Banquet de Xénophon ; Mémorables, II, 10 ; Cratyle
est opposé. — C'est une chose étrange, reprit Hermogène- — Que trouves-tu d'étrange à ce que le dieu lui-même croie meilleur que je meure dès à présent? » Suit la justification dialectique du veto divin^ et Socrate conclut ainsi : « C'est donc avec raison que les dieux m'ont détourné de méditer un discours ^ » Le témoignage de Xénophon concorde avec celui de Platon, car le discours que Socrate prononça devant ses juges n'était pas de nature à lui concilier leur indulgence ; si le demonium voulait la mort de Socrate, il fut d'accord avec lui-même en le laissant parler ce jour là selon son inspiration ; cette inspiration était bien divine.
Il est impossible de ne pas voir dans le phéiïomène démonique habituel à Socrate une manifestation originale et particulièrement vive de la parole intérieure morale, ou, tout au moins, un phénomène analogue. La plupart du temps, Socrate parle d'un signe divin, sans spécifier que ce fût une parole ; d'autres fois, au contraire, il emploie le mot cpcovr^, et il ne semble pas que ce soit une pure métaphore '. Nous croyons en conséquence que lé veto divin^ sous sa forme la plus ordinaire, n'était autre chose qu'un sentiment vif et inexpliqué d'éloignement que Socrate éprouvait subitement pour l'action qu'il se préparait à faire ou pour les paroles qu'il allait prononcer; alors le nom véritable du phénomène était l'empêchement divin,
1. Le récit d'Hermogène se trouve en termes à peu près identiques^ dans le dernier chapitre des Mémorables et dans le premier de V Apologie; nous avons traduit d'après Y Apologie ; les mots « deux fois », « lui-même » et la phrase de conclusion manquent dans les Mémorables,
2. Nous ne tenons pas pour authentique le Théagès, dont l'auteur s'est emparé de ce mot (ptûvi^, et en a abusé pour donner à son récit plus de couleur et un caractère plus merveilleux ; mais le texte de V Apologie Tautorisait du moins à s'en servir.
SaijAovtov lvavTiw(Aa; mais est-il possible qu'il se produisit toujours sans être jamais exprimé intérieurement, ne fûtce que par un monosyllabe comme notre mot non ? Tous les phénomènes de conscience ont leur expression intérieure, quand ils sont bien distincts, à moins que l'activité de rame ne soit trop grande et ne permette pas de tout exprimer : au milieu d'un discours, Socrate n'éprouvait sans doute qu'un sentiment ; mais dans la promenade solitaire, par exemple, il était naturel que le sentiment s'exprimât par une forme brève de langage analogue ou équivalente à un impératif * ; expression d'un sentiment, cette parole devait être sur un ton assez élevé ; étant vive et subite, elle avait les caractères d'une voix étrangère, et, n'étant accompagnée d'aucun phénomène spatial, elle ne paraissait pas avoir un lieu d'origine distinct de l'âme même qui la percevait ^ Tantôt donc, Socrate appelait le veto divin une voix, parce qu'il avait réellement entendu quelques mots ; tantôt, quand le phénomène avait été silencieux, il pouvait encore l'appeler ainsi par analogie, ou, comme on dit aujourd'hui, par association d'idées. Enfin, si, comme il est vraisemblable, Platon a rendu plus fidèlement que Xénophon certains côtés du caractère de Socrate, celui-ci a dû souvent évoquer en souriant le signe divin et le mêler par ironie à des événements sans importance ^; il a pu quelquefois présenter à ses amis les conseils réfléchis de sa prudence comme des avis mystérieux de la sagesse divine, afin d'éviter une discussion qui, malgré toute son habileté, eût