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Il ne faut pas croire que la parole intérieure absorbe l'attention d'autant plus facilement qu'elle est plus intense, et que les variétés vives aient, sous ce rapport, un privilège. Une parole intérieure vive par imagination n'exclut nullement la vision distincte : on peut contempler un paysage tout en imaginant un dialogue animé auquel on prend une part active. La passion est plus absorbante ; mais, dans le repos le plus complet de la passion comme de l'imagination, on peut être tout à ses pensées. Pour que la parole intérieure devienne exclusive de la sensation actuelle, il faut et il suffit qu'elle nous intéresse; or le drame que nous imaginons peut nous intéresser faiblement : il n'est souvent qu'une rêverie qui nous repose et à laquelle nous ne nous attachons pas ; et, si notre passion
nous intéresse toujours, le moindre problème de science ou de conduite peut tout aussi bien concentrer sur lui la totalité de la conscience; une méditation purement intellectuelle peut rendre momentanément aveugle et sourd celui qui s'y livre. L'habitude de la concentration, c'est-àdire de l'attention exclusivement portée sur la pensée et son expression intérieure, se prend dans le jeune âge, et d'autant mieux que l'àme est naturellement plus calme, plus intellectuelle, moins fréquemment détournée du but qu'elle s'est fixé par l'éveil subit de la passion ou de l'imagination, puissances de caprice et de distraction.
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L'intensité plus grande est le principal caractère qui rapproche de la parole extérieure les variétés vives de la parole intérieure. A l'intensité se rattache, quand la parole intérieure nous paraît la nôtre, la présence du tactum buccal, plus ou moins nettement imaginé, selon que le son intérieur est plus ou moins fort, plus ou moins semblable à un son extérieur. L'image du tactum buccal est le complément naturel de la parole intérieure quand elle simule l'extériorité ; cette illusion que l'âme passionnée subit, que l'âme en verve d'imagination se donne à elle-même, serait incomplète sans la présence de ce phénomène, associé constant de l'état fort que nous avons l'habitude de juger extérieur à nous.
Dans quelle mesure sommes-nous dupes de l'illusion dont nous parlons ? La question, assurément, est délicate ; mais elle revient à celle-ci : Jusqu'à quel point l'enfant •qui joue de tout son cœur et l'acteur tout à son rôle se trompent-ils eux-mêmes et perdent-ils la notion de leur
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vraie personnalité? Un tel problème, à le bien prendre, ne contient pas de mystère impénétrable : dans tout jeu, dans toute feinte, l'àme se dédouble, et Tacteur convaincu recouvre un spectateur sceptique. Ce n'est pas le lieu d'analyser en détail ce phénomène, il nous suffit de 1 indiquer sommairement : dans le jeu, d'une façon générale, le moi individuel s'affirme et se nie simultanément ou à des intervalles indiscernables. Quelque chose d'analogue se produit dans la parole intérieure animée : le jugement d'extériorité, sans cesse porté, est aussitôt retiré. Ce faisant, l'esprit ne croit pas se contredire : de cette affirmation et de cette négation il fait la synthèse, et cette synthèse est l'idée même du jeu ou du drame. Rappelons que le jugement de perception externe n'est presque jamais exprimé intérieurement ; il ne demande donc , pour être porté comme pour être retiré, qu'un temps inappréciable ; aussi rien n'est-il plus simple, en fait, que cette opération assez compliquée à définir.
L'idée du drame, c'est-à-dire la connaissance exacte de ce qui se passe en nous, suppose un juste équilibre entre l'affirmation et la négation du moi. L'équilibre peut être rompu en faveur du non-moi : parfois, au lieu de n'être dupes qu'à demi, ce qui revient à n'être dupes en aucune façon, nous nous abandonnons insensiblement à l'illusion ; la perception externe, mollement critiquée, finit par triompher. Si l'intervention illégitime de la perception externe est le caractère spécifique de l'hallucination, il faut dire que la parole intérieure vive devient alors une véritable hallucination.
Ce phénomène est propre au caractère Imaginatif. L'âme passionnée est moins exposée à cette sorte d'illusion : la' passion est essentiellement intérieure, et le langage qui
l'exprime n'est pas destiné aux oreilles d'aiitrui. L'homme passionné sait cela ; il vit avec lui-même ; si sa pensée parle haut, il sait que c'est en lui, et qu'elle est ce qu'elle doit être, intérieure comme son objet; elle aura beau crier, il lui refusera avec persistance l'extériorité, comme au sentiment qu'elle traduit. Si quelque illusion est ici possible, c'est l'illusion inverse de rhallucination : il croira peut-être encore parler en lui-même, quand sa parole, devenue extérieure, trahit son secret à son insu.
Dans les analyses qui précèdent, nous avons distingué avec soin l'homme d'imagination et l'homme de passion. On peut critiquer cette distinction ; car, d'ordinaire, la passion ne s'éveille pas sans susciter à quelque degré l'imagination, et, réciproquement, il n'est pas d'imagination sans quelque passion. Mais la proportion de ces deux phénomènes est très variable; dans certains cas extrêmes, chacun d'eux peut être à peu près seul dans l'àme; à tout le moins, on ne peut nier qu'ils ne soient spécifiquement distincts, bien qu'ordinairement réunis ; le psychologue a donc le droit de les considérer séparément.
