BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 116 MCMXVI
Mesdames, Messieurs,
La dernière grande fête parisienne à laquelle j'ai assisté, avant la grande guerre, ce fut le gala Antoine à l'Opéra, Cet événement apparaît si lointain maintenant que je vous rappellerai, en quelques mots, ce dont il s'agissait.
(1) Conférence prononcée à la Société des Conférences, le samedi 20 mars 1915. Ces conféi'ences sont traduites en onze langues, pour être répandues dans les pays neutres.
Après quelques années de direction à rOdéon, Antoine se trouvait dans une situation embarrassée et, pour qu'il pût s'en aller, créanciers payés, chez les Turcs ovi il voulait améliorer le Conservatoire, ses amis avaient organisé ce qu'il est convenu d'appeler un gala. Si je vous parle de ce gala, c'est parce que, pour un spectateur averti, mais sans être blasé, qui n'aurail été ni snob, ni sauvage, pour un Parisien ni trop mondain, ni trop iramondain, la salle de TOpéra contenait ce soir-là de sûrs avertissements et d'inquiétants enseignements. Il yavaitlà des femmes de la ploutocratie, de l'aristocratie, de la grande et petite bourgeoisie ; des comédiennes, des demi-mondaines, des tout-le-mondaines, des courtisanes de haute, de moyenne, bref de diverses volées. Et des diamants, des pierre-
ries, des perles, des panaches, des aigrettes I A cette époque, on pouvait lire dans les journaux spéciaux, au bas de suggestives gravures, des indications comme celles-ci : « jupe en brocart d'argent avec perruque bleue...
manteau de velours noir broché d'or, cheveux poudrés d'or. » Ces excentricités et ces magnificences, le Parisien dont je vous parle, averti .sans être blasé, ni trop mondain ni trop immondain, osait à peine croire à leur réalité. Ce soir-là, il en voyait quelquesunes et, cependant, ce n'était pas une chambrée effrénée, comparable à certaines chambrées des Ballets russes où l'on vit, non pas sur la scène, mais dans la salle, une dame les pieds nus et peints dans des sandales de laque, une autre personne dans une gaine de drap d'or fendue jusqu'aux genoux, et
des perruques bleues, verles el ■ leUes. Pourtani » '/eues el v,o.
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femmes, dans les loges, avaien.su la
t«e des éventails de plumes qui "u do«na,en, Pair de guerriers IdiZ Une perruque kia„ehe e«usli !
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noir, uniforme sans gloire, ou plutôt livrée sans éclat, symbole de coupables abdications, ces hommes avaient l'air de domestiques chargés de servir ces femmes au banquet de la vie; ils avaient l'air d'employés des pompes mondaines. 11 y avait là des financiers, des politiciens, de grands commerçants, de grands industriels, et plus d'un semblait ennuyé, inquiet. Tout dernièrement, un ministère avait été renversé, le jour même de la déclaration ministérielle devant la Chambre, et ce fut vraiment le record du parlementarisme, le hideux record. Cependant qu'un député, fraîchement élu, me disait : « La situation est très grave... nous sommes à deux doigts de la faillite... il n'y a pas de majorité, etc.. » je regardais une jeune femme à côté de laquelle j'avais dîné quel-
ques jours auparavant chez des amis, et qui m'avait énuméré tous les endroits de Paris où Ton faisait la fête, et qui connaissait Montmartre mieux que moi I Elle dansait le tango, la maxixe, le two-step, la furlana et le lu-lu-fado à Magic-City, avec n'importe qui, sous les yeux d'un mari sans tyrannie; elle avait douze llirts, et aimait son mari nonobstant, et son mari l'aimait; somme toute, une brave et honnête petite femme, mais qui, comme tant d'autres, était la trépidante victime d'une oisiveté qui ne lui laissait pas une minute de repos.
Il n'y avait pas longtemps qu'un orage elTroyable avait grondé sur Paris; une pluietorrentielleavaiL faitéclater les égouts; la mince croûte s'était crevée sur laquelle roulaient, avec une intensité incroyable de circulation en
cerlaines places, les voilures de toutes sortes; en plusieurs endroits, de véritables goufîres s'étaient ouverts sous les pieds des passants ; les conduites de gaz avaient été rompues, des flammes s'élevaient hautes comme les maisons, et tout cela, au milieu des éclairs et des tonnerres. C'était, au xx'^ siècle, comme un avertissement biblique. Sur la place, devant Saint-Augustin, un taxi rouge avait été englouti et, pendant quelques secondes, au-dessus de l'eau boueuse, on avait vu s'agiter une petite main gantée de blanc; ce soir-là, en voyant mille mains gantées de blanc qui agitaient les éventails, je pensais à la main désespérée de cette malheureuse. Tout, à cette époque, sentait la catastrophe prochaine.
A ce gala Antoine, on nous avait donné la nouveauté d'un ballet alsa-
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cien. Après le premier tableau, pendant l'entr'acte, dans les couloirs, un journaliste de gouvernement grogne :
« J'ai cru qu'ils allaient nous sortir le drapeau tricolore.., ce n'est pas encore ça qui nous rendra l'Alsace et la Lorraine. » (20 juin 1914 !) Après le ballet, Edmond Rostand vient haranguer le public. Mon confrère Edmond Rostand, on le sait, a de belles relations parmi les mots et les images. Il exprime son mécontentement qu'Antoine soit obligé d'aller chez les Turcs, chez nos amis les Turcs ! — Ils étaient alors nos amis ! — Et, quand il a parle, toute la salle applaudit et réclame Antoine pour l'acclamer; il faut qu'il paraisse, et Antoine paraît. Il vient, le dos rond, avec un air à la fois bougon, ému et narquois. Sur cette salle aigretlée, empanachée, emperlée.
endiamantée, son œil rond jette un regard à la fois étonné, triste et blagueur, et il salue, vaincu auquel ou fait un triomphe. Mais son regard, son salut, un peu lourd, fatigué, tout cela veut dire (ah ! comme je l'ai compris) : « Oui, vous êtes bien gentils ce soir, parce que vous avez payé vos loges cinquante louis et vos fauteuils cent francs. Et puis, on vous a dit que c'était une manifestation d'art, alors vous marchez et, des applaudissements, vous m'en donnez pour votre argent. Certes, je suis très, mais pas jusqu'au fond, touché ; c'est les autres soirs qu'il fallait être gentils, quand mes fauteuils ne coûtaient que huit francs et que je vous donnais, dans de beaux décors, des spectacles au moins aussi intéressants que ce qu'on vous donne aux boulevards.
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Seulement TOdéon n'était pas chic ; rOdéon était loin et vous faisiez sur rOdéonie, pays désertique, les mêmes plaisanteries qu'on faisait avant le métro et les autos, les mêmes blagues qu'on faisait au temps de Villemessant et d'Aurélien Scholl, car, lorsque vous tenez une blague, vous autres Parisiens, vous ne la lâchez pas. Vous n'alliez pas à l'Odéon, parce que ce sont vos femmes qui vous mènent au théâtre, vous ne faites que les suivre ; et ce n'est pas à l'Odéon qu'on peut voir et montrer des toilettes. Elles préfèrent aller dans les autres théâtres où le rideau se lève à neuf heures, neuf heures et demie, où tous, directeurs, acteurs, auteurs et spectateurs, obéissant à la loi du moindre effort, donnent les uns le moins de temps, le moins de peine, le moins de cerveau.
et les autres apportent le moins d'attention possible pour le plus d'argent possible. Il n'y a qu'à l'Opéra que vous arrivez à six heures pour entendre Parsi/a/; alors vous êtes exacts.
Vous dînez au théâtre, vous y coucheriez si le snobisme et les héritiers Wagner l'exigeaient.
« Vous êtes incapables de réflexion; l'ombre d'une idée vous épouvante.
Vous n'aimez plus que la pièce niaise ou la pièce mufle, et vous croyez que c'est la pièce sentimentale ou la pièce forte ; vous n'aimez plus que le cinéma, les revues toutes nues; mais par-dessus tout vos femmes aiment les endroits où elles dansent ou voient danser le tango, la raaxixe, le twostep, la furlana et le lu-lu-fado.
« Voilà pourquoi je vais chez les Turcs. »
Ainsi aurait parlé Antoine, je le jure, s'il avait pris la parole.
Mais, m'objecterez-vous, cette salle de l'Opéra ne contenait pas toutes les Parisiennes, ce soir-là, et il ne convient pas de styliser quelques extravagantes pour les besoins de votre conférence. J'entends bien. Paris était déjà étrangement grand du temps de Molière, il est devenu immense; Paris compte trois millions d'habitants et, en admettant qu'il y ait autant de femmes que d'hommes (les statistiques établissent qu'il y en a davantage), cela fait quinze cent mille femmes, et sur ces quinze cent mille femmes, on peut en compter douze cent mille, Parisiennes de naissance, de race ou Françaises naturalisées Parisiennes par un plus ou moins long séjour dans la capitale. Eh bien,
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toutes ne sont pas légères, frivoles, élégantes, oisives : évidemment toutes ne dansent pas le tango, la maxixe, le two-step, la furlana et le lu-lu-fado. Parmi ces douze cent mille Parisiennes qui vivent à Paris et y meurent, qui en vivent et qui en meurent, il y a plusieurs classes, plusieurs genres, et bien des variétés. 11 y a d'abord, nombreuses, les femmes du peuple, les femmes d'ouvriers, ouvrières elles-mêmes, laborieuses, vaillantes qui, la vie étant chère et le salaire de l'homme insuffisant, travaillent pour subvenir aux besoins du ménage et élever les enfants : les prolétaires sont prolifiques ! Il y a des ouvrières de toutes sortes, employées à des travaux rudes ou légers ; il y a des mécaniciennes et des modistes, mains calleuses et petites mains.
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Parmi les femmes qui ont besoin de gagner leur vie, il y a encore les petites fonctionnaires ; des sténographes, dactylographes, des employées de banque, de commerce ou d'industrie ; et puis les intellectuelles, les éclaireuses dont le nombre grossit de jour en jour, qui veulent être indépendantes ou, du moins, ne plus être sous la dépendance de l'homme, qui veulent gagner leur vie elles-mêmes, la gagner dans les professions libérales, dans les domaines de l'intelligence longtemps réservés aux soûls hommes. Et, en dehors des éclaireuses, féministes ou non, il y a des Parisiennes qui lisent, se cultivent, sont curieuses de littérature, de philosophie, d'histoire, d'idées. Etablissez si vous voulez deux grandes classifications : les femmes qui travaillent et
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celles qui ne travaillent pas, les femmes du monde, les bourgeoises grandes et petites.
Mais ces douze cent mille femmes, ce sont des Parisiennes. Alors, qu'entend-on par la Parisienne ? Pour la plupart des gens, ce qu'ils entendent par la Parisienne c'est un être de luxe, d'élégance, de grâce, de charme, de chic ; ce nom évoque des robes, des chapeaux, du linge, des fleurs, des parfums. La Parisienne, c'est une créature privilégiée par la nature, la fortune, la naissance ou l'aventure; c'est une divinité du Bois, de la scène ou des salons ; surtout c'est la prêtresse de la Mode, c'est la femme selon laquelle des milliers de femmes, dans le monde entier, vont s'habiller demain comme des sonnettes ou comme des parapluies.
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La Parisienne, pour Henry Bccque, c'est une femme au cœur changeant, séduisante, coquette, spirituelle, sensuelle, perverse, qui trompe son mari et son amant : c'est Clotiide du Mesnil. Combien de gens, dans l'ordre sentimental, imaginent la Parisienne avec l'observation d'Henry Becque.
La Parisienne, pour ces gens là, c'est un oiseau brillant, chanteur et enchanteur, du ramage et du plumage; mais c'est aussi de la légèreté, de l'inconstance, une cruauté qui consiste à ne pas être cruelle ; c'est en réalité ou en puissance, l'héroïne de toutes les comédies et de tous les drames de l'amour; c'est une midinette arrivée, une bourgeoise troublée, une grande dame déclassée. Et, pourtant,il y a des midinettes vertueuses, des bourgeoises fidèlement conjugales et admirable-
ment maternelles, des grandes dames honnêtes ; il y a bien des femmes mariées qui n'ont pas d'histoires; ce n'est pas toujours une preuve qu'elles soient heureuses; du moins est-ce une preuve de sagesse et de tranquillité.
Seulement, la vertu ne fait pas de bruit ; elle ne fait pas parler d'elle. « Braves gens! disait un auteur dramatique en sortant de dîner chez d'excellentes personnes ; mais au théâtre, ils ne feraient pas un sou. » Le vice, au contraire, du moins celui qui a cette vertu de ne pas être hypocrite, le vice a de l'éclat, fait parler de lui. Un scandale défraie la chronique et la conversation. Au théâtre et dans le livre, le tlirt, l'amour, l'adultère, le vol par amour, même le crime par amour, font de l'argent. Or, c'est par le journal, le livre et le
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théâtre que l'élranger, la province et même Paris jugent la Parisienne, Il faut dire que parfois une Parisienne même vertueuse, même honnête, par ses propos, par ses allures, fait tout ce qu'elle peut pour qu'on ait une mauvaise opinion d'elle.
Toutes ces réserves et distinctions étant faites, on peut constater qu'en ces dernières années, la Parisienne est devenue par trop le jouet et l'esclave de la mode. Alors que vis-à-vis des traditions, des lois, des préjugés, de toute sorte d'autorité, elle est entrée dans le mouvement d'indépendance et d'insoumission qui entraine la France entière, vis-à-vis de la mode, au contraire, elle est d'une souplesse étonnante, d'une docilité parfaite; elle est disciplinée à toutes ses fantaisies, elle obéit sans murmurer à tous ses ca-
prices, à ses sautes brusques. Selon que la grande modiste ou le grand couturierradécidé, elle passe du grave au doux, du plaisant au sévère, de la fleur à la plume, du collant au bouffant. Du jour au lendemain, le tout petit chapeau enfoncé jusqu'aux yeux remplace le trop grand chapeau, perché sur le haut de la tête ; la jupe large succède à la jupe entravée. Dans tous les autres actes delà vie, la Parisienne raisonne, discute; elle est même capable de s'indigner ou de se révolter , surtout, elle ne supporterait pas d'obéir sans comprendre ; mais s'il s'agit de robes, sans critique, sans contrôle, sans libre examen, elle revêt les décisions et les injonctions du couturier ; elle se drape dans les inventions bizarres et les élucubrations grotesques de ce professionnel qui.
parfois, est venu tout exprès d'Allemagne ou d'Autriche pour lui apprendre à s'habiller. Tout de même, c'est excessif! Cette mode coûteuse et souvent ridicule change tout le temps ; elle ne s'arrête jamais, elle est pour ainsi dire haletante. Cela lient à ce que, dès que la rue de la Paix ou la place Vendôme a créé une nouveauté, robe ou manteau, les grands magasins s'en inspirent, la copient, en revêtent des poupées à tête de cire, grandeur nature, et tentent ainsi les passantes.
Aussi, on lit dans les feuilles spéciales des phrases comme celle-ci : « Sa vogue (il s'agit de la cape) est trop générale et trop rapide pour durer.
