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La parcelle 32; roman

A Querelles, devant la grille du notaire, le vieux Mazureau tira la poignée de la sonnette. Un tintement léger se fit entendre au fond de la cour.

Personne ne parut. Il faisait très froid devant cette grille ; le vent d'est mordait âprement. Un petit gars d'une quinzaine d'années qui accompagnait le vieux chuchota :

— Tu n'as pas tiré assez fort, grand-père ; ou bien leur mécanique est démolie. Veux- tu que j'essaye?

Sans attendre la réponse, il saisit la poignée de cuivre et la sonnette dansa violemment.

Une jeune bonne se montra, un torchon en main, dépeignée et l'air réche.

— Entrez 1... cria-t-elle ; entrez donc I

Ils poussèrent le portillon de fer et traversèrent la cour.

— Je suis Mazureau, niademoisclK'... Aiiuiud

i LA PARCELLK M

Mazureau, de la Marnicre de Fougeray. M. Boureau m'a mandé de venir.

La bonne n'écoutait pas. Elle passa devant eux, montra une porte sur la f,'auche.

— L'étude est là ! dit-olle.

Ils entrèrent. M. Boureau était aussi aimable que sa bonne l'était peu.

— Asseyez-vous, Mazureau ; et toi aussi, garçon... Il ne veut pas se chauiïer un peu, ce jeune homme? C'est votre petit- fils, n'est-ce pas? Ne le reniez pas ; il est bien de votre famille, celui-ci I... Quel âge a-t-il?

— Il va sur ses seize ans.

— Eh bien ! Je pense qu'il est fort !

— Je ne m'en plains pas ! dit le vieux en levant le menton.

Le notaire, cependant, fouillait dans ses papiers.

— Tout est prêt, dit-il. Voici la petite somme. Une signature, et nous sommes quittes... La signature il i, tenez i...

Le paysan sortit ses lunettes et signa.

— Bien ! maintenant, voici neuf cent soixantequinze francs. Comptez, s'il vous plaît.

L'enfant s'était levé; son grand-père lui tendit les billets.

— C'est à toi, Bernard.

L'enfant rougit ; il se pencha un instant sur le bureau.

— Cinq centH... sept, huit, neuf, cinquante et soixante-quinze... Le compte y est, dit-il.

Et il remit l'argent à son grand-père. Le notaire souriait.

— Vous ne devez pas vous plaindre, .Mazureau ;

votre pauvre fils a bien vendu... Neuf cent soixantequinze francs pour un méchant bout de clos d'une boisselée...

— Monsieur Boureau, c'est la terre de chez nous qui s'en va.,.

— D'accord ! mais c'est de bel argent qui rentre !

— Je ne blâme personne, reprit le paysan. Mon fils n'aimait pas la culture ; il est parti et petit à petit, il a vendu ce qui lui revenait de ma défunte. C'était son droit... Cet argent que vous me donnez, c'est le prix de la dernière boisselée ; maintenant il ne reste plus rien. Ma bru est à la ville ; elle parle de prendre un petit commerce... Je n'ai rien à dire à cela.

— C'est à Verdun qu'il est tombé, votre fils?

— C'est à Verdun..., huit jours après cette dernière vente.

Le notaire passa la main sur son front.

— Le mien aussi y est resté ; mais c'était bien avant ; il y a trois ans déjà.

Ils furent un moment silencieux et puis le notaire se raidit.

— Nous, les vieux, il faut travailler ; c'est notre lot... Cela marche, votre culture, Mazureau?

— • Il ne faut pas se plaindre... Mais les bras manquent ; je suis tout seul avec ma fille... L'enfant s'agita sur sa ciiaisc.

— Avec ma fille et avec celui-ci... Il est chez moi depuis le commcnceinent de la gucri'o.

— Evidemment, ce n'est pus encore un grand laboureur.

Le grand-père eut uno llaiiitiu; (rorgui'il dans les yeux.

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— Il laboure, monsieur Bouroau, il laboure..., et je vous assure qu'il m'aide bien 1

Il lendit le bras, mit sa main sur la tête de l'enfant,

— Ce petit-là, monsieur Ijourcau, c'est ma compagnie I

— Au fait, reprit le notaire, si cette maudite guerre finissait, ce serait bien votre tour de vous reposer, Mazureau ! Vous pourriez abandonner la culture et vivre paisiblement, en bon petit rentier. Vous avez de quoi ; vous avez de l'argent, vous avez des terres...

— Je me reposerai comme ont fait mes anciens, quand je serai mort... Il en faut, de l'argent, pour vivre aujourd'hui !

— Vous en auriez ! vous en auriez ! Je suppose que vous vous débarrassiez de vos champs... Je ne dis pas de tous ; vous garderiez un bout de jardin et même un pré pour avoir une vache... Non? cela ne vous conviendrait pas?

Le paysan avait levé la tête.

— Bien entendu, poursuivit le notaire, je parle de vente et non de location. Une boisselée se loue quinze francs, mais vous ne seriez pas en peine de la vendre douze cents francs... parfaitement 1 huit mille francs l'hectare... que je vous placerais à six du cent lors des emprunts d'État.

Mazureau écoutait, les lèvres serrées. II hocha la tête à plusieurs reprises.

— Tout ça, ce n'est pas sûr 1

— Comment? Pas sûr, les emprunts d'État?

— Ce n'est pas cela que je v-jux dire... Les papiers d'État, c'est solide..., moins solide que la

LA PARChLLE 32 S

terre, tout de même. Mais les huit mille francs par hectare, voilà ce qui n'est pas sûr.

Le notaire se pencha.

— Mazureau, écoutez bien ceci : si vous voulez vendre, je vous garantis huit mille francs à l'hectare. Je vous les garantis..., et peut-être obtiendrait-on davantage. Vous entendez?

— J'entends, monsieur le notaire..., huit billets de mille francs, huit méchants bouts de papier pour un hectare de bonne terre..., six boisselées et demie.

— Ce serait payé, il me semble ; réfléchissez donc !

Mazureau changea de ton, subitement.

— Pourquoi me dites-vous tout cela, monsieur Boureau?

Le notaire se renversa dans son fauteuil.

— Eh bien ! parce que vous êtes mon chent..., parce que c'est mon métier, enfin !

— Monsieur Boureau, pourquoi me conseillezvous de vendre mes terres, les terres qu» je tiens de mon père, les terres des Mazureau?

Ils se regardèrent dans les yeux comme des adversaires.

La voix du paysan était tremblante et basse.

— Pourquoi diLos-vous cela? Pourquoi? Vous croyez donc que je suis ruiné? Je n'en suis pas encore là, monsieur le notaire!

— Il ne s'agit pas de ruine... Je vous parle d'une affaire intéressante, je vous parle en ami et, tout de suite, vous allez ' vous allez !

Le vic\ix s'efforça de rire et ses yeux s'abaissèrent.

— C'est vrai, monsieur Boureau I j'ai mauvais

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caractère 1 mais pourquoi ino tentez-vous? Huit mille francs l'hectare! si c'est possible!

— Apn'S tout, no le croyez pas si vous voulez! Ils s'étaient levés; déjà l'enfant sortait. Le

notaire tendit sa main grassouillette ; l'autre la retint dans I.i sienne.

— Si jo vendais, monsieur Boureau, je ne voudrais pas vendre à n'importe q.n... Si l'homme me convenait, nous pourrions voir... Je .suis comme ça.. Four parler comme vous avez fait, vous aviez des demandes?

Le paysan interrogea et ses yeux ne quittaient pas ceux du notaire.

— C'est peut-être Léchelier? Non? Ce n'est pas Honoré de la Commanderie, non plus?... Alors, c'est Sicot mon beau-frère? n'est-ce pas que c'est Sicot?

Le notaire, de sa main libre, lui frappa amicalement sur l'épaule et il eut son sourire bonhomme.