La parole intérieure dramatique et la parole intérieure passionnée sont les deux plus importantes des variétés vives. La parole intérieure inspirée^ propre aux poètes qui croient écrire sous la dictée de la Muse, doit être rattachée à la parole intérieure dramatique. La Muse est un interlocuteur privilégié qu'on écoute sans l'interrompre ; quelquefois, comme dans les Uuits d'Alfred de Musset, le poète parle à son tour, et son dialogue avec la Muse est un drame complet.
Mais la Muse, dans les temps modernes, n'est qu'une convention poétique ; il faut remonter jusqu'à la poésie primitive pour trouver une croyance naïve et sincère à l'inspiration d'en haut. Qu'elle soit ou non considérée comme un phénomène surnaturel, l'inspiration consiste dans une exaltation de la parole intérieure en même temps que des facultés esthétiques de l'esprit. Selon les cas, la parole intérieure devenue vive simule ou ma propre voix parlant haut (poésie éolienne, personnelle), ou la haute voix d'un autrui déterminé (prosopopée poétique, poésie dramatique), ou enfin une haute voix absolument impersonnelle, si la vérité parle en moi, c'est-à-dire si le sujet poétique est d'ordre abstrait et général ; c'est dans ce dernier cas surtout qu'il y a lieu d'attribuer l'inspiration à la Muse ou à un dieu de la poésie, comme Apollon. Quand la poésie est personnelle et que le poète n'imagine pas parler à autrui, mais se parler à lui-même, — ce qui est rare, — l'inspiration est un cas particulier de la parole intérieure passionnée ; partout ailleurs , elle est un cas particulier de la parole intérieure dramatique.
Mais il est une troisième variété qui mérite une place à part dans notre analyse : c'est la parole intérieure morale.
Celle-ci n'occupe jamais l'âme aussi longtemps que les précédentes ; elle est intermittente et concise ; elle interrompt brusquement une méditation, prononce son arrêt, qui est toujours un impératif non motivé, puis elle se tait jusqu'à ce qu'une nouvelle occasion se présente pour elle de rentrer en scène. Elle parle volontiers aussi haut que la passion , et , par suite , elle simule également bien
rextériorilé. Elle la simule craiitant mieux que la conception du devoir est logiquement hétérogène au calcul d'intérêt qu'elle vient interrompre ; lors même que tous deux se rapportent au même problème de conduite, l'idée du devoir survient donc dans la succession psychique comme un état jusqu'à un certain point imprévu, circonstance favorable pour que son expression paraisse extérieure.
La loi morale a encore ceci de particulier qu'elle parle plus volontiers à la seconde personne qu'à la première : tu dois^ au lieu de je dois ; dans le cas de reproche, elle emploie quelquefois le vous au lieu de tu^ parce que le vous^ dans nos usages modernes, est méprisant quand il n'est pas cérémonieux. Ces formes de langage indiquent qu'un certain degré d'imagination accompagne les jugements de la raison pratique : la loi morale nous parle comme un père à ses enfants ou comme un maître à ceux qui lui doivent obéissance.
Dans un petit récit, dont l'intention philosophique importe peu ici, Stendhal a assez bien représenté l'imprévu du dictamen moral. La littérature a souvent, et sous des formes bien diverses, dramatisé la voix de la conscience^ la voix du devoir; mais l'exactitude psychologique manque à la plupart de ces demi-fictions ; l'exemple du lieutenant Louant, bien qu'inventé à l'appui d'une thèse discutable, nous paraît être un des moins inadéquats à la réalité ; nous le réduirons d'ailleurs aux détails les plus vraisemblables.
« Je me promenais vers le pont d'Iéna ; il faisait un grand vent; la Seine était houleuse... Je suivais de l'œil un petit batelet rempli de sable jusqu'au bord qui voulait passer sous la dernière arche du pont... Tout à coup, le batelet chavire ; je vis le batelier essayer de nager mais il s'y prenait mal. « Ce maladroit va se noyer, y> me
dis-je. J'eus quelque idée de me jeter à l'eau; mais j'ai quarante-sept ans et des rhumatismes, il faisait un froid piquant... « Ce serait trop fou à moi, me disais-je; quand « je serai cloué dans mon lit avec un rhumatisme aigu, « qui viendra me voir? qui songera à moi? Je serai seul à «mourir d'ennui, comme l'an passé... » Je m'éloignai rapidement, et je me mis à penser à autre chose. Tout à coup je me dis : « Lieutenant Louant, tu es un .... — Et « les soixante-sept jours que le rhumatisme m'a retenu au « lit l'an passé, dit le parti de la prudence ! Que le diable « l'emporte ! Il faut savoir nager quand on est marinier. » Je marchais fort vite vers l'Ecole militaire. Tout à coup, une voix me dit : « Lieutenant Louant, vous êtes un « lâche ! » Ce mot me fit ressauter... Je me mis à courir vers la Seine... Je sauvai l'homme, sans difficulté...
« Qu'est-ce qui m'a fait faire ma belle action?... Ma foi, c'est la peur du mépris ; c'est cette voix qui me dit : « Lieu- <( tenant Louant, vous êtes un lâche ! » Ce qui me frappa, c'est que la voix, cette fois, ne me tutoyait pas... Je me serais méprisé moi-même si je ne me fusse pas jeté à l'eau ' . »
Le lieutenant Louant n'attribue aucune origine surnaturelle à cette voix qui lui a fait peur de sa lâcheté. Pour un mystique, dans les mêmes circonstances, la voix sera une voix céleste, une voix d'en haut. Le démon de Socrate et les voix de Jeanne d'Arc sont deux illustres exemples de la divinisation de la parole intérieure morale