Dans moins de quinze jours, nos élégantes ne voudront plus en entendre parler... » ou bien (il s'agit d'un corsage) : « Cette nouveauté durera bien
une semaine... » ou bien : « Chaque jour apporte une création; on ne peut plus suivre, il y a encombrement. »
Oui, c'est de l'encombrement, du vertige, de la folie. Chose significative, la femme qui a remplacé la grande courtisane ou l'étoile, pour les hommes qui ont de la vanité, c'est le mannequin. En vérité, quand il s'agit de sa toilette, la Parisienne devient folle.
Tout ce qui touche à sa peau, à ses cheveux, à ses sourcils, à ses ongles, à sa forme, à son corps périssable, prend un caractère mystérieux, ésotérique, sacré et même universitaire. Il y a des instituts de beauté, des académies de teinture, des écoles normales de manucures.
Toutefois, si elle a du goût, si elle sait s'y prendre, une Parisienne peut être élégante sans ruiner son mari,
sans semer des désastres el des catastrophes autour d'elle. Mais au-dessus de la mode, dans Tordre ou, plutôt, dans le désordre sorapluaire, il y a le désir, le besoin de paraître. Là, nous entrons dans l'échevellement, dans la démence, dans la furie. Représenter, paraître, éblouir, éclabousser, soulever de la poussière, faire plus qu'on ne peut, c'est, avant la grande guerre, le mal dont nous mourons. C'est un luxe insensé, inouï, elïréné. Les plus récentes époques de corruption apparaissent idylliques au prix de la nôtre. Cela tient sans doute à ce que, dans une démocratie, les mœurs de cour se vulgarisent. Quand le peuple est souverain, la cour est partout, dans les rues et dans les cours. Le second Empire avait quelques diamants, la troisième République a trop de
perles. Elles furent d'abord grosses comme des grains de cassis, elles sont maintenant grosses comme des noisettes. Les colliers furent d'abord à un rang, ils sont maintenant à trois rangs, cinq rangs, six rangs, serrez les rangs ! Ils deviennent sautoirs, sautent en effet jusqu'aux genoux, et même, ayant fait le tour de la taille, descendent jusqu'aux pieds, quo non descendam ! Telle femme dont le mari ayant des idées et surtout des paroles démocratiques, parle sans cesse de plus de bien-être à donner au peuple, de plus d'égalité dans la répartition des biens, et fulmine contre la folle dépense des armements, celte femme a des perles dont chacune représente le prix de plusieurs habitations ouvrières ou bien d'un canon de 75 1 Peu importe... par la toilette, par les bijoux,
il faut paraître, et aussi par l'appartement, l'ameublement. Il faut que le salon soit un musée : meubles, gravures, tableaux anciens sont recherchés à n'importe quel prix; le moindre bibelot est payé cent fois sa valeur, et les antiquaires, parmi lesquels on trouve, comme par hasard, quelques Allemands, plus ou moins naturalisés, se frottent les mains. Ce besoin de paraître, ce goût du grand et gros luxe, il est d'abord né dans la ploutocratie, de là il est passé dans l'aristocratie, dans la grande bourgeoisie et, enfin, dans la petite. Mille grenouilles veulent se faire aussi grosses que le bœuf; le moindre tacot veut se muer en une quarante chevaux. Et puis les mondes sont singulièrement mêlés ; chacun veut s'échapper de son milieu; on fréquente des gens plus riches que soi.
on dîne chez eux. Alors, on est bien obligé de rendre ces dîners.
Dans tel ménage riche ou modeste, c'est l'homme qui, le premier, a été atteint du mal etquiaentraînéla femme; d'autres fois aussi, c'est bien la femme qui a entraîné l'homme; d'autres fois encore l'homme et la femme se sont entraînés l'un et l'autre et, dans une joyeuse complicité, font du paraître à deux. Or, ce besoin de paraître rend égoïste, dur, aveugle, indifférent aux misères d'autrui ; il empêche d'y penser... il peut même rendre indélicat.
Quoi qu'il en soit, constatons que trop de Parisiennes, ces dernières années, sont emportées dans ce mouvement somptuaire qui nous emporte luimême vers on ne sait quoi, mais vers quelque chose, une révolution ou une guerre.
Ce fut la guerre. Alors, soudain, du jour au lendemain, du haut en bas de Féchelle mondaine ou sociale, la Parisienne va être transformée ou, plutôt, elle va se retrouver, et, avec courage et tendresse, elle va faire son devoir, tout son devoir. Le désordre, lindépendance, Tégoïsme, l'aveuglement, tout cela devient ordre, discipline, altruisme et lucidité. Parmi ces Parisiennes, il y a des femmes qui, elles, se sont préparées à la guerre. La guerre de 1870, comme l'a exposé une femme d'intelligence et de cœur, Mme Siegfried, avait trouvé les femmes sans préparation.
« Elles y jouèrent un rôle excessivement elïacé. Ce n'est pas parce qu'elles
ne voulaient pas travailler, c'est parce qu'elles ne le pouvaient pas. Leur instruction rudimentaire, l'habitude qu'elles avaient prise de se taire dans leur famille, lorsque des discussions d'ordre politique ou religieux éclataient, l'aumône qui était dans ce temps-là la seule préoccupation philanthropique des femmes de bien, tout cela ne les préparait pas à jouer pendant la guerre un rôle prépondérant.
Leur cœur de mère, de femme, d'amie soufTrit profondément. Mais, à cette époque, les hommes qui partaient à l'armée étaient rares, et un grand nombre de familles restaient indemnes. »
En quelques lignes, deux situations sont admirablement exposées, quant à la femme, celle de 1870 et, par contre, implicitement, celle de 1914-
Pendant le siège de Paris, quelques Parisiennes avaient apporté aux chirurgiens et aux médecins une bonne volonté sans savoir ni méthode. Après la guerre, des sociétés furent formées dans toute la France, autour de la Groix-Piouge de Genève; et, à Paris, des centaines de Parisiennes étaient entrées dans ces sociétés, avaient suivi des cours pour être auprès des médecins et des chirurgiens, quand le moment serait venu, des aides instruites, compréhensives, utiles. Chacune avait son poste désigné d'avance, soit à Paris, soit en province. Dès que Tordre de mobilisation est affiché, chacune va rejoindre son poste et court servir. Mais, à côté de ces femmes préparées, nombreuses sont les femmes et les jeunes filles qui, tout à coup, se découvrant la vocation de
soigner les blessés, veulent se croiser, prendre pour signe cette croix rouge, couleur du sang versé pour la patrie.
Aussitôt, elles suivent des cours partout organisés. En quelques jours, elles acquièrent les connaissances nécessaires... en quelques jours, parce que l'heure est grave, le temps presse; parce qu'elles travaillent avec quelle ardeur ! avec quelle conscience ! et aussi parce que ce n'est pas en vain que depuis un demi-siècle, surtout depuis une dizaine d'années, l'instruction de la jeune fille est plus élargie et plus approfondie, que l'on y applique des méthodes nouvelles. Oui, parce qu'il y a des intellectuelles, des étudiantes, des professeurs, des agrégées, des avocates, des doctoresses, l'esprit féminin, d'une façon générale, en a profité; le niveau s'est élevé. Et puis,
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si en des temps ordinaires, plats, jouisseurs, l'élite risque d'être absorbée dans la masse, en des temps tragiques, douloureux et dangereux, c'est au contraire la masse qui s'élève, attirée vers l'élite.
Donc, en quelques jours, des centaines de volontaires sont prêtes et dans les hôpitaux attendent les blessés. Il faudrait, certes, plus de temps que l'heure dont je dispose, pour dire tout ce qu'ont fait, seulement à Paris, les Dames blanches.
La physiologie de l'intirmière, ce serait une étude émouvante ! Sous les voiles blancs, il y a des cheveux gris ou blancs : celles-là, ce sont les mamans. Elles ont un ou des tils au front, dans les tranchées, et chaque blessé qu'on leur amène, c'est leur enfant. Elles ont pour lui des soins
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et un dévouement maternels, ce qui faisait dire à un petit qui avait trois blessures : « Que voulez-vous, on est bien abimé ! Heureusement qu'il y a partout en France des mamans pour le soldat ! » Parfois une de ces mamans est en train de présenter une tisane, ou bien d'écrire à une autre mère pour lui donner des nouvelles :
« Il va mieux, il va bien, il est guéri. » On vient la chercher, on lui apprend que son fils à elle, que son fils a été tué. Elle s'en va ; elle revient deux jours après, et elle reprend sa place auprès de ses blessés.
J'en connais une qui est revenue dans ces conditions. Comme c'était son tour de garde, elle a voulu passer la nuit auprès d'un cas grave, une amputation du bras à la suite d'une gangrène gazeuse. Le pauvre
petit qui va mourir appelle sa mère que l'on n'a pas pu prévenir, qui demeure trop loin, qui arriverait trop tard. « Je veux que maman m'embrasse. — Oui, mon petit, elle est en roule ; dès qu'elle arrivera, on te l'amènera. — Maman ! Maman ! » La voix se casse, le regard s'éteint, la sueur baigne son corps, inonde son front. Alors l'infirmière, qui vient de perdre son fils, s'incline sur le front brûlant et moite, et y pose ses lèvres longuement, jusqu'à ce que le cœur du jeune héros ait cessé de battre ; mais, sous ce baiser, l'enfant avait encore dit : « Maman, Maman ! » avec un vague sourire !
Oui, elles sont sublimes, ces mères.
Toutes sont capables de répéter le mot de la mère de saint Louis : « J'aimerais mieux voir mon fils mort, que
coupable d'un péché mortel », et en ce moment, le péché mortel pour un jeune Français, ce serait de ne pas combattre pour la France, de ne pas défendre la France. Au lieu de fils, mettez époux, frère, amant, c'est la pensée de toutes les femmes françaises, épouse, sœur, amie : J'aimerais mieux le voir mort que coupable du péché mortel !
Parmi ces volontaires de la Croix- Rouge, toutes les conditions sont représentées, les plus modestes et les plus fortunées ; des étudiantes, des institutrices, des commerçantes : des femmes fêtées dans le monde, des artistes adulées acceptent toutes les besognes sans défaillance, sans répugnance, aident à panser des plaies horribles, béantes, lavent les pieds, changent les draps, vident les seaux
hygiéniques. Sous les voiles blancs de l'infirmière, il y a souvent déjeunes visages, de jeunes et jolis visages; ce sont les sœurs et les amies. Une surveillante, fine psychologue, a divisé son équipe en deux parties, selon les nerls et les aptitudes : les panseuses et les cajoleuses, je ne dis pas les enjôleuses. Ne nous étonnons pas si, entre le blessé et son infirmière, un sentiment va naître. Quelques personnes le déplorent ou bien en plaisantent ; moi, je le comprends et je n'ai pas d'envie d'en plaisanter. Je ne cherche pas à le définir et je l'appelle tout simplement le sentiment. 11 y entre, de part et d'autre, de la reconnaissance, de l'admiration, de la fraternité, car le soldat blessé comprend bien que l'infirmière combat à sa façon : elle combat contre la maladie, la fièvre, la
gangrène, la mort. Elle est le soldat de la science qui guérit, contre la science qui tue. Elle n'abandonne pas son poste ; elle est là du matin au soir, et, depuis sept mois, elle tient. Elle a la plus haute idée de son devoir. Une d'elles, malade, horriblement grippée, est obligée pourtant de rester quelques jours à la maison, pour se soigner; pendant son absence, un de ses hommes meurt. Elle ne s'en console pas ; elle a un véritable remords. « Je n'aurais pas dû partir. Si j'avais été là, cela ne serait pas arrivé ! »
La dame blanche, elle aussi, court des risques : une piqûre anatomique est vite attrapée ; la fièvre est contagieuse. Plus d'une fois, elle s'est montrée héroïque ; d'aucunes, dans les provinces, ont été citées à l'ordre du jour, décorées. Elles ont soigné les
blessés dans l'ambulance arrosée d'obus ; et, dans les déparlements envahis, plus d'une, avec un courage el une autorité admirables, a tenu tête à l'ennemi qui passait son seuil ; elle a dit à la brutalité, à la bestialité, à la férocité, à l'atrocité, en un mot à la kultur allemande : a Tu n'entreras pas ici. » Ce que ses compagnes ont fait dans les formations de province et ce que d'ailleurs ont fait certaines Parisiennes, mobilisées près du front, la Parisienne l'eût fait, à l'occasion, dans les hôpitaux de Paris. Le soldat blessé comprend bien tout cela. L'infirmière, elle, s'attache à ses hommes, en raison du mal qu'ils lui donnent, du bien qu'elle leur fait : elle leur est reconnaissante de son dévouement ; elle admire surtout leur courage, courage à s'être bien battus, courage à
supporter la souffrance, l'opération, l'amputation sans plaintes, sans récriminations. Elle les admire d'être gais, malgré tout; elle s'émerveille que, pour elle, ces guerriers soient doux comme des enfants. A chaque instant, on rencontre dans les rues quelque frêle jeune fille qui conduit une douzaine de convalescents, des poilus de toutes armes, zouaves et chasseurs, chacals et vitriers, des grands diables bronzés, Sénégalais, Marocains, tirailleurs algériens.
Reconnaissance, admiration, et aussi, pourquoi pas? une nuance de coquetterie et de galanterie françaises, oui, c'est de tout cela qu'est fait le sentiment. Et les soldats, pour l'exprimer, ce sentiment, ont parfois des mots charmants, et aussi des mots de poète et de chevalier. Il arrive que ce
soient des ouvriers et des paysans qui trouvent ces mots-là.
Une infirmière prend quarante-huit heures de congre. Après six mois, ce n'est pas excessif. Quant elle revient, un petit dragon lui dit : « La salle est grande, quand vous n'êtes pas là. »
Un tirailleur algérien, guéri, va rejoindre son régiment. En partant, il dit à la dame qui l'a soigne : « Si moi blessé encore, reveni près de toi ; si moi mouri, mou ri pou toi ! » El, prenant la main de la dame, il la porte à son front.
Et il s'en va !
Dans une petite ville du Calvados, aux bords de la mer, une Parisienne a parmi ses blessés un acrobate ; il n'avouait pas sa profession et s'était fait inscrire comme jourualier ; mais ses camarades avaient bien vite re-
connu dans ce Parisien, enfant de Montmartre, le clown extraordinaire.
La dame est adulée de ses hommes, car, comme toutes ses semblables, elle a un dévouement entier et une puissance de consoler merveilleuse.
Dernièrement, elle a perdu une vieille parente qu'elle chérissait. Pour lui témoigner sa sympathie, le clown est venu, avec la famille, lejour de l'inhumation, à l'église et au cimetière, emmenant avec lui les autres blessés de l'ambulance, tous ceux qui pouvaient marcher, brossés et astiqués de leur mieux et tout décontenancés de voir pleurer celle qui les console si bien. Alors, quelques jours après, ils ont voulu la distraire et, dans la salle de leur grande amie, ils ont organisé une petite fête.
