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lécher ses rondes oreilles et son échine sensible. D'un tressaillement, d'un froncement de sourcils, humain et distingué, elle interrompt la caresse et elle gronde très bas, très bas, comme un orage lointain. Le mâle s"écarte, simule une déférence exagérée, baisse son front rayé et se met à attendre que le signe — un singulier sourire de tigresse, austère, assez méprisant — autorise son approche fraternelle...
Un peu plus tard, les reins longs des deux bètes s'étirent, les larges pattes se mêlent, par jeu innocent déjeunes chats, et Ton oublierait la prison, la misère de ces êtres puissants et condamnés, s'il n'y avait pas, à chaque instant — et pire que leur va-et-vient maladif d'une paroi à l'autre — cette habitude désolée de lever la tête vers le ciel, cet appel à la lumière, au vent libre, cette prière de la bête qui croit, jusqu'à la mort, à la délivrance...
La panthère noire, plus petite, agitée, consent à nous apercevoir et à nous maudire. Si je lui dis « Khh ! » elle répond : « Khh! » et gifle injustement son époux: elle bondit et jure soudain, parce qu'elle a regardé la cage des pumas, et renâcle contre son gardien, qu'elle accuse de retarder l'heure du repas, — elle est toute fiévreuse, affamée de tout ce qui lui manque, et l'on fait ce rêve simple d'ouvrir, un soir, la porte de sa cage, et de lui dire : c Là..., là..., pauvre démone. voici une nuit claire pour vous, et de l'herbe humide où gambader terriblement, et un mouton tué, que les hommes devaient manger demain, et quelques sottes poules, pauvre démone, pour que vous sachiez enfin ce que c'est que la douceur, le ronron repu, la quiétude... >
La quiétude... C'est le bien de ceux qui ont à jamais choisi une part de leur destin, et rejeté l'autre. Aucune créature.
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ici, ne semble avoir abdiqué, malgré la viande quotidienne, l'eau pure, la sciure et le sable des cages bien lavées... Une lionne pourtant, renversée, offre ses pattes molles et ses yeux sans secret au gardien qui flatte sa gorge blonde...
Trois léopards, nés au jardin, vêtus d'un velours à mille taches, et gais, roulent un ballon de football, et une petite léoparde bébé vient, confiante, au claquement des doigts... Ceux-là n'ont pas de souvenirs inguérissables. Mais quel secours y a-t-il pour la peine du petit renard bleu, sans cesse pleurant et gémissant, ou du blaireau argenté, ou pour la mélancolie de la tendre hyène tachetée, qui mendie les caresses ?
A cinq heures, un chariot de viande rouge roule contre les cages, et la voix des fauves couvre tous les bruits. L'odeur du sang leur remémore des jeux de guerre et des danses sacrées; lun des trois léopards
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secoue sa cote de bœuf comme une pantoufle, et la panthère noire « corrige * son faux-filet comme si ce fût une progéniture ingrate. Mais la tigresse se plaint de n'avoir pas faim, et dit c meuh *, tout bas, à petite gueule ennuyée. Et le lion à la lourde chevelure noire, couché sur sa proie, carde délicatement la chair crue. sans la mordre, à lents coups de sa langue râpeuse...
Il n'y a plus, dans la vaste salle, que le son — craquements d'os, dents qui mâchent, clappements de langues et de babines, — d'un énorme repas. Tout à l'heure, ce sera la nuit, le prompt sommeil des bêtes, frémissant de songes, et puis le réveil, — le réveil dans la cage. Le lendemain, ce sera encore le réveil dans la cage. Et celles-ci sont les plus heureuses des bêtes prisonnières. Bon souper, bon gîte, mais... la cage. L'homme aussi r D'accord. Je veux bien m "apitoyer aussi
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sur l'homme. Mais l'homme est une petite bête que le désert de la liberté éblouit et tue. Et puis. l*homme c'est mon semblable, mon égal, tandis que ceux-ci... Je ne puis pas ne pas me demander : « N'y avait-il rien d'autre à en faire que de les tenir captives, cette force, cette beauté, l'intelligence qui brûle dans ces yeux calmes > L'inimitié du fauve n'est-elle pas non seulement une invention, mais une œuvre de l'homme? Le petit homme, rusé mais fantasque, mais d'instinct peu sûr, a contracté amitié, — amitié intéressée — avec le buffle et le bœuf épais, l'éléphant, avec le chien sauvage, le loup et même le porc dévorateur... Mieux encore : le serval au crâne plat et l'oiseau de proie chassent, rabattent pour le compte de l'homme ! Je fais ce rêve, malgré que j'aie tenu en face de moi, dans une chambre, une petite once tachetée qui mordait la cravache sans colère, simplement pour me
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dire : « Pourquoi plierais-je,et non toi?» — je fais ce rêve : être le premier sauvage
subtil qui trouverait, brisant la cage et la chaîne, l'autre moyen, le vrai moyen de traiter avec ces beaux princes sanguinaires...
