‹ La Palestine inconnueChapitre 1 sur 1 · RUE BONAPARTE · texte numérisé non relu

RUE BONAPARTE

LA

Messieurs, il ne m'appartient guère, à moi étranger, de venir vous rappeler l'origine, le but, les actes et les espérances de ce Palestine exploration fund, créé par vous pour favoriser des recherches également chères aux amis de l'histoire et à ceux de la religion. J'aurais surtout mauvaise grâce à le faire après la voix autorisée que vous venez d'entendre, après celui qui fut longtemps la tête et qui est toujours demeuré l'âme de cette institution généreuse dont l'Angleterre a le droit d'être fière (i). Je suis bien aise seulement d'apporter ici, comme un écho du renom que vous avez su gagner au dehors, l'assurance que nulle part plus qu'en

(i) M. G. Grove.

France on n'admire et l'on n'apprécie à leur juste valeur les grandes choses faites par vous depuis dix ans, à l'aide de vos missionnaires Wilson (i), Anderson (2), Warren (3), Palmer (4), Conder (5), dont . les travaux resteront au nombre des plus heureuses conquêtes de la science de la Bible. Permettez-moi de joindre à ce groupe un nom que j'en ai distrait à dessein pour lui offrir un public hommage, celui d'un des vôtres tombé presque à mes côtés, de ce pauvre Tyrwhitt Drake, mort victime de son ardent dévouement. Il avait déjà rendu à ces études attachantes, mais pénibles et dangereuses, de réels services : il leur en eût rendu de plus importants encore si elles ne l'eussent tué. Il a succombé, ainsi qu'un soldat, sur son champ de bataille, léguant à votre oeuvre

(1) Major du génie royal.

(2) Capitaine à la même arme.

(3) Idem.

(4) Professeur à l'université de Cambridge.

(5) Lieutenant du génie royal.

cette espèce d'auréole que la mort fait aux choses qu'elle touche.

Ce n'est pas sans quelque appréhension que je me vois convié par une indulgente insistance à l'honneur de parler devant vous de travaux dont je pourrais dire à peine : quorum pars parva fui. Chargé à la fin de 1873, par la bienveillance de votre Comité, de diriger en Palestine quelques recherches archéologiques, j'ai accepté cette offre flatteuse, et c'est à ce titre, au retour de cette mission, que je viens ce soir me présenter à vous.

Je suis vraiment embarrassé pour choisir le sujet de notre entretien, car il m'est difficile, vous le comprendrez, de résumer en quelques mots les produits multiples et techniques d'une année d'exploration assidue. Aussi n'essayerai-je pas d'entamer cette matière, qui, pour être traitée avec la brièveté nécessaire, devrait se borner à une ennuyeuse et encore longue

énumération. Il me suffira de vous prier de jeter les yeux sur ces murs, où sont fixés, sous forme d'estampages, de photographies et de dessins dus à mon habile compagnon M. A. Lecomte, quelques-uns des principaux résultats de mes dernières recherches.

Je vous signalerai, dans le nombre et un peu au hasard, ce groupe d'inscriptions funéraires juives découvertes dans la nécropole, jusqu'ici ignorée, de l'antique Joppé, et promettant sur ce terrain aux futurs explorateurs une abondante moisson; — ces reproductions d'ossuaires provenant des environs de Jérusalem et couverts de graffiti hébreux qui ouvrent pour l'avenir un riche filon épigraphique purement juif; — ces plans de tombeaux inconnus appartenant à la nécropole de Jérusalem; ces dessins de détails ignorés de la Koubbèt es-Sakhra, apportant des éléments nouveaux dans une discussion célèbre; — ce relevé d'étranges chambres taillées dans le roc au pied de Bezetha, à quelques pas de l'emplacement du Tem-

pie; — ici, un précieux bas-relief de Gaza représentant le chandelier à sept branches inscritdans une couronne au-dessus d'une inscription bilingue grecque et hébraïque; — là, les fameux textes de Gezer, dont je vous reparlerai tout à l'heure ; — de ce côté, des spécimens de la taille médiœvale qui nous fournit un critérium spécifique infaillible pour ne plus confondre avec des œuvres antiques non-seulement des monuments élevés par les Croisés, mais même jusqu'à un fragment de pierre taillée par eux ; — enfin nombre d'inscriptions diverses, hébraïques, grecques et romaines, recueillies à Jérusalem et en plusieurs points de la Palestine, et concernant différentes périodes de son histoire, sans parler de textes des Croisades et du moyen âge, qui ont pour vous un moindre intérêt.

Bref, vous pouvez, en évaluant d'un regard la superficie de ces pages épigraphiques arrachées à la Palestine et qui couvrent ces parois, juger si j'ai atteint l'un des principaux objets de ma mission :

la découverte d'inscriptions. Le charme

est enfin rompu ; nous avons eu raison de ce mutisme obstiné qui faisait de la terre de la Bible une exception au milieu du monde antique ; nous avons fini par exhumer là aussi, de ce sol rebelle, ces pierres parlantes qui sont comme les vivants témoins de l'histoire.

On n'a réuni que fort peu d'objets originaux pour les mettre sous vos yeux, parce que le but du Palestine exploration fund étant, vous le savez, d'opérer des découvertes et non pas de former des collections, j'ai renoncé à la possession de mainte chose, me bornant, d'après mes instructions, à en prendre des reproductions. D'ailleurs les objets les plus lourds ont dû être laissés derrière nous à Jérusalem, où ils sont déposés en lieu sûr.

Parmi ceux que nous avons mis ici comme spécimen, vous remarquerez cette belle tête de marbre, d'un si grand caractère, dans laquelle j'ai été tenté de reconnaître celle de l'empereur Hadrien — un débris de l'insolente statue qui s'éleva si longtemps sur le Saint des saints effacé

par le sanctuaire païen de Jupiter Capitolj n; ce beau et riche cratère, recueilli en morceaux à 8 mètres au-dessous de la Via Dolorosa, au cœur même de Jérusalem, dont il est jusqu'à ce jour la plus remarquable production artistique ; — cet informe et cependant inestimable fragment de rocher qui porte gravés deux caractères de l'inscription de Gezer, et dont le reste nous a été enlevé à la suite d'un regrettable incident sur lequel je ne veux pas insister; — cette nouvelle brique marquée de l'estampille d'une légion de Titus, la X. e fretensis, laissée en garnison sur les ruines fumantes de Jérusalem saccagée ;

— cet ivoire mutilé, mais charmant; — ces figurines de bronze rapportées de Gaza ;

— enfin tous ces morceaux en apparence insignifiants, mais auxquels les inscriptions qu'ils offrent, leurs formes inexpliquées ou le lieu certain de leur provenance donnent une valeur réelle

J'aurais beaucoup d'autres choses encore à vous exposer parmi celles, bien diverses, qu'il m'a été donné cette fois aussi

de rencontrer dans mes recherches, et qui toutes, depuis la mise au jour, faite sur mes conclusions et mes indications, de la véritable Piscine probatique, jusqu'à cette Mille et deuxième nuit grotesque, cet intermède comique de la céramique pseudomoabite, ont apporté aux diverses branches de l'archéologie de la Terre-Sainte de nouvelles et sérieuses contributions. Mais je m'arrête, car je ne suis pas venu vous lire ici un fastidieux catalogue ou la table des matières du volume qui sera prochainement publié par votre Comité, et qui contiendra l'ensemble de ces découvertes avec les explications détaillées qui peuvent seules leur assurer leur véritable intérêt.

Je voudrais, en ce moment, laisser provisoirement de côté tous ces souvenirs d'un monde mort qui vous sont familiers pour vous parler un peu de la contrée vivante actuelle, si souvent parcourue et décrite, mais — je puis le dire sans hésitation et j'espère vous.le prouver — où il reste néanmoins tant à connaître. Aussi bien ce sera un excellent moyen de vous,

ouvrir, sur les horizons nébuleux de cette Palestine du passé des perspectives inattendues que de vous la faire voir à la lumière du présent, en vous plaçant au cœur de la Palestine moderne, de la Palestine arabe.