— Mon vieil ami, je n'ai pas de demandes..., de demandes directes. L'un veut ceci, l'autre veut cela, tout le monde veut acheter, enfin I... il faut bien que quelques-uns vendent ! Je pensais que vous seriez peut-être vendeur, voilà tout !

— l-^h bien, merci, monsieur Boureau. Et au revoir! viens-t'en, Bernard!

Ils traversèrent le bourg à grands pas traînants. Un vieux, de loin, leur donna le salut, mais le petit fut seul à répondre.

Quand ils curent dépassé les dernières maisons, ils laissèrent la route et prirent un petit chemin traversier qui coupait droit, au milieu de la plaine, vers Fougeray.

On était en février, et le froid était net et pi-

quant. Sous le ciel bas, dans cette grande étendue plane et sans arbres, un vent cruel bondissait et faisait front. Mazureau n'y prenait point garde, mais le petit geignait de temps en temps.

— Cré nom ! le vent coupe 1

Il s'arrêta un instant pour rabattre les oreillères de sa casquette. Le grand-père, ne le sentant plus à côté de lui, se retourna et son regard, vague, se posa sur l'enfant.

— Que fais-tu donc, Bernard?

— C'est que j'ai les oreilles glacées,.., et puis le bout du nez aussi.

Mais le grand-père n'entendait pas. Depuis les paroles du notaire, toute sa pensée était en travail.

— Mauvais temps ! disait l'enfant ; la terre n'est pas gelée, cependant rien ne pousse. Il faudrait un peu de soleil à ce moment de l'année, et de l'eau, n'est-ce pas, pour les emblavures?

— Oui ! de l'eau... de la pluie douce... Dis-moi, Bernard ?

— Quoi donc, grand-père?

Le grand-père n'acheva sa pensée que vingt pas plus loin.

— Dis-moij Bernard, t'en retounierais-tu à la ville avec ta mère si elle voulait t'emmener?

— Non!

— Si elle veut, cependant...

— Elle ne m'emmènera pas ! Je ne veux pas, moi I Ma place est ici ; c'est ici qu'il y a du travail pour moi.

— Mais elle parlait de te mettre à l'apprentissage, ta mère...

— Je n'irai pas ! Mon père est mort à la guerre... j'ai des droits 1

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— Bien dit, mon petit gars !

— Je veux rester chez nous ; j'aime la terre, moi ; je veux des champs... Plus tard, j'achèterai de la terre au lieu d'en vendre.

— Bien dit, Mazureau I

Le grand-père regarda avec une orgueilleuse tendresse cet enfant qu'il connaissait à peine, trois ans plus tôt. Sa bru le lui avait confié au début de la guerre, quand elle était entrée comme ouvrière dans une usine de Nantes. Et, tout de suite, le petit citadin anômique s'était épanoui. Un mois après son arrivée, le fouet en main, des socques boueuses aux pieds, il poussait les bêtes avec le dandinement d'un vieux paysan.

Il avait retrouvé, d'instinct, les gestes séculaires de sa race et, en son âme d'enfant, quelque chose d'âpre avait surgi qui était le tenace amour de la terre, de la terre ingrate, buveuse de sueur, buveuse de sang, de la terre maigre où Toutil s'émousse, de l'argile qui tire les pieds, de la terre dure aux hommes mais où passe le vent des libres espaces.

Oui, celui-là était un vrai Mazureau, un gars solide, rusé, actif, un peu taciturne. Il répondait mal aux gâteries de sa tante Éveline, si douce et si maternelle. On ne le voyait point jouer avec les jeunes garçons de son âge; il préférait à toute autre compagnie celle de son grand-père et celle de son chien Flambeau, une grande béte hargneuse, aux yeux féroces. Quand il avait appris la mort de son père, il avait pleuré, mais raisonnablement.

— Bien dit, Mazureau 1

Le grand-père continua avec un sourire : ~

— As-tu entendu ce qu'il disait, le notaire?

— Le notaire? Le notaire, il est fou I

— Pourtant, huit mille francs l'hectare !... huit mille francs en papiers d'État, cela rapporte quarante-huit pistoles.

L'enfant s'arrêta court.

— Tout de même, vous ne voudriez pas vendre? Vous n'êtes pas ruiné? Que ferions-nous après?

Il y avait dans sa voix une réelle angoisse et une sorte de colère aussi.

Le grand-père s'arrêta à son tour. Il tira sa tabatière, prit une pincée de tabac, rabattit le couvercle d'un coup sec,

— Tu vas voir si nous sommes ruinés ! Le notaire parle de vendre ! Un de ces jours, tu vas voir comme nous allons vendre !

Ils filèrent un bout de chemin sans parler. Arrivés en haut d'un petit repli de terre, ils aperçurent Fougeray. Le village s'étendait en longueur devant une ligne boisée marquant la vallée d'un ruisseau. Bernard dit :

— Querelles est chef-lieu de canton, Fougeray n'est rien et pourtant Fougeray est plus grand que Querelles.

— A Querelles, dit le grand-père, il y a des bourgadins : des ouvriers, des employés, des marchands... tandis qu'à Fougeray, il n'y a que des travailleurs... Il y a chez nous des travailleurs au milieu de leurs biens et l'espace ne manque pas entre les bâtiments.

Bernard essayait de reconnaître les maisons ; mais, de loin, elles se rossemblaient toutes : petites, grises, coilîé(>s do tuiles livides et de pierres plates. Hautes et vastes, les granges doininaient et Bernard nomma les granges.

— Voici la grange de la Comniainlerio, voici

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celle de l'oncle Sicot de la Baillargère... Ces deux, là-bas, je ne les connais pas !

— Ce sont celles des frères Léchelier ; leurs granges se louchent, mais ils ne s'aiment point..., voici celle de Dabin, celle de Menon de Chantecoq, celle des Poitevin de Monto-à-peine ; cette grande, c'est celle de la iMillancherie.

— Chez noua, remarqua Bernard, il n'y a pas de rues comme à Nantes ou dans les autres villes, mais chaque endroit a quand même son nora comme un grand quartier.

Il sourit.

— Tante Éveline prétend qu'à la Marnière, c'est la rue de la ville, parce que la ville est à deux lieues dans cette direction... Il est vrai que cela ressemble un peu à une rue, car les maisons y sont plus rapprochées qu'ailleurs... Celle des Bernou touche à celle des Lérot, et celle des Marcireau n'est pas loin.

Un bruit de cloches vint de l'horizon, apporté par le vent d'est.

— C'est la messe à la ville, dit Bernard.

— Non ! dit Mazureau ; c'est au bourg de Saint- Étienne qui est du même côté.

Au même moment, une cloche sonna aussi à Fougeray.

— Il est à peine onze heures, dit le grandpère ; veux-tu que nous passions aux Jauneries voir la vigne? Tu n'es pas trop fatigué?

— Fatigué I

Ils traversèrent un labour et atteignirent un petit terrain . clos par des uuiretins de pierres sèches. Il y avait là dix rangs de ceps ; dans un des coins, un haut cyprès pliait sous les efforts du vent.

— Il y avait donc un cimetière, ici, autrefois? demanda l'enfant.

— Oui ; il y a bien longtemps..., du temps des dragons peut-être. Les terres de ta pauvre grand'mère étaient là..., maintenant il ne reste plus que la vigne et ce carré de luzerne qui n'est pas bien grand.

L'enfant montra du doigt plusieurs lopins de terre sur la droite.

— Ce que mon père a vendu, c'était bon?

— Il n'y a pas meilleur en ces côtés... Il n'y a qu'à semer, là dedans... Honoré de la Gommanderie le savait bien ; il a des terres par là ; aussi il a tout acheté, morceau par morceau ; cela lui revient à cinq mille francs environ..., ce n'est pas tant qu'on croit.

— Mais pourquoi n'as-tu pas acheté, toi, grandpère?

Le vieux paysan devint rouge.

— Ton père ne m'avait pas demandé conseil ; il a toujours fait ce qu'il a voulu, ton père... Je ne me suis pas occupé de ses affaires.

