‹ La parole Française (volume 2)Chapitre 19 sur 38 · LES SENS · texte numérisé non relu

LES SENS

I. L'homme a cinq sens, la vue, l'ouïe, le goût, l'odorat, le toucher. Les organes des sens sont: l'œil, l'oreille, la langue, le nez, la peau. Nous palpons avec les doigts, nous savourons avec la langue, nous flairons avec le nez, nous écoutons avec les oreilles, nous regardons avec les yeux. Les impressions des sens sont transmises au cerveau. Sans cerveau, pas de sensations.

George, vois-tu cette mouche au plafond. — Je la vois, — Que fait-elle? — Elle est immobile, je pense qu 'elle dort. — Les pieds en haut ? — C'est son habitude de dormir ainsi. — Regarde bien, ouvre de grands yeux, la mouche ne dort pas.

elle remue les pattes de devant, elle les passe et les repasse sur sa bouche et sur ses ailes. Elle fait probablement sa toilette. Vois-tu ce qu'elle fait? — Vàus avez raison^ monsieur ^ elle fait sa toilette.

2. Vois-tu, mon ami, quand tu as les yeux fermés ? — Non certes. — Et quand tu les tiens ouverts ? — Je vois alors. — Dans l'obscurité ? — Si V obscurité est complète je ne vois pas du tout; dans la demi ^ obscurité, j e vois un peu. — Mais vois-tu bien sans regarder, sans être attentif? tu n'as pas vu que la mouche nettoyait sa bouche et ses ailes, parce que tu ne regardais pas attentivement. Pour voir il faut regarder, n'est-ce pas? As-tu la vue bonne? — Excellente. — As-tu de bons yeux? — Les meilleurs du monde. — Je t'en félicite. Garderies bien, ne lis pas au soleil, ni sous un gaz trop brillant, ni le soir à la faible lumière du crépuscule.

Les animaux voient-ils aussi bien que nous ? — // y en a qui voient m^ieux que nous, le lynx par exemple, et l'aigle; il y en a qui voient moins bien que nous, et il y en a qui ne voient prèsque pas le jour, par exemple, le hibou et la chauvesouris. — Celle-ci est une drôle de bête, est-ce un oiseau ? — Elle n'a pas de plumes. — C'est vrai ; mais elle vole.

3. Quelle est la forme de Tœil, madame ? — Elle est sphérique. — Oui, irrégulièrement sphérique. L'œil est logé dans une cavité, n'est-ce pas ? — Oui, — C'est l'orbite de l'œil. Il est admirablement protégé parles paupières, les sourcils et les cils. Avec quelle merveilleuse promptitude, la paupière se ferme, aussitôt qu'un danger menace l'œil ! Et les sourcils ne protègent-ils pas nos yeux contre la transpiration qui coule de notre front, au temps des grandes chaleurs, en juillet et en août?

Les poissons ont-ils des paupières, des cils et des sourcils ?

Quelle est la partie la plus délicate de l'œil? — Oest la pupille. — Tu as les yeux noirs, George. Tous les yeux sont-ils noirs ? — Non^ il y en a de bleus, — Il y a aussi des yeux gris. Connais-tu les yeux louches, des yeux qui ne regardent pas dans la même direction ? — Oui, je n'aime pas les yeux louches,

4. Tous les hommes voient-ils? — Non, — Ceux qui ne voient pas sont aveugles. — Ils sont bien malheureuXy monsieur, — C'est une grande misère que la cécité, mais je pense que la surdité est plus triste encore. — Qu'est-ce que la surdité? — Celui qui est sourd n'entend pas, et parce qu'il n'entend pas il ne parle pas, il est

muet, il est sourd-muet N'as-tu pas pitié de lui, cher ami ? — Oh que oui ! Je le plains extrêmement. Le sourd-muet est le plus misérable des homm.es, — ^Vous savez, madame, qu'il y a des écoles excellentes pour les sourds-muets. On leur apprend à lire, à écrire et même à parler. Avez-vous jamais entendu parler un élève des écoles des sourds-muets? — Oui, monsieur y j'ai entendu parler une sourde^ mais j'aurais préféré qu'elle gesticulât^ sa voix était si triste, d'une m^onotonie si désagréable et sans aucune expression!