Les textes bibliques ont été travaillés pendant des siècles par des générations de commentateurs qui en ont tiré tout ce qu'ils pouvaient fournir; la série des combinaisons exégétiques est complète ou peu s'en faut, car les plus anciennes commencent à réapparaître et ont de ces retours périodiques qui indiquent l'épuisement des questions.

Deux choses, à mon avis, après les excavations auxquellesappartientl'avenir, sont indispensables pour faire faire à l'archéologie biblique de nouveaux progrès en dehors du cercle ou elle tend à tourner : ce sont, en premier lieu, l'emploi des sources musulmanes écrites, des textes des auteurs arabes ; en second lieu, l'étude approfondie des mœurs, des coutumes et des traditions des fellahs sédentaires de la Judée. Pour

toutes deux, la connaissance de la langue arabe littéraire, ou, pour parler comme les arabisants, littérale, et celle des dialectes vulgaires sont rigoureusement né cessaires.

Arrêtons-nous d'abord sur le premier point.

Jusqu'à présent on n'a tiré que fort peu de parti, pour la Palestine, des renseignements fournis par les historiens et les géographes arabes ; à l'exception de quatre ou cinq d'entre eux — et des moins utiles pour l'objet qui nous occupe, — on les a à peu près complètement négligés : c'est un tort. Il y a là une mine d'indications précieuses qui peuvent mettre sur la voie de grandes trouvailles, notamment pour la topographie, en ajoutant à la chaîne des traditions cet anneau, le plus souvent si difficile à saisir, qui doit relier les noms actuels aux derniers témoignages des auteurs de l'antiquité.

— i5 — Permettez-moi, pour vous démontrer cette vérité, de vous citer un exemple choisi dans mes études personnelles, et qui emprunte une irrécusable autorité à la confirmation éclatante que lui a précisément apportée une découverte appartenant à la mission exécutée sous vos auspices.

Vous connaissez tous, pour en avoir maintes fois rencontré le nom en lisant la Bible, la ville de Ge\er, dont le roi chananéen Horam fut battu et tué par Josué, et qui devint ensuite le point de repère de la limite occidentale du territoire d'Éphraïm. Assignée avec ses faubourgs aux lévites de la famille de Kehath, elle eut le rang de cité sacerdotale, et ses habitants primitifs, épargnés par les conquérants israélites, furent massacrés par le pharaon d'Egypte, qui la prit et la donna en dot à sa fille, femme de Salomon. Le roi hébreu reconstruisit Gezer, qui avait certainement une haute valeur stratégique, comme on le voit par le rôle considérable qu'elle joua plus tard, pendant la lutte des

Hasmonéens contre les rois grecs successeurs d'Alexandre.

Les renseignements sur la position de cette ville abondaient, soit dans les Ecritures, soit dans les textes non bibliques; on savait par les livres hébreux, par l'histoire des Machabées, par FI. Josèphe, par Eusèbe et saint Jérôme, que Gezer était située non loin de Bethoron, dans la région de Jabné et de Jaffa, sur les confins du territoire d'Azote, à quatre milles romains d'Emmaùs-Nicopolis, dont l'emplacement à Amwas est absolument déterminé.

Il est rare d'avoir sur les villes de Palestine des éléments d'information aussi précis, et pourtant, malgré cela, l'identification de Gezer était restée jusqu'en 1870 une des pierres d'achoppement de tous les exégètes, une des lacunes les plus regrettables de la topographie biblique, puisque ce point, outre son intérêt propre, devait nous donner la clef de la jonction des trois territoiresde Dan, de Judah et d'Ephraïm, et partant, leurs limites.

Je vous ferai grâce des diverses hypothèses proposées pour adapter aux exigences des textes les observations erronées faites sur le terrain. En désespoir de cause, la plupart des commentateurs, s'appuyant sur une ressemblance superficielle des noms, mirage auquel trop souvent se laissent prendre des explorateurs peu familiarisés avec les langues sémitiques, se décidèrent à mettre Gezer au petit village de Ya\oûr, à l'ouest et tout près de Jaffa. La philologie et l'histoire étaient cependant d'accord pour faire écarter ce rapprochement insoutenable comme vous l'allez voir; mais il fallait bien, faute de mieux, se contenter de cet expédient, après avoir inutilement et à vingt reprises, battu dans tous les sens cette région si facile d'ailleurs à parcourir.

Eh bien, j'ai eu à cette époque le privilège de résoudre ce problème et de réussir là où tous mes devanciers avaient passé et échoué. Je l'ai même résolu sans bouger de place, du fond de mon cabinet ; comme un astronome qui fixe dans l'espace la

place d'une planète encore inaperçue par lui, j'ai marqué sur la carte le point exact en disant : C'est là ! avant même de l'avoir visité, et ma visite n'a fait que confirmer des prévisions établies à priori.

N'allez pas crier au miracle ! Oh ! mon Dieu, c'est bien simple; ce résultat qui semble tenir du prodige n'en a que les apparences, et je me hâte de dire qu'il n'est nullement dû à une pénétration exceptionnelle ou à une inspiration subite. Il s'explique de la façon la plus naturelle du monde : ce n'est qu'une application de la méthode que je vous signalais tout à l'heure.

En lisant certain chroniqueur arabe de Jérusalem, — Moudjir-ed-Din, dont on parle beaucoup sur la foi de quelques trèsmauvais extraits donnés par M. de Hammer-Purgstall , mais qu'on connaît fort peu, — au milieu d'un fatras rebutant, j'en conviens, je remarquai la relation d'un incident qui eut lieu en Palestine en l'an 900 de l'hégire. Il s'agissait d'une escarmouche entre un parti de Bédouins pillards

— i 9 — et un gouverneur de Jérusalem nommé Djan-Boulât, en tournée dans le district de Ramlé. Je vous épargne les détails de ce fait divers, qui manque un peu trop d'actualité pour nous; qu'il vous suffise seulement de savoir que, dans cette affaire, les cris des combattants qui se pourfendaient au village parfaitement connu aujourd'hui de Khoulda, étaient distinctement perçus à un autre village appelé Tell el-Dje^er, la colline de Djezer.

Or, le mot Djezer est l'exact correspondant du nom hébreu Ge^er, surtout si on le prononce à l'égyptienne : Gué\er. La région convenait à merveille à l'identification. Malheureusement toutes les cartes que je consultai restaient muettes sur cet endroit, dont l'existence m'était cependant démontrée de la façon la plus positive et corroborée par l'assertion d'un géographe arabe du un' siècle de notre ère, Yakoût, qui cite ce Tell el-Dje^er comme une place forte du district de Falestin, c'està-dire de Ramlé.

En y réfléchissant bien, ce Tell el-Dje-

zer, étant à portée de voix de Khoulda, ne pouvait en être guère éloigné; même en accordant aux hurlements poussés dans cette sanglante fantasia par les gosiers bédouins une extraordinaire intensité, je ne pouvais tourner autour de Khoulda que dans un rayon assez restreint.

Je me mis donc en chasse sur cette piste, et, après quelques quêtes dans ces parages, je découvris mon Gezer à moins de trois milles de Khoulda, tout près d'un village figurant dans les cartes sous le nom d' Abou- Chouché. J'y constatai l'emplacement d'une grande cité présentant tous les caractères d'une ville forte et répondant à toutes les conditions requises. Ce ne fut pas sans peine, du reste, que j'arrivai à la réalisation matérielle de mes calculs ; le nom de ce Tell el-Djezer, conservé par tous les habitants d'Abou-Chouché qui en fait partie, était inconnu aux gens de Khoulda, leurs voisins, à qui je m'adressai tout d'abord. C'est au moment où je désespérais du succès, et où je commençais même à douter de la justesse de mes conjectures,

qu'une vieille paysanne me dit que c'était à Abou-Chouché que je devais aller chercher Tell el-Djezer.

Messieurs, entre autres reproches, on m'a fait plusieurs fois l'honneur, en France surtout, de m'accuser d'avoir la main heureuse ; le hasard, a qui j'abandonne très-volontiers tout le mérite de cette trouvaille accidentelle, me réservait la bonne fortune complémentaire d'en rencontrer la confirmation la plus inespérée, une preuve unique jusqu'ici et qu'on ne possède pour aucune autre ville de la Judée, sans en excepter Jérusalem.