— C'est pour cela !

— Et puis, je n'avais pas beaucoup d'argent à ce moment-là.

Le petit gars eut un geste de découragement.

— Avec tout cela, murmura-t-il, vous avez laissé vendre ; cré nom !

Il tourna le dos et s'en alla vers Fougeray. Le grand-père suivait, la tête basse. 11 demanda avec un })eu d'hésitation :

— Bernard, veux-tu que nous jiassions par les Brûlons?

— C'est-il pas dans la direction?

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A vrai dire, cela allongeait leur route. Il K'ur fallait faire maintenant tout le chen>in qu'ils s'étaient épargné en passant par la traverse. Piquant droit au milieu des emblavures, ils furent en dix minutes aux Brûlons.

L'endroit qu'ils appelaient ainsi était un petit coteau penchant doucement vers Test en bordure de la route de Querelles.

Au sommet se trouvait un cimetière de famille, clos, de trois côtés seulement, par un mur assez élevé et par une haie de laurier-tin ; du côté du levant où était l'entrée, il n'y avait pour toute clôture qu'un buisson nain d'épines noires.

Dans ce pays — autrefois âprenient protestant — on en voyait partout, de ces petits cimetières.

Beaucoup de gens gardaient leurs morts tout près d'eux, derrière leur maison, au fond d'un jardin ; d'autres les conduisaient à la sortie du village, dans quelque petit coin ensoleillé ; quelques uns, enfin, les menaient dormir au beau milieu de la plaine.

Le cimetière communal n'était peuplé que par de rares familles catholiques ; parfois, cependant, on y enterrait des ouvriers, des vaU'ts, des étrangers, petites gens sans orgueil et saus fortune, qui n'ayant jamais rien possédé de leur vivant, allaient se coucher pour toujours dans la terre banale.

Au sommet des Brûlons, dormaient lesMazureau. Ils étaient là chez eux ; la terre qui les entourait était leur terre, celle sur laquelle ils s'étaient tous penchés pour le même effort obstiné.

— Vois-tu, petit, c'est ici ma place quand je serai mort..., rappelle-toi !... Ici, c'est ta pauvre

grand'mère et voilà tes grands-oncles et puis mon père et ma mère...

Il montra deux larges pierres plates posées sur des tumulus de cailloux et il ajouta d'une voix orgueilleuse :

— Ces deux anciens, c'est le frère et la sœur. Lui, était mon grand-père ; il a eu de son vivant honneur et puissance, plus qu'aucun des Mazureau. Elle, s'était mariée au loin, dans un pays, là-bas, de l'autre côté de Querelles. Elle avait des enfants, toute une famille... Eh bien 1 elle a voulu revenir chez nous... Tous, ils y sont tous..., excepté ton pauvre père. Voici sa place à lui : quand la guerre sera finie, il faudra le ramener ici.

L'enfant considérait le petit rectangle de terre couvert de renoncules.

— Ils ont dit qu'on ne le retrouverait pas facilement, murmura-t-il ; et cela coûtera peut-être cher.

— • Il faudra essayer pourtant ; s'il ne revenait pas, ma peine serait grande.

Le grand-père tourna la tête ; il dit, pour cacher son émotion :

— Voilà le soleil, à présent I

La lumière tombait en effet sur les champs, nette et dure ; la brume s'était élevée et, soudain, des rayons en ciseaux l'avaient déchirée comme une toile.

L'enfant montra d'un geste la plaine illuminée que les cultures diflérentes morcelaient à Tin fini.

— Toutes ces terres, au delà des nùlros, à qui sont-elles?

— Aux voisins de Fougeray..., (luelqucs-unes, à ceux des villages autour de Querelles..., chacun a

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son petit coin. Il y a aussi les fermes qui ne sont pas aux gens du pays.

— Les Brûlons, dit l'enfant, ce n'est pas bien grand I

— Notre part est do quarante boisselées... Autrefois mon grand-père possédait ces champs que tu vois et qui sont msùntenant de la Millancherie.

— Jusqu'à la route?

— Jusqu'à la roule..., il en possédait d'autres encore, un peu partout dans la plaine. Il avait acheté, acheté..., on l'appelait Mazureau le Riche. Après lui, il y a eu des ventes et surtout des partages.

— Autrefois, dit l'enfant d'un air entendu, il y avait le droit d'aînesse.

— Oui, les nobles, au temps des rois, ils donnaient tout au fils premier. Ça faisait les belles fortunes.

— Moi, dit Bernard, je partagerai avec tante É véline.

— C'est la justice, répondit le grand-père. Mais un regret assourdissait sa voix.

L'enfant murmura en hochant la tète :

— C'est bête tout de même I

Malgré le vent aigre, ils furent un moment songeurs devant cette bonne terre étendue à perte de vue sous le jeune soleil. Kt puis Tenfant montra la grande parcelle qui, sur la droite, venait finir en coin au cimetière des Mazureau.

— Ce rhanip qui nous touche et (jui est de la MilkuH heric, à qui appartient-il?

— La Millancherie est à un monsieur de ville ; ji' trois qu il viont de mourir... Mais ce champ

a été nôtre autrefois ; c'est ton grand-oncle qui l'a vendu.

— Il faut le racheter.

— Mon petit gars, c'est le désir de ma vie. Le grand-père s'était approché de l'enfant et

celui-ci, appuyé d'une main à son épaule, se dressait sur la pointe des pieds.

— Je voudrais être riche, dit Bernard, pour racheter les champs de chez nous qui ont été vendus. Je voudrais être très riche... J'achèterais tous les champs que tu vois, ceux de la Millancherie, ceux de Monte-à-peine, les champs aux voisins de Fougeray, les champs à ceux de Querelles et aussi les fermes qui sont aux messieurs... J'achèterais toutes les terres.

Son bras se tendait et se repliait en un geste d'avare, comme pour appeler à lui les parcelles innombrables et pour les grouper jalousement autour du cimetière des Mazuroau.

Et le grand-père, redressé lui aussi et tremblant d'émotion, ouvrait sur la plaine des yeux avides d'amoureux.

Le facteur passait habituellement à la Marnière peu de temps après le laitier de la Beurrerio Coopérative. Ce matin-là, dès que le laitier fut parti, Éveline Mazureau, au lieu de rapporter sou seau vide à la maison, fila le long de la cour et alla se poster derrière le pailler, à un coin de mur.

Elle voyait de (;et endroit toute la rue du village en enfilade. Souvent, mninlenant, elle attendait là. Le facteur apparaissait brusquemerït au détour; i! faisait quatre ou cin<i pas et levait son bâton en un geste d»? menace ; alors, son einuMui

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personnel et constant, Vainqueur, le chien des Marcireau, donnait de la voix et bondissait furieusement.

Ce matin, à cause du froid, les femmes s'étaient dispersées aussitôt le laitier parti et la rue était déserte.

Seul, le vieux Bernou se tenait accoté à la muraille de son écurie, dans une petite encoignure. Lui aussi attendait le facteur. Depuis deux mois son fils ne donnait pas de nouvelles ; personne n'espérait plus parmi les siens, ni sa femme, ni sa bru, ni ses filles ; mais lui, à cause d'un permissionnaire qui avait conté des choses surprenantes, il attendait toujours. Chaque matin, quand le facteur arrivait vers lui, il s'avançait un peu. L'autre disait simplement:

— Rien 1

Alors, le vieux reculait et rentrait dans sa maison.

Rien 1 Éveline, de loin, entendait la dure syllabe et son cœur battait follement. A elle aussi, si elle restait là, le facteur dirait sans s'arrêter : Rien !

Il était pressé, cet homme ; il ne pouvait pas, chaque matin, dire à Éveline :

— Ma jolie fille, votre amoureux, le beau Maurice, ne vous a pas écrit encore cette fois ; mais ne soyez pas inquiète : ceux de son régiment n'écrivent pas en ce moment.

