‹ La parole intérieure: essai de psychologie descriptiveChapitre 67 sur 71 · Cf. Descartes, Discours de la méthode^ II · texte numérisé non relu

Cf. Descartes, Discours de la méthode^ II

chez l'esprit le mieux fait et le plus ouvert, s'exerce également dans toutes les directions; la plupart des inventeurs, des esprits critiques, des libres penseurs de toute nature, ont chacun leur domaine propre, hors duquel la personnalité de Tesprit fait place à une docilité plus ou moins complète à Tégard des idées reçues. Souvent aussi, ce qui s'intitule libre pensée n'est que la soumission aux idées d'une petite secte, indépendante à coup sûr par rapport aux groupes sociaux plus vastes qui l'entourent, mais hostile à tout individualisme , à toute indépendance intérieure ; la liberté de l'esprit ne s'est alors exercée qu'une fois, et sur une seule question, le choix d'une autorité. Enfin, chez les vieillards, la fatigue de la vie est comme un poids trop lourd que l'attention ne peut plus soulever; la parole reste vive, mais la signification en est émoussée; incapables d'innovation et d'examen, ils redisent, comme des échos, leurs pensées d'autrefois; chez eux , l'afifaiWissement de la pensée atteint même ses actes les moins relevés : ils n'observent plus le présent; il leur en coûte moins de se souvenir du passé.

A ces misères inévitables de notre nature, le remède est en nous pourtant, et, si nous ne pouvons atteindre la p^fection et garder jusqu'au dernier soupir notre attention toujours jeune, du moins nous pouvons, par une lutte incessante, nous rapprocher de l'idéal. Après avoir créé le langage à son usage, l'esprit doit lutter pour la vie contre le langage. Et, en effet, porter et maintenir l'attention sur les notions que les mots recouvrent, chercher à avoir une claire conscience de leurs rapports, comparer, après les notions, ces rapports eux-mêmes, de façon à porter la lumière de la conscience sur les conflits latents des idées; en toute occasion, méditer,

rédéchir, analyser, examiner; tenir sa pensée toujours en éveil, toujours inquiète, toujours en devenir, en renouvellement et en progrès; qu'est-ce autre chose que réagir contre cette inégale distribution de la conscience qui, conservant aux mots leur vivacité, laisse les idées s'évanouir et disparaître dans une ombre toujours plus épaisse? Qu'est-ce, en d'autres termes, sinon replacer la parole à son rang de serviteur et de héraut de la pensée, et lui enlever le rôle usurpé de chorège qu'elle prend trop aisément, dans chaque groupe de représentations, à la faveur de l'habitude?

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