Quatre ans après être arrivé à cette solution, que je fus admis à exposer devant notre Académie des inscriptions et belleslettres et qui ne fut pas accueillie au dehors sans quelque incrédulité, je revenais sur ce lieu même chargé par vous d'une mission, et j'y découvrais, avec une émotion que vous comprendrez, des inscriptions bilingues, grecques et hébraïques, profondément entaillées dans le roc et marquant le périmètre hiératique, la zone

sabbatique qui enveloppait Gezer, avec son nom biblique écrit en toutes lettres et répété deux fois.

Je n'ai pas le temps d'insister sur la valeur inappréciable de ces inscriptions, dont la lecture est tenue pour indiscutable par les savants les plus autorisés de votre pays et du nôtre, et qui restent, dans leur laconisme, un des principaux monuments de l'histoire juive. Il me suffira de vous dire que trois de leurs plus grands avantages sont de nous faire connaître exactement ce qu'était le chemin sabbatique du Nouveau Testament, êSd; saSëâ-rou, d'établir d'une manière décisive la position de la cité qui constituait la dot de la femme de Salomon et la détermination des territoires limitrophes de Dan, d'Ephraïm et de Juda ; enfin de fournir aux méthodes purement inductives de la topographie biblique une justification qu'elles n'avaient jamais pu invoquer, une authentification épigraphique qui fait rejaillir en général sur toutes les identifications issues du même procédé l'évi-

dence exceptionnellement obtenue pour celle-ci.

Voilà donc où peut mener une simple ligne échappée au kalam d'un méchant écrivain arabe!

Mais ce ne sont pas seulement les textes arabes qu'il faut consulter pour faire avan cer les études bibliques, c'est aussi, c'est surtout la tradition conservée par les fellahs sédentaires de la Judée. Et par là je n'entends pas de simples questions posées à des paysans abrutis et soupçonneux sur le nom de tel ou tel endroit, de ce village, de cette ruine, de cette vallée, de cette montagne, mais l'observation directe, minutieuse et méthodique de leurs mœurs, de leurs coutumes, de leurs légendes, de leurs superstitions. L'interrogation est en Palestine — et parfois ailleurs — le pire des moyens pour recueillir la vérité ; l'art consiste à savoir fermer la bouche pour ouvrir les yeux et prêter l'oreille, à pro-

voquer passivement les récits, à faire naître, pour ainsi dire, les révélations en s'abstenant soigneusement de demandes qui soient de nature à projeter sur ces esprits prompts à s'effaroucher, faciles à obscurcir, l'ombre de ses propres idées.

L'illustre Robinson et ses successeurs ont su, en bien des cas, faire de la tradition orale, pour l'onomastique topographique, le plus heureux usage. Il ne faut pourtant pas oublier que cette source unique où l'on puise tous les jours, sans être près d'être tarie, s'amoindrit néanmoins progressivement et, chose plus grave, est souvent troublée par des suggestions intempestives qu'y laissent maladroitement choir d'imprudents chercheurs, et qu'un nouveau venu inexpérimenté est exposé à pêcher ensuite comme autant de souvenirs spontanés, de traditions genuines.

Si à cette cause d'erreur, qui rappelle la mésaventure d'Antoine mystifié par Cléopâtre et ramenant, au bout de sa ligne jetée dans le Nil, le poisson salé que vous savez, on ajoute celle qui dérive trop fré-

quemment de l'insuffisance philologique de l'explorateur et dont je pourrais citer maint réjouissant échantillon, on conçoit qu'on ne doive pas accorder à ce mode d'information, d'un maniement délicat, un crédit illimité et surtout exclusif.

Il y a, messieurs, autre chose à demander aux fellahs qu'une simple nomenclature chorographique, et c'est sur cela que je voudrais arrêter vos réflexions et appeler l'attention des voyageurs futurs.

Il est de par le monde peu de régions aussi parcourues que la Palestine ; il n'en est guère de moins bien connues sous le rapport des mœurs de leurs habitants.

Certes, on est en droit de dire, sans soutenir un paradoxe, que les populations de l'Océanie, de l'extrême Orient, de l'Asie centrale, des Indes, que celles de l'Egypte, que les tribus bédouines d'au delà du Jourdain, nous sont aujourd'hui beaucoup plus familières que les populations vivant sur ce petit coin de terre de la Judée, quotidiennement sillonné par une foule d'Européens. Touristes, pèlerins et savants y

affluent à l'envi, mais tous, presque sans exception, pour des causes diverses, y négligent de voir et de nous faire voir par leurs relations la seule chose peut-être qui y soit demeurée réellement neuve et inédite : le peuple des campagnes.

La faute en est surtout à la manière de voyager à laquelle est condamné l'Européen qui visite la Palestine; il se livre à peu près invariablement à la merci de l'inévitable drogman de voyageurs. Il a déjà appris en Egypte à faire la connaissance de cet incommode animal, propre à la faune sociale du Levant, abrégé d'interprète, maître d'hôtel , guide , courrier et autres métiers. A peine débarqué à Jaffa, il l'y retrouve ; en Egypte, passe encore, car les splendeurs et les grandeurs de l'art pharaonique ne sauraient être masquées par l'interposition de ce personnage jusque-là secondaire. Sur les bords du Nil ce n'était qu'une manière de valet ; en Syrie, c'est un maître et un maître despotique.

Le tableau des infortunes du voyageur devenu la proie de cet industriel pourrait

être plaisant à faire; je me bornerai à vous dire que la présence de ce fâcheux empêche tout contact direct du voyageur avec les paysans et produit l'effet d'un épouvantait sur cette gent défiante, dans l'intimité de laquelle je voudrais vous introduire.

Le Franc passe, traversant souvent la Palestine dans toute sa longueur, mais suivant les routes battues; il se borne à jeter un coup d'ceil distrait sur la mine caractéristique des hommes, un peu plus complaisant sur la hère allure des femmes marchant droites et légères sous leurs lourds fardeaux, et il répète avec son drogman qu'il a vu des fellahs, des Arabes, dont il lui suffit de noter les costumes pittoresques avec quelques mots qui ont la prétention de l'être : il ne soupçonne pas qu'il vient de coudoyer tout un monde qui, pour rustique et grossier qu'il soit, n'en offre pas moins à l'historien un sujet d'étude du plus haut intérêt.

Les paysans de la Judée sont des Arabes, dit-on; je le veux bien, en ce sens qu'ils parlent arabe; mais il faudrait une bonne

tois s'entendre sur ce nom vague et décevant d'Arabe qui recouvre tant de races distinctes, tant de débris hétérogènes. Depuis la prédominance de l'Islam, tout le système, divisé à l'infini, des nationalités sémitiques, petites et grandes, fleuves et ruisseaux, suivant les pentes irrésistibles des conformités linguistiques et des nécessités politiques, s'est venu déverser dans ce lac arabe dont il a fait une mer où toute eau perd son nom. Le passant peut se contenter de dire, en côtoyant cette immense nappe, qui s'étend maintenant à perte de vue sur une partie de l'Afrique et de l'Asie : C'est la race arabe. La science a le devoir de chercher les origines de ce réservoir collectif, de remonter, en marchant au besoin dans leurs lits desséchés, à la source de ces affluents qui s'y sont noyés en y apportant leurs eaux.

La race non citadine, aux mœurs sédentaires, aux habitudes originales, au langage même plein de particularités, qui occupe la Judée, notamment la partie montagneuse, n'est pas — j'ai déjà eu long-

temps l'occasion d'exprimer publiquement cet avis ■ — n'est nullement, comme on l'admet d'ordinaire, celle à laquelle appartiennent les hordes nomades venues de l'Arabie avec les généraux d'Omar et fixées aujourd'hui, pour la plupart, dans les villes.

On ne saurait trop réagir contre le singulier et populaire préjugé qui s'obstine à croire que les Arabes musulmans, maîtres de la Syrie après la défaite des troupes grecques, s'y substituèrent aux habitants établis et que ce sont eux que nous y voyons partout aujourd'hui.