Il ne pouvait pas dire tout cela ; il avait trop de chemin à faire ; et puis il voyait tant de détresses que cela finissait par le laisser calme.

Non, il ne parlerait pas ; ou bien il dirait simplement : Rien 1 Un petit mot rond et dur comme ces cailloux de Vendée que Lucas, le vieux casseur

de pierres, tournait et retournait vingt fois sous sa masse.

A l'habitude, Éveline n'avait pas le courage d'attendre ; quand le facteur arrivait à la hauteur du père Bernou, elle se sauvait à la maison.

Mais ce matin, elle devait avoir une lettre 1 Son rêve de la nuit ne pouvait pas l'avoir trompée...

Tout à coup, sur le mur des Marcireau, Vainqueur se dressa, les oreilles hautes. Éveîine leva la tête et son cœur sauta... Mais non ! fausse alerte ! Le chien s'était de nouveau immobilisé, gris sur le mur gris, dans l'attitude d'une bêle de pierre.

Vraiment, cela n'avançait pas beaucoup le facteur d'attendre ainsi. Éveline rentrr. chez elle et se mit à sa vaisselle, pensant :

— 11 viendra avant que j'aie fini.

La vaisselle rangée, elle courut encore derrière le pailler : le père Bernou n'avait pas bougé, le chien non plus. Le facteur n'était donc pas passé, il n'y avait rien de perdu.

Et enfin, c'était bien sûr : elle aurait une lettre ce matin, il n'y avait qu'à attendre I

Elle fit un tour dans le jardin, passa dans le fournil, revint encore à la maison où elle accrocha la marmite pour le déjeuner.

Dix heures sonnèrent I Jamais le facteur ne venait si tard I Inutile d'espérer maintenant.

Éveline passa dans sa chambre. Sur son lit, une jupe était étalée avec un gai corsage et le tablier du dimanche. Mais, vraiment, elle n'avai'. pas le cœur à faire toilette aujourd'hui. Ses jambes tremblaient et, dans sa poitrine, son nvuv frappait comme une méchante petite bùtc acharnée.

Machinalement, elle ùtu sou corsage, délit ses

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cheveux dont les torsades lourdes déferlèrent sur ses épaules.

Sur la commode, devant elle, des choses précieuses étaient rangées; il y avait, sous un globe de verre, la couronne de mariée de la mère Mazureau, puis des photographies de parents, de belles cartes à images. Tout seul, en avant, nn soldat, faraud sous la bourguignotte bleue, souriait dans un cadre doré.

Où était-il à cette heure, le beau Maurice? Peut-être était-il couché dans quelque charnier?

Les larmes montèrent aux yeux d'Eveline... Tout à coup un bniit de pas la fit sursauter. Elle courut comme une folle, tous ses cheveux épars.

Le fafteur ! Il était devant la fenêtre de la cuisine.

— Mlle Éveline Mazureau 1

Sans marquer d'étonnement devant cette belle fillo en désarroi, il tendit la lettre et s'en alla de son grand pas mécanique.

Une lettre, enfin ! et de sa main ! Le reste n'importait pas !

Aux armées, le 2 février 1918.

Ma chère Éveline, si je l'écris ces lignes, c'est pour le dire que nous sommas depuis une huitaine de jours au grand repos. CVMait bien noire tour. Nous avons donné dur avant la relève et nous pensions y rester tous. A la section, nous ne sommes plus que huit; nous attendons un renfort. Alors, tu comprends, c'est la bonne vie.

Ma chère Éveline. c'est pour le dire que jo ne m'en fais pas trop en ce moment. J'ai reçu ton coli^ en arrivant ici ; les amis et moi, nous nous sommes régalés. J'ai reçu aussi les babillardes. Quand ce sera mon tour de permission...

Ici, Éveline rougit brusquement à cause des mots qui suivaient. Il avait toujours eu, ce Maurice, des façons de dire un peu hardies. Dans son nouveau langage de soldat, cela sonnait mal ; Éveline ne s'y habituait pas. La lettre, d'ailleurs, tournait court, finissait sur cette note insolite et choquante.

Cependant il avait ajouté quelques lignes en travers de la page.

Tu dis que vous ne pourrez jamais suffire à votre travail cet été. Eh bien! voici la manœuvre : que ton père vende un ou deux champs et qu'il place l'argent à l'État. Si nous nous marions, quand je serai revenu de la guerre, qui peut savoir ce que nous feroas?

« Si nous nous marions », disait-il ; ce n'était pas tout à fait ainsi qu'il eût fallu parler... Mais enfin, il n'était pas un coureur de filles puisqu'il songeait tendrement à elle et puisqu'il s'inquiétait de ce qu'ils feraient plus tard, quand serait revenue la douceur de vivre.

Qu'importait après cela qu'il fût un peu brusque en SCS propos ! Et Eveline lui pardonnait aussi cet affreux silence de quinze jours qui l'avait tant angoissée.

Elle se remit à sa toilette ; son regard redevint clair et elle sourit à son image en tordant l'opulente masse de ses cheveux.

C'est qu'elle était jolie malgré son hâle. Si ses mains étaient un peu rouges et gercées, sos bras formaient, au-dessus de sa tôte, une courbe adorablement pure.

Grande et mince, elle gardait un air d'i'.xtrêmo jcunossi! malgré ses viiigt-ciiKi uns st>nnés. Le sang vivace des Mazureau coulait sous sa peau délicate,

mais elle n'avait pas le front bas do la famille, ni la lourde mâchoire.

De sa mère, morte toute jeune d'un mal de langueur, elle tenait ce fin visage allongé et surtout ces jolis yeux bleus, des yeux timides et dociles, faits pour la tendresse et les larmes.

Évelinc souriait à sa claire image et sa pensée s'en allait en songerie.

Ce Maurice, assurément il l'aimait. Elle se recordait de minces souvenirs du temps où les jeunes hommes vivaient doucement sur la terre.

Il avait été valet chez elle ; c'était Tannée où le frère était parti pour la ville. Il n'avait guère que dix-huit ans alors ; elle, tout juste se'ze.

Ils étaient timides l'un devant l'autre. Pourtant un soir, la veille de la Toussaint, comme ils se trouvaient face à face dans le fournil, il l'avait prise brusquement en ses bras et elle avait tendu sa joue à son gauche baiser d'adolescent.

Le lendemain, il était parti. Il avait été gagé un an chez l'oncle Sicot et puis ensuite, au loin, de l'autre côté do Querelles.

Elle ne l'avait pas revu souvent, mais par exemple, elle avait entendu parler do lui par les filles de Querelles 1 Un célèbre, ce Maurice ! Grand buveur, grand joueur, grand coureur de bals... 11 n'était plus guère timide; il ne l'était plus du tout et si les iilles Técoutaient volontiers, les mères en parlaient assez mal.

Et puis la guerre avait éclaté. BKssè dès le début, il était venu achever sa guèrison à Fougeray. Alors, tout de bon, l'amour était né au cœur d'Éveline.

Mais celte maudite guerre n'en Unissait pas.

Plusieurs filles de Fougeray s'étaient mariées quand même ; leurs promis n'avaient pas voulu attendre et ils étaient venus chercher, entre deux combats, quelques heures d'un bonheur anxieux et cruel. Gela faisait même, dans le village, trois veuves de plus...

Éveline, elle aussi, se serait mariée ; le père ne s'y fût probablement pas opposé ; il en avait dit un mot, un jour, à propos des allocations. Mais Maurice n'en parlait jamais d'une façon bien ferme.

Il disait : « Quand la guerre sera finie, nous nous marierons » ; ou bien, comme aujourd'hui : « Si nous nous marions, après la guerre... »

Assurément, ils se marieraient ; il fallait un homme chez les Mazureau pour remplacer le père. Oui, dès que la guerre serait finie, — à l'automne, disait l'almanach, — ils se marieraient vitement. Un nouveau bonheur les rassemblerait tous dans cette vieille maison, elle, Maurice, le père et aussi le neveu, ce petit gars si vaillant et si raisonnable.

