‹ La paix chez les bêtes [par] Colette (Colette Willy) Front. de SteinlenChapitre 7 sur 71 · POUCET! E · texte numérisé non relu

POUCET! E

respire et quand je mange, quand je ris et quand je me fâche. Je mens depuis que mes yeux sont ouverts, depuis que mes courtes pattes peuvent courir sous mon ventre en tonnelet.

f Toutes les bêtes vous mentent, ô Deux-Pattes pesants ! Croyez-vous que la lévrière blanche, quand elle passe comme un jet de flamme au-dessus de la canne levée, donne toute la force de ses cuisses puissantes > Vous jetez la balle au chat, qui calcule mal son élan, exprès, et la laisse rouler sous le fauteuil. Et moi, je gémis contre la porte fermée, comme si je ne pouvais, d'un saut, atteindre et baisser le loquet...

« Toutes les bêtes vous mentent, par prudence, par sagesse, par crainte quelquefois. Mais moi, j'y mets plus de plaisir, plus d'intelligence et de perfection que mes pareils. On ne reconnaît plus, depuis que j'y habite, votre tranquille maison.

3o LA FAIX CHEZ LES BÊT1 s

Une inquiétude charmante l'anime, elle vit, elle murmure du grenier à la cave. Grâce à moi la journée s'écoule comme un long jeu : un vaudeville joyeux s'ébauche à la cuisine, se mue, dans la salle à manger, en pantomime sacrée, se corse d'un peu de drame au jardin, et se mouille de larmes, le soir, au coin du feu. Des cris variés, agréables comme des chants, s'envolent par les fenêtres, tourbillonnent dans la spirale de l'escalier comme des fleurs éclatantes.

« — Où est le petit balai du foyer? Il était là à l'instant ! — Le voici, mais sans crins, et tout rongé. Qui l'a rongé? — C'est le chien de berger. — Non, c'est la sournoise Lola. — Non, c'est Poucette !

— Poucette ! Poucette ! Où est Poucette^

— Le tapis... oh ! le tapis est mouillé! Qui a sali le tapis ? encore le chat ? — Non, le chat est en haut... C'est Poucette !

— Pourtant, je viens de la voir dans la

POl'CETTE 3i

cuisine... — Et le vase chinois? Comment ? on a cassé le vase chinois? — Que me parlez-vous de vase chinois? le poulet froid vient de disparaître!... Mais où est Poucette? Poucette? Poucette? »

« O divin vacarme de cris, d'aboiements, de miaulements offensés, détalons légers qui galopent d'un étage à l'autre! Au plus fort de la fête, je parais, lente, les sourcils hauts, lourde d'un innocent sommeil, et caparaçonnée encore d'un bout de couverture traînante. Imprudente, étonnée, je flaire la tache ronde du tapis, les débris du vase chinois ; et quelles suspicions tiendraient contre ma danse soudaine, mon allégresse de chienne-enfant qui foule les décombres sans les voir ?

c Parfois, dans le doute où je vous jette, vous inclinez à me punir, et vous partez sans moi pour la promenade...

Partez, partez !... Je vous regarde partir.

Je ne me lamente point. Mon regard, qui vous suit, est celui d'un martyr, mais d'un martyr modeste, et non d'un ostentatoire crucifié... Tout au plus, au retour, me trouvez-vous dolente, désenchantée, et sans appétit... Ne faites pas attention à moi, je vous en conjure! Si j'ai refusé ma pâtée, ce soir, c'est pure coïncidence...

« Le lendemain, à l'heure de sortir, vous m'appelez comme si j'habitais à trois lieues de là : on n'entend que vous ! — « Poucette ! Poucette ! Promener! Prome-ner 1 » Promener? vraiment? vous y tenez tant que ça? Allons, j'y consens. Mais pas trop loin. Jusqu'au coin de l'avenue, tenez, jusqu'au coin où... « Poucette ! Eh bien! traverse, voyons! qu'estce que tu attends ? »

c Ce que j'attends? j'attends la mort.

Aplatie sur le trottoir, ni plus ni moins qu'une grenouille sur laquelle a passé la roue d'un tombereau, je gis, grelottante,

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