La conquête musulmane fut tout autre chose, et j'insiste à dessein sur ce point, parce qu'il illumine d'une clarté significative, à plus de deux mille ans de distance, la conquête de Chanaan par les beni-Israël, comme les appelle le Deutéronome. Les Arabes musulmans qui fondèrent leur empire sur les ruines des empires byzantin et perse, laissèrent intentionnellement debout la civilisation qu'ils y trouvèrent tout installée et outillée, A cette grosse

partie, qu'ils faillirent perdre un moment, ils n'avaient apporté qu'un enjeu : un dogme^ moins encore, un ferment religieux. Pour tout le reste, c'étaient, sinon des sauvages, du moins de vrais nomades.

Ils eurent la force de prendre tout et la sagesse de ne rien détruire. La conquête n'était qu'un moyen d'arriver à la jouissance d'un bien enlevé à la pointe du cimeterre, qu'ils étaient incapables de faire valoir par eux-mêmes. Ils se gardèrent bien de toucher aux organismes déjà compliqués, mais encore vivants, du Bas-Empire.

Maîtres de ce mécanisme merveilleux, incompréhensible pour eux, qui les avait fascinés au point d'exciter leurs convoitises, ces nouveau-nés de l'histoire, et ceux qui recueillirent plus tard leur succession n'osèrent porter la main sur un moteur qu'ils étaient incapables même de régler, et ce grand pendule, mis en mouvement par une série d'impulsions parties de Rome et de Byzance, continua en paix, sous le Khalifat, ses oscillations qui durent encore

aujourd'hui, quoique bien faibles, — épuisant graduellement sa force initiale à marquer les heures, aujourd'hui comptées, de l'empire d'Orient.

La civilisation arabe n'est qu'un mot trompeur : elle n'existe pas plus que les horreurs de la conquête arabe. La civilisation arabe, ce sont les dernières lueurs de la civilisation grecque et romaine s'éteignant aux mains impuissantes, mais respectueuses, de l'Islam. Une civilisation n'est pas le résultat d'une génération spontanée; elle ne s'improvise pas plus qu'un patrimoine; c'est une accumulation héréditaire de force vive, c'est un trésor d'épargnes séculaires, qu'un voleur peut prendre en un moment et gaspiller en un jour, mais que sa vie entière sera insuffisante à créer.

Administrations, sciences, arts, ces parvenus, sans passé derrière eux, respectèrent tout, se bornant à tout détourner à leur profit. Ils allèrent même jusqu'à faire quand il le fallait, à ceux qui étaient les détenteurs privilégiés de ces monopoles

intellectuels, la concession qui devait coûter le plus à cette armée éclairée seulement par la flamme ardente du fanatisme qui la dévorait : celle d'une tolérance religieuse véritablement admirable.

La base de toute finance étant les revenus du sol, le première chose pour un conquérant est de se les assurer en laissant cultiver la terre à ceux qui l'ont toujours cultivée. C'est ce que firent, avec un rare bon sens, les Musulmans vainqueurs, qui en fait d'agriculture ne connaissaient que les sables du désert et le fer de leurs lances. Ces paysans, ces Syriens, qui occupaient le sol avant l'arrivée des Arabes, on les y maintint comme on maintenait dans leurs domaines les manouvriers de l'esprit, du goût et du savoir. Les campagnes apportèrent, de leur côté, à cet arrangement plus de docilité encore queles villes, qui cependant n'avaient pas fait grande résistance. Par un phénomène dont nous retrouverons un précédent bien plus ancien, elles acceptèrent en immense majorité, non-seulement la langue, mais même

la religion du vainqueur, avec lesquelles le dialecte sémitique parlé par elles et le christianisme assez mal défini dont elles faisaient profession, présentaient d'étroites et attractives affinités.

Mais qu'étaient donc ces paysans que trouvèrent les Musulmans à leur entrée en Judée et qui sont devenus les fellahs de nos jours ?

Des Juifs? Les guerres d'extermination de Vespasien, de Titus, de Trajan et d'Adrien, et les persécutions des empereurs chrétiens n'avaient pas laissé pierre sur pierre du judaïsme politique et ethnique ; elles en avaient fait table rase et jeté les débris aux quatre vents du monde. La tradition proprement juive est à jamais perdue en Palestine; tous les Juifs que l'on y rencontre y sont, sans exception, revenus à une date moderne; c'est pure illusion de croire à la possibilité de souder sur place les deux bouts de cette chaîne rompue sur une longueur de quinze siècles.

Des Grecs? Nous possédons la certitude

matérielle qu'entre la disparition des Juifs et l'apparition des Arabes, les villages de la Judée étaient occupés par des populations parlant une langue sémitique.

Mais il n'était pas resté que des Grecs et il n'y avait pas toujours eu que des Juifs en Palestine.

Tout s'accorde à nous montrer que le fait de la conquête musulmane n'est que la répétition, presque littérale, du fait beaucoup plus ancien de la conquête de Chanaan par Israël; l'analogie est encore rendue plus frappante par l'identité d'un des facteurs : celle de la race deux fois conquise, deux fois asservie par des masses poussées à peu près des mêmes régions par les mêmes besoins.

Nomades comme les premiers musulmans, ayant aussi pour eux la force irrésistible que donne une conviction religieuse, les Israélites s'abattirent sur la Terre promise, où les attiraient des richesses naturelles et une civilisation relative que nous laissent entrevoir les documents bibliques eux-mêmes. Ils en eurent

assez vite raison dans certaines régions, quoiqu'ils rencontrassent une résistance plus opiniâtre que les Musulmans n'en trouvèrent plus tard, le système fédératif des principautés chananéennes se prêtant mieux à la prolongation de la lutte et les conditions politiques étant différentes.

Le problème de l'occupation reçut la même solution : la principale affaire, pour les Israélites, était l'exploitation de la terre; aussi a-t-on justement remarquéque la législation mosaïque prend pour base de sa constitution l'agriculture. Mais ces pasteurs ne se pouvaient transformer du jour au lendemain en agriculteurs; il leur fallait fatalement demander à ceux qui savaient les lui faire produire les fruits de la terre conquise par eux et féodalement distribuée en territoires de tribus et en fiefs de familles. Ils refoulèrent bien au dehors quelques peuplades turbulentes qui, longtemps contenues par la force, exercèrent toujours sur les intrus une pression plutôt favorable d'ailleurs au maintien de l'équilibre de ceux-ci, et qui finalement,

grâce à leur élasticité propre, revinrent, les Juifs ayant disparu, aux points d'où elles avaient été écartées. Mais, bon své mal gré, les nouveaux occupants durent conserver le gros des habitants primitifs; les massacres dont la Bible nous a conservé le souvenir étaient des exemples destinés à abréger la pacification du pays.

Les précautions de toute sorte prises par le législateur juif contre le mélange des vainqueurs et des vaincus, — dont le moindre inconvénient pouvait être l'altération du principe religieux apporté par les premiers, — est précisément l'indice qu'il y avait entre eux coexistence inéluctable.

Il est permis de supposer qu'après avoir longtemps troublé le dogme d'Israël par leurs croyances païennes, les aborigènes finirent par l'adopter et se fondre, sans se confondre, avec leurs vainqueurs. Les savants sont encore partagés sur la question de savoir lequel de ces deux peuples, linguistiquement frères, abandonna son dialecte pour prendre celui de l'autre.

L'union cependant ne devait point être

tellement intime que les Assyriens n'aient su distinguer, pour les vouer à la déportation, les familles vraiment Israélites, décapiter le pays de son aristocratie étrangère, en laissant à la terre les bras soumis qui devaient en tirer le tribut ; car les grands empires ne guerroient point pour le plaisir stérile de détruire, qui ne suffit pas même aux barbares, mais pour augmenter leur richesse, et les colonisations partielles, telles que celle de Samarie, eussent été impuissantes à remplir la Palestine vidée d'hommes.