Devant le cadre doré où souriait le beau soldat, Éveline, appuyée des deux coudes à la commode ancienne, Éveline, les mains aux joues et les yeux mi-clos, rêvait tout énamourée.

Elle fut un peu confuse quand le père rentra. Il était plus de midi et le couvert n'était pas mis. Cependant Mazureau ne gronda pas, comme il faisait assez souvent.

Ayant serré son argent, il s'assit à la table et Bernard prit place à côté de lui.

Éveline, remurcjuaiit les souliers l)ou<nix d^' l'enfant, était allée lui cluTclier des sabots.

2S LA l'ARCKLLE 32

— Déchausse-toi! dit-ello ; lu prendrais froid, Bernard haussa les épaules : est-ce qu'elle le

prenait pour une liile I /Vlors, elle lui prépara un chatilTe-pieds qu'il prit tout de même en maugréant.

— Vous avez été longtemps absents ! dit-elle ; n'avez- vous donc pas trouvé le notaire?

• — Nous l'avons trouvé, répondit Mazureau ; mais nous avons fait un petit tour dans la plaine.

— Par les Brûlons?

— Par les Brûlons et aussi par la vigne.

— C'est trop ! dit-eUe ; quelle idée de courir ainsi les champs par un temps pareil?

Ils se regardèrent et ne répondirent point, jugeant qu'elle ne saurait partager leur émoi.

Mais Éveline ne tenait pas eu place et Bernard finit par demander :

— Qu'as-tu donc ce matin ? Tu as l'air rudement contente I •

Elle dit, bien vite, et toute la joie de son cœur était en ses yeux :

— Oui, je suis contente ; Maurice a écrit. Ils firent simplement :

— Ah!

— 11 a écrit ; j'étais très inquiète... Alors le père demanda :

— Que devient-il par ces temps?

— Il est au grand repos à l'arrière depuis une dizaine de jours... où il est, il n'y a pas de danger... Il dit qu'ils se sont battus longtemps et qu'il y a beaucoup de morts. Cela fait qu'ils attendent maintenant du renfort...

Elle parlait, elle parlait...

Bernard l'interrompit. Il demanda, tourné vers son grand-père :

— Ce Maurice, qu'est-ce donc au juste? Je ne l'ai vu qu'une fois, je ne le connais pas trop...

Mazureau répondit :

— C'est un ancien valet de chez nous.

Alors Bernard s'adressa à sa tante et lui demanda tout droit :

— C'est ton galant? Penses-tu te marier avec lui?

Éveline ne put s'empêcher de rire.

— Oui, dit-elle, je le pense... donneras-tu ton consentement?

Ni l'enfant ni le grand-père ne firent écho à sa joie. Elle crut devoir dire, pour les intéresser à ses pensées :

— Maurice vous plaint à cause du travail, père ! Il dit que votre culture est trop grande et que vous vous fatiguerez cet été,

— Ou'il ne s'inquiète donc pas ! répondit Bernard.

— Il dit, qu'à son idée, vous feriez peut-être bien de vendre un champ ou deux,

— Il a tort de dire ça ! répliqua Mazureau.

— Il croit peut-être que cela le regarde ! fit dédaigneusement Bernard.

Éveline sentit qu'elle avait pris un faux chemin.

— Oh ! vous savez, il a d'autres soucis, dit-elle. Mais le père suivait son idée.

— Il a tort de dire ça ; c'est parler en innocence. La terre rapporte comme jamais elle n'a rapporté depuis qu'il y a des gens (jui la travaillent,.. Tu peux lui répondre que ses propos ne me conviennent guère.

24 LA l'AHCF.LLi: 3i

Éveîine ne répliqua pas ; ils achevèrent le repas en 8ilcn( e.

Bernard refusa d'un geste maussade un morceau de gâteau fromage que sa tante avait mis de côté pour lui. Il quitta la tablo le premier et sortit par la cour.

Gomme Évcline desservait, Mazureau la prit soudain par le bras.

— Éveline, dit-il, as tu ton idée pour ce gars?

— Vous le savez bien, père !

— As-tu songé qu'il n'a pas une boisselée de terre? Toi, tu auras l'argent de ton inventaire quand tu t'établiras... et, quand je n'y serai plus, tu auras des champs..., tu auras des champs, Éveline !

— Cola ne fait pas tout le bonheur, père ! ditelle doucement.

La main du vieux lui serra rudement l'épaule.

— Veux-tu que je te dise, Eveline? Eh bien I c'est un gars de rien ! 11 ne sait pas ce que c'est que d'avoir du bien... Il parle de vendre les champs comme on vend les aumailles... Et c'est un gars pareil, sans cœur et sans esprit, que tu veux amener dans ma maison?

Elle baissait la tète, trop craintive pour faire nettement front, mais décidée quand même à ne pas céder, à tenir pour son amour.

— Dans cette maison ou ailleurs, je serais heureuse avec lui et, quand il reviendra, mon bonheur sera de le suivre où il voudra aller.

11 la repoussa durement.

— Oui, tu le suivrais..., et quand je n'y serais plus vous voudriez tout... Et ce serait ton bonheur I ton bonheur !... Qu'est-ce que c'est que le bonheur?

LA PARCELLE 32 2a

Devant Éveline, le grand paysan, rouge de colère, les yeux durs, levait et abaissait son poing fermé comme pour marteler un ennemi invisible.

— J'ai eu besoin de pain, dans ma vie... je n'ai jamais eu besoin de bonheur... Qu'est-ce qu'ils ont donc tous à me chanter avec leur bonheur? Ma défunte voulait du bonheur..., et puis mon fils, et puis ma bru... Et te voilà, toi aussi, maintenant, avec ton cœur mou ! Qu'ont-ils donc dans la poitrine, ceux de mon nom? Le bonheur! Il n'y a pas de bonheur... Il y a des gens qui savent se tenir droit et d'autres qui se couchent, tout de Sdite las... Éveline Mazureau, avant de songer au bonheur, il faut tenir sa maison, ii faut lever l'honneur de la famille !

Éveline, en larmes, gagna la porte. Bernard était là, écoutant le grand-père. Elle se pencha vers l'enfant et l'attira vers elle d'un geste maternel. Mais lui ne s'abandonna point. Raide, les yeux secs, il se dégagea et rentra dans la maison.

CHAPITRi: II

Ce fut le premier dimanche ae mars que l'on vendit aux enchères les quatre ou cinq champs qui faisaient partie do la succession des Poite\àn de Fougeray.

La vente devait avoir lieu dans la salle de l'école des garçons et elle était annoncée pour deux heures de Taprès-midi.

Après le déjeuner donc, Mazureau ayant passé une blouse propre appela Bernard. Ils sortirent tous les deux et le grand-père cligna de l'œil, disant :

— Tu vas voir, petit, comme nous allons vendre !

Sur la route, devant chez eux, un groupe de vieux passait. Ils étaient quatre qui s'en venaient en curieux. La fantaisie les avait pris tous les quatre en même temps de faire cette petite promenade par ce joli soleil en fumant une pipe...

Mazureau les invita à entrer s'asseoir dans sa cour ; on passerait là une heure ou doux à bavarder. Mais ils lirent dos manières; il était mauvais de s'arrêter sous ce premier soleil et puisqu'ils étaient arrivés ici maintenant, autant valait aller jusqu'à l'école où l'on verrait s'escrimer les acheteurs.

Après s'être fait un peu prier, Mazureau se joignit à eux. Bernard les suivit, les mains au dos a

et, comme eux, il se dandinait et crachait en marchant.

Un des vieux que l'on appelait Menon et qui était grand faiseur de prêchi-prêcha parlait sans arrêt. 11 expliquait qu'il fallait être un peu fou pour acheter des terres en ce moment.

— Si j'avais de l'argent, disait-il, je le mettrais à i'État.

