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La participation aux bénéfices dans l'industrie du bâtiment. Maison Thuillier frères, entrepreneurs de plomberie et de couvertures, hygiène et assainissement, Paris, 20 rue de Paradis

L’importance donnée à l’économie sociale dans l'Exposition universelle de 1900, le grand nombre de congrès qui y étudieront les questions relatives aux rapports entre patrons et ouvriers, entre le Capital et le Travail, les mille incidents de la vie économique de toutes les nations, tout démontre l’importance capitale prise à présent par les questions relatives à l’amélioration des conditions du travail et de la situation des travailleurs.

C’est l’honneur d’une démocratie de mettre de tels problèmes au premier plan de ses préoccupations journalières.

Nous avons, soutenus par une profonde conviction, poursuivi depuis déjà longtemps la solution d’une de ces questions par le moyen, encore discuté, de la participation aux bénéfices. Nous espérons, par les résultats obtenus, que nous soumettons à l’appréciation du grand public et des économistes, prouver que cette solution partielle du difficile problème de la conciliation des intérêts du Travail et du Capital par le partage des bénéfices, est non seulement possible pour les très grandes entreprises, comme les chemins de fer, les mines ou les industries monopolisées, mais peut utilement être admise dans la moyenne et dans la petite industrie. Notre expérience nous paraît démonstrative.

En France, une loi très sage, appliquée récemment, dans bien des cas, a mis un terme à des conflits regrettables, aux grandes grèves que chacun déplorait. Cette loi oblige à soumettre à l’arbitrage les différends qui peuvent se produire entre patrons et ouvriers. C’est la trêve, pour ainsi dire : prélude, il faut l’espérer, d’une paix nécessaire au progrès industriel et commercial que tout le monde désire.

Bien que les grandes grèves ne paraissent plus possibles ou que, si elles peuvent naître accidentellement, les tristes conséquences qui en découlent semblent, par l’effet de leur moindre durée, moins préjudiciables, il n’en est pas moins vrai que les travailleurs souffriront longtemps encore de crises économiques parce qu’elles résultent, autant de l’excès de la main-d’œuvre offerte, que de la concurrence ou de la surproduction. Or, c’est à cela qu’il faut essayer de porter remède.

Nous ne nous attarderons pas à énumérer les différentes solutions proposées par les économistes et les sociologues de toutes les écoles, nous ne retiendrons, en passant, que la plus radicale, formulée par les socialistes : c’est que le travailleur a droit au produit intégral de so?i travail. De là à la suppression de tout salariat, il n’y a qu’un pas; toutefois, on ne dit pas s’il s’agit du travail manuel ou du travail intellectuel et, dans les deux cas, comment il sera évalué. Sera-t-il pesé, mesuré, apprécié ? Enfin, qui sera l’arbitre et le dispensateur de ce produit? Le remède ne paraît donc pas là.

Il est de toute justice que l’ouvrier, indépendamment d’un salaire équitable, ait une part des bénéfices que son travail a produits de concert avec le Capital et la direction. La proportion importe peu, c’est affaire aux parties, mais le principe doit être admis.

J)epuis plus d’un quart de siècle un ‘^rand pas a été lait dans cette voie. En France d’aljord, puis à rétran^^er, de grands établissements, bientôt suivis par d'autres moins importants, ont consacré ce principe en intéressant à leurs affaires ceux de leurs collaborateurs qui réunissaient certaines conditions d’aptitude professionnelle et de stabilité.

Ces heureuses initiatives ont eu pour résultats d’améliorer la situation matérielle du personnel occupé et, ce qui est non moins important, de commencer l’éducation économique des travailleurs au profit de l’œuvre commune.

Sans doute, l’évolution est lente.

Les chefs d’industrie hésitent et ne se rendent pas tous compte qu’ils ont intérêt à faire participer à leurs bénéfices ceux qu’ils emploient. L’idée, cependant, fait son chemin et chaque jour voit s’augmenter notre petit groupe appliquant les idées de solidarité et de progrès économique et contribuant ainsi à l’apaisement social.

L’ouvrier, en général, reste encore indifférent aux questions de prévoyance; l’avenir lui semble trop loin, et il ne veut pas toujours songer au temps où l’âge aura épuisé ses forces, 11 a donc fallu, dans l’organisation de la participation, être prévoyant pour lui, et au lieu de lui laisser l’emploi, pour ses dépenses journalières, de la totalité du sursalaire qui lui était attribué sur les bénéfices, on lui a généralement imposé l’obligation de verser à une caisse de prévoyance ou de retraite tout ou partie de ces bénéfices. Cette disposition a une grande importance au point de vue moral et économique.

Peut-être deviendra-t-il possible de faire participer tous les salariés sans exception aux bénéfices de leurs patrons. Dans l’état actuel de notre industrie, qui ne permet pas d’occuper le même personnel d’une manière permanente, il serait matériellement impossible d’évaluer la part pouvant revenir au personnel congédié, si même il y avait bénéfices. Il en résulte nécessairement que la Participation

ne peut encore profiter qu’à un nombre limité d’ouvriers et d’employés, déjà anciens dans la maison qui les occupe. Cette exception, qui favorise quelques-uns sans léser le plus grand nombre, puisque le salaire nor7nal particulier à chaque profession i^este assuré aux uns