L'amalgame instable qui tendit à se reconstituer au retour de l'exil et acquit même un certain degré de cohésion sous la domination un moment énergique des Hasmonéens, ne pouvait tarder à se décomposer au contact de l'influence grecque. L'hellénisation, contre laquelle les Juifs de cœur et de chair eurent tant à lutter et qui trouva des partisans même parmi eux, marque le commencement de cette dissociation; elle ne fit que progresser sous les Hérodes et fut complète lors

de l'oblitération de la chose juive, biffée du livre du monde par le doigt sanglant de Rome.

Le paganisme gréco-romain n'avait eu qu'à se montrer pour se faire aimer et accepter dans toute la Syrie. Doué d'une tolérance pour ainsi dire plastique, qui épousait avec une étonnante souplesse les formes religieuses des autres peuples, — tantôt coulant dans leurs moules sa propre substance, tantôt refondant ces idoles monstrueuses pour les refaire à ses propres et exquises images, — il n'introduisit dans ce milieu, à la fois subjugué et ravi, qu'une réformation, celle de l'esthétique ; il n'exigea qu'un sacrifice, celui du laid; il n'imposa qu'une discipline, celle du plaisir; qu'un dogme, celui du goût; il' n'apporta qu'une révélation, celle du beau, ce monothéisme de l'antiquité extra-biblique. Plein de tendresse pour les religions qui nesavaientpas résistera ses séductions il n'avait de violence que pour celles qui lui tenaient rigueur. Les vieux cultes de Chanaan s'abreuvèrent avec une espèce

d'ivresse à cette source limpide et fraîche jaillie sous le sabot de Pégase; ils se plongé! ent sans scrupule dans cette fontaine de Jouvence qui ne les transformait que pour les rendre plus jeunes et plus aimables. Les antiques divinités syrophéniciennes, pour prendre le mot de l'Évangile, consentirent volontiers à habiter ces naos d'une architecture merveilleuse où, pour entrer, on ne leur demandait que de se costumer à la grecque et de choisir, dans ce panthéon si riche, les noms et les attributs qui leur plaisaient le mieux.

C'est alors que, sous l'action de ce pollen fécondant apporté par un souffle venu de Grèce et d'Italie, cette flore desséchée de la mythologie sémitique, aux mille variétés, se prit à s'épanouir derechef avec des parfums et des couleurs qu'elle n'avait jamais connus. La Palestine eut sa larue part dans ce renouveau, et, de Dan à Bersabée, le polythéisme régénéré étouffa jusqu'ausouvenir delà loi austère de Jéhovah.

Le triomphe politique du christianisme vint écraser toute cette floraison.

La terre où avait germé ce grain prodigieusement fécond tombé de la main du semeur crucifié; le sol où avait poussé ce premier épi qui, se multipliant à l'infini, devait couvrir le monde et fournir pendant des siècles aux appétits religieux des hommes le pain de l'esprit ; le petit pays où était née la croyance qui avait pour berceau une tombe et pour drapeau un gibet, devint l'objet d'une adoration spéciale, d'une espèce de topolâtrie quand l'Eglise, proscrite hier, monta sur le trône des Césars avec Constantin et ceignit le diadème impérial, après avoir si longtemps porté la couronne des martyrs.

Cet amour des saints lieux, cette passion où se mêlait comme un soif d'expiation pour les mystères cruels dont ils avaient été le théâtre, fut telle, que durant toute la période byzantine elle transforma la Judée, envahie par un peuple de moines, en une vaste laure. Partout le paganisme local dut reculer devant ce retour offensif et céder le pas au Christ ramené en maître dans sa patrie terrestre; mas,

par une suprême protestation contre l'intolérance et les persécutions qu'il subissait à titre de représailles, chassé de ses temples transformés en églises, ce paganisme se retrancha, comme en un dernier boulevard, dans les schismes et les hérésies dont la Syrie eut le privilège de rester toujours la grande manufacture.

C'est à cette époque trouble, dans ce milieu agité par les effervescences de la propagande et les bouillonnements de la résistance, qu'intervient un élément nouveau : l'Islam, — l'Islam, qui est encore du christianisme sous l'une de ses formes les plus schismatiques, les plus hérétiques, si vous voulez, mais enfin du christianisme véritable, car on pourrait citer telle secte dissidente qualifiée de chrétienne qui s'éloigne beaucoup plus que celle-là de certains axiomes du christianisme établi. La nouvelle doctrine, chrétienne par ses dogmes, juive par son rituel, construite de pièces et de morceaux pour les besoins personnels d'une peuplade koreïchiteï<3Tit 1 ~ à des motifs surtout politiques de ^fecpoint

— 4 3 ~~ disparaître obscurément, comme tous ces types, aujourd'hui éteints, de sectes secondaires et tertiaires à la catégorie desquelles elle appartient. Le secret de son incroyable fortune, c'est qu'elle se posa en adversaire de Byzance, c'est qu'elle eut le don d'incarner en elle l'esprit de lutte contre le joug du christianisme officiel ; cetteâme lui donna l'énergie et lui assura la vie :

son triomphe, significativement rapide, fut l'effet d'un mouvement, pour ainsi dire réflexe, de l'Orient, devenu hétérodoxe parce qu'il n'avait pu rester païen, et s'absorbant dans l'Islam pour protester contre une tyrannie détestée.

Pour ce qui concerne la Syrie, et en particulier la Judée, l'Islam, héritant de tout le terrain déjà gagné par l'orthodoxie sur le paganisme pur, rallia sans peine à sa cause les populations récalcitrantes qui virent dans la conquête musulmane, dont elles étaient le prix, une espèce de revanche impersonnelle des longues vexations subies, et se laissèrent pousser vers les vainqueurs par un sentiment inconscient,

raais réel, de réaction contre leurs oppresseurs vaincus. Les Kouffars, ces habitants des villages, des Kefrs, — comme nos paysans païens, pagani, étaient les habitants des Pag-/, dernier refuge des religions proscrites, — seraient bien retournés à leurs chères croyances mythologiques, une fois soustraits à la main de Byzance ; mais sur ce point les Musulmans étaient inflexibles :

ils toléraient les chrétiens et même les juifs, dont ils étaient la progéniture spirituelle, mais ils avaient hérité contre les païens l'implacable horreur qui animait le christianisme : le païen devait être mis à mort. Ces paysans alors se firent raahométans en immense majorité, et donnèrent au Bédouin jusqu'à leur âme en haine du Grec chrétien, du Roiîm, dont aujourd'hui encore ils prononcent le nom avec un accent de rancune plus sourd peutêtre, mais aussi plus profond, que celui du Frendj, du Franc.

Musulmans résignés sous la domination musulmane, mauvais chrétiens sous la domination chrétienne, après avoir été

païens fervents et juifs médiocres, ces paysans de Judée, ces laboureurs montagnards, fils de la glèbe et du roc, deviendraient encore ce que seraientleurs maîtres de demain. Au fond, ils restent euxmêmes en réduisant leur personnalité à un minimum, et cette espèce d'indifférence isomérique avec laquelle ils passent d'un état à un autre s'explique par ce fait que, rivés au sol, ils ont tout subi et sont prêts encore à tout subir pour le garder.

Si cette race a su résister, ou plutôt survivre aux conquêtes; si cette couche sédimentaire n'a pu être altérée par celles qui s'y sont tumultueusement superposées, à plus forte raison a-t-elle eu cette immunité d'être à peine entamée par les invasions éphémères, par ces déluges d'hommes qui ont fréquemment inondé la Palestine. Le flot déferlait, balayant tout ce qui se dressait pour l'arrêter, mais impuissant à attaquer cette strate humaine imperméable sur laquelle il courait en écumant, et qui, un moment noyée, émergeait la mer une fois retirée. Celle de ces

invasions qui ressemble le plus à une conquête et faillit un moment faire basculer les destinées de la Palestine, l'occupation des Croisés, fut de trop courte durée pour ne pas laisser intactes les formes arabes qu'avaient déjà revêtues les populations :

elle se borna à jalonner la trace anthropologique de son passage par quelques rejetons épars, quelques descendants sporadiques, et c'est pourquoi l'on est tout étonné de rencontrer de temps à autre sous la kefi-é bédouine ou le turban fellah des têtes au poil fauve, à l'œil bleu, qui s'accommoderaient bien mieux du heaume médiaeval.

