaux. L'une était une esquisse du régime politique, qui pouvait être appliqué à une Rhénanie indépendante ; l'autre une étude de la situation économique, qui résulterait de cette indépendance, tant pour la rive gauche du Rhin que pour l'Allemagne ellemême.

La première de ces deux notes rappelait que les provinces rhénanes de la rive gauche, avec leurs 5 millions et demi d'habitants, avaient été, pendant la plus grande partie de leur histoire, indépendantes de la Prusse. Depuis 1815, elles avaient vécu, tant sous le régime prussien que sous le régime bavarois, comme « propriétés de la couronne », titre juridique aboli par la déchéance des Hohenzollern et des Wittelsbach. Originairement peuplées de Celtes, latinisées par Rome, elles avaient, au cours des siècles, subi non moins fortement l'influence française que l'influence allemande. Elles avaient, en 1793, accueilli les Français comme des libérateurs et accepté avec reconnaissance la sage administration de Napoléon. Depuis lors, rattachées à l'Allemagne, elles avaient persisté dans la haine de la Prusse et leurs habitants se qualifiaient eux-mêmes de Prussiens malgré eux (Musspreussen). Dans le présent, les renseignements concordants, mis par nous sous les yeux de nos alliés, montraient cette riche région épouvantée par la menace du spartakisme; désireuse d'abord d'ordre matériel; en défiance contre les fonctionnaires prussiens; allemande de langue et de souvenir, mais probablement capable d'évoluer politiquement vers un objectif de liberté, si son intérêt le lui conseillait. La paix de l'Europe exigeait que la rive gauche du Rhin devînt indépendante. Rien ne s'opposait, pensions-nous, à ce qu'elle appréciât elle-même les avantages de cette indépendance. Nous énumérions, à l'appui de cette aflirmation, diverses modalités : suppression du service militaire, dégrèvement des taxes de guerre, facihtés de ravitaillement et d'exportation, accords douaniers, réformes bancaires, gouvernement indépendant sous la protection de la Société des Nations, qui semblaient propres à faciliter la solution exigée par la sécurité commune.

Notre dernière note, extrêmement précise et détaillée, analysait, article par article, les conditions où se trouveraient, après la création d'un État libre du Rhin, cet

État libre et T Allemagne. L'étude portait tour à tour sur les territoires, la population, les grandes villes, les chemins de fer, la batellerie, le vin, le blé, le seigle, l'orge, l'avoine, le foin, les pommes de terre, le sucre, la houille, le lignite, le minerai de fer, la fonte, l'acier, le zinc, le plomb, le cuivre et les textiles. Elle se résumait dans un tableau, qu'on trouvera ci-contre, et concluait comme suit :

1° La perte de la rive gauche du Rhin et de T Alsace-Lorraine priverait TAUemagne de 8 p. 100 de sa superficie ; elle représenterait un appauvrissement qui peut s'exprimer :

Par 11 p. 100 pour la population ;

Par 15 p. 100 environ pour le trafic ferroviaire et fluvial ;

Par 67 p. 100 pour le vin ;

Par 12 p. 100 pour la houille ;

Par 80 p. 100 pour le minerai de fer ;

Par 35 p. 100 pour la métallurgie de T acier ;

Par 30 p. 100 pour les textiles.

Seuls, parmi les articles importants, les céréales, le sucre et les pommes de terre n'accuseraient qu'une faible diminution variant de 4 à 9 p. 100.

2° La rive gauclie du Rhin, séparée de l'Allemagne, trouverait facilement les produits dont elle a besoin (céréales, minerais de fer, produits de la chimie minérale).

Ses exportations de combustible auraient des débouchés suffisants en France.

Ses produits métallurgiques et textiles seraient, comme auparavant, obligés de se placer hors d'Allemagne.

Ses produits chimiques organiques (matières colorantes) seraient dans la même situation que ceux de la rive droite, vis-àvis de la concurrence naissante des pays de l'Entente.

Mais ses vins, consommés jusqu'ici en Allemagne, trouveraient peut-être difficilement preneur ailleurs et il faudrait, sur ce point, imposer à l'Allemagne des tarifs d'entrée spéciaux.

Une union douanière franco-belge rhénane aurait, pour un grand nombre de| produits, des avantages ou, du moins, ne présenterait pas d'inconvénients.

Mais elle poserait quatre problèmes.

Un, facile à résoudre, en ce qui concerne les produits métallurgiques.

Et trois autres, plus délicats, en ce qui concerne les vins, les textiles et les matières colorantes.

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