LES COULEUVRES
Ce sont deux pauvres sauvagesses, arrachées, il y a quatre jours, à leur rive d'étang, à leurs joncs frais, au tertre chaud, craquelé sous le soleil, dont elles imitent les couleurs fauves et grises... Elles ont fait un voyage maudit, avec deux cents de leurs pareilles, étouffées dans une caisse, mêlées, bruissantes, et le marchand qui me choisit celles-ci brassait ce vivant écheveau, ces cordages vernissés, démêlait d'un doigt actif les lacets
i6o LA PAIX CHEZ LES BÊTES
minces, les fouets robustes, les ventres clairs et les dos jaspés...
— Ça, c'est un mâle... Et ça c'est une grosse femelle... Elles s'ennuieront moins, si vous les prenez toutes les deux...
Je ne saurais dire si c'est d'ennui qu'elles s'étirent, contre les vitres de leur cage. Les premières heures, je faillis les lâcher dans le jardin, tant elles battaient de peur les parois de leur prison. L'une frappait sans relâche, de son dur petit nez, le même joint de vitres ; l'autre s'élevait d'un jet jusqu'au toit grillagé, retombait molle comme une verge d'etain en train de fondre, et recommençait...
Leur offrir, à toutes deux, la liberté, le jardin, le gazon, les trous du mur... Mais les chattes veillaient, gaies et féroces, prêtes à griffer les écailles vulnérables, à crever les vifs yeux d'or...
J'ai gardé les couleuvres, et je plains