Nous voilà donc arrivés, ou plutôt revenus, — car je l'avais un peu escomptée en vous en faisant pressentir la nécessité, — à cette conclusion capitale, que les fellahs actuels de la Palestine, pris en masse, représentent les anciens groupes ethniques qu'y trouvèrent déjà installés les Israé-

lites : Chananéens, Hethites, Jébusites, Amorites, Philistins, Iduméens, etc. Je n'essayerai pas de déterminer dans quelles proportions ces groupes sont représentés; encore bien moins m'occuperai-je de la question, inaccessible dans l'état actuel de la science, de savoir si cette première couche antérieure n'a pas été elle-même précédée et en partie pénétrée par une couche autochthone encore plus ancienne :

Enakites, Horites, etc.

Cette race, ou mieux ce conglomérat de races que nous désignerons parle nom, assez vague pour n'être pas trop inexact, de préisraélite, — et qui a persisté dans ces fellahs à épidémie musulman, — cette masse composite n'est pas restée impunément plongée durant des siècles dans ces milieux variés qui se sont succédé en Palestine; pendant ces immersions plus ou moins prolongées, elle s'est imprégnée, à des profondeurs inégales, de substances bien diverses.

Aussi, en étudiant de près les fellahs, ne faut-il pas s'étonner de voir pêle-méje s

avec des particularités qui nous reportent aux périodes les plus reculées et les plus obscures de la vie propre de ce monde préisraélite, quantité de réminiscences juives, helléniques, rabbiniques, chrétiennes, musulmanes, engagées dans les plus énigmatiques combinaisons. Rien de moins aisé que de passer au crible ccfarragu et d'y trier ce qui revient à chaque époque; d'autant plus que la chronologie, — cette perspective de l'histoire, — est aussi ignorée, — il vaudrait peut-être mieux dire haïe, — par l'esprit populaire, que la perspective ordinaire Test par les arts primitifs, et que, dans celui-ci comme dans ceux-là, tout est mis, de parti pris, sur le même plan. Ce qui augmente encore la difficulté, c'est que souvent la même tradition, comme ces flans surfrappés qui font le désespoir et parfois la joie des numismates, a reçu successivement les empreintes, se recouvrant l'une l'autre, des divers monnayeurs qui ont marqué la Palestine à leur effigie.

Bien que les réactifs les plus sensibles

- 4 8de la critique soient impuissants, pour le moment, à analyser radicalement ces produits complexes, il ne faut pas se lasser de les recueillir en songeant que leur degré d'altération est à la fois un effet de leur développement spontané et le plus sûr indice de leur antiquité. Qui sait même si ce n'est pas justement la mesure de l'écart entre la relation écrite et la légende qui nous permettra de calculer un jour, par une sorte de triangulation idéale, la distance qui les sépare du fait vrai ?

En attendant, n'est-ce pas une heureuse surprise pour la science de constater, en suspension dans ce milieu encore vivant, la présence, non-seulement de débris du vieux polythéisme sémitique (pour lequel je plaidais il y a près de dix ans dans la Revue de l'instruction publique, et qu'on ne saurait plus nier aujourd'hui), mais encore d'y recueillir des restes reconnaissablés de la tradition biblique, comme dans nos contes de fées on a rarmrsséies miettes de notre mythologie arienne?

Je vous rappelerai, pour mémoire seu-

lement, cette étonnante conservation, chez les fellahs, des noms de lieux qui, à elle seule, suffirait déjà pour faire soupçonner dans l'existence de cette race la continuité que nous y avons suivie du doigt. A ce sujet, une brève remarque qui n'a pas encore été faite en Palestine : bien des fois l'ethnique, c'est-à-dire le nom, dérivé de la localité, sous lequel se désignent les habitants, est déforme plus archaïque que le nom du lieu lui-même: J'ai un grand nombre d'exemples de ce phénomène intéressant; il peut être d'une haute utilité diagnostique: ainsi, une des principales objections qu'on pouvait faire à l'identification de Midyé avec Modin, la patrie des Macchabées, était la différence par trop forte de ces deux mots; eh bien, cette objection tombe devant ce fait que les habitants de Midyé s'appellent Madnawr, Madaoûné et Madanoué. r

A côté de cette persistance onomastique, viennent se placer naturellement les vieilles habitudes religieuses, que rien n'a pu déraciner. Non-seulement les fellahs,

comme Robinson le pressentait déjà, ont conservé, par l'érection de leurs koubbès musulmanes et grâce à leur fétichisme pour certains grands arbres isolés, l'emplacement et le souvenir de ces sanctuaires que le Deutéronome signale à l'exécration des Israélites entrant dans la Terre promise et leur montre couronnant les hauts sommets, surmontant les collines et s'abritant sous les arbres verts; mais ils leur rendent presque le même culte que leur rendaientalors les adorateurs des Élohims, ces kouffars chananéens dont ils sont les descendants. Ces makoms, — c'est ainsi que les appelle le Deutéronome, — que Manassé construisait' encore, contre lesquels les prophètes épuisent en vain leurs invectives grandioses, ce sont mot pour mot, chose pour chose, les makams arabes de nos goïms modernes recouverts par ces petites coupoles qui ponctuent si pittoresquement de leurs taches blanches les horizons montagneux de l'aride Judée.

Ces sanctuaires fellahs, bien entendu, pour dissimuler leur origine suspecte, se

mm

sont mis à l'ombre de la plus haute orthodoxie musulmane en s'échelonnant sur les divers degrés de l'hagiographie de l'Islam. Ce sont des lieux consacrés par la tombe, ou placés simplement sous l'invocation de cheykhs morts en odeur de sainteté, àzwelys, voire même de prophètes, de ncbys. Mais mille choses viennent déceler leur véritable origine et trahir ce naïf travestissement.

D'abord, le nom. Souvent ils portent celui de la localité, quand il s'agit d'une localité antique, et ce n'est pas seulement une simple désignation qualificative, mais une personnification, une divinisation, oserai-je presque dire, du lieu même, car plusieurs légendes démontrent qu'aux yeux des fellahs, le néby a donné son nom à l'endroit. Par un procédé qui fait songer à certaines habitudes des listes généalogiques des Paralipomènes, ces nébys topiques sont rattachés, toujours pour plus de garantie, à l'aide d'artifices fort curieux, à la descendance des patriarches ou de personnages fameux : Enoch, Noé, Abraham, Jacob, David, etc.

Ces entités éponymes rappellent étrangement les dieux locaux de la mythologie phénicienne et chananéenne, qui se distingue par une extrême décentralisation géographique. Cela peut servir à expliquer pourquoi Moïse, non content d'ordonner la destruction des sanctuaires païens, réclame avec instance l'abolition des noms.

La recherche méthodique de ces makams onomastiques est de la dernière importance, car elle peut faire retrouver des villes évanouies dont tout a péri, même les ruines, même le nom.

Nous savons que les Gentils de la Palestine adoraient aussi dans ces lieux des divinités féminines : nombre de ces koubbès sont consacrés à des femmes dans les mêmes conditions fabuleuses que pour les hommes. En certains cas même, il y a dualité : à côté du wely ou du néby est vénérée une femme qui passe généralement pour sa sœur ou sa fille ; cette association, dont nos païens musulmans, par une transposition prudente, ont changé en consanguine la nature originairement conjugale et, pour ce, suspecte, nous offre

l'équivalent de la symétrie sexuelle de ces couples phéniciens, comme les définit heureusement M. de Vogué, et d'où, après tout, l'inceste n'était point banni.

Plusieurs de ces saints lieux sont à ciel ouvert et marqués uniquement par une enceinte de pierre, un véritable haram ; d'autres sont dans des cavernes naturelles ou artificielles. Un soir, on ne voulut jamais me permettre de remiser mon cheval dans une grotte consacrée à Cheykh Madkour, parce que le wely aurait infailliblement témoigné son courroux en faisant périr ma bête.

