‹ La parole française (volume 3)Chapitre 12 sur 29 · LA FAMILLE ET LES BÊTES · texte numérisé non relu

LA FAMILLE ET LES BÊTES

I. Certaines bêtes vivent en famille aussi bien que les hommes. Ainsi les pigeons. Le père et la mère sont unis par un mariage indissoluble, et l'affection la plus constante. Leurs enfants sont nourris et élevés par eux avec des soins vigilants et la plus grande tendresse. Portez un pigeon à cent milles de son pigeon-

nier, au moment où il est père, et à cette grande distance, rendez lui la liberté; sans perdre une minute, une seconde, il s'élève bien haut dans le ciel, il forme un montent des cercles au-dessus de votre tête. Son cœur bat vivement, il bat d'amour. Où est ma douce compagne, se ditil ? Où sont mes enfants bien aimés ? Là-bas de ce côté, au nord, au sud, à l'orient, à l'occident ? Là, là, se répond-il, là vers l'orient, et à l'instant il part, rapide comme le vent. Quel voyage ému et passionné, mesdames ! Que de baisers à la compagne, que de caresses aux enfants ! N'entendez-vous pas la voix de son plaisir et de ses transports, roucou, roucou, roucoucou !

2. Vous connaissez le pigeon, mademoiselle? — Oui. — L'avez-vous vu à la ferme, au sommet de la maison du fermier? — Je V ai vu et admiré souvent. — L'avez-vous vu et l'avez-vous entendu roucouler autour de sa dame, la tête haute et fier, enflant sa gorge, s'arrêtant devant sa reine, et lui faisant dix révérences, des révérences profondes? — y ai vu ses révérenees. — Et sa gorge enflée ? Voilà la gorge. — Je comprends. Je r ai vu enflant sa gorge et la tête haute. — N'est-il pas intéressant alors, et superbe? — Assurément. — Ne fait-il pas sa cour dévote-

ment? — Très dévotement. — Et sa musique, son roucoulement? — Jawie à V entendre.

Regarde sur le toit de la ferme, George. Voici un nouveau spectacle. Madame n'est pas là en ce moment. — Où est-elle? — Dans le pigeonnier, sur son nid; sur ses deux œufs. — Sur son nid? — Oui le nid de ses futurs enfants. Devines-tu?— Oui, je comprends. — Tu sais que les pigeons pondent comme les poules, les femelles du coq. Les poules pondent beaucoup. Une bonne poule pond un œuf chaque jour. — Oui, la poule estféconde. — C'est çà, mon ami. Et quand elle a pondu un grand nombre d'oeufs, elle sent dans son cœur le désir d'avoir une famille. Elle veut être mère. Elle se place sur ses œufs, sur quinze ou vingt œufs, qu'elle embrasse sous ses deux ailes, étroitement pressés contre sa poitrine. Voilà la poitrine. Elle couve ainsi vingt ou vingt et un jours, jamais distraite de son travail, infatigable et courageuse. N'est-elle pas admirable? — Ouï, certes. — Que Dieu la bénisse et lui donne pour son amour la plus grande des joies, la joie de la maternité!

Eh bien, George, la dame du pigeon couve à cette heure. — Et le pigeon? — Ne le vois-tu pas là sur le toit de l'étable des brebis. — Oui, je le vois, et avec lui deitx autres qui le pressent en.

criant. — Ce sont ses enfants qui demandent la nourriture à leur père. Regardez! Il met son bec dans le bec de ses fils, dans le bec de l'un, puis dans le bec de Tautre. Il verse de sa gorge l'abondante provision. Il a fini. Mais les petits recommencent à crier: Nourriture, nourriture, père, père, j 'ai faim, nous avons faim! Quel appétit! Heureuse enfance, tu ne connais pas l'indigestion.