RICOTTE
Un rat ! un rat ! se sont écriées les chattes, en bondissant dans l'air, hérissées, comme de rapides et terribles oiseaux
Mais ce n'était pas un rat. Ce n'était qu'un écureuil femelle du Brésil, une petite écureuillequi leur montra tout de suite ses griffes tranchantes, et deux incisives à couper le verre.
— Évidemment, dit la mère Chatte, ce n'est pas un rat... Je demande à réfléchir.
— Je demande aussi à réfléchir, répéta docilement la fille Chatte, toute pareille à sa mère, et qui n"a pas inventé le piège à souris.
Pendant ce temps-là, l'écurcuille buvait le lait de la bienvenue, en tenant le bord de la tasse à deux mains. Puis elle s'essuya le museau sur le velours du fauteuil, se peigna des dix doigts comme un poète romantique, se gratta l'oreille, disposa sur son dos sa queue en point d'interrogation, et s'ouvrit des noisettes.
La chienne vint à son tour, dégoûtée, flairer la nouvelle bête, mais l'écureuille jeta sur elle une toux de mécontentement, des € heu! heu! » de professeur difficile, et la chienne, faute d'avoir mûri un plan de conduite, s'en alla. La nouvelle bête resta seule devant nous, et commença de se conduire suivant le code de la véritable bête sauvage, qui. mise en contact soudain avec le Deux-Pattes bienveillant, lui
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manifeste à peu près ceci : « Tu n'es pas mon ennemi ?Alors tu es mon ami. Prends, en une fois, ma confiance, qui ne saurait progresser. » Aussi bondit-elle sur mon épaule et me donna-t-elle à garder, bien enfoncée entre ma nuque et le col de ma blouse, sa plus grosse noisette, recouverte d'une mèche de mes cheveux cardés.
Le lendemain, je coupai la chaîne qui la retenait. Une chaîne, las! à cet esprit follet, à cette flammèche voletante! Une chaîne, à cette exilée, venue sur la mer dans une cage, et qui m'adoptait comme une patrie! Elle sentit, n'osant y croire, la rupture du lien, et demeura un instant assise en kangourou, palpitante, ses deux mains antérieures serrées contre sa poitrine, comme sous un excès d'émotion.
Puis elle risqua un petit bond incrédule, presque gauche... In autre bond plus long, qui la déposa, légère comme une
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graine de chardon, sur le bord de la fenêtre ouverte... Mais elle fit un troisième bond, plus assuré que les deux premiers, et celui-là la ramena sur mon épaule. Elle y vola, traçant dans l'air l'arc mystérieux, le pont idéal qui franchit l'abîme, de lamedes bêtes à la nôtre. Elle est là. devant moi. La minute d'avant, elle était ailleurs, et la minute d'après, où sera-t-eller II y a si peu de jours que je la connais, que je ne me souviens pas bien, chaque matin, de sa forme ni de ses couleurs, et qu'elle m'étonne à chaque réveil. Une « raie de mulet //. noire, marque en long son dos: les flancs, vêtus d'un poil ras et suave, tournent au vert bronze, pour la plus grande gloire d'un ventre roux ardent, et d'un panache de queue assorti, panache rutilant en brins fins et plats dont on dit d'abord : « Pourquoi Ricotte s'est-elle mis une plume d'autruche au derrière?- //