Les Abou N'saïr révèrent, non loin de Mar-Saba, une grosse pierre, Hadjar ed-Dawaèrè, qu'ils affirment s'être un jour métamorphosée en chameau pour faire traverser le désert au père de leur tribu.

Ce culte de la pierre animée, du betyle, est confirmé par certaines pratiques analogues à celles dont elle était autrefois l'objet : telle est l'onction liturgique qui se fait encore aujourd'hui avec du henné au-

- 5 4 dessus de la porte de la koubbè, dont les fellahs touchent respectueusement le linteau de la main en demandant au weJy le destour, la permission d'entrer. J'ai même observé que quelques-uns évitaient de profaner le seuil en le foulant aux pieds, comme l'évitaient pour leur temple les adorateurs de Dagon.

Ces sanctuaires rustiques sont encombrés d'ex-voto grossiers: tous les voyageurs ont décrit ces arbres honorés en Palestine et chargés de lambeaux d'étoffe noués à leurs branches par des mains pieuses. Dans les koubbès on allume ces lampes dont il est question au septième chapitre de Baruch. On indique dans les montagnes environnantes tous les points d'où le makam est visible par des méchdhid, petites pyramides de pierres qui sont les mergamas (les Acervi Mercurii) des Proverbes.

Les fellahs prêtent à leurs divinités locales une puissance surnaturelle et des miracles tout à faitcontrairesaux principes de l'Islam. Non-seulement ils les vénèrent, mais ils les redoutent et ont pour eux cet

horror qui est le symptôme de la véritable adoration religieuse. Un makam est un lieu à la fois hospitalier et inviolable : personne n'oserait toucher à une chose ou à une personne reposant sur ce sol respecté.

Un étranger, même infidèle, pourvu qu'il n'enfreigne pas les prescriptions essentielles du culte, peut y dormir en toute sûreté. Dans mes premières excursions, que je faisais, par économie, sans tente et sans équipage, j'ai usé de cette prérogative et éprouvé plus d'une fois, après une rude et longue journée, la sensation délicieuse, — au point de vue archéologique, bien entendu, — de m'étendre pour la nuit sur la terre nue, mais sacrée, de ces asiles hantés et gardés par l'ombre des Baals et des Acheras chananéens.

Mais là où l'on reconnaît à n'en pas douter le caractère religieux de ce sentiment et sa profondeur, c'est dans les serments. Les fellahs qui ont toujours Allah à la bouche et l'attestent sans cesse par la formule n>a haiat Allah, calquée sur l'hé-

breu hai Elohim, se parjurent en son nom avec la dernière facilité; ils jurent aussi couramment, et sans plus de scrupules, par la lumière, par la vie de leur âme, par leur tête et celles de leurs interlocuteurs, par le temple de Jérusalem (Haram ech-Chérif), par la Sakhra ou roche sainte où était l'autel, etc., serments dont plusieurs étaient également prodigués par les Juifs et sont amèrement critiqués par Jésus; mais si l'on veut les lier par un serment sérieux, il suffit de le leur taire prêter sur leur sanctuaire local, et il est excessivement rare alors qiCils n'y soient pas fidèles ou qu'ils le prononcent pour rendre un faux témoignage.

Il y aurait bien d'autres choses fort significatives à signaler : telles que leurs sacrifices propitiatoires exécutés dans des formes qui semblent empruntées au rituel phénicien; leurs superstitions relatives à la lune; leurs amulettes, mains magiques, yeux d'Osiris en émail d'Hébron fait avec les procédés des verriers phéniciens ; leurs fêtes, leurs apologues, leurs contes,

leurs vieux chants dans un arabe étrange; les particularités de leurs dialectes dans lesquels la vocalisation se rapproche étonnamment de la ponctuation massorétique de l'hébreu, etc.; mais j'ai hâte de vous citer, pour finir, quelques exemples des échos proprement bibliques que j'ai notés en grand nombre au cours de mes pérégrinations.

J'appellerai d'avance votre attention sur deux points: le premier, c'est que les détails primitifs, noyés dans une lueur diffuse qui n'est plus la lumière et qui n'est pas encore l'ombre, subissent la loi générale des déformations mythiques que subit toute tradition perçue par la foule à travers les réfringences de mots inexactement compris; le second, c'est que cette aberration est encore exagérée ici par une tendance particulière à adapter étymologique ment aux noms de lieux, à fixer topogra-

phiquementl'imagealtéréede ces traditions réfléchies par la légende.

Voici dans ses traits essentiels l'histoire de Samson, telle qu'elle circule à Sara, Aïn-Chémès, Artouf, etc., c'est-à-dire sur le territoire même où roule le cycle des exploits du héros danite.

Abou Meizar, que d'autres nomment Aboul Azem et dans lequel tous reconnaissent Chemchoum el-Djebbar, ori°-inaire de Sara et frère d'un certain Neby- Samet dont on montre le monument dans ces parages, était un peu aveugle. Or, il y avait à Rmeilé (l'ancien nom d'une partie de la ville de Aïn-Chémès) une église.

Abou Meizar dit à ses compatriotes: « Que me donnerez-vous si je détruis l'église et je tue les chrétiens? — Le quart du revenu du pays, » lui répondirent-ils. Alors Abou Meizar descendit à R'meîlé, entra dans l'église où les chrétiens se trouvaient justement assemblés pour la prière et, criant :

Y a rabb^{0 Seigneur!) donna un grand coup de pied dans la colonne qui soutenait l'édifice. L'église s'écroula, ensevelissant

sous ses ruines Abou Meizar et les chrétiens. Les habitants de Sara vinrent fouiller dans les décombres de la R'meîlé et retrouvèrent son corps, qu'ils reconnurent parce qu'il était, — ainsi qu'il les en avait avertis, — étendu sur le dos, tandis que tous les chrétiens gisaient la face contre terre. On l'enterra sur le lieu même à Sara où se voit à présent son makam. Les vieux disent : « Entre Sara et Beit cl-Djemal a été tué Chemchoum el-Djebbar. » Je vous ferai remarquer, en passant, que ce dicton qui est dérivé du verset des Juges mettant le tombeau de Samson entre Sara et Echtaol, tendrait à placer à Beit el-Djemal la ville introuvable d'Echtaol.

Voilà pourquoi, aujourd'hui encore, le cheykh attaché au service du makam, — le néocore, comme on eût dit seize siècles plus tôt, — et qui réside à Beit- Atab, perçoit le quart des olives récoltées entre Deir-Eban , et Aïn-Chémès. Un fellah qui s'était reiusé à donner la redevance traditionnelle retira du sang au

heu d'huile en pressant ses olives sacrilèges.

Autre morceau de la légende égaré sur la tête d'un certain Neby Hocha (éponyme) vénéré à Echou non loin de Sara :

Ce Neby, né à Beit-Nabala, combattait les Kouffars; poursuivi par une troupe ennemie, il se réfugia à Echou. « C'est là que je dois mourir! » s'écria-t-il. Et aussitôt il s'assit, jeta son ihram sur son épaule et mourut. // tuait les ennemis avec un sabre de bois qu'on montre encore dan son makam à Echou. Ce trait est à rapprocher d'une relation d'un pèlerin juif du moyen âge, Isaac Chelo, qui vit à Sara la tombe de Samson où l'on conservait encore la mâchoire d'âne avec laquelle il tuait les Philistins.

Voici maintenant ce qui reste du souvenir de Josué, de la prise de Jéricho et de l'arrêt du soleil dans l'affaire de Gabaon ; cette légende confuse, d'où le nom même de Josué a disparu sans laisser la plus légère trace, a été recueillie par moi dans la plaine de Jéricho; elle présente des va-

— bi —

riantes fort curieuses, que j'omets pour abréger, en vous faisant grâce également de tout commentaire.