3. Monsieur, je désire vous entendre parler. Je vous interroge sur les oiseaux. Savez-vous la définition que Platon fit un jour de l'homme? — La définitioji de T homme?- — Oui. — Cest le roi de la création. — Sans doute. C'est la dernière œuvre de Dieu, la couronne, le chef d'œuvre de la création. Mais quelle est la définition que fit Platon? — Je ne sais. — La voici: l'homme est un bipède sans plumes. — J^e ne comprends pas. — L'homme est Un bipède, n'est-ce pas? — Oui, il a deux pieds. — Et il a des cheveux sur la tête. — Oui. — Le coq n'a pas de cheveux sur la tête, il a des plumes sur sa tête et sur tout son ôorps. — ye comprends.. — L'hommQ a-t-il des plumes? — // n'en a pas. — C'est donc un bipède sans plumes. — Cette définition est absurde, monsieur, et indigjie de Platoji. — Vous avez mille fois raison. J'ai donné la définition de Platon pour mettre dans

votre mémoire que le coq, le pigeon, l'aigle et tous les oiseaux ont des plumes. — Le mot plume est dans ma mémoi7^e. — Mettez aussi le mot ailes. Les oiseaux ont deux ailes pour s'élever dans le ciel, pour voler dans l'air, comme nous marchons sur la terre. N'est-ce pas un merveilleux privilège?

Connaissez-vous les tyrans de l'air, les aigles, les vautours? — Je les connais. — Et l'ennemi particulier des pigeons, l'épervier? — Je devine. — Haut dans les airs, il vole au dessus des forêts, au dessus des vallées et des plaines, il s'arrête, il plane, son œil perçant cherche une proie. — // a aussi des enfants à nourrir. — C'est vrai, ne le maudissons pas.

4. Aimez-vous les singes, mademoiselle? — Je préfère les oiseaux. — Cependant le singe, certains singes du moins, l'orang-outang, par exemple, ressemble beaucoup à l'homme. C'est l'homme de la forêt. Ecoutez Buffon : " Si l'on ne fait attention qu' à sa figure, on peut regarder l'orang-outang comme le premier des singes ou le dernier des hommes." — Est-ce possible? — Comptez les ressemblances. Ce singe marche debout sur ses deux pieds. — Comme nous. — Sa démarche est grave ; il est sérieux ; ses mouvements sont mesurés. — Voilà deux res-

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seniblances. — Il a trente deux dents. — Coimne r ho77îme. — Il n'a pas de queue, à la différence de la plupart des singes. Avez-vous vu le sapajou, qui a une quelle prenante ? Il prend de l'extrémité de sa queue, il saisit la branche des arbres, se suspend et se balance? — J'ai vu le sapajoîc. — Continuons la description de l'orang-outang : sur les côtés de la tête des oreilles arrondies. — Voilà cinq ressemblances. — De longs poils sur la tête, une véritable chevelure en désordre, — C est ttne demi ressemblance. — Soit, mais il a de la barbe et des favoris. Et il est aussi grand que l'homme. — // est méchant. — -Non, ni méchant, ni très sauvage. Il aime la société. — // est moins intelligent que V éléphant, — Peut-être. Sa conception est facile, et il comprend vite nos leçons. Il sait boire dans un verre, manger avec une fourchette. — C est merveilleux, monsieur, mais r orang-oîctang fCest pas 7iotre parent : il ne parle pas.— Prononcez oranoiUan, mademoiselle. — Les deux g sont muets f — Oui. Vous avez un peu étudié le français, madame?— Très peu — Avez-vous lu La Fontaine? No7i. — Vous savez le nom d'autres bêtes que celles que nous avons nommées ? — Je connais le po7^c. — Une bête malpropre. — Le canard. — ^ Un oiseau de la ferme, qui marche de la façon

la plus comique, disgracieux sur la terre, très beau sur l'eau, où il nage joyeusement. — L'oie. — Un sot oiseau, plus gros que le canard. Quels becs elles ouvrent toutes ensemble, et quels cris elles poussent quand vous passez près d'elles ! — Il y a aussi des dindons à la ferme. — C'est la victime servie sur nos tables le jour des actions de grâces. — Le jour du '' thanksgivingf' — C'est cela. — Et le paon. — L'oiseau de Junon, orné des plus belles couleurs. — -Avec une voix déplorable. — Oui, madame. Il n'entrera jamais dans les chœurs de M. Théodore Thomas.

Etes-vous au bout de votre vocabulaire? — Non, je connais le moustique. — Voilà le plus affreux des musiciens, et le plus audacieux des insectes. Sa trompette est terrible. — // est atissi rusé que cruel. — Que mange-t-il ? — Notre sang. — Quel monstre ! qu'il soit maudit et exterminé ! . . . . Il est onze heures. Il faut nous séparer.

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