‹ La paix chez les bêtes [par] Colette (Colette Willy) Front. de SteinlenChapitre 29 sur 71 · LA PAIX CHEZ LES BEI · texte numérisé non relu

LA PAIX CHEZ LES BEI

Des chênes malingres, quelques genévriers, des églantiers tors, — une terre sombre et sanguine, où court un réseau géométrique de murs bas, en pierres sèches, — cette pauvreté cache de l'ot, cette terre attristée nourrit la truffe, la truffe capricieuse qui abonde ici, se refuse là :

— nous sommes à Martel, un des meilleurs « crus » limousins de la truffe. C'est pour nous que travaille aujourd'hui — encore qu'il soit un peu tôt et qu'il s'en faille, pour la récolte, d'une gelée ou deux

— la petite truie de M. Rouzade.

Familière, jamais battue, elle a commencé à « caver /•. Son groin humide, qu'elle guide en soc, soulève un feutre de mousse et d'herbes rousses, laboure la forte terre compacte...

— Elle y est ! La truffe y est !

Le groin intelligent se relève et quête la récompense, une poignée de maïs, et nous décollons, ganguée de terre, la truffe noire.

grenue, froide, la surprenante chose qui pousse sans racines, se nourrit mystérieusement, et qui semble aussi étrangère au sol que le silex rond, son voisin.

— Allons, allons, cave!...

Mais il faut d'abord que la truie recueille jusqu'au dernier grain de maïs, et son maître patiente, en homme sage qui dépend de la bète avisée et qui respecte son caprice divinateur. Caprice, car la truie malicieuse essaye, souvent, d'abuser l'homme sans flair...

— Ah ! tu me trompes, tu me trompes, coquine !

La tranchée d'où émerge, cette fois-ci, le groin terreux, est vide, le bâton ferré y tâtonne sans blesser la peau croquante d'une truffe. Surprise en flagrant délit de mensonge, la petite truie éclate en bavardages compliqués, glapit et proteste en reprenant sa tâche... Tout à coup elle fonce en avant, traînant rudement son

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maître, elle écorche son dos sous des églantiers bas. fouit avec rage et découvre une merveille, une truffe «rosse comme une pomme, sans ver et sans trou, digne d'être cuite et montrée seule, d'être mangée « pour elle-même! » Le coin est bon, la petite truie travaille, déployant une ardeur comique et bougonne, elle parle à demi-voix, s'interrompt, flaire le vent, repart... Elle montre un peu de la sensibilité hargneuse des grands artistes, il lui arrive de laisser sa besogne d'inspirée pour dire des choses abominables — appuyées de quel regard bleu, spirituel et vindicatif! — à la chienne qui nous accompagne...

Nous l'escortons, dociles, les pieds trempés, les mains gelées. L'ardeur de la recherche, la joie de la trouvaille, nous rend indifférents à la bruine qui tombe en givre; nous espérons, à chaque arrêt, la truffe fabuleuse, le monstre inégalé... On

gagne vite, à ce fructueux et hasardeux métier de trouveur de pépites, l'àpreté du chercheur d'or. Nous apprenons comment 011 dégage la truffe sans la meurtrir, nous savons à présent que les fibrilles rouges, sur son écorce noire, révèlent sa maturité insuffisante ; nous excitons la petite truie de M. Rouzade :

— Cave, allons, cave !...

La bruine tourne en pluie et bleuit l'horizon pelé des truffières; aussi bien, le panier est plein et le punch nous attend près du poêle, dans la petite auberge du village. Il y fait bon se rôtir les jambes, en écoutant quatre paysans graves qui jouent le poker en patois limousin, tandis que, du panier tenu entre nos genoux, monte le précieux, l'apéritif et frais arôme de la truffe nouvelle, à peine arrachée à la rouge terre limousine...

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