5. Comment est-il possible, monsieur, cC" enseigner des personnes qui n' entendent pas f — C'est bien difficile, cher ami, cependant tu connais la mimique? — Oui. — Et la dactylogie? Un geste des doigts qui représente les lettres de l'alphabet. — Oui, nous parlons ainsi à l'école, aux heures du silence, quand nous voulons dire quelque chose à nos camarades. — Eh bien ? — Eh bien ! monsieur, vous ne voulez pas sans doute me faire condure qu£ les sourds-muets font comme nous. Nous avons un alphabet déjà, ils tCen ont pas. Nous pouvons convenir de représenter les lettres de notre alphabet par tel ou tel geste ; mais eux y ils ne peuvent pas représenter par des gestes des lettres qu'ils ne possèdent pas. — ^Tu raisonnes

comme un philosophe et tu as raison. Que de cœur il a fallu, quel discernement et quelle intelligence pour ouvrir le monde de T esprit à ces infortunés, que la nature semblait avoir condamnés à ridiotisme, aussi bien qu'au silence ! Qu'il soit béni à jamais, le généreux philanthrope qui le premier consacra sa vie à l'éducation des sourds-muets. — Qui est-ce? — C'est un Français, l'abbé de l'Epée. "L'instruction des sourds-muets, dit-il, consiste à faire entrer par les yeux, dans leur esprit, ce qui est entré dans le nôtre par nos oreilles." — Mais comment? r esprit d^ un sourd-miiet ne ressemble pas au notre; son cerveau est malade comme son oreille. — En êtes-vous sûre, madame ? Il y a des entendansparlans dont le cerveau est pauvre aussi; vous pourriez bien croire qu'il est malade, et assurément il y a tels sourds-muets dont le cerveau est meilleur que celui de certaines personnes qui entendent et qui parlent.

Remarquez bien que la surdité ne commence pas toujours avec la naissance. Il y a un grand, un très grand nombre de sourds-muets qui ont entendu et parlé dans leur première enfance.

C'est la fièvre typhoïde, la scarlatine, une chute souvent, qui a privé de l'ouïe ces pauvres enfants. Pourquoi leur cerveau serait-il moins

bon que le nôtre? Quoi qu'il en soit, l'abbé de TEpée a eu foi dans le cerveau des deux pauvres filles que le hasard lui fit rencontrer en 1753. Elles étaient jumelles et filles d'une pauvre veuve. — JuTnelles? — Elles étaient nées le même jour. Il se chargea de leur éducation et cet incident décida du sort fiitur des sourds-muets dans tous les pays du monde.

6. Bientôt l'abbé de l'Epée eut de nombreux élèves qu'il distribua dans quatre pensionnats. Ils étaient 75 qu'il enseignait deux fois par semaine de sept heures à midi. En 1778, l'empereur Joseph II visita la ferme école, et s'y intéressa tant qu'il en parla avec admiration à sa sœur Marie-Antoinette, laquelle n'eut pas de peine à gagner le cœur de son mari Louis XVL Celui-ci prit sous sa protection les sourds-muets de l'abbé de l'Epée: l'avenir était assuré, l'école-mère des sourds-muets existait.

Combien (Tannées les enfants restent-ils dans les écoles des sourds-muets en France — Six ou sept ans. — Et après, qtce deviennent-ils ? — S'ils sont riches, ils rentrent dans leurs familles, s'ils sont pauvres, ils vont travailler chez un maître, et gagnent leur pain aussi bien que les autres. — Que peuvent-ils faire? — Ils sont cordonniers, jar-

diniers, menuisiers, lithographes, tourneurs, relieurs ou sculpteurs sur bois. Pourquoi ne seraient-ils pas aussi bons ouvriers que ceux qui parlent, du moment que Técole a développé leur intelligence ? Ils ont le don de Timitation. Conduisez-les au jardin, ils emploieront comme vous la bêche et le râteau, ils bêcheront et ratisseront la terre, ils y mettront la semence des fleurs et des légumes, et ils presseront doucement la terre sous leurs pieds, après y avoir déposé les graines de l'asperge ou de la rose. — Et s ils sont cordonniers? — Ceux-là coupent le cuir et battent la semelle aussi bien que leurs camarades, et ils prennent la mesure de votre pied avec la plus grande attention. Êtes-vous étonnés que les sourds-muets sortis des écoles servent la société aussi bien que nous ? — J' admire les bienfaits de cet enseignement extrcurrdinoire et les hommes qui s'y dévouent.

7. Entends-tu, George ? — J'entends etjeparle^ fai bonne oreille et bonne langue, je ne suis ni sourd ni muet. — Entends-tu quand tu n'écoutes pas ? — y 'entends sans bien savoir ce qu£ j'entends. — Tu t'expliques bien, ami ; si je te parle et que tu n'écoutes pas, comprends-tu ce que je dis ?—Assîirément non, il me faut écouter de mes deux oreilles et votes regarder de mes deux yeux

pour comprendre ce qtt£ vous dites en français, — N*arrive-t-il pas que tu faîs la sourde oreille, c'est-à-dire que tu refuses d'entendre ce qu'on te dit, que tu fais semblant de ne pas entendre ? — Rarement, monsieur, — L'âne fait souvent la sourde oreille, n'est-ce pas? — Oui, il est têtu, cest son défaut.

Entends-tu quand tu dors? — Non, je dors profondément. — Sur tes deux oreilles? — Oui, — Tu entends, cependant. — Non. — Si, tu entends. Ne t'éveillesrtu pas, quand on frappe fortement sur ta porte? — Oui. — ^Te réveillerais-tu, si tu n'entendais pas? — Vous avez raison, monsieur, nous entendons quand nous dormons, mais nous entendons moins bien qtie quand nous sommes éveillés. — Nous voilà d'accord, cher ami.

