LE JARDIN
I. En France, les jardins sont le plus souvent entourés de murs, hauts de sept à huit pieds. On y est chez soi, protégé contre la curiosité des passants. Tous les murs sont couverts d'arbres, de pêchers, de poiriers, de vignes, de brugnons. Au fond du jardin il y a une petite grotte, tapissée de lierre, ou un berceau de cornouillers dont le feuillage touffu et les innombrables branchettes forment une voûte de verdure impénétrable aux rayons du soleil. Au lieu de murs le paysan met autour de son jardin une haie d* aubépine épaisse comme un mur, qui ne laisse passer ni la poule de sa basse-cour, ni le canard de son étang.
Imaginons^ George, imaginons que nous sommes en septembre au temps des semailles.
— ye me l'imagine, monsieur^ mais je ne comprends pas ce que j' imagine. — ^Tu ne t'imagines donc rien. Le temps des semailles, c'^est le temps où le fermier ensemence ses terres, où il répand sur le sol les semences ou les graines^ lesquelles il recouvre ensuite, afin qu' elles germent dans le sein de la terre. Il sème en septembre, pour récolter en juillet et en août.
N 'as-tu jamais semé ? — y^ai semé des fleurs au jardin — Avant de confier à la terre la semence des fleurs, n 'as-tu pas préparé la terre ? — Je Vai préparée, — Avec des instruments? — Oui; venez au jardin avec moiy monsieur y je vous montrerai nos instruments de jardinage. Nous y voilà.
2. Oh ! ton petit jardin est entouré de murs. — Oui, c^ est presque un jardin français^ — ^Vraîment. — Voyez-vous mes espaliers y une rangée de pêchers là contre ce mur au soleil levant ? de ce côté-ci mes jeunes poiriers ; voilà mes vignes qui grim^ pent sur le mur entre les poiriers. Voyez-vous ce nectarine, le seul que je possède : il nous donne de belles branches et un abondant feuillage, mais peu de fruits. — C'est brugnon qu'on le nomme en français. Tu as des abricotiers en plein venL — Oui, ce sont les arbres de mu grand*mèrey qui ne donnerait pas un de ces abricots pour les dix meilleures pêches du monde.
Mais où sont les instruments? Dans ce berceau de cornouillers et de lilas ? — Veuillez vous asseoir, monsieur, à P ombre de mes comouil- 1er s verts et de mes lilas parfumés. Voyez-vous mes instruments? — Oui, une bêche, un râteau, une houe, un sarcloir, un arrosoir, une serpe. — ye n'emploie gu^re le sarcloir ; je me sers de mu
main pour arracher les mauvaises herbes qui poussent parmi mes fleurs, — Tu sarcles à la main ? — Et je houe à la main. Quant à la serpe, elle appartient au jardinier, Cest lui qui taille les arbres et qui les débarrasse des branches mortes, et des branches inutiles. — Il taille les arbres et les émonde.
3. Voyez-vouSy monsieur, cette étrange bête suspendue à une branchette de cornouiller ? elle a deux cornes et porte sa maison sur son dos. — Elle vit dans sa coquille. Elle a eu peur de nos pieds sans doute et s'est réfugiée là-haut :
" Un limaçon, fuyant le sabot meurtrier D'un intraitable jardinier, D'un poirier en rampant avait gagné le faîte."
Bêches-tu à la main comme tu sarcles à la main .'* — Non, certes, j 'emploie la bêche. Oest mon grand, mon premier instrument de jardinage. Quand je veux préparer la terre, avant de lui confier la sem^ence de mes fleurs, je prends d'abord une bêche, et de mon pied droit je l'enfonce dans la terre. — Et puis tu sèmes tout de suite ? — Non, j 'attends que la terre remuée et retournée par ma bêche ait un peu séché. — Afin que tu puisses plus facilement briser les mottes et rendre la terre plus fine? — Oui, et alors je prends une planche. — Pourquoi ? — Pour tasser la terre ^
Quelquefois je la tasse de mon pied, — En France à la campagne, on fait usage pour cela d'un sabot, qui est une chaussure de bois. À ce sabot, sous ce sabot, on cloue une petite planche. Le sabot vaut bien mieux que ton soulier pour tasser la terre. — Je me ferai un sabot, monsieur. — À la bonne heure. Quand tu as tassé la terre, tu sèmes. — Oui. — Et puis? — J'emploie le râteau, je ratisse, afin de recouvHr la semence de mes fleurs. — ^Tôn râteau a des dents de bois. — Je les préfère aux dents de fer qui rendraient m.on râteau trop pesant. Savezvous Vâge, monsieur, de ce fier tournesol qui semble régner sur ces jolies pensées qui nous regardent si curieusement? — Il n'est pas vieux, quoiqu'il soit grand. — // ny a pas six semaines que j'ai bêché la terre où il est né. — Il a Tair d'un coq sur son fumier, plein de vanité et dédaigneux. Il se croît de meilleure race que le rosier et plus vigoureux que les chênes qui défient Taquilon.
"Auprès d'un jeune chêne, espoir d'un beau jardin, Mais dont la tige frêle et le rare feuillage Sur quelques palmes de terrain Traçaient à peine leur ombrage, Un tournesol tranchait de l'important.
Et, fier de sa prompte croissance.
Étalait avec arrogance
De ses soleils dorés le panache éclatant:
"Vois, disait-il au jeune chêne, L'été qui m'a fait naître est encor radieux, Et ma tête s'élève au-dessus de la tienne ; Quatre saisons de plus, et j'atteindrai les cieux.
5. Quel fou! monsieur. Parler ainsi au chenc qui vivra cent ans, tandis que lui il ne vivra pas cent jours ! — Oui, cher ami, le tournesol est un sot. Combien n'y en a-t-il pas parmi nous de ces tournesols qui ont une vogue de trois jours, qui sont applaudis un moment, et passent ensuite méprisés ou oubliés des hommes !
George, tu ne sais pas arroser. — y arrose parfaitement. — Vois donc cette croûte qui couvre la terre où règne ton tournesol, une croûte pleine de crevasses: tu arroses au soleil. — Cest m^ petite sœur qui s'est em^parée de mon arrosoir et qui a jeté de l'eau toute froide en plein soleil sur mes pauvres petites pensées. Si le roi du parterre avait plus de bon sens, il lui aurait crié halte-là ! ye ne sais où cacher mon arrosoir ; il faudra que je le suspende au haut du m.ur.
J'ai vu ton jardin que j'admire. N'es-tu pas curieux de voir la grande culture des champs -^ — J'en suis très curieux. — Tu m'as dit que tu pouvais t'imaginer que nous sommes en septembre. — Oui. — Pourras-tu demain matin t'ima-
giner que tu es à Paris? — Très facilement, mon esprit me transporte instantanément partout où je lui commande de me transporter. — Quelles ailes merveilleuses que les ailes de notre imagination! Tu pourras donc t'imaginer que nous sommes à Paris et que nous en partons en chemin de fer pour aller voir la campagne de France? — Oui. — A demain, George, n'oublie pas de mettre tes bottes de sept lieues.