Non loin de l'emplacement de la « Ville des Palmiers » sont les ruines de la Ville d'Airain, ainsi nommée parce qu'elle était entourée de sept murs d'airain, et, un peu plus loin, le makam de l'imâm Aly, fils d'Abou Taleb, sanctuaire à ciel ouvert qui est l'objet d'une extraordinaire vénération et rend sacrée dans un rayon étendu la région au milieu de laquelle il se trouve. La ville, au pouvoir des Kouffars, était assiégée par l'imâm Abou Taleb; monté sur son cheval Meïmoun, il fit le tour de la ville et en renversa successivement les sept murailles d'airain en soufflant dessus : les remparts tombèrent d'eux-mêmes pierre à pierre. Un combat terrible s'engagea alors; le jour tirait à sa fin et les infidèles allaient profiter des ténèbres pour s'échapper, quand l'imâm Aly s 'écria en s' adressant au soleil : « Retourne sur tes pas, ô béni! «Aussitôt, avec la permission du Très-Haut, le soleil, qui était à l'occident

et allait disparaître derrière la montagne, revint se placer à l'orient, à son point de départ. Alors l'imàm Aly cria à son serviteur Eblal, qui se trouvait à ce moment sur la haute montagne au pied de laquelle est situé le makam, d'entonner l'appel pour la prière du matin, et put achever la déroute des Kouffars, dont il fit grand carnage et dont il détruisit la ville de fond en comble; les débris des ennemis Jurent anéantis par des guêpes. C'est depuis ce temps que les deux montagnes qui figurent dans ce récit portent, la première le nom de Montagne du retournement, la seconde celui de Montagne d'Eblal le Mue\\in.

Voulez-vous entendre, pour finir, la dramatique histoire du lévite d'Éphraïm et de sa compagne à Gaba, telle que me l'a narrée un vieux fellah de l'endroit encore appelé Djabà?

Un chrétien de Beitlehem se rendait avec sa femme ou sa fille à Tayyibé. La nuit étant venue à tomber, ils s'arrêtèrent à Djabà pour y coucher. Des hommes de

la ville entrèrent dans la maison où ils dormaient et violèrent la femme, qui fut trouvée morte le lendemain matin. Le chrétien coupa son cadavre en deux morceaux, envoya l'un à Tayyibé, l'autre à Moukhmas aux gens de son parti. Ceuxci se levèrent sur l'heure : une bande vint de l'est, l'autre de l'ouest; la première ht semblant de fuir pour attirer au dehors les Djabaiyé qui, pris entre les deux troupes, furent tous égorgés : le massacre eut lieu dans la plaine appelée El Merdj fil mounkà, entre Djaba et la naissance du wadyBab ech-Chàb. Aujourd'hui les blés en ce lieu maudit parviennent à une hauteur considérable, mais ils ne font pas d'épis.

Vous voyez donc, messieurs, par ces quelques remarques à bâtons rompus, — — car l'objectif technique de mes recherches ne me permettait que d'entrevoir les

fantômes traversant ma route, — tout ce qu'a conservé cette race qui a eu ce premier don de se conserver soi-même. Eh bien ! je vous surprendrai peut-être beaucoup en vous disant qu'à côté d'elle, ou plutôt au milieu d'elle, il en est une autre plus voisine encore du passé, qu'au sein de ces conservateurs obstinés il est un groupe de conservateurs plus persévérants encore, des défenseurs plus vigilants, des gardiens plus amoureux des vieilles cho ses, des vieilles formes, des vieilles croyances, ce sont... les femmes. Oui, et cette observation a été faite chez beaucoup de peuples même civilisés, l'archaïsme, parmi les fellahs, est encore plus accusé chez les femmes que chez les hommes. Elles sont demeurées dépositaires de souvenirs qu'on demanderait en vain aux hommes; elles sont sur ceux-ci, déjà attardés, en retard de plusieurs siècles. Il suffit pour le comprendre d'avoir entendu avec quel accent de dédain ignorant un fellah à qui l'on parle de certaines pratiques bizarres des femmes, vous répond en haussant les

te*

épaules : Choughl nisouàn! Œuvre de femmes !

Il y aurait grand intérêt à examiner d'un peu près ces filles de Chanaan,à étudier leurs habitudes spéciales, leurs rites, leurs danses funèbres, leurs chants de noces ou de deuil, épithajames et thrènes, leurs préjugés, leurslégendes particulières, leur langage à part, etc., jusqu'aux détails significatifs de leur parure , où Isaïe nous dénonce l'arsenal de l'idolâtrie.

En outre, c'est chez elles, dans leurs tatouages souvent charmants, dans les peintures naïves dont leurs mains superstitieuses se plaisent à décorer les parois des monuments saints, dans les merveilleuses broderies de leurs voiles et de leurs robes, dans ces élégants plats de paille teinte et tressée qu'on dirait de grands boucliers, dans les formes originales des vases et des récipients à grains dont la fabrication est restée leur monopole, dans le caractère de leurs bijoux et de leurs coltres peints dont elles ont perpétué religieusement les types en les imposant aux or-

févres et aux nadjars du bazar, c'est là qu'on retrouvera les traces artistiques d'un peuple qui d'ailleurs n'eut jamais en propre qu'un art rudimentaire.

Quelle ample moisson l'on pourrait faire sur cette terre féminine! Malheureusement l'explorateur se heurte ici à un obstacle à peu près insurmontable... son sexe. Rien de plus délicat pour un Européen que de frayer, en tout bien tout honneur s'entend, avec les femmes fellahs de la Judée, qui cependant ne se dérobent pas sous le voile — hypocrite du reste — des musulmanes des villes, et se bornent tout au plus à se masquer parfois la bouche avec leur longue manche bleue. Et ce n'est point de leur part affaire de morale ou de pudeur, car ces sortes de choses .ont toujours été peu connues en Orient et nele sont guère davantage à présent : c'est l'effet d'un sentiment de défiance instinctif envers l'étranger plus encore qu'envers l'homme. Et pourtant cet étranger, elles ne l'évitent pas de parti pris; elles se montrent fréquemment serviables pour

Jui; elles lui diront : « Mou frère; » elles causeront même volontiers, dans certains cas; mais à la moindre apparence d'interrogatoire, à la plus discrète velléité manifestée de jeter un coup d'œil sur ce monde fermé qui est leur, elles prennent peur d'une curiosité qu'elles ne s'expliquent pas, et leur confiance un instant apprivoisée s'envole comme un oiseau qu'on effarouche. Il faudrait être femme pour approcher ce gibier sauvage, et une Européenne qui serait suffisamment préparée pour pénétrer sans intermédiaire, de plain-pied, dans— comment dire? 1 — dans le harem obscur de leurs idées et de leurs traditions, y ferait, au profit delà science, un butin autrement précieux que dans les sérails bien peu intéressants du Caire et de Constantinople.

Il est des coins du globe où l'historien égoïste aimerait à immobiliser dans leur intégrité archaïque, ainsi que des anachronismes vivants, les races qui ont eu le privilège — peu enviable, avouons-le — de ne point se transformer même pour

- fi* —

s'améliorer; ce lui serait comme des champs d'études, sinon d'expériences, des espèces de laboratoires psychologiques où il pourrait observer à loisir, grâce à ces arrêts de développement, les phénomènes de l'évolution humaine.

Malheureusement... , heureusement , ai-je voulu dire.. .,1e progrès n'entre point dans ces calculs et il entend introduire partout la civilisation, déblayer le présent des ruines du passé pour faire place à l'avenir. La Palestine, longtemps épargnée, va subir la loi commune; un courant intense parti de l'Europe centrale s'y dirige depuis quelque temps et fera en peu d'années ce que des siècles n'ont su faire.

On nous menace sérieusement d'un railway qui, traversant la Judée, reliera Jérusalem à Jaffa. Hâtez-vous donc, messieurs, de terminer la grande tâche dont vous avez pris le noble souci, de poursuivre votre laborieuse enquête et d'achever l'inventaire complet de ce sol sans pareil avant qu'on en ait chassé les souvenirs et exproprié les reliques, avant que là où l'on

croyait encore entendre le sanglot de Rachel, de la Niobé biblique pleurant ses enfants, ne retentisse, appuyé d'un coup de sifflet, comme pour railler cette tragique plainte, le cri désolant : Beitleliem, dix minutes d'arrêt ! Les voyageurs pour la Mer morte changent de voitures! Car alors il sera trop ta^à^~^-.

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