— Moi de même ! dit Mazureau ; à l'État, c'est sûr et cela rapporte sans peine.

Et tous, ils chantaient les louanges des papiers d'État.

Un cycliste arrivait bruyamment derrière eux. Quand il fut à leur hauteur, il mit pied à terre. C'était Zacharie, le laitier, qui allait à la vente, sa tournée faite ; mais lui, était acheteur ; il aurait même acheté le tout en bloc s'il n'avait craint de se faire des ennemis.

Comme ils marchaient lentement, il sauta sur sa bicyclette pour être sûr d'arriver à temps.

Cela les fit sourire doucement. 11 possédait, ce Zacharie, une vieille carriole, un vieux mulet et cette bicyclelte neuve, qui, assurément, n'était pas payée.

Quand ils arrivèrent à l'école, la salle était déjà bondée et chacun dit :

— Je n'entre point là dedans !

A cause de ce soleil à rhumes, ils se décidèrent quand môme, l'un après l'autre ; mais ils ne se placèrent point ensemble. Mazureau et Bernard se glissèrent tout au fond de la salle.

ils étaient là une soixantaine, des hommes d'àgo liants en couleur et exactement rasés, quelqnes sursitaires porteurs de brassards, nn ptrmission-

28 LA l'AIlCKLLI-: 32

naire en bleu de guerre et, au premier rang, assises aux tables d'écoliers, quatre femmes en coilîe plate.

Sur l'estrade du maître d'école, M. Boureau étalait ses papiers et prépoi-ait ses bougies. Un avoué était venu de la ville ; un très bel avoué il faut le dire, avec son lorgnon d'or, ses gants clairs et sa vareuse d'officier de l'arrière.

Il était accoudé à l'estrade et il avait l'air de s'amuser beaucoup à considérer ces paysans.

Avisant un petit vieillard modeste qui se tenait dans un coin, Tair craintif, il lui tendit une affiche d'un air goguenard.

— Tenez, mon petit père, cela vous donnera l'idée de mettre enchère 1

— Ben honnête I mais je ne sais point lire..., et pis je n'ai plus d'argent.

— Allons donc ! une boisselée ou deux, ce n'est pas le diable. Il y a bien encore quelques écus dans votre bas de laine.

— J'ai acheté, le mois dernier, mon bon monsieur..., La terre de Benauge et aussi le logis..., cent quatre-vingt mille francs...

— Cent quatre...

— Oui, mon bon fi I avec les frais, ça va loin 1 L'avoué alla s'asseoir et ne bougea plus. Le

notaire riait sous cape, le nez dans ses paperasses.

— Premier lot..., mise à prix : trois mille francs I Enchères de vingt francs 1... Premier feu 1 deuxième feu..., troisième et dernier feu I...

Personne ne dit mot. Le notaire ne s'émut pas. Le deuxième lot, sur mise à prix de deux mille huit cents, ne trouva pas non plus d'acquéreur. Des voix s'élevèrent dans le fond do la salle.

— Zacharie 1 Eh bien, Zacharie?

Le laitier se retourna et fit sa grimace habituelle : les yeux mi-clos, il hocha la tête plusieurs fois d'un air très malin.

— Laissez venir ! avait-il l'air de dire..., vous verrez tout à l'heure.

Au troisième lot, Mazureau lova la tête et ses yeux firent rapidement le tour de la salle. Personne ne broncha encore. Le notaire annonça rapidement le dernier lot et puis il ôta ses lunettes et regarda son monde en face. C'était un gros homme finaud que les paysans ne trompaient pas facilement.

— Mes amis, dit-il tout rondement, ce n'est pas la peine de faire vos manières..., vous en voulez tous et je le sais bien... Je recommence, mais je vous ferai payer mes bougies... vous pouvez y compter !... Premier lot ! mise à prix : deux mille cinq cents francs 1

Il n'avait pas achevé qu'une femme cria ;

— Deux mille cinq cent vingt !

— Quarante !

■ — Soixante !

— Deux mille six cents !

Ce fut une rage ; à cinq mille francs, le champ fut adjugé au grand vieux qui n'estimait au monde que les papiers d'État. La femme sortit, rouge de croie et l'œil rond, furieuse ; au seuil, ses sabots claquèrent et l'on entendit qu'elle parlait des embusqués.

Le deuxième lot monta à six mille francs, par racharueinenl des autres vieux (iiii étaient venus en curieux avec. Mazui'cau.

Lo troisième lot allait être adjugé à trois mille

30 LA PARCKLLK 3i

cinq cents quand celui-ci, enfin, dit son mot :

— Trois mille cinq cent vingt !

Et la danse recommença. Ils étaient trois en bataille : Mazureau, un sursitaire et un autre que l'on n'entendait pas mais qui faisait des signes au notaire.

A quatre mille, le sursitaire, Honoré de la Commanderie, se retourna sur son hanc. Reconnaissant Mazureau. il lui fit un petit salut ot se tut.

Mais l'acheteur invisible allait toujours. A cinq mille, après une enchère inusitée de cinquante francs, Mazureau sortit sa tabatière.

— Cinq mille vingt I dit le notaire, Mazureau baissa la tête. Son regard tomba

sur le visage de Bernard. L'enfant était pâle et ses dents se serraient ; des larmes dansaient en ses yeux. Alors le grand-père jeta d'une voix arrogante :

— Cinq mille cent !

Le champ lui resta.

Quand le dernier lot fut adjugé, Mazureau sortit dans la cour. Etaient là, déjà, Honoré le sursitaire, Sicot, beau-frère de Mazureau, et quelques vieux. Honoré tendit la main et fit son compliment. Mazureau offrit sa tabatière, mais Sicot n'y puisa pas, disant sèchement :

— Le tabac ne me manque point !

Et il regarda Mazureau do façon déplaisante. Un gros homme rouge, ce Sicot, qui n'avait pas l'air trop commode.

Quand les autres se furent éloignes, il se planta devant Mazureau.

— A cette heure, te vuilà donc riche, que tu achètes des champs?

— Celui-ci me convenait..., et je ne te demanderai pas d'argent pour le payer.

— Il me convenait aussi.

— Je ne t'ai pas empêché de mettre !

— J'ai mis !

Mazureau le regarda de côté.

— C'était té?

— C'était mé 1

Ils se tiirent un petit instant et soufflèrent comme deux lutteurs. Mazureau reprit, le premier :

— Depuis que je te connais, tu ne m'en as jamais fait d'autres...

Sicot répondit entre ses dents :

— Grand feignant !

Mazureau, d'un geste, éloigna Bernard. Les deux beaux-frères se regardèrent dans les yeux.

Ils s'étaient mariés le même jour, épousant les deux sœurs. Mais ils ne s'étaient jamais aimés. Une sourde haine était entre eux depuis leur jeunesse et elle eût éclaté cent fois n'eût été l'influence apaisante des femmes.

— Feignant ! tu as donc de l'argent à cette heure? Ce n'est plus le temps où tu laissais vendre les terres de ta défunte !

Mazureau se pencha vers le petit homme qu'il dominait de sa haute taille.

— Combien me paierais-tu mes champs des Brûlons?

L'autre se troubla :

— Tes champs des Brûlons?

— Oui, conibien me les paierais-tu? 11 faut nie le dire à moi, au lieu d'aller en parler au notaire. Car tu lui en as parlé, Sicot I Voilà comme lu mareh.^s droit! C'est peut-être à cause do la parenté I

32 LA HARCKLLK 32

Sicot se secoua rapeiisement.

— La parenté I Entre nous, il n'y a pas de parenté !

Maxureau continua avec un rire méprisant :

— Tu n'auras pas mes cliamps... Qui sait w un jour je n'achèterai pas les tiens, Sicot de la Baillargère?

Sur cette menace, il s'en alla en levant les épaules pendant que l'autre répétait :

— Feignant ! Feignant 1

Sur la route, Honoré le sursitaire rejoignit Mazureau. A nouveau il lui fit compliment de son achat. Le champ était bien situé, d'abord facile, et plusieurs le désiraient.