Chacun à son tour est venu chanter
une romance : les Mains de femme, la Robe blanche, Ferme tes beaux yeux, etc. Ils disaient : « C'est pour que vous gardiez de nous un souvenir. »
N'est-ce pas charmant? Pour finir, le clown, qui aime à voir rire la dame, a exécuté des danses inouïes et, malgré son deuil, la dame avoue qu'elle a ri de bon cœur. Quel décor ! une salle d'hôpital, au dehors la plainte triste de la mer. Et les personnages ! des blessés, des amputés, des béquilles, desbrasenécharpe, des lêtesbandées, des pansements qui font une tache blanche sur les capotes sombres, une blanche infirmière, et ils rient. Ah !
dans tout cela, comme il y a du sentiment. Oui ! c'est encore une manifestation du sentiment et, si j'insiste sur ce sentiment, c'est qu'il est plein de signification et tout gonflé du plus
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bel espoir. Par les femmes, des classes qui s'ignoraient ont appris à s'estimer, à se respecter, à se connaître, à s'aimer. Des femmes riches, privilégiées, apprennent à connaître le peuple ; elles découvrent son intelligence, son esprit, son cœur, sa bonté, sa générosité, qu'on leur avait cachés, comme tant d'autres choses. Elles sont émues et émerveillées. A leur reconnaissance, à leur admiration s'ajoute la plus noble pitié. Tout cela ne sera pas perdu.
Toutes les Parisiennes ne peuvent pas être infirmières ; elles sont trop... il n'y a plus de places dans les hôpitaux, et certains hôpitaux militaires n'en veulent point. En outre, il y faut une certaine qualité de nerfs, de la santé, des aptitudes, parlons net : une vocation. Mais celles qui ne sont pas
auprès des blessés ne sont pas pour cela demeurées inactives. Ce n'est pas en vain non plus que depuis un demi-siècle et, surtout, depuis une YÏng-taine d'années, Vétude des questions sociales a pris un grand développement, et que la préoccupation de Taide sociale s'est manifestée en quantité d'œuvres. Nombreuses sont les femmes qui, à Paris, avant la guerre et selon l'amusante expression de Tune d'entre elles, « font de l'œuvre et du patronage ». Celles-là sont préparées, entraînées ; elles continuent ou bien, au fur et à mesure des besoins, des nécessités, elles créent des œuvres nouvelles. D'autres femmes, dans ce domaine encore, se découvrent de la bonne volonté et de l'aptitude. Elles se révèlent organisatrices généreuses. Venir en aide aux
combattants, en venant en aide à leurs femmes et à leurs filles, non pas en distribuant des aumônes, mais en rémunérant du travail, c'est le but patriotique et social que, dans beaucoup d'œuvres, on se propose. Dans tous les arrondissements, dans tous les quartiers, des ouvroirs sont installés où l'on fabrique des vêtements chauds, du linge, pour envoyer au front ou dans les hôpitaux. Ainsi, des centaines d'ouvrières peuvent être employées. D'autres œuvres, au contraire, ne vivent que par les dons. Il faut s'occuper des blessés, des convalescents, des réformés, des éclopés.
Comme la fonction crée l'organe, la spécialité crée les spécialistes. Ce sont souvent des Parisiennes qui, avant la guerre, n'avaient aucune spécialité, qui avaient pris pour but de leur vie
l'inutilité ; mais bien vile, avec la double intelligence de l'esprit et du cœur, elles se sont adaptées à Tutilité. Elles sont actives, et patientes, et consciencieuses ; elles apportent non seulement de l'argent, mais encore de la présence réelle ; patronnes ou simples employées de charité, elles sont exactes à leur bureau, c'est-à-dire au vestiaire, à l'ouvroir, comme leurs sœurs sont exactes à l'hôpital et à l'ambulance. La guerre est longue, mais elles tiennent. Elles sont acheteuses, vendeuses, quêteuses ; elles font tous les métiers. Surtout, quand elles veulent quelque chose, elles le veulent bien ; elles sont tenaces, ardentes, passionnées, parce qu'elles ont la foi. Il y a quelques semaines, un matin, une jeune fille arrive chez un de mes amis : elle est du monde, elle
est riche, elle a de Finiliative; elle a pris en main ou plutôt en cœur la cause lamentable des éclopés; elle veut qu'à cette cause tous s'intéressent. Elle convainc, elle persuade, elle a un zèle apostolique, elle est illuminée : « M(»nsieur, faites des articles, faites une conférence. Le public ne sait pas ; il faut qu'il sache : ils sont cent mille, une armée qui est perdue, si on ne la réconforte pas. Venez les voir, venez visiter un dépôt. » Et elle emmène mon ami à Aubervilliers. Il y a là un millier de ses protégés ; elle leur parle ; elle s'informe de quoi ils ont besoin ; elle réclame ; elle trouve que ça ne va pas assez vite ; elle parle aux chefs ; elle ne connaît ni obstacles, ni censure, ni galons, ni hiérarchie.
Il faut la retenir, elle se ferait coffrer. Mais quelle ardeur magnifique 1
Elle ne supporte pas la demi-mesure, encore moins la tiédeur et la veulerie. Elle se donne tout entière à son entreprise, et elle réussit. Celte jeune Parisienne, c'est une figure entre mille.
D'autres se sont occupées des réfugiés de Belgique et de nos départements du Nord. Ce fut, on le .sait, un exode effroyable. Ils arrivaient par milliers, dénués de tout. Dans les gares, malgré les locomotives qui sifflaient que tout cela se passait au vingtième siècle, c'était un spectacle qui vous rejetait aux époques lointaines de l'humanité. Ces pauvres gens, on les entasse au Cirque de Paris. Là encore, la Parisienne s'émeut et s'emploie. Il faut procurer à ces malheureux le pain, l'asile, le vêtement. La dame pour réfugiés, du matin au soir, pendant des journées entières, voit
défiler devant ses yeux toute la détresse humaine. C'est une femme qui s'est enfuie avec un petit être enveloppé dans un châle et qui après quelques kilomètres de marche éperdue, s'est aperçue que ce n'était pas son enfant; c'est un homme dont la mère très âgée est morte d'éraolion en voulant s'enfuir, et qui demande un paletot, et qui ajoute humblement :
« noir, de préférence » ; c'est une pauvre famille venue à pied de Belgique, le père, la mère et cinq petits enfants dont un est mort en route ; et tous ces gens-là font des récits de meurtres, d'incendies, de viols, de tortures ; il y a de quoi succomber sous le détail de l'horreur. Telle Parisienne pourtant qui, avant la guerre, ne pouvait pas voir un cheval tomber dans la rue sans défaillir presque, entend
tous ces récits de sang, de deuil et de misère. Elle est brisée, mais elle ne succombe pas. Sa vie, on peut le dire, est toute baignée de pleurs, elle vit au milieu des lamentations, des douleurs gémissantes, hurlantes, des douleurs silencieuses, plus pathétiques encore. Elle console, elle donne, elle demande, et tous ces gens se trouvent logés, habillés, nourris.
Dans toutes les classes, d'ailleurs, la Parisienne fait de l'excellent travail : les intellectuelles, les éclaireuses, étudiantes en médecine, doctoresses, agrégées, licenciées, institutrices, sont dans les hôpitaux, les lycées, les écoles primaires où elles remplacent les professeurs et les instituteurs qui combattent.
Beaucoup d'artistes femmes s'occupent de leurs camarades, hommes
OU femmes, moins fortunés. Elles organisent des cantines, nouent autour de leur taille un tablier blanc et servent les chômeurs et les chômeuses du théâtre et du café-concert.
Elles vont dans les matinées de charité, se prodiguent, disent des poèmes patriotiques qui font vibrer, des poèmes douloureux qui font pleurer et aussi des choses gaies, vers ou chansons : il faut bien rire. Mais oui, on peut rire un peu, pas trop et d'un certain rire ; il ne faut pas que Paris s'ennuie. Ces comédiennes, ces chanteuses, elles font un bon service. C'est ce qu'avait bien compris l'une d'elles qui, entrant dans mon cabinet, un matin de décembre, me disait : « J'ai quitté mon ambulance ; j'ai organisé une ambulance en province ; elle va bien et, des in-
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firmières, il yen a tant qu'on en veut; mais j'apprends que certains tliéâtres vont rouvrir, qu'on donne des matinées et qu'on est dans le train de chanter et de réciter dans les hôpitaux. Alors je suis accourue. Oh ! je ne tiens pas à jouer, ni surtout à gagner ; je ne voudrais même pas aller auprès des soldats blessés...
ceux-là on s'en occupe, mais je voudrais aller auprès des pauvres femmes, des jeunes filles dont on ne s'occupe pas, de ce point de vue-là... Je voudrais les réunir, leur dire de belles choses et leur apporter du courage, de l'enthousiasme, de l'espérance et de l'idéal. » Vraiment, cette artiste avait une juste et haute idée de sa fonction.
Partout, dans le peuple, sous forme d'acceptation, de patience, de travail
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et même de charité, on trouve des concours à l'œuvre nationale. Des femmes, qui touchent l'allocation de 1 fr. 25 par jour, n'entendent pas que ce soit seulement une aide : on leur fournit de la laine, des tissus ; elles tricotent, elles cousent, elles travaillent pour le plus modique salaire, empressées à contribuer au bien-être de nos soldats. Des petites téléphonistes payent la main-d'œuvre d'un ouvroir pour lequel elles travaillent elles-mêmes. Dès le début de la guerre quantité de midinettes se sont proposées pour garder des enfants de combattants et des vieillards. A Montmartre, il y a une cantine organisée et entretenue de leurs deniers par des jeunes femmes, marchandes de leur corps, qui nourrissent ainsi les malheureux de leur quartier. Avec le
prix de leur jeunesse et de leurs charmes, elles trempent la soupe et font bouillir la marmite. Ne sourions pas ; ces petites Parisiennes ont leur vertu.
Parisienne aussi, cette petite Denise Cartier, fille d'une concierge, qui est grièvement blessée par la bombe que jette du haut de son taube un noble et vaillant officier aviateur allemand, et dont les premières paroles aux personnes qui viennent la relever, sont : « Ne dites pas à maman que c'est grave, pour ne pas l'effrayer. » Parisienne, cette jeune fille de quinze ans, pensionnaire à Ncuilly, qui s'habille en fantassin, se rend à Versailles et trouve moyen de se glisser dans une auto militaire.
Si les femmes en France, comme en Angleterre, pouvaient être enrégimentées pour les services actifs de
l'armée, si elles pouvaient être ravitailleuses, pourvoyeuses, brancardières, nul doute que Paris ne fournît un beau régiment. Et même quelquesunes, comme certaines femmes russes, seraient bien capables de faire le coup de feu.
Évidemment, toutes les Parisiennes d'hier, je parle des élég-antes et des oisives, ne sont pas dans les ambulances, les hôpitaux, les ouvroirs, les vestiaires, les cantines. Il en faut bien pour assister aux matinées données au profit d'œuvres de toutes sortes ; il en faut bien pour assister aux conférences. Si elles ont des enfants, des garçons, le père n'étant pas là, elles s'occupent non seulement de leur éducation, mais aussi de leur instruction ; elles tricotent, et, sans nuire aux ouvrières dont le travail doit être ré-
munéré, elles s'ingénient à trouver des modèles élégants et pratiques, veulent que l'agréable soit mêlé à l'utile et varient les couleurs pour que le cache-nez ou le passe-montagne soit plus joli. Elles se réunissent, tantôt chez l'une, tantôt chez l'autre, pour tricoter. Elles parlent des absents qui, pour cette fois, n'ont pas tort; elles commentent le communiqué. La conversation est toute pleine d'aperçus, de prévisions, de tuyaux sur la guerre ; nulle critique, nulle impatience : elles disent « notre Joffre » comme les soldats. Les préoccupations sont telles qu'il n'y a pas place dans la causerie pour les potins et la rosserie. La Parisienne a tout de suite compris, senti ce qui est guerre et ce qui n'est pas guerre. Or le débinage, la méchanceté «. ne sont pas
guerre », on n'éprouve pas du tout le besoin de dire du mal de son prochain ; on a bien assez du mal à dire des Allemands ; mais l'Allemand n'est pas notre prochain, il n'est le prochain de personne. Elles tricotent, elles cousent, elles causent... ; les mots honneur, patrie, devoir, courage, espoir, endurance, schrapnell, marmite, destroyer, dreadnought, périscope, ravitaillement, munitions, Boches et poilus leur sont familiers.
Pour servir, elles ne sont pas enrôlées, attachées dans les services actifs : ce sont les auxiliaires de la charité, les indépendantes, les francstireuses du bien.
Elles n'ont pas une âme collective, leur cœur a peur de la foule ; il n'est pas disposé pour contenir beaucoup de monde ; elles s'occupent surtout
des gens qui sont dans leur entourage, dans leur rayon ; mais elles sont capables de prolonger ce rayon. Apprennent-elles que des blessés, dans les hôpitaux, sont tristes et pleurent les jours de visite parce que personne ne vient les voir ? elles se font visiteuses. Si on leur signale des soldats au front qui jamais ne reçoivent de nouvelles, parce qu'ils n'ont pas de famille ou bien parce que leur famille est restée dans les départements envahis, chacune veut avoir un de ces braves gens ; elle entre en correspondance avec lui : « Vous avez une amie qui s'intéresse à vous ; de quoi avez- Yous besoin? Dites ce qui vous ferait plaisir. » Et, selon la réponse, elle envoie du chocolat, des cigarettes, des livres, des douceurs ou des salaisons. Elles donnent volontiers la
chambre inoccupée pour les réfugiés... ; volontiers elles donnent leur vieux linge et leurs vieux vêtements, pas très vieux cependant. Elles ont garni les arbres de Noël, elles rempliront les œufs de Pâques. En outre, elles font quelque chose de très bien : elles s'habituent à la simplicité. D'abord, par raison, elles l'ont acceptée ; puis elles s'y sont adaptées, et elles ont fini par en avoir le goût et presque l'ivresse. Beaucoup de Parisiennes, parmi celles qui étaient les plus agitées autrefois, découvrent un grand et véritable charme à la vie simple qu'elles sont forcées de mener, depuis bientôt huit mois. Oui, si la guerre n'en était pas la cause, si l'obsédante pensée de la guerre n'enveloppait pas et ne pénétrait pas cette vie simple, elles s'en réjouiraient. En
tout cas, elles la reconnaissent préférable à la vie des dernières années, luxueuse et misérable, trépidante et stagnante. Elles se demandent comment elles ont pu mener cette vie-là ; elles disent : « On ne savait plus quoi inventer. D'une manière ou de l'autre, il fallait que cela finît. » Elles reconnaissent qu'elles étaient folles.
Elles ne font plus assaut de toilettes, mais d'économies. Comme elles ont donné leur vieux linge, leurs vieux vêtements, elles n'ont vraiment plus rien à se mettre, au sens strict du mot. Alors, pour aller et venù\ comme elles disent encore, elles se commandent un pratique « tailleur » de couleur sombre, neutre, bleu horizon, kaki, un drap qui les rend invisibles et qui ne fait pas pourtant qu'elles passent inaperçues !
Des Parisiennes qui n'étaient jamais descendues dans les profondeurs du métro ont appris à utiliser les voies souterraines. Elles y sont foulées, pressées; mais elles trouvent qu'elles ont une bonne presse et s'en amusent.