8. Sens-tu? Sens-tu les odeurs? Voilà une rose, approche- la de ton nez. Flaire-la, elle doit sentir bien bon. Elle est toute fraîche, il n'y a pas une heure qu'elle est ouverte. — Qu'elle sent bon, monsieur! Est-ce pour moi? — Oui, mets-la à ta boutonnière.

Prends cette petite bouteille sur le table, flaire. Tu te retires, tu fais la grimace.-^ C?//^ odeur est si forte! — C'est une odeur piquante. N*aimes-tu pas mieux l'odeur de la rose, que cette odeur d'ammoniaque? Prises-tu? — Mon

grand-père prise. — N*as-tu jamais pris aucune prise de son tabac ? Ne prends pas l'habitude de priser, car ton odorat perdrait sa sensibilité délicate et tu n'aurais plus de plaisir à respirer les plus doux parfums. — Jette prise ni ne priserai jamaisytnonsieur. — Aimes-tu Todeur du bifteck? — Oui, qtumd j'ai faim. — Voilà, c'est une odeur appétissante. Cette odeur n'est-elle pas désagréable pour toi et nauséabonde, à l'heure où tu fais la digestion de ton dîner? — Très nauséabonde.

Aimes-tu l'eau de Cologne? — Beaucoup. — C'est une odeur fraîche. — ^Toutes les odeurs ne sont pas fraîches; il y en a qui sont suffocantes. Es-tu jamais entré dans une manufacture de coton ou dans un magasin de laine? Ne suffoquais-tu pas? — Je suffoquais. — Et quand tu as été absent huit jours de ta chambre où les fenêtres et les portes sont hermétiquement fermées? — Je suffoque aussi quand je rentre. — Quelle odeur de renfermé, cher ami ! ouvre vite toutes tes fenêtres.

Ton chien a-t-il bon nez? — Un nez incomparable. — Oui, le flair du chien est le meilleur du monde. Il a foi dans son nez.

9. As-tu le goût délicat? — J'ai le mauvais beurre en horreur. — ^Je n' en doute pas. Si tu n'avais pas d'odorat, goûterais-tu ce que tu manges ? — Ouiy car je goûte avec la langue, —

Uniquement, penses-tu ? — ye le pense. — Fais cette expérience : ferme les yeux et les narines, et fais déposer sur ta langue une crème à la vanille, puis une crème au chocolat, puis une crème au café. Les distingueras-tu? — Peut-être. — Tu percevras les trois fois une saveur sucrée, rien de plus. — Je ferais monsieur ^ cette expérience très agréable.

lo. Nous avons oublié, madame, de parler des couleurs. Quelle est la couleur principale? — N'est-ce pas la couleur blanche? — Prenez ce prisme triangulaire. Il est de cristal. Vous savez que le prisme décompose la lumière blanche? — Oui. — Regardez, voyez-vous le rouge,rorangé, le jaune, le vert, le bleu, Tindigo, le violet? — Je les vois.'. — Ce sont les sept couleurs primitives. — Il y a beaucoup d'autres couleurs. Il y a le noir. — Oui, c'est une couleur négative. — Il y a aussi le rose, — La rose de George est rose. Et il y a le jaune vert, le bleu vert, le bleu de ciel, le bleu d'eau. Minerve, la fille de Jupiter, avait les yeux bleu d'eau. Et il y a un violet qui est ultra violet. Des nuances sans nombres! Voilà un tapis qui n'est pas précisément brun, il tire sur le brun. Il est brunâtre. Cette feuille de papier n'est pas blanche. — Elle est presque jaune, — Elle est jaunâtre.

II. II est presque onze heures; je vais écrire sur la planche noire quelques lignes que je vous dicterai demain. Pendant que j'écris sur la planche, écrivez sur le papier. Prenez chacun, sur ma table, un crayon et une feuille de papier.

DIEU ET l'univers.

"L'univers célèbre la gloire de Dieu. La splendeur des astres, l'inégalité des jours et des nuits, la variété infinie des animaux, des astres, des plantes et des fleurs, la verte parure des prairies, la profondeur des mers, la hauteur des montagnes attestent la puissance du Créateur. L'étoile qui brille au-dessus de nos têtes, le nuage qui parcourt les airs, le vent qui souffle, le lion qui rugit, l'oiseau qui chante, l'insecte qui bourdonne, tout dans l'univers annonce la gloire du Créateur. Dieu est partout, il est immense, infini, tout-puissant, et toutes ses œuvres sont admirables."

Lisez et relisez ces lignes attentivement.

Faites attention à l'orthographe de chaque mot. J'espère que vous ne ferez pas trop de fautes demain, quand vous écrirez sous ma dictée.

LA TAROLE FRANÇAISE, 69

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