— II te faisait envie, à toi aussi, observa Mazureau.

— Je ne vous le cache pas ; mais devant vous, je me suis retiré.

— Je t'en remercie. Honoré. Sicot n'a pas fait comme toi et je paye trop cher.

Mazureau ajouta, et sa voix sonna sourdement, avec un accent de reproche :

— J'ai payé plus cher que toi quand tu as acheté, de mon pauvre défunt garçon, ma terre des Jauneries.

— Croyez-vous bien, Mazureau? C'était cher pour l'époque. Le champ que vous venez d'acheter ferait mieux mon affaire... Il me touche, tandis que les Jauneries, c'est loin dans la plaine.

Mazureau s'arrêta et prit son temps.

— Honoré, fit-il, me les revendrais-tu. les champs des Jauneries?

L'autre devint rouge, comme un gars dont la ruse est percée à jour. Il répondit tout sec :

LA PAHGELLE 32 33

— Non!

Ils étaient arrivés devant la maison deâ Mazureau. Éveline traversait la cour. Honoré lui donna le bonjour et ses yeux la suivirent. Il fit un pas pour s'en aller, puis :

— Mazureau, reprit-il, je ne peux pas vendre les Jauneries, pas plus que je ne peux vendre les autres champs qui m'appartiennent. Je ne suis pas dans la situation d'un homme qui vend ses terres, vous le comprenez bien...

— Je le comprends ! tu parles selon mon goût.

— Mais je ne vous dis pas que je ne m'arrangerais pas avec vous... Il faudrait voir.

— Entre chez moi ! fit Mazureau.

Honoré était-il le plus riche de Fougeray? Beaucoup disaient oui, sans hésiter. D'autres lui opposaient Gibel, le marchand de porcs, dont nul ne connaissait les affaires, et M. Marquet, le rentier qui avait des papiers dans les banques.

La fortune d'Honoré avait ceci d'avantageux qu'elle était nette, loyale, visible sous le soleil.

D'héritage en héritage, il s'était trouvé propriétaire de quatre cents boisselées et plus. Il avait une grande maison, délabrée à parler juste, mais pleine de lits, de coffres, de buffets, de vaisseliers et de larges armoires. Chacun savait que ces armoires étaient bondées, vingt aïeules ayant liiô pendant toute leur vie le chanvre qui était entassé là.

Véritablement, ils n'étaient pas si fona ceux qui tenaient Honoré pour le plus riche du i)ays.

Avec cela, il n'était pas plus lier que les autres. Ses terres étaient louées on majeure partie ; il

84 LA PAUCKLLK 3*

n'en cultivait guère qu'une vingtaine de boisselées attenant à ca maison, qui était bâtie en un endroit de Fougeray que l'on appelait la Coinmanderie.

L'aidait, un vieil oncle qui lui avait déjà donné son bien. Une servante menait sa maison, une servante âgée qu'il tenait d'héritage comme le reste.

Cela ne lui faisait pas toujours une vie bien gaie.

On le jalousait pourtant. Au début de la guerre, il avait été un des rares chétifs qui demeurèrent au pays. Par la suite, on en fit un auxiliaire et puis, après quelques mois passés à la caserne, il revint comme sursitaire agricole, moins fier que jamais.

La servante, à ce moment-là, étant immobilisée par des douleurs, il s'adressa à une voisine pour tenir son ménage. Mais la gouvernante était rude et, de son fauteuil, prétendait régenter tout le monde ; la voisine, d'humeur âpre, ne fit pas long feu.

Honoré amena ensuite une manière de petit souillon qui lui avait semblé de fort bon caractère ; au bout de huit jours la gamine était congédiée et rondement I

Alors, l'oncle donna à Honoré le conseil de se marier ; de se marier avec la cousine de Montverger par exemple, qui, assurément, no refuserait pas.

Peut-être bien en e^Tet qu'elle n'eût pas re.fusé, la cousine de Montverger... Honoré avait quarante ans, elle, quarante-deux et les fortunes s'accordaient. Mais elle était de triste abord avec sa moustache et ses cheveux grisonnants.

Il eût préféré une jeunesse. Il se savait chétif d'allures ; les filles ne lui avaient jamais caché qu'elles le tenaient pour un piteux galant à cause

de sa maigre figure de chèvre et de son estomac rentré ; mais il savait aussi que quatre cents boisselées pèsent d'un bon poids dans la balance des amitiés. Il lui fallait seulement éviter de tomber sur une fdle trop délurée qui lui ferait voir du pays.

Il songea tout de suite à Éveline Mazureau. Elle lui plaisait, celle-ci, plus que toutes les autres ; parce qu'elle était jolie, bien entendu, mais aussi parce qu'elle était de regard modeste et de bel accueil.

Il se décida donc, non pas à agir vivement avec la fdle, comme eût fait un gars freluquet, mais à endormir le père. Finasser avec Mazureau ne l'effrayait pas, tandis que les hardiesses galantes demandaient une habitude qui lui manquait.

— Comme ça, Mazureau, vous regrettez les Jauneries?

— Je les regrette..., parce qu'elles viennent de ma défunte..., autrement, non ! Quand on veut de bonne terre, ce n'est pas aux Jauneries qu'il faut aller.

— Cela vaut tout de môme bien le champ que vous avez acheté aujourd'hui !

Mazureau haussa les épaules.

— Tais-toi, allons ! tu ne connais pas la terre. Le gars murmura, tourné vers Éveline :

— J'en ai pourtant des terres ; j'en ai des mauvaises et j'en ai des bonnes.

Sur lo banc, à côté de son grand-père, Bernard s'impatientait.

— Si vous en avez tant, dit-il, pourquoi ne voulez-vous pas nous en vendre?

8S LA l>ARCKLLi: 3»

Éveline lui fit les gros yeux, mais les deux hommes ne purent s'empêcher de rire.

— En vcndrais-tu, toi, si tu en avais beaucoup? demanda Honoré.

— Non!

— Eh bien ! je suis tout pareil à toi... Mais comme ton grand-père désire faire un échange, je veux bien essayer de m'entendre avec lui.

Mazureau se récria :

— Je ne t'ai pas dit que je voulais faire un échange... Je t'ai dit : entre et parle selon ton idée.

— Eh bien, oui ! Je parle le premier : cédez-moi le champ que vous venez d'acheter et je vous donne les Jauneries. C'est un cadeau de deux mille francs que je vous fais.

Mazureau secoua la tête.

— Ça n'ira pas comme ça ! dit-il.

Mais sa voix était molle et une grosse joie inattendue éclairait son regard. Il reprit :

— On peut s'entendre, je crois... Mais il faudra voir, il y a dos frais que tu paieras...

Puis il fit connnandement à Eveline d'apporter des verres. Honoré devina que l'affaire était conclue, mais il faudrait en reparler et c'était très bien ainsi.

Éveline lui versant du vin, il fit le plaisant :

— Quand vous viendrez chez moi, Mazureau, il n'y aura pas une jolie fille pour vous verser à boire..., chez moi, c'est le pays de triste humeur où les brèche-dents sont rois... Souvent je suis obligé de mettre moi-même la nappe.

Et puis, avant de boire, il leva poliment son verre :

— A VOUS de tout cœur, Éveline !

Gomme il continuait à se plaindre de sa vie solitaire, Maziireau lui demanda :

— Eh bien, pourquoi ne te maries-tu pas? Il y a, chez toi, belle place pour une femme.

Honoré se rengorgea.

— Oui, il y a belle place !

— Tu peux choisir la plus riche.

— La plus riche? Si je me mariais, je ne m'inquiéterais pas de la richesse.

Il se tourna vers Eveline et le sang colora ses joues maigres.