Quelques amies se réunissent, en petit comité, pour dîner, Mme X... est arrivée à l'heure exactement, bien qu'elle demeure tout près ; c'est qu'elle n'a plus son auto; tout s'explique.
Dès le potage, la maîtresse de la maison prévient, s'excuse : « Vous savez, c'est un tout petit dîner, un repas de guerre ; il n'y a que deux plats et vous serez indulgents pour le service. Je n'ai qu'une bonne ; mon domestique est dans les tranchées... Il écrit d'ailleurs des lettres admirables ! » Oh I qui ne s'accommoderait ce soir et les autres soirs d'un tout petit dîner, alors
que tant de gens ce soir el les autres soirs mangent strictement pour vivre et, même, pour ne pas mourir? Allons!
la maîtresse de la maison est tout excusée. Plus d'une juge sévèrement les tralalas et les ballhazars d'antan, ces festins sans innocence qui mènent à la dyspepsie, à Tartério-sclérose, au ralentissement général, où tant d'argent est sottement et inutilement dépensé :
car la majeure partie des invités s'abstient, suit un régime, et les autres, ceux qui ne s'abstiennent pas, le précèdent. On projette de fonder, après la guerre, la Ligue des deux plats; oui, deux {ilats seulement quand on recevra ses amis à dîner, mais une cuisine sans sophismes; un seul vin, mais sincère.
La table n'est pas couverte d'orchidées, ni d'œillets, ni de roses. Eh bien !
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s'il n'y a pas de fleurs, on aura plus de place pour y mettre, moralement, ses coudes. On se réunit pour causer, pour se confier, pour échang-er des idées et des nouvelles, parfois des idées nouvelles. On a besoin de cordialité, d'amabilité, d'amitié.
C'est grâce à la Parisienne d'aujourd'hui que Paris a cette physionomie spéciale, sévère et douce, ce sourire grave qui fait qu'on aime la grande ville plus qu'on ne l'a jamais aimée. Nos ennemis, sur la foi des espions répandus parmi nous, ont pu attribuer un temps cette physionomie de Paris à je ne sais quelle angoisse, à je ne sais quelle tristesse. Ils se sont trompés, lourdement, mais peuventils se tromper autrement ? Ils n'ont pas compris que Paris a de la pudeur, qu'il ne fait pas la fête quand on se
bat, quand on meurt. Alors que Berlin illuminait pour de prétendues victoires, Paris n'a pas illuminé après la bataille de la Marne, après la bataille de l'Yser. Dans chaque lampe électrique, dans chaque flamme de gaz, les Parisiennes auraient cru voir brûler l'âme d'un soldat mort pour la patrie.
Donc les Parisiennes sont entrées dans la simplicité; qu'elles y demeurent, qu'elles y entraînent leurs maris, et la question sociale sera, dans une de ses parties, résolue. Elle le sera encore d'une autre façon.
Parmi toutes les autres femmes qui s'occupent plus activement de faire le bien, qui se sont dévouées, consacrées à faire le bien, interrogez celles qui, avant la guerre, ne faisaient rien, toutes vous répondront qu'elles ne sau-
raient, après la guerre, reprendre une yie banale et mondaine, sans utilité, sans but; elles se demandent comment elles ont pu vivre autrement. C'est qu'elles sont allées dans le peuple...
Les Dames blanches auprès des blessés, les dames d'œuvres auprès des ouvrières, des enfants, des orphelins, des veuves, des vieillards ont pris contact avec la misère, la souffrance, la détresse, mais aussi avec le courage, la résignation, la générosité de cet admirable peuple. Des femmes riches et des femmes pauvres ont espéré, souffertetpleuré ensemble. Mères, épouses, sœurs, elles ont eu les mêmes deuils : elles se sont reconnues égales devant la douleur.
Tout cela ne sera pas perdu; dans les réactions sentimentales, comme dans les réactions chimiques, rien ne
se perd. Plaignons donc ceux qui prédisent et semblent désirer, après la guerre des nations, la lutte des classes, une lutte qui peut être sanglante et fratricide. Plaignons ceux qui sont prêts à tendre à nos ennemis une main fraternelle et qui, au besoin, exciteraient les uns contre les autres des Français qui se seront battus pendant des mois côte à côte, des frères d'armes, de misère, d'héroïsme et de victoire.
Certes, après la guerre, il y aura bien des maisons à reconstruire, des victimes à indemniser, des veuves, des invalides à pensionner; il faudra faire beaucoup pour le peuple, et les riches devront consentir de gros sacrifices.
Mais grâce aux femmes et aux soldats, espérons dans l'accord, la compréhension, la pénétration des classes.
Reconnaissance, estime, admiration
réciproques, charité et pitié, de tout cela doit sortir non plus la haine, mais l'amour, cet amour qu'il y a deux mille ans prêchait, parmi les hommes, un grand et pur socialiste.
Mesdames, Messieurs,
Au printemps de igoS, il y a donc dix ans déjà, je fis un petit voyage en Allemagne, avec mon cher ami Ferdinand Bac, non pas dans les Allemagnes, mais un voyage limité à l'Allemagne de Touest. Ferdinand Bac voulait se documenter pour un volume qu'il projetait d'écrire : Les Paysages de Gœthe. Critique très sagace et très érudit, observateur attentif, philo-
(1) Conférence prononcée à VUniuersité des Annales, le 5 lévrier 1915.
sophe averti, amant passionné de l'art et du passé et de l'Histoire, Ferdinand Bac avait beaucoup voyagé ; il connaissait admirablement l'Allemagne; il avait déjà écrit, dans la manière du Voyage Sentimental, un livre charmant : Vieille Allemagne. Maintenant, il voulait poursuivre Gœthe dans ses premiers et ses derniers retranchements, visiter Francfort, où le grand poète était né, Weztlar, où il avait connu et aimé Charlotte Buff, Weimar, où il avait vécu à la Cour de Charles-Auguste, etc., etc..
Nous devions donc voir, çà et là, un peu de la Hesse, un peu du Palatinat, un peu de la Saxe, un peu de la Bavière ; nous ne devions pas aller dans l'Allemagne de l'Est, dans la rude Prusse.
Naturellement, j'ai pris quelques
notes sur ce voyage; je les ai prises pour moi-même, sans aucune arrièrepensée de livre ou de conférence. Sur ce qui se passe actuellement, on prend des notes plus passionnées. Mais, dans ces impressions que j'ai fixées avec négligence, il y a dix ans, je retrouve quelques traits de l'âme et de l'esprit allemands. Si je les relis à l'heure présente, elles s'enhardissent à prendre une signification. C'est, d'ailleurs, à travers ce voyage que je pris conscience du péril allemand et que je sentis la guerre inévitable et terrible. Oui, comparer ces impressions indulgentes de 1905 avec nos impressions plus sévères de 1915 m'a paru pouvoir être la raison de cette conférence.
Nous étions partis le i5 mai, après déjeuner, par une journée assez mélancolique de printemps. Une première sensation, bien émouvante, c'est, avant d'arriver à Metz, la traversée du pays lorrain. La Lorraine 1 certes, je la chéris, soit pour avoir lu les livres et pour partager les amitiés de notre cher et grand Maurice Barrés; mais, ne la connaissant pas, n'y étant jamais allé, en avais-je assez ressenti le deuil et l'amputation? En 1870, j'étais un petit garçon; en 1890, j'étais une sorte d'anarchiste : c'est l'histoire de pas mal de bonshommes de ma génération ! Et ce n'est pas tout à fait leur faute !
Cette vision, bien limitée pourtant, et rapide, du pays lorrain à travers
les vitres du wagon d'un express, cette vision, fonction de l'étroite ligne du chemin de fer, suffisait, cependant, à me remplir de la plus grande tristesse.
Et l'on pense :
— Un jour, des soldats se cacheront dans ces bois...
Et des vers d'Emile Bergerat sur Les Cuirassiers de Reichshoffen nous reviennent à la mémoire :
Nous combattions depuis l'aurore un contre dix, 11 fallait de ces bois déloger ces maudits !
Ces grandes plaines couleur de marron ou d'émeraude, ce sont les futurs champs de bataille et les cimetières prochains. Cette vieille paysanne noire à coiffe blanche, aperçue comme à travers des barreaux, à travers les longues perches d'une houblonnière,
elle a vu la guerre de 1870, elle ne verra peut-être pas la prochaine tuerie ; mais cette jeune paysanne, à côté d'elle, la verra sûrement. Pourquoi sûrement? On ne sait pas... C'est un pressentiment. C'est qu'on traverse une zone de sensibilité française; on y sent mieux la menace, le danger de l'attaque brusquée; on y sent mieux, aussi, la tendresse pour la patrie.
— Quoi, tout cela en wagon, quand on va si vite et les vitres fermées?
Mais oui, c'est une atmosphère que l'on traverse. Où qu'on le place, un baromètre indique la pression, et l'âme est encore plus sensible qu'un baromètre.
Comme les gares frontières sont toujours tristes! Que ce soit pour passer de France en Italie, ou en Espagne, ou en Belgique ou en , Suisse,
c'est toujours une petite gare qui a un air désolé. Et puis, tout à coup, le langag-e, l'uniforme du chef de gare, des gendarmes, des employés, des douaniers, tout est changé; les formalités vexantes de la douane achèvent de vous contrarier. On est bien forcé de s'apercevoir que les hommes ne sont pas des frères, qu'il y a entre eux des barrières politiques, économiques, historiques. On admet encore les frontières naturelles, — il le faut bien, d'ailleurs : fleuves, chaînes de montagnes. Mais, dans une plaine bien unie, rien n'est moins motivé qu'un poteau-frontière. Cette sensation de différent, d'étranger que l'on a déjà quand on passe pour aller en Suisse, en Espagne, en Italie, ou même en Belgique, pays de langue et de sentiment français, pourtant, et qui l'a
bel et noblement prouvé, cette sensation, on l'éprouve plus pathétique, s'il s'apfit de passer en Allemagne. Alors, on entre chez l'ennemi héréditaire, tout vous devient hostile.
Et, tout de suite après la frontière, à l'aspect d'un Metz terriblement fortifié, instinctivement, machinalement, on secoue la tête, on hausse les épaules et l'on serre les poings.
Nous devions, le soir, nous arrêter à Trêves. Nous suivions la vallée de la Moselle. Çà et là, de jolis châteaux, de plaisantes habitations parmi les lilas, les marronniers elles acacias en fleurs. Metz, des forts, des coupoles, des canons..., et, tout de suite après, une douce vallée toute verte, avec des
UN VOYAGÉ EN ALLEMAGNE jS
prairies émaillées. Et le charme de la nature est si puissant que l'on oublie la méchanceté des hommes et que l'on glisse à des rêves de douceur, de bonheur !
Trêves est une vieille ville monarchique, historique, sévère. Arrivés le soir, nous jetâmes un coup d'oeil rapide à la belle cathédrale et au palais romain, déjà vaf^ues dans le crépuscule, et que nous devions visiter le lendemain dans les coins. Avant le dîner, nous pûmes nous promener dans les rues qui commençaient à s'éclairer.
Vieilles maisons à pignons dentelés. . . , nombreuses charcuteries d'une propreté admirable, avec des pots de myosotis entre les saucisses. Voisinage symbolique. Le Myosotis et la Saucisse : un beau titre pour un chapitre d'une étude sur la nation allemande !
En 1905, l'évêque de Trêves était un garçon d'une soixantaine d'années, avec une tête carrée, intelligente et joviale. C'était un prélat qui n'avait rien d'onctueux. Bien germanique, et même gothique, dirais-je, il était semblable aux prêtres que l'on voit dans les tableaux de primitifs.
Très érudit, mais un manque absolu d'onction et de sensibilité. C'était un catholique allemand, un évêque teutonique : il comprenait la guerre, il l'approuvait pour le vainqueur et n'avait aucune pitié pour le vaincu.
Cela se sentait. Au demeurant, le meilleur père du monde. Avec lui, nous visitâmes la cathédrale, puis un vieux cloître silencieux avec sa cour-cimelière où le vent soufflait dans un grand sapin et efTeuillait des pivoines odorantes sur les tombes. Ensuite, Mon-
seigneur nous ramena chez lui, où nous vidâmes à nous deux (Bac ne buvait pas beaucoup) une bouteille de vin du chapitre. J'invitai alors Monseigneur à déjeuner en notre hôtel Porta-Nigra : je lui passai la carte des vins pour choisir et il demanda une bouteille de vin de la Saar et une bouteille de vin de Champagne français dry, extra-dry, et, après le déjeuner très gai, où il pleuvait des anecdotes, il fuma deux gros cigares. Comme il s'inquiétait si j'étais marié, sur ma réponse affirmative, il conclut :
— Vous n'avez pas emmené madame, vous avez eu raison. Pour le voyage, la femme, c'est espèce de pakache (bagage).
Puis, il nous demanda si nous « piquions le petit somme ». Voilà encore un trait que nous devions observer
chez plus dun Allemand au cours de ce petit voyage : le désir d'avoir l'air bien Parisien, et même boulevardier, et même mauvais garçon. Nous lui répondîmes que nous ne piquions pas le petit somme; alors il nous proposa de nous faire visiter Notre-Dame, la Basilique, l'Amphithéâtre et le Musée romain. Nous avions accepté d'enthousiasme, mais, au moment que nous allions entrer dans l'église, Monseigneur aperçoit une voiture qui s'arrêtait devant la porte de sa maison, une voiture démodée avec un cocher vieux et de bons chevaux tranquilles, l'équipage archiépiscopal : c'était, en efïet, le cardinal Kopp, archevêque de Cologne, qui arrivait de Metz, où il avait dîné la veille avec l'empereur, lequel, entre parenthèses, allait partir pour Tanger, et qui venait faire une visite
à l'évêque de Trêves. Ce dernier nous quitta brusquement, en s'excusant toutefois, et en nous donnant rendez-vous chez lui à six heures. La vérité m'oblige à dire que nous le trouvâmes un peu trop affolé par 'la visite inattendue de son supérieur. Il était dans un état extraordinaire, dans un émoi disproportionné. Nous en fûmes ennuyés pour lui. Évidemment, avec le goût de la synthèse, on peut retrouver dans ce prêtre allemand des traits appuyés de la race. Somme toute, il est commun, mais intelligent, érudit; de la bonhomie, mais une bonhomie angulaire; il n'a pas de rondeur, il a plutôt du carré, et c'est d'Allemagne que, logiquement, nous viendra le cubisme; une conception ménagère de la femme : elle n'a pas le droit de voyager, elle doit rester à
la maison, sauf le cas où l'on ne voyage pas pour agrément ; une adnairation pour la force qui irait, je Tai compris depuis, jusqu'à l'absolution pour les atrocités. Enfin, un sentiment de la hiérarchie qui peut aller jusqu'au trouble.
Nous visitâmes donc Notre-Dame tout seuls, tandis que l'évoque recevait le cardinal: puis, nous allâmes sur la place d'Armes, où, devant la façade sculptée de la caserne, nous nous amusâmes à regarder des soldats manœuvrer. Nous nous amusâmes, c'est une façon de parler; par les réflexions qu'il inspirait, c'était un spectacle plutôt désagréable. Ces gens-là manœuvraient avec une précision merveilleuse. C'était à la fois ridicule
et admirable. Ridicule, parce que ces soldais dressés, entraînés à exagérer la rigidité, apparaissent comme des automates, des machines obéissantes, chez lesquelles on a supprimé la personnalité, l'initiative, la volonté, la liberté et tout ce qu'il y a de meilleur et de plus noble dans l'homme. Admirable tout de même, parce que l'on comprenait que cette armée était l'instrument véritable de la Prusse, et le rempart derrière lequel le Commerce et l'Industrie avaient confiance et audace. On pensait au petit duché sablière de Brandebourg, d'où était sorti, en deux siècles et demi, un royaume, puis un empire, parce que Frédéric-Guillaume P', le roi-sergent, avait créé la force prussienne et mis l'armée en état, et que ses successeurs avaient continué, les derniers surtout,
mettant, l'on pourrait dire, l'Etat en armée.
Des soldats pivotent sur la place d'Armes de Trêves, et voilà qu'autour d'eux, dans l'air, visibles à deux Français qui regardent ces soldats, tournoient des souvenirs et des prévisions.
Souvenirs de 1870, quand, déjà, l'armée allemande était nombreuse, disciplinée et cruelle. Et l'on songe :
— Que sera-ce la prochaine fois?..., dans dix ans, dans cinq ans, peut-être demain?
Dans un coin de la place, il y avait une dizaine de très jeunes soldats, dont l'instruction militaire était en retard, sans doute, et à qui un sousofficier était chargé de faire rattraper le temps perdu. Pour ces missions de confiance, on choisit, ordinairement, des hommes sans faiblesse. Le sous-
officier en question avait un air fort méchant. Il était d'un blond roux, sa figure était écarlate. Pendant qu'il faisait faire l'exercice à ces malheureux, il ne décolérait point. A un moment, il avait pris à part, pour lui donner une leçon particulière, un petit soldat à qui il apprenait à faire demitour, en marchant au pas de parade, le fameux pas de Toie. Le petit soldat, un enfant à la figure plate tachée de son, aux cheveux d'une blondeur pâle et pauvre, n'arrivait pas à exécuter le demi-tour au pas de l'oie et il disait :
— Es ist schwerr ! (« C'est difficile I »)
— Nein, hurlait le sous-off, cramoisi, en lui montrant le mouvement; es ist nicht schwerr ! (a Non, ce n'est pas difficile ! »
Au mois d'août dernier, un soir,
dans le Lrain qui me ramenait de Paris à Meulan, je lisais les premiers récils des atrocités allemandes en Belgique, et mon imagination était bouleversée.
Et, pendant que je lisais, je ne sais pourquoi, je revoyais ce petit soldat boche de la place d'Armes de Trêves, lui ou son frère. Maintenant, un sousotr à la figure cramoisie lui commandait d'éventrer une femme, ou bien de pendre un vieillard par les pieds, la tète au-dessus d'un brasier allumé, ou bien encore de couper les seins à une jeune fille, les mains à un enfant, toutes ces delikatessen de la kultur allemande.
— Es ist schwerr! disait le petit soldat, qui avait sans doute un père, une mère, une jeune sœur, un petit frère.
— Nein, es ist nicht schwerr! vociférait le sous-off, la brute allemande.
ivre de rage et de vin. Nein, es ist nicht schwerr !
Et il lui montrait comment ça se faisait ! Il faut qu'un sous-officier puisse exécuter lui-même tout ce qu'il demande à ses hommes, dans un militarisme bien organisé.
Le bon évêque nous avait bien recommandé d'aller visiter, aux environs de Trêves, deux châteaux, à Gorhem et à Elst. Ce château de Corhem, qui domine la vallée de la Moselle, est une belle évocation de la féodalité, mais plus intéressant et plus évocatif encore est le château d'Elst.
C'est dans un site merveilleux et comme enchanté, au milieu de bois épais qui couvrent les pentes des col-
lines comme une verte toison, une construction médiévale, étrange, forte et charmante, une architecture compliquée, de grands murs noircis avec des décrochements imprévus, une toiture d'ardoises bleues, toiture mouvementée, où se dressent, guerrières, à tout bout de toit, des échauguettes en poivrière.
Le comte d'Elst, le propriétaire, reconstitue, conserve, entretient son château avec un respect artistique, un soin religieux et une scrupuleuse tradition. Tous les meubles dans les appartements sont gothiques : nulle trace de modernisme. Dans la salle des chevaliers, on voit l'armure d'une comtesse d'Elst, cuirasse bombée à l'endroit qu'il convient, petit casque, petite épée, petit gantelet. Mais, dans la chapelle du château, un petit saint
UN VOYAGE EN ALLEMAGNE by
Georges, au lieu d'un dragon cornu, aux ailes membraneuses et griffues, aux pieds avec des ongles en bec d'aigle, terrasse une petite femme sans cornes, sans écailles et sans griffes, et lui enfonce sa lance dans le corps blanc et bien rond. L'artiste n'a pas cru nécessaire de mobiliser un dragon pour signifier la tentation, le péché selon l'Église. Ici, la réalité est plus faible et plus forte à la fois que l'allégorie. Que ferais-tu. en effet, pauvre pécheur, d'un dragon? Et je songe aux paroles de l'évêque de Trêves :
— La femme, c'est espèce de pakache !
Ce château d'Elst, qui s'élève au milieu d'un beau paysage silencieux,
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c'est la demeure où une belle princesse dort d'un sommeil magique, en attendant le chevalier qui la réveillera.
Si quelque éditeur publiait V Allemagne de Mme de Staël, avec des images, ce château illustrerait admirablement ces pages, qu'écrivait, au commencement de son livre, l'ennemie de Napoléon et la sullane de la pensée !
« Les nations germaniques, dit-elle, ont passé immédiatement d'une sorte de barbarie à la société chrétienne ; le temps de la chevalerie, l'esprit du moyen âge, sont leurs souvenirs les plus vifs et, quoique les savants de ces pays aient étudié les auteurs grecs et latins plus même que ne l'ont fait les nations latines, le génie naturel aux écrivains allemands est d'une
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couleur ancienne plutôt qu'antique.
Leur imagination se plaît dans les vieilles tours, dans les créneaux, au milieu des guerriers, des sorcières et des revenants, et les mystères d'une nature rêveuse et solitaire forment le principal charme de leurs poésies. »
Mme de Staël observa l'Allemagne en 1810, avec un optimisme, on le sait, antinapoléonien. Ce grand esprit de femme ne vit pas, ne sentit pas qu'après l'écrasement d'Iéna, la Prusse était tendue vers le relèvement.
Le livre de Mme de Staël est plein d'observations excellentes sur les tendances mystiques et romanesques de l'esprit allemand, sur le goût des Allemands pour les légendes, les vagues terreurs de l'imagination, ce qu'elle appelle d'une expression heureuse.
« le côté nocturne de la nation » ;
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mais, après la politique déjà connue des Frédéric-Guillaume et des Frédéric, elle avait tort d'écrire que « Findépendance et la loyauté signalèrent de tout temps, les peuples d'origine germanique », ou bien que « l'habitude de l'honnêteté rend ce peuple allemand tout à fait incapable, quand il le voudrait, de se servir de la ruse »>, ou bien, encore, que « les défauts de cette nation, comme ses qualités, la soumettent à l'honorable nécessité de la justice ».
Mme de Slaël avait été dupe des poètes, des philosophes, des mœurs familiales et des vieux châteaux, dans la nature rêveuse et solitaire. Nousmêmes, si nous visitons le château d'Elst, nous voici, pendant une heure, dupes du paysage, du romantisme et de la chevalerie, et des temps passés...
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Nous nous reprenons si, au sortir du paysage rêveur et solitaire, nous apercevons quelques soldats casqués...
Mais Mme de Staël ne se reprit pas.
Aussi les Allemands ont appelé pendant longtemps, non sans quelque raillerie, leur panégyriste, la bonne dame [die gute fraii), quelque chose comme die hirne (« la poire »). Et, comme Mme de Staël avait été dupe, nous fûmes dupes, en France, de Mme de Staël, jusqu'en 1870, et, après 1870, dame ! nous fûmes dupes encore des maîtres d'école, des savants, des méthodes, de la culture, de l'empereur pacifiste et des socialistes allemands. . . Et puis, et puis, nous fûmes dupes de nous-mêmes et de nos aspirations fraternelles. Car nous n'avons pas assez de rancune ; nous n'avons pas le besoin de haïr, mais le besoin d'aimer.
Vraiment, pour faire un pèlerinage aux paysages de Gœthe, nous prenons le chemin des écoliers : nous voici à Coblenlz, une jolie ville au confluent du Rhin et de la Moselle. Nous arrivons à la fin d'une belle journée, et nous prenons une vue de la ville sur le balcon de nos petites chambres de « Touring-Club », au cinquième étage de noire hôtel aux bords du Rhin, le vieux père Rhin, le génie tutélaire de l'ALllemagne, le Rhin « aux flots purs, rapides et majestueux, comme la vie d'un ancien héros ». Nous admirions le mouvement continuel des nombreux chalands remorqués par de grands vapeurs, véritables flottilles marchandes : mouvement, échange, commerce, industrie, richesse. Soudain, un bruit de tambours et de fifres, harmonie guerrière sourde et
stridente ; c'est un régiment d'infanterie qui revient du tir : militarisme, domination, intimidation, expansion.
Et là-bas, au confluent du Rhin majestueux et de la douce Moselle, sur un entassement de pierres cyclopéennes, la statue équestre de Guillaume P''. Allons voir ce monument colossal, vraiment colossal. Oh ! pour une statue équestre; c'est une statue équestre. Ce n'est pas comme ce groupe grandeur nature, dont un préfet en tournée, dans une petite ville de province française, disait au maire :
— Vous avez là une belle statue équestre.
A quoi le brave homme, modeste, intimidé, répondait :
— Oh ! équestre, monsieur le préfet est trop indulgent. Équestre, si l'on veut, équestre, oui et non.
A Goblenlz, la statue de Guillaume P"^ est équestre autant que possible. D'ailleurs, il y a partout des monuments de Guillaume P'" : c'est le grand empereur, le fondateur de l'unité allemande; il a créé la grandeur et la puissance de l'Allemagne.
Alors, de l'autre côté du Rhin, ça les a frappés : ils ne perdent pas une occasion de le commémorer.
La nuit était venue, nous étions rentrés à l'hôtel pour dîner. Nous eûmes la surprise de rencontrer là des amis, des Français : un grand ingénieur, sa femme, ses deux nièces, une jeune fille et une jeune femme qui avait des yeux couleur de noisette, et un jeune vieux garçon, célibataire absorbé dans l'oisiveté.
Comme cela fait plaisir, en Allemagne, de rencontrer des corapa-
triotes ! Ceux-là voyaient luxueusement en auto... Ils commencent comme nous leur voyage ; comme nous, ils sont en train de découvrir l'Allemagne. Ils sont dans la lune de miel germanique. Naturellement, nous dînons ensemble et nous échangeons nos impressions avec ce goût de nous dénigrer, si vif chez nous autres Français, et cette puissance d'admiration pour tout ce qui est étranger :
— Vous avez vu cette propreté dans les rues? — Et, sur les promenades publiques, des bancs spéciaux pour les enfants? — Les express comportent des troisièmes classes, puisque c'est pour les pauvres que le temps est le plus précieux ! — Il n'y a pas, le long des voies du chemin de fer, ces affreuses affiches qui déshonorent en France le paysage. — On ne boit pas
d'absinthe. — Peu de cafés, pas de tables dehors pour encombrer les trottoirs. — Et, surtout, il n'y a pas de ces petits édicules comme il s'en élève à chaque instant en France, aux plus beaux endroits, juste devant la vieille église, ou bien l'Hôtel de Ville à l'adorable façade Renaissance, ou devant la mer violette, ou devant le splendide horizon.
Comme l'a dit Grosclaude:
— En France, l'édicule tue.
Ici, il n'y a pas d' « occasions », comme ils disent en province rhénane. — Et l'occasion fait le larron.
— Ici, l'on se retient ! — Ils mangent beaucoup pourtant. — C'est un grand peuple ! — Contrainte, force, discipline. — Les confitures avec le rôti sont une chose nouvelle, donc excellente, et, nous nous prenons « à glo-
rifier l'âme allemande davoir compris qu'après le rôti, toujours un peu gras, quelque chose d'acide convient, et d'avoir remplacé notre salade nationale par d'excellentes confitures aigrelettes ! » Et la jeune femme aux yeux couleur de noisette dit, en reprenant du rôti :
— Je mange beaucoup, pour être un grand peuple.
Oh ! comme nous ne pensons plus à la guerre.
Maintenant, sous le clair de lune, nobissubridente luna, nous errons dans Coblentz endormi. Nous jouons aux émigrés ! ! Et nous voici sur une grand' place; il y aura, demain, un marché de porcelaines, de faïences : des verreries, des vaisselles sont là, étalées ;
elles vont passer toute la nuit, sans surveillance. Rien de plus aisé que d'emporter un bol, une lasse, un verre, une soupière, un saladier, la moindre des choses. Il n'y a vraiment qu'à se baisser. Qui vous verrait? Personne, Il est onze heures du soir. Seule, la lune d'argent veille dans le ciel bleu. Confiance, honnêteté, probité allemandes. Et nous nous émerveillons....
trop tôt ! Attendons 1 Dans dix ans, au pillage de Raon-l'Étape, les femmes d'officiers viendront avec des malles pour emporter les robes, le linge et les fourrures des Françaises. Les barbares remplissent leurs poches.
L'exemple vient de haut. Le duc de Brunswick cambriole le château de Baye. Le baron von Waldersee et le major von Lebedur fracturent les secrétaires et les boîtes à bijoux du
château de Beaumont. Le général Fabricius, Badois, vide les caves de Baccarat, et nous savons quels souvenirs, en échange, ce peuple du myosotis a laissés de préférence dans le salon, sur les parquets de nos châteaux et de nos maisons. Alors, je revois la place aux porcelaines de Coblentz, et les tramways de Weimar, où le voyageur paye sa place sans contrôle, et les jolies villes du Rhin sans édicules. Là encore, nous avons été dupes delà probité et de la propreté allemandes.
Et la kultur, pour ces gens-là, consiste donc à commettre leurs vols, leurs crimes et à faire leurs ordures chez les autres !
De Coblentz, nous fûmes à Cologne, où je devais voir un grand édi-
leur imprésario avec qui j'étais en affaires. Le père Bûch, Alfred Bûch, de Cologne, est un Rhénan, et le Rhénan ne perd pas une occasion de protester qu'il n'est point Germain.
Le Rhénan a de la bonhomie, de la gaieté, de la finesse et de l'hospitalité ; il aime le vin, le luxe, il est assez frondeur, il a l'esprit républicain et prendrait volontiers position dans l'opposition. Tout cela, en effet, n'est pas très allemand et cela tient à l'occupation française. Non pas que nos soldats, jadis, aient été brutaux, sans cela ils n'auraient transmis que leurs défauts; mais ils furent galants, aimés et ils ont transmis leurs qualités. L'abbé Wetterlé va même plus loin : l'autrejour.à un déjeuner auquel nous avait conviés la presse francoaméricaine, M. l'abbé Wetterlé me
disait que, si nous allions en Allemagne, nos soldats seraient violés.
Quoi qu'il en soit, avec M. Biich on pouvait causer. C'était un homme fort agréable. Je dis c'était, car il est mort depuis ! Mais cet agrément, cette gentillesse, je pense bien que, déjà en 1905, on ne les rencontrait que chez les vieux Rhénans. J'ai eu l'occasion d'entrevoir depuis le fils, Siegfried Biich, un énorme gaillard, subtil et dur en affaires, qui doit être, à l'heure actuelle, capitaine de uhlans, avec ses moustaches aux pointes relevées vers le ciel, comme l'empereur, et sa coiffure en aile de pigeon, comme lerapereur, coiffure qui était celle de la plupart des garçons qui nous servaient, quand j'étais interne à Louisle-Grand, en 1870. Oui, Siegfried Bûch doit être très Guillaume II et
très Deiitschland iiber ailes. Alfred Biich, le père, était, au contraire, assez Guillaume I", qui avait de la simplicité naturelle, de la distinclion dans les manières, une grande et seigneuriale courtoisie avec les femmes et qui, assistant sur une hauteur où il ne risquait rien du tout à une charge de nos cuirassiers, était capable de s'écrier :
— Ah ! les braves gens !
Ne nous frappons pas, cependant.
Il sut être dur, hypocrite et piétiste.
Citoyen de Cologne et protestant, M. Bûch, vieux Rhénan, n'avait pas pour son pays une ambition démesurée, il n'était pas « Allemagne au-dessus de tout». Certes, il acceptait volontiers que nous ayons été vaincus en 1870 et, bien que l'on nous eût pris deux prorinces, il ne détestait pas les Français.
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Mais, pour ce citoyen de Cologne, de Cologne où se dressent, sur les places, bronze ou pierre, à cheval ou à pied, Frédéric-Guillaume III, Frédéric-Guillaume IV, Guillaume I", Augusta, Bismarck, Moltke, Frédéric III, — en tout huit statues, car, pour sa part, Guillaume I"en a deux, — rien, pour lui, n'était plus juste et plus beau que l'aventure de la Prusse, depuis la guerre des Duchés jusqu'au traité de Francfort; mais il ne demandait qu'à s'en tenir là. 11 admirait l'empereur Guillaume II i « notre empereur », comme ils disaient tous) ; mais il admirait surtout en lui le souverain qui voulait créer des œuvres de paix et qui avait créé des œuvres sociales : retraites ouvrières, impôts sur le revenu, lois sur l'assistance publique, l'hygiène populaire, l'instruction, etc..
Il admirait moins le panache, les changements de costumes, tout le côté fregolesque du Kaiser, tout le côté poudre sèche et sabre aiguisé. Nonobstant, un loyalisme dont un monarque, même ombrageux, pouvait se contenter. De l'Allemagne, de la France, nous parlâmes tout le temps, pendant le diner important que M. Bùch nous avait offert, dans un des plus riches hôtels de Cologne.
Nous devions rester, dans cette grande ville (grosse Stadt !),\a journée du lendemain.
Dans la matinée, nous visitâmes le musée et, dans l'après-midi, M. Bûch voulut nous servir de guide pour visiter la cathédrale.
Avec ses cinq nefs, son transept à
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bas côtés, ses chapelles absidales rayonnantes, c'est une des plus belles cathédrales du monde ; pour la bien lire, pour lire ses dallages, ses chapiteaux, ses verrières, qui proposent une belle étude de la symbolique religieuse, il faudrait bien des heures.
M. Bûch nous a dit :
— 11 faut monter, faire le tour de la cathédrale par les toits... C'est très beau. Il faut monter.
Nous fîmes donc le tour de la cathédrale par les toits et nous comprîmes bien tout de suite que M. Bïich, citoyen de Cologne, n'y était jamais monté. Il le reconnut d'ailleurs luimême, de fort bonne grâce, en riant de tout son cœur. iNlais quoi ! combien de citoyens de Paris sont-ils montés aux tours carrées de Notre-Dame ?
Dans une vaste salle, sous la char-
pente, il y a des débris de pierre, amoncelés dans un coin. Un vieil homme qui nous a dirigés autour des toits prend deux gros morceaux de pierre qu'il nous prie d'emporter, comme souvenirs. Vraiment, il nous les offre, ainsi qu'on offre un bonbon, une délicatesse, une niaiserie, la moindre des choses. Et j'imagine ce dialogue qui fait beaucoup rire M. Bûch :
Le gardiex. — Vous prendrez bien un petit morceau de la cathédrale de Cologne ?
Le touriste. — INon, merci, nous sortons de table.
Le gardien, insistant. — Un petit morceau du chœur (quinzième siècle), cela se mange sans faim. Emportez !
Emportez !
Alors, nous sommes rentrés à l'hôtel avec nos deux plâtras ; mais, avant
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de nous séparer de la cathédrale, nous l'avons encore longtemps regardée. De l'extérieur, avec ses piliers, ses arcs-boutants, ses colounettes, ses galeries superposées, elle apparaît comme une magnifique prière de pierre qui élève vers le ciel, comme deux bras, deux hautes tours légères.
Mais si j'admire aujourd'hui, en souvenir et en mémoire, cette cathédrale de Cologne, comment ne penserais-je pas à cetle autre sublime prière de pierre, à cette cathédrale de Reims, qui appartenait à la France par l'histoire et l'art, mais qui appartenait au monde entier par la beauté ? Ayant la cathédrale de Cologne et tant d'autres vieilles basiliques, n'ayant pas l'excuse de l'ignorance, sachant ce que c'est qu'une cathédrale, que les Allemands aient bombardé la cathédrale
de Reims, c'est un de leurs grands crimes, impardonnable, inexpiable !
Les Huns, les Vandales auxquels on les compare à tort, n'avaient pas de cathédrales ni de critique, ni d'exégèse ; ils étaient des barbares sans prétentions.
Et l'officier supérieur, la brute supérieure, qui a ordonné le bombardement, je voudrais qu'après la paix, mais une paix sans pardon, une paix sans oubli, le général Heeringen fût traduit devant un tribunal international pour crime de droit mondial.
M. Bûch, je vous l'ai dit, était un brave homme : il n'aurait pas approuvé la destruction de la cathédrale de Reims ; mais, avec ces Allemands,
UN VOYAGE EN ALLEMAGNE lOQ
sait-on jamais? est-on jamais sûr?
Pourtant, je ne crois pas tout de même qu'il l'eût approuvée. Encore un coup, c'était un vieux Rhénan... Il aimait les lettres, les arts. Il nous avait invités à passer, le lendemain, une journée à Bonn, où il avait une maison de campagne et, dans la maison, une femme, sa femme. Nous avons déjeuné au Drackenfels. Mme Bùch avait un chapeau recouvert de mille petites écailles de jais qui, à chaque mouvement de sa tète, faisait un bruit effrayant. Elle avait lair d'une bonne petite Walkyrie, brune, grasse et courte, et M. Bûch, avec sa belle barbe blanche, avait l'air du Rhin lui-même qui serait sorti de son lit et aurait mis son complet le plus neuf pour faire les honneurs du pays à deux nobles étrangers.
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Le Draokenfels — rocher du Dragon — est un lieu élevé, sur la rive droite du Rhin, avec un château en ruines et d'oîi l'on a une belle vue étendue sur la campagne et sur le cours du fleuve. Nous admirions le grand mouvement continuel des bateaux de marchandises et de voyageurs.
— Ce n'est rien encore, nous disait M. Bûch ; mais, en été, il y a de grands bateaux à vapeur chargés de monde pour les promenades et les excursions. On rit, on chante, on danse...
D'un bateau à l'autre, on échange des saluts, on agite des mouchoirs. Vous ne pouvez vous faire une idée de toute notre joie, vous ne pouvez vous faire une idée de tout notre bonheur. Oui, oui, nous sommes un peuple heureux!
Et ses yeux se remplissaient de
douces larmes. Et tous les gens qui déjeunaient autour de nous avaient, en effet, laii' très heureux et ils mangeaient beaucoup. Dans la bourgeoisie, dans le peuple, on mange énormément.
Rentrés à Bonn à cinq heures, malgré ce déjeuner énorme, nous prenions le café au lait et d'excellents gàleaux. Puis, Mme Bûch, bonne musicienne et chanteuse, se mit au piano et chanta des chansons populaires... Elle avait mis un peignoir, pour être mieux à son aise, et je crois même qu'elle avait retiré son corset.
A huit heures et demie, on se mit à table pour le dîner. Caviar, poissons, asperges. Puis, on apporta des pokals pour le bohle. Le pokal est un grand verre à pied qui a bien soixante centimètres de hauteur et qui contient au
moins un demi-litre de liquide, et le bohle se fait avec du vin blanc, des fraises et du sucre. Mme Bùch prenait le pied du pokal à pleines mains, et disait :
— Au moins, on tient quelque chose 1 Nous croyions que ce pokal était le
couronnement du festin. Mais on apporta encore des côtelettes de mouton avec de la salade, puis du fromage et un immense gâteau avec de la crème blanche dont Mme Bûch se montra très friande. Mme Biich disait à la bonne qui nous servait :
— Mangez-en beaucoup, c'est très bon, ça ne se garde pas !
Ah ! si on se met à rationner la bourgeoisie, en Allemagne, elle souffrira.
Après le dîner, Mme Bïich chanta encore des mélodies de Schubert, de Schumann, aussi du Wagner. M. Bûch
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écoutait, digérait, somnolait. Maintenant, avec sa belle barbe blanche, il avait l'air du père Rhin, qui aurait passé un veston d'appartement, et Mme Biich avait l'air d'une bonne petite Walkyrie avec un peignoir de satin noir et un face-à-main en écaille. Enfin, à une heure, nous pûmes monter dans nos chambres. Et je pensais :
— Voilà des braves gens, intelligents, honnêtes, lettrés, artistes, hospitaliers. Ils se sont mis en quatre pour nous faire passerune journée agréable, et nous l'avons, en etïet, passée. Pourquoi donc suis-je un peu gêné dans ma gratitude? Pourquoi une ombre légère s'étend-elle sur ma reconnaissance?
C'est que leur affabilité a comme un relent de victoire, de conquête et d'annexion ; c'est qu'il y a dans leur cordialité, un chimiste dirait une trace de
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commisération supérieure. Tous les Français qui ont voyagé en Allemagne, même fort bien reçus, ont eu cette sensation, et toujours, au bon moment, par exemple sur le quai, à l'instant du départ, le conseil charitable :
— Oh ! surtout, que la France ne souhaite pas la guerre avec TAllemagne... Vous n'êtes pas prêts, vous seriez écrasés.
Évidemment, on se dit : « C'est à voir )', mais, tout de même, on est troublé.
Nous voici, maintenant, à Bingen, au bord de la Nahe, qui forme, ici, la frontière de la Hesse et de la Prusse. Nous traversons le Rhin sur un bac à vapeur et nous montons au Niederwald, plateau très boisé qui commande l'entrée des défilés du fleuve et d'où l'on a une vue magnifique sur les pro-
vinces rhénanes et sur le Palatinat.
Sur le Niederwald, s'élève, avec une statue de la Germania. le Denkmahl, monument national et commémoratif de la guerre de 1870-1871, et qui perpétue la mémoire du rétablissement de l'Empire. Sur le versant abrupt qui tombe au fleuve, un énorme soubassement de 20 mètres supporte une Germania de 10 m. 5o, qui, de la main droite, élève la couronne impériale et, de la main gauche, s'appuie sur un glaive, au milieu d'un cortège guerrier. C'est un trophée de la victoire allemande et un symbole de la garde du Rhin. Cette Germania, elle regarde hardiment, solidement, du côté de la France : c'est un défi, une menace.
Sur le socle, sont inscrites toutes nos défaites de la dernière guerre.
Le gardien du monument était un
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vétéran de 1870, avec une tête carrée, un visage dur, et comme un petit garçon marchait là où il ne fallait pas, où c'était défendu {verboten), le vieux se mit à menacer, à vociférer d'une manière qui nous parut disproportionnée... C'était un petit garçon de sept ans; mais cet âge si tendre n'attendrissait pas l'obscur collaborateur de l'unité allemande. Le petit était terrifié, médusé, et j'imaginais un de nos gosses ainsi molesté par quelque gardien. Aussitôt, un rassemblement, et l'on entend les « Où ça ?... Chez qui ? », de la foule, qui se serait chargée de ramener le vieux dur-à-cuire à la douceur.
Le Niederwald, c'est un des lieux psychologiques de l'Allemagne. D'abord, par ses dimensions, cette Germania dressée à la lisière de la forêt affiche
encore cette volonté d'être colossal qui hante la nation, depuis ses victoires, et qui devient plus forte de jour en jour. Si l'on pouvait risquer un néologisme, l'Allemagne est une nation qui se colossalise.
Cette volonté de faire colossal indique bien, chez les Allemands, une mentalité de parvenus. Leur fortune a été trop rapide. Deux siècles, c'est court dans l'histoire, pour que ce petit duché, cette sablière de Brandebourg devienne un royaume puissant ; un demi-siècle, pour que ce royaume devienne grand empire, c'est vertigineux.
Ne nous étonnons donc pas de rencontrer chez ces gens-là tout ce qui caractérise les parvenus : insolence, arrogance, outrecuidance, désir et besoin de grosses jouissances immédiates.
Le Niederwald est un lieu psycholo-
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gique, parce qu'il commande les défilés du Rhin. C'est, en effet, là que s'ouvre l'extraordinaire coulée du Rhin héroïque. De Bingen à Coblentz, le fleuve roule des légendes, coule entre des légendes. Enfin, au Niederwald, il y a la grande forêt, si nombreuse en Allemagne, et qui, par ses murmures, par le chant des oiseaux, par les gémissements ou les hurlements du vent dans les grands arbres, fait comprendre que dans ce pays soit née la musique symphonique.
« La multitude et l'étendue des forêts indique une civilisation encore nouvelle. » Forêt, barbarie, musique, sensualité, puis cruauté, tout cela peut s'expliquer ; mais il faudrait développer.
Maintenant, nous visitons Mayence, ville hessoise qui fut en Allemagne, la ville favorite de Napoléon. Les soldats de la Révolution ont planté sur la place du Marché un arbre de la Liberté. Dans le château, avant de partir pour la campagne de Russie, Napoléon a fait ses adieux à l'impératrice.
Un arbre de la Liberté, l'armée du Rhin, Napoléon : cette ville est pleine de souvenirs français. Et, le soir, si Ion rêve sur la promenade aux bords du fleuve, on éprouve une nostalgie rétrospective, le mal du pays, d'un pays qui a été vôtre et Ton se rappelle les vers d'Alfred de Musset :
Nous l'avons eu, votre Rhin allemand.
Il a tenu dans notre verre.
En août 1870, le roi Guillaume I" s'était arrêté à Mayence, pour suivre les péripéties de la guerre. Est-ce à cela, à des faits de ce genre, que les historiens font allusion, quand ils écrivent que (auillaume l" était un monarque prudent ? Bref, en août 1870 le roi attendait au château de savoir comment ça tournerait. On le voyait se promener les mains derrière le dos, le long de la galerie du premier étage, en compagnie du vieux de Moltke, et, quand la foule l'acclamait, il venait saluer. Pour ce souvenir, il devrait y avoir une statue de Guillaume !«' à Mayence. Eh bien I non, il n'y en a pas ; mais il y a la statue de Gutenberg, un conquérant plus intéressant, celuilà; il ne manquait pas de caractères, qu'il a lancés sur le monde, comme des milliers de petits soldats de plomb.
Et les paysages de Gœthe ? me direzvous ?
Nous y voici, puisque nous sommes à Francfort-sur-le-Mein, où le grand poète est né ; Bac s'est attardé dans la maison natale de Gœthe. Vous pourrez lire dans son livre le récit de cette visite ; c'est très intéressant. Je vais même vous donner un renseignement. Le personnage qui, dans le livre, s'appelle Timothée Blondel, c'est Bac lui-même. Mais vous l'auriez deviné.
Nous sommes restés seulement dix heures à Francfort. Nous avons vu seulement de l'extérieur le Rœmer, avec sa façade à trois pignons à redans, le Rœmer d'où, pendant trois siècles, les empereurs jetaient de l'or à la foule le jour de leur couronnement. Nous sommes entrés à l'hôtel du Cygne, dans le salon où fut signé
le traité de Francfort, un coûteux chiffon de papier ; c'est une pièce banale, avec des meubles affreux et de hautes fenêtres sur une rue triste.
Nous avons vu, dans Bœrnestrasse, l'ancienne rue aux Juifs, la maison de l'ancêtre des Rothschild; mais nous n'avons pas vu les maisons de Luther, celle d'où il prêcha son schisme, ni celle où Bismarck habita avant
Luther, Gœthe, Rothschild, Bismarck, ont donc habile dans cette ville de Francfort. Quel quatuor! la Religion, la Poésie, la Banque, la PoHlique ; la Réforme, le Romantisme, la Ploutocratie et l'Empire !
Mais, sivous interrogez un Allemand moderne, si vous lui demandez entre Luther, Gœthe et Bismarck (je laisse Rothschildde côté..., je suis bien tran-
quille; il se débrouillera toujours... ; comme le Niebelung Alberich, il peut forger l'anneau enchanté)... donc, si vous demandez à un Allemand moderne lequel est le plus grand entre Luther, Gœthe et Bismarck, neuf fois sur dix, il vous répondra que c'est Bismarck : il a fait l'unité allemande ! Cependant, Luther, un vrai Allemand, a révélé à ses contemporains l'âme allemande, et Wolfgang Gœthe, l'auteur de Werther et de Faust, est selon Ernest Haeckel, le plus grand génie de l'Allemagne.
Si vous voulez nous suivre aux paysages de Gœthe, à Wetzlar, le paysage de Werther, à Weimar, le paysage des folies, à léna, le paysage guerrier, j'en passe et des meilleurs, vous pouvez lire
le livre de Ferdinand Bac, il en vaut la peine. Bac ou Timothée Blondel cherche, furette, enquête, interroge; il cause avec la dame rencontrée sur un banc, dans un parc, avec le vieux monsieur assis à côté de lui dans le tramway, avec les concierges des maisons littéraires, avec les vieux gardiens des palais historiques. Il sait l'allemand ; moi, je ne le sais pas très bien. Alors, je préfère rêver dans les cimetières fleuris, ou me promener dans la forêt symphonique.
La petite ville de Wetzlar n'a pas dix mille habitants; mais, dans l'Allemagne sentimentale, c'est une capitale. Elle n'est pas devenue, d'ailleurs, commerçante ni industrielle, elle est restée vieille, charmante et hanséatique. C'est là qu'au printemps de 1772, le jeune Gœthe rencontra Char-
lolte Buff, fiancée à Kessnei-, et, ayant lu, d'autre part, la Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques, écrivit le roman de renommée universelle : les Souffrances du jeune Werther. Nous sommes arrivés le soir dans la vieille ville, mystérieuse dans le crépuscule. On chante le mois de Marie dans la vieille église gothique en pierres rouges, et qui sert aux deux cultes : protestant et catholique. Voilà un gentil exemple de tolérance religieuse. La maison de Charlotte est située dans une rue tout embaumée par des lilas en fleurs dont l'odeur s'exaspère dans la tiédeur du soir. Après le dîner, nous faisons une promenade dans le haut de la ville silencieuse et à moitié endormie ; quel ques fenêtres sont éclairées dans de jolies villas modernes entourées de jardins ou dans de vieilles maisons à
pignons. Dans une de ces maisons, un vieil homme joue du violoncelle, une jeune fille l'accompagne au piano.
Nous avons visité, le lendemain, la grande chambre où Wollgang jouait avec les enfants et exprimait à Charlotte ses tendres sentiments devant Kessner, le fiancé sûr et confiant; la grande chambre où, nous dit la gardienne, l'empereurFrédéric III a voulu passer toute une journée, tout seul.
Nous avons visité aussi la maison de Gœthe et la maison de Jérusalem.
L'hôtel où nous sommes descendus est une très vieille demeure. Dans ma chambre immense, qu'éclaire une seule bougie, avec, aux murs, des vieilles gravures ridicules et charmantes, avec de vieux bons meubles en noyer, j'imagine le livre, bien plus édifiant que le roman, le livre qui
raconterait la vraie histoire de Wolfgang Gœthe, de Charlotte Buff et de Kessner. Dans ce livre, on raconterait l'amour du jeune secrétaire de légation, Charles-Guillaume Jérusalem, pour la femme d'un conseiller, et qui, voulant se tuer à la chute des feuilles, s'adressa au fiancé de Charlotte pour lui emprunter ses pistolets.
Gœthe, qui n'avait pas du tout l'intention de se tuer, après avoir quitté Charlotte, mais qui voulait une fin pathétique aux souffrances du jeune Werther, sauta, si l'on peut dire, sur le suicide de Jérusalem, pour l'appliquer à son héros, et proposa à toutes les âmes passionnées une mort à laquelle il survécut pendant de longues années. 0 romantisme ! 0 littérature !
Mais je n'aurai pas le loisir d'écrire ce livre. Il faut partir pour Weimar, la classique cité des Muses, où nous allons demander à Gœthe le secret d'être olympiens. Bac a compté quatre jours pour cela. Ce n'e.sl pas trop !
Mais, entre Wetzlar et Weimar, il y a Eisenach, dans l'angle nord-ouest de la Thuringe, où nous nous arrêtons à cause des fêtes de Sébastien Bach et de la Wartbourg. Nous arrivons à Eisenach en pleines fêtes musicales. C'est le centenaire du vieux Bach et, pour racheter sa maison, on donne trois grands concerts. Dans l'église Saint-Georges, le soir, on joue la Passion selon saint Jean. L'église est pleine de monde ; un orchestre est installé dans le chœur; des hommes
et des femmes chantent cette vieille et belle musique.
Pendant l'entr'acte, ou, plutôt, entrela première et la deuxième partie, nous sortons sur la place de l'Église, où un grand tilleul monte aussi haut que le clocher. La statue du vieux maître voisine avec un monument commémoratif de 1870-1871, — encore ! on ne peut pas être tranquille ! — une redoutable Germania ! Le lendemain, deuxième concert, profane, celui-là, donné au théâtre. Je suis à côté d'une dame qui me demande si je connais l'auteur de la musique de la messe chantée à Saint-Sulpice le dimanche de Pâques de cette année.
Je ne suis pas du tout préparé à cette question. Elle me demande l'âge du compositeur de Pelléas et Mélisande.
Parbonheur, je pnis répondre. J'ajoute:
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— C'est un de mes amis.
La dame me dit :
— Il est magnifique.
Après le concert, nous sommes allés à la Wartbourg, où nous étions invités à déjeuner chez le gouverneur, M. de Cranach, un descendant du grand peintre Cranach. La Wartbourg, qui s'élève au milieu d'une sombre foret, est l'ancienne résidence des landgraves de Thuringe. C'est le plus beau monument civil ancien de style roman qui existe en Allemagne.
Martin Luther y a habité et traduit la Bible : c'est de la Wartbourg que l'esprit de la Réforme est descendu sur l'Allemagne. Le gouverneur, M. de Cranach, nous a reçus avec une par-
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faite bonne grâce : c'est un ami particulier de l'empereur. L'empereur ! il a pour lui de l'adoration, de la vénération, un culte véritable. Il l'admire tout entier, sans réserve. Ce n'est pas un bourgeois de Cologne, frondeur et qui critique, c'est un gentilhomme loyaliste jusqu'à l'aveuglement. Ah !
il ne sourit pas, lui, des changements de costumes, des discours historiques, des déplacements sensationnels, des télégrammes innombrables, de tout ce côté Lohengrin, Ubu et Kabot (avec un K) de Guillaume. Non, non, l'empereur est grand, superbe, sublime, magnifique. J'ai envie de lui crier :
— N'en jetez plus !
Mais je suis son hôte. Et il continue :
— Le monde entier nous envie notre kaiser !
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C'est peut-être la personnalité la plus extraordinaire, la plus haute qu'il y ait jamais eu en Allemagne.
Il nous énumère toutes ses qualités:
faculté d'assimilation, puissance de concentration. C'est possible. Il fait consciencieusement et noblement son métier d'empereur. Je ne dis pas non.
Il remplit une mission, une mission divine... Il y a, chez l'empereur, un côté mystique.
A la Wartbourg, l'empereur a fait revêtir de mosaïques byzantines la chambre de sainte Elisabeth de Hongrie. Là, dans cette chambre des mosaïques, Guillaume II vient passer des journées entières et, tout seul, il reste plongé dans de longues rêveries.
J'avoue que cela me trouble et me séduit. Mais, maintenant, le mysticisme, la collaboration avec Dieu et
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les inspirations de sainte Elisabeth, nous savons où cela a conduit l'empereur.
Après le déjeuner, M. de Cranach nous a fait visiter la Wartbourg. A un moment, je ne sais plus dans quelle chambre, il nous a dit :
— Et, maintenant, ne parlez plus ; ne bougez plus !
Nous avons obéi, nous avons attendu quelques minutes. Alors, est apparu un homme vêtu comme un seigneur du temps du landgrave Louis IV le Saint. Il a soulevé une draperie ; il a traversé la salle d'un pas de statue, comme disent nos meilleurs romanciers, et il a disparu.
Le gouverneur nous a dit :
— Ah ! ah ! il y a des fantômes,
Nous avons feint de trouver cela
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très impressionnant. Le gouverneur était bien content. Et j'ai compris pourquoi le côté Lohengrin de Guillaume II ne le choquait en aucune façon.
Nous avons invité, le soir, le gouverneur à dîner à notre hôlel d'Eisenach. Il nous avait demandé la permission d'amener une dame d'Erfurt, très intelligente, qui était venue pour les fêtes de Bach. Celte dame, avec une figure très rouge, mais agréable, ressemblait à une femme de Maurice de Schwindt, un peintre moderne célèbre, quia fait ses fresques dans la chambre des landgraves, à la Wartbourg.
Le dîner fut plus cérémonieux, à cause de la dame très aristocratique.
Mais j'ai vu là comment une Allemande peut aimer l'Allemagne. La dame de Schwindt proclamait son admiration
UN VOYAGE EN ALLEMAGNE l35
et son amour pour sa patrie, d'une façon qui était vraiment gênante pour des Français. Oh ! elle était vraiment très « Allemagne au-dessus de tout », celle-là.
A un moment, nous avons parlé de l'Alsace-Lorraine. J'ai dit au gouverneur que Bismarck se serait montré plus grand politique s'il nous avait demandé cinq milliards de plus et laissé nos deux provinces. Alors, le gouverneur nous a parlé des guerres de Louis XIV et de Napoléon. Il nous dit que les souvenirs de l'incendie du Palatinat étaient encore vivants parmi les paysans de 1870,
— Toutes ces ruines, ajouta-t-il, que vous avez vues sur les bords de la coulée du Rhin, entre Bingen et Coblentz, ce sont les Français qui les ont faites.
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Alors, il y eut un long silence...
Oui, l'Allemagne est le peuple qui se souvient, le peuple qui sait haïr.
Pour l'Allemagne, la haine est une théorie, un art, une longue suite d'exercices nationaux : elle est enseignée dans les écoles, professée dans les Universités; elle est l'âme et l'objectif des institutions militaires. Cette haine héréditaire, elle s'éclaire aux lueurs de l'incendie du Palatinat et le son du canon d'Iéna la tient toujours éveillée; elle ne connaît pas de prescription ni d'assouvissement, et elle subsiste après Leipzig et Waterloo, et Sedan. Haine singulière, en vérité, car, s'ils ne nous pardonnent pas nos victoires, ils ne nous pardonnent pas non plus les leurs.
Celte haine étend loin ses griefs dans l'histoire, comme les sapins éten-
claient loin leurs racines dans les sables du vieux Brandebourg, terre ingrate sous un ciel dur, avant que le duché affamé lut devenu le royaume dévorateur. Henri Heine, Prussien libéré, raconte qu'un jour, à Gœttingue, dans un cabaret à bière, un jeune « Vieille Allemagne » lui assura qu'il fallait venger dans le sang des Français le supplice de Conradin de Hohenstaufen, décapité à Naples, en 1268. Plus d'un TeuLomane, il y a un demi-siècle, déclarait qu'il fallait revenir au traité de Verdun entre les fils de Louis le Débonnaire.
En France, nous pardonnons, nous oublions tout ; nous ne savons pas haïr. En 1870, la vraie Allemagne s'était déjà fait connaître par ses forfaits
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militaires : réquisitions, loi des otages, pillage, fusillades sommaires et incendies méthodiques. Je feuilletais, dernièrement, les Histoires de France scolaires; on n'y parle pas de tout cela et, pourtant, comme il eût été utile que nos enfants aient eu ces notions ! 1870 nous avait révélé une Allemagne singulièrement hypocrite, barbare et vorace ; mais l'Allemagne de 1914 s'est surpassée. J'ai peur qu'après la paix, dans la générosité de la victoire, nous oubliions encore trop vite.
Les maisons seront vite reconstruites; mais il serait à souhaiter que, dans toutes les petites villes, dans tous les villages où les barbares ont passé, on conservât les ruines de l'humble mairie ou de la pauvre église, comme témoins de cette der-
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nière et sauvage invasion. Il serait à souhaiter que peintre, sculpteur, poète, chaque artiste fît son œuvre pour flétrir l'horreur germanique, pour fixer cette horreur sous l'aspect de l'éternité, car la haine sainte ne doit plus sortir de nos cœurs.
Entre toutes les guerres que l'orgueil, rambition et la convoitise ont déchaînées dans le monde depuis que le monde est monde, la guerre que l'Allemagne a déclarée à la civilisation l'été dernier a pu être appelée la Grande Guerre, à cause des armements formidables et du nombre immense des combattants, à cause aussi de l'importance de l'enjeu. Il
(1) Conférence prononcée à l'Entente-Matinée du Hi8-Majestys Théâtre, à Londres.
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s'agit, en effet, pour les nations attaquées, et Ton peut bien dire pour toutes les nations, de leur droit à vivre librement. Et comme cette guerre est la Grande Guerre, tout ce qui se rapporte à elle, tout ce qui naît d'elle, se trouve soudain, agrandi, élargi, élevé.
La cérémonie artistique, à laquelle vous assistez aujourd'hui, en est une preuve. Il s'agissait d'abord d'une œuvre de charité; il s'agissait de venir en aide à d'infortunés artistes français. Dès les premiers jours de la o-uerre, quelques hommes de cœur et de bonne volonté songèrent chez nous à tous ceux que l'art dramatique ou lyrique fait vivre en temps de paix, modestement mais dignement, et qui, loul à coup, allaient êlre victimes d'un chômage forcé, sans gagne-pain,
donc sans pain. Ce n'étaient pas de ces cigales imprévoyantes, pour qui la fable est sans pitié, ni de ces bohèmes insouciants pour lesquels la bourgeoisie se montre sans indulgence; non, c'étaient d'humbles serviteurs de l'Art, pleins de mérite, laborieux, dont le travail, chaque soir, consiste à chanter, à danser, à réciter des choses comiques ou émouvantes, ou bien à jouer de quelque instrument pour le divertissement de ceux qui ont travaillé toute la journée, mais sans chanter, ni danser, ni jouer d'aucun instrument.
Donc, quelques hommes de bonne volonté créèrent à Paris l'Œuvre fraternelle des Artistes. Afin de secourir immédiatement, ils organisèrent des matinées musicales et littéraires, et ce furent, dans le Grand Amphithéâtre
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de la Sorbonne, les Matinées nationales.
Le premier dimanche de décembre eut lieu la première matinée. Le succès en fut considérable : imaginez, entre trois mille spectateurs émus, une communion émouvante. On applaudissait; on pleurait. On applaudissait les vers patriotiques des poètes ; on applaudissait les hymnes des Alliés que l'orchestre déployait et agitait comme autant de grands drapeaux, devant la belle fresque de Puvis de Chavannes, Liidiis pro Patria. Mais la guerre est longue ; il y a toujours de la misère : on songea à organiser une représentation à Londres, avec le concours généreux des plus grands artistes anglais, qui répondirent à cet appel avec la plus grande confraternité. Un comité de patronage fut
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formé, qui se remplit aussitôt des noms diplomatiques et politiques les plus considérables. Si je ne cite pas les noms de toutes les personnalités qui nous ont témoigné une sympathie dont l'Œuvre fraternelle des Artistes est profondément touchée ; si, bien que les sachant par cœur — et « par cœur » est ici la véritable expression, — je ne les cite pas, ces noms, c'est qu'en vérité j'ai grand'peur de fort mal les prononcer, et ainsi de vous faire rire en exprimant ma reconnaissance.
Mais, comme je vous le disais, cette guerre agrandit toutes les manifestations qui sortent d'elle et, grâce à cet illustre comité de patronage, une matinée de bienfaisance franco-anglaise devient la matinée de l'Entente.
Cette Entente cordiale qui s'établit, il y a une douzaine d'années, entre les deux peuples, des gens réfléchis auraient pu la prévoir dès l'année 1880, quand plus d'un jeune homme français, dans ses vêtements, s'appliquait à avoir le chic anglais.
Il ne faut pas sourire ; il en est des nations comme des individus : parfois une inclination commence par la cravate, qui finit en affection durable par l'esprit et le cœur. Quoi qu'il en soit, cette Entente cordiale était la réponse d'un roi très sagace à un empereur qui aimait la paix d'une façon turbulente ; c'était la précaution d'un oncle un peu agacé contre un neveu de poudre sèche et de sabre aiguisé.
Il fallait la psychologie pangermaniste, c'est-à-dire un manque incroya-
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ble de psychologie, pour ne pas comprendre que cette Entente était une assurance contre le brigandage imminent et qu'au premier acte de banditisme, elle deviendrait une alliance loyale et tenace.
En effet, depuis six mois, Anglais et Français combattent chaque jour fraternellement, héroïquement, côte à côte. Je sais, parce que vos journaux l'ont dit, que, dans les commencements, nous vous avons étonnés.
Oh ! vous n'avez jamais douté de l'intelligence ni du courage français, mais vous doutiez de nos autres vertus, de la patience dans le courage, de la cohésion dans le danger ; vous doutiez surtout de notre discipline. Vous nous croyiez impulsifs, mobiles, changeants, trop nerveux. Vous êtes bien excusables : nous disons tant de mal
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de nous-mêmes que même nos amis peuvent en penser une partie. Et puis vous nous jugiez du dehors. Il est vrai que le peuple français est sensible, impressionnable à l'excès, mais il est aussi naïf, ce qui implique une grande honnêteté foncière. 11 ne fait pas toujours le départ entre les malins et les convaincus, les apôtres, ceux-ci toujours dignes d'estime quoi qu'ils prêchent, et reconnaissables à ce qu'ils arrivent rarement à de hautes situations. Mais il y a deux cloches que ce peuple entendra toujours par-dessus toutes les autres, quand elles sonnent leur tocsin : c'est le Droit et la Liberté.
Dans l'été de i9ii, quand l'Allemagne venait de tenter son coup
d'Agadir, jamais la France n'avait semblé à ses amis aussi inquiétante, aussi décevante. Mais dans les campagnes et les petites villes de cette douce France, si l'on écoutait les ouvriers et les paysans, on comprenait bien vite que ces gens-là n'avaient nul désir de conquête, nul goût pour la guerre d'hégémonie et de magnificence, mais qu'ils auraient la volonté passionnée, et l'on peut dire l'ivresse delà défense, et que, de l'excès de l'injustice et de l'injure, sortirait sûrement, dans un patriotisme indomptable, la résolution française.
Vous autres, messieurs les Anglais, vous ne nous avez pas surpris. Lorsque, par un besoin impérieux et impérial de symétrie dans la lâcheté, l'Allemagne s'est ruée sur la petite Belgique, comme l'Autriche se ruait sur
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la Serbie, nous n'avons pas été surpris que vous protestiez par les armes contre la violation d'un traité que l'Angleterre avait signé. Nous n'avons pas été surpris que vous fassiez ce que nous eussions fait à votre place dans les mêmes circonstances, parce que nous avons la même conception de l'honneur. Il y a plus d'affinités entre vous et nous par les Celtes et les Normands qu'il n'y en a entre vous et les Germains par les Saxons.
Ces affinités, elles se retrouvent dans le langage. Si j'ouvre, ne sachant pas l'anglais, un livre anglais, je suis émerveillé du grand nombre de mots que je puis traduire sans dictionnaire et qui ont le même sens dans les deux langues, le mot honneur, par exemple.
Pour vous comme pour nous, ne signifie-t-il pas sentiment profond du
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devoir, exaltation de la conscience, respect de soi-même et des autres, fidélité aux engagements pris? Quand on entend les mêmes choses sous ce mot honneur, on doit s'entendre sur tout le reste.
Alors, vous avez fait cause commune avec nous, vous êtes allés au secours de la noble Belgique ; vos soldats ont débarqué chez nous en leurs pratiques costumes kaki. Nous admirions vos hommes, officiers et soldats, solides, bien découplés. «Fme sport ! » disait un colonel anglais, comme on lui demandait ce qu'il pensait de la guerre. Oui, de beau sport, avec tout ce que le mot et la chose contiennent d'entraînement, d'endurance, de souplesse, de discipline et de loyauté. Ce goût du sport, si vif chez vous, il avait passé le détroit depuis quelques
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années ; c'est à cette renaissance du sport que nous devons l'admirable condition physique et morale de notre jeunesse. Oui, la France, pour son salut, est redevenue sportive; je dis redevenue, car elle l'était autrefois.
A la tin du seizième siècle, nobles, bourgeois, paysans, s'adonnaient aux exercices physiques, au jeu, au desport, d'une façon que les Anglais trouvaient alors excessive, principalement au jeu de paume, que l'Anglais Dallington, voyageant en France vers i6oo, appelle le tennis. « 11 est plus en usage ici, dit-il, que dans toute la chrétienté réunie », et il ajoute : « Les Français sont nés une raquette à la main. »
Là, nous constatons encore, entre les deux peuples, des affinités. Nous en découvrirons désormais à chaque instant.
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Aujourd'hui, par exemple, à cette matinée, les éminents artistes anglais qui nous ont prêté un théâtre et l'éclat de leurs noms réputés dans le monde entier, ont voulu que Molière figurât au programme et que nos artistes de la Comédie -Française représentassent une scène de notre grand comique.
Eh bien ! alors que vous avez Shakspeare, cette forêt, cet océan, cette chaîne de montagnes, l'admiration que vous montrez pour Molière que nous chérissons, est encore une affinité et non des moins significatives.
Les Allemands n'aiment pas Molière qui, d'ailleurs, tel que je le connais, les aurait détestés ; les critiques allemands modernes ont, le plus souvent, traité Molière avec une insolence dédaigneuse. Comment en serait-il au-
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trement? Comment ces pédants pourraient-ils comprencli-e celui qui avait horreur du pédantisme et qui a si largement raillé les pédants ? Et encore, Métaphrasle, Pancrace, Marfurius ne sont que ridicules, grotesques, bouffons; ils ne sont pas sanguinaires et ne recherchent pas dans Aristote des excitations au meurtre, à l'incendie et au pillage. Comment les Allemands aimeraient-ils Molière, l'auteur de Tartufe, de Tartufe qui symbolise à nos yeux toutes les hypocrisies, religieuses, politiques, philosophiques et scientifiques?
Aimer Molière, au contraire, c'est aimer la franchise, la clarté, la gaieté, la compréhension et la tolérance.
Ainsi les raisons de sympathie entre nous deviennent plus nombreuses à mesure que nous apprenions à nous connaître. Hélas! combien il est dif-
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ficile de se connaître. Déjà, dans un même pays, les gens ne se connaissent pas. Que d'hommes passent à côté les uns des autres sans se parler, sans s'interroger, sans se confier ! De peuple à peuple, la pénétration est plus rare encore. Et vous, vous habitez une île, et chaque Anglais, me disait un de mes amis, est une petite île; mais, dans les grandes circonstances, vous savez sortir de votre cant. L'autre jour, à cette première matinée nationale dont je vous parlais tout à l'heure, quand l'orchestre eut joué le God save the King^ un officier anglais sauta sur l'estrade et embrassa le chef d'orchestre, M. Camille Chevillard ; il était sorti de sa petite île !
L'Entente cordiale, devenue alliance défensive, est donc en train de devenir une amitié durable. Elle a déjà
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résisté à une grande épreuve, cette amitié.
L'Allemagne, pensions-nous, est un pays de méchantes gens qui n'aiment personne et en veulent surtout aux Français ; mais, par votre intervention, nous voilà déchus de cette prérogative. L'Allemagne proclame que vous êtes le principal objet de sa haine ; être le peuple le plus haï par les Allemands, c'est, à l'heure actuelle, un beau titre de gloire! Mous pourrions être jaloux et envieux : admettons plutôt que nous sommes les deux peuples les plus hais par l'Allemagne; c'est encore une affinité.
Un de vos grands romanciers, Rudyard Kipling, écrivait dernièrement à un de ses amis en France : « A la fin de cette guerre, nos deux peuples seront les plus complètement unis que
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.l'Histoire ait connus. » Acceptons-en I augure. Il est, en effet, nécessaire à la civilisation que, dans l'avenir, l'Angleterre et la France soient unies, car il faut bien penser qu'après une telle guerre, tout devra être changé. La fin d'une telle guerre doit marquer le commencement des temps nouveaux.
Nous assistons à un formidable cataclysme, à un raz de barbarie, à un tremblementde civilisation. Un peuple tout entier atteint de cette vanité insensée, de cette folie des grandeurs que l'on constate dans la paralysie
générale et l'on peut dire: un peuple tout entier atteint de paralysie générale collective, est sorti en hurlant de ses frontières. Dès la première heure,
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sans provocation, sans l'excuse de représailles, mais avec la joyeuse méchanceté dont parle Nietszche, avec la rage ignoble de malfaiteurs qui ont manqué leur coup, ses chefs ont organisé tous les crimes et toutes les exactions. Dans une sorte de défi et de gageure, ils se sont mis en dehors de toutes les lois ; ils ont pris systématiquement la contre-partie de tous les accords et de toutes les conventions établies, et leurs hommes qui ne méritent pas le nom d'hommes ni de soldats, mais qui font songer à l'on ne sait quels pithécanthropes lubriques et féroces, ont écrit par leurs atrocités un livre de sang et de boue, le livre le plus abject qu'une armée ait jamais édité.
Eh bien ! si les Alliés n'étaient pas vainqueurs, et cette supposition est un
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blasphème, ce serait la faillite de la religion, de la morale, de la science; ce serait la faillite de l'humanité. Chaque jour la religion est profanée ; la catholique Belgique, qui fait l'admiration du monde, qui a combattu pour l'honneur sans s'inquiéter du temporel, voit ses prêtres égorgés, ses églises incendiées; partout les autels sont souillés et l'on n'entend pas encoregronderlesfoudres vaticanes. Chaque jour des femmes sont violées, des enfants et des vieillards massacrés, mutilés; des populations sont emmenées en captivité ; toutes les conventions internationales sont déchirées, et les nations qui ont signé ces conventions se regardent, se tâtent, s'interrogent, calculent, hésitent, balancent. Ici, on a la crainte de la force; là, on semble en avoir l'admiration; un peu partout, hélas !
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on fait des affaires. Dans une société, si un individu sort de l'état juridique, commet un crime de droit commun ou forfait à l'honneur, les honnêtes gens cessent tout commerce, toutes relations avec lui. Ne devrait-il pas en être de même dans la société des nations contre la nation criminelle ? Que deviennent la morale, le droit des gens?
Où sont les sanctions? On ne sait plus.
M. Bergson disait l'autre jour que le dix-neuvième siècle ayant été le siècle des sciences naturelles, physiques et chimiques, le vingtième siècle serait celui des sciences morales. Il serait grand temps, en efTet, car la science devient méchante et sournoise pour collaborer à la tuerie, et l'homme des laboratoires est vraiment trop près de l'homme des cavernes.
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'Est-ce à dire que la morale doit croître en même temps que la science ? Mais non : la morale est bien établie depuis des siècles. « Tous les bons principes sont dans le monde — a dit Pascal, — il ne manque qu'à les appliquer. » Mais répandre cette morale par des actes et des écrits contagieux, ce sera la tâche des Alliés vainqueurs, la tâche de l'Angleterre et de la France qui ont toujours été à la tête de la civilisation et qui ont pour commune mesure l'amour de la liberté.
Et cette matinée de l'Entente signifie que, dans chaque pays, ce ne sont pas seulement les hommes politiques, les philosophes, les historiens, les savants qui doivent collaborer à l'œuvre de pitié et de vérité, mais aussi les artistes. Oui, le poète, le romancier, l'auteur dramatique, chacun doit mon-
trer aux hommes, après l'orage, Tarcen-ciel de l'Idéal, dont les sept couleurs : Intelligence, Amour, Bonté, Justice, Humanité, Loyauté, Courage, se fondent dans cette lumière blanche : la Beauté !