— Je puis prendre la plus pauvre du village et lui dire : Viens chez moi et commande en ma maison... S'il te plaît de travailler, travaille... S'il te plaît de ne rien faire, voici ton escabelle devant la fenêtre, voici ton fauteuil au coin du feu... Ou bien si tu veux voyager et réjouir ta jeunesse, mon cheval est attelé dans la cour... Je lui parlerais ainsi... Et des robes et des colliers, je saurais en trouver pour elle chez les marchands.

Éveline sourit tristement.

— Des maris comme vous, les filles n'en rencontrent pas souvent.

Et puis elle passa dans sa chambre. Le désappointement d'Honoré n'échappa point à Mazureau.

— Alors, dit-il, c'est entendu ; nous changeons, mais tu pai(!i'us les frais d'actes.

— Oh! oh I lit Honoré, vous avez dit vousmême qu'il fallait réfléchir un peu..., si je me décide, je reviendrai vous le dire.

— A ton idée, mais ne tarde pas trop.

— Je ne tarderai pas.

Le gars ajouta, avec, ui'c visible hésitation :

38 LA PAHCKLLK 32

— Il y a encore une chose dont je voudrais vous parler.

— Quoi donc?

Honoré montra son brassard.

— Me voilà, comme vous savez, sursitaire pour la culture. J'ai du travail chez moi, mais je ne suis pas mon maître : il faut que je travaille aussi chez les autres.

— C'est la justice I dit Mazureau.

— D'accord ! je ne tire pas en arrière... Mais je suis un jour ici, un jour là... quelquefois bien, souvent mal, et de mauvais coups de langue, j'en attrape! J'aimerais bien être régulièrement chez quelqu'un. Je dois deux jours par semaine ; j'ai songé à vous, Mazureau, qui n'êtes pas en force pour votre travail...

Mazureau l'épiait, surpris de le voir se décou\Tir si vite.

— Ça me flatte ce que tu dis là, Honoré ; mais pour le paiement?

L'autre eut un geste large.

— Oh ! ne vous tracassez pas ! Le principal est que vous me demandiez et que je sois inscrit comme travaillant chez vous. Voulez-vous que je passe à la mairie pour ça?

— A ton idée, dit Mazureau. Tu prendrais tes repas ici, bien entendu?

— Si cela ne vous dérange pas trop.

A ce moment, la voix d'Éveline se fit entendre dans la cour. Honoré se leva et prit congé de Mazureau. Quand il fut sorti, il s'arrêta devant la jeune fille pour la mettre au courant.

— Ce sera un peu de peine pour vous, Éveline, mais je ne viendrai que deux jours par semaine.

Je VOUS prie de ne pas vous donner de soucis pour moi : je ne suis pas difficile.

Elle répondit honnêtement :

— Ce n'est pas une grosse affaire et je tâcherai de vous contenter.

— D'être servi par vous, je serai toujours content !

Il avait murmuré cela à voix timide et juste au moment où Éveline s'éloignait dans la direction du pailler.

Il resta un moment indécis et puis il suivit la jeune fille. Entre le pailler et le mur de clôture elle rassemblait ses poulets autour d'une poule mère qui gloussait furieusement.

Il fit mine de l'aider, mais elle sourit, disant :

— Vous faites peur à ma poule !

Il recula penaud, les mains ballantes et attendit.

Quand elle eut fini de s'occuper de ses bêtes, il s'approcha de nouveau.

— Éveline, je suis content de venir travailler chez votre père. i

Elle répondit, distraitement :

— Vous êtes bien honnête I Vous nous rendrez gros service !

— Chez moi..., chez moi, rien ne manque, hormis la jeunesse ; tout est vieux chez moi et tout est triste. De vous avoir devant moi, ce sera pour mes yeux comme une caresse de soleil.

Elle le regarda, un peu étonnée. Alors il rougit et lui tendit la main.

— Au revoir, Eveline! A demain, Evi'line ! Je suis bien content, Eveline 1

Comme elle souriait doucement de son joli sourire

40 LA PAKCELLK 32

las, il crut qu'elle était bien contente aussi. Il lui serra la main bien fort et s'en alla, le cour <ii=<'leillé.

Éveliiic rentra dans la maison. Bernard étail sorti, mais le père n'avait pas quitte sa place devant la table.

— Évelino, dit-il, Honoré de la Commanderic va venir travailler chez nous comme sursitaire de l'armée.

— Je le sais, dit-elle ; il vi^nt de me l'apprendre. Mazureau regarda sa fille ; elle avait cet air

triste qu'il lui voyait depuis plusieurs semaines. Il dit rudement :

— Tu veilleras à ce que rien ne manque aux repas quand il sera ici..., et puis, aussi, c'est mon désir que tu lui fasses bon accueil.

— Mais, père, j'ai l'habitude de faire bon accueil aux gens que vous employez.

Il frappa sur la table.

— Celui-ci est plus méritant que les autres. Quand il t'a parlé tout à l'heure, tu as répondu en moquerie et tu as tourné le d-:DS. Je n'entends pas que tu fasses affront à un homme de son rang..., à un homme qui vient de me rendre ma terre des Jauneries, alors que je la croyais perdue à jamais pour la famille.

Éveline s'était baissée devant le feu ; elle répondit craintivement, sans regarder son père :

— Je viens de lui parler; il n'a pas l'air fâché contre moi.

Mazureau reprit avec moins de rudesse :

— Peut-être 1 Rien ne lui coûte aujourd'hui. Mois domain et toutes les fois qu'il viendra, sois aimable avec lui. Il y a une belle ph'ce pour une

femme chez lui ; il le disait tout à l'heure, et c'est la vérité.

Il baissa la voix :

— J'ai compris qu'il le disait pour toi... J'ai idée, Évehne, que tu ne seras pas à plaindre un jour, moins à plaindre que ne le furent ta mère, ta grand'mère et toutes celles de la famille. S'il y en a un de mon nom après moi, tu pourras lui faire largesse et, te contentant d'argent, lui laisser ta part des Brûlons... Car tu auras des champs où te promener tout un dimanche sans repasser à la même place. Les gens te salueront, Éveline Mazureau !

Elle se releva et dit, d'une voix dolente :

— Oh ! pore ! Je n'en demande pas tant ! Mazureau considéra un instant le visage pâle

de son enfant, les yeux embués de larmes et la bouche fine aux coins abaissés. La colère le secoua.

— J'ai parlé pour toi, pour ton honneur et pour l'honneur de la famille. Et te voilà encore avec tes manigances et tes airs déchirés ! Je ne veux pas savoir ce qui te blesse ; je ne te demande rien et je ne veux rien entendre. Eveline, tu marcheras selon mon goût... Tu seras maîtresse à la Commandcric ou bien tu n'es pas de mon sang. Ote-toi de ma vue 1

Éveline passa dans sa chambre. Elle était, devant son père, comme une petite fille ; malgré ses vingt-ciiui ans, ('!!(> n^Mlt jamais osé se redresser contre lui.

Et })nis, vi'ainu'iil, elle élait trop accablée aujourd'hui ! Toute triMiiblantc, clic .s"u|)procha do sa cominodo. Le beau soldat était loujonrs là et la

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regardait avec des yeux vaillants. Que faisait-il là-bas? Depuis un mois il n'écrivait plus.

Pourtant on avait entendu parler de lui au village; la nouvelle était venue qu'il avait été cité pour un fait de bravoure. Éveline savait aussi qu'il avait envoyé une carte à une fille de Querelles, une grande fille insolente et do fâf^heuse réputation.

Éveline eût pardonné cela; elle pardonnait... Mais cet oubli d'un mois était tout de même trop cru\3l ; il n'y avait pas grand espoir qu'il revînt vers elle, maintenant.

Et voilà que le père, d'un poing implacable la poussait vers un autre, vers ce vieil amoureux insinuant, armé de ruse et d'écus.

Une angoisse étrange lui glaça les moelles à l'idée qu'elle aurait à se défendre et qu'elle n'oserait peut-être pas. Elle se sentit seule, faible, sans recours possible.

Le cœur en désarroi, elle s'abattit sur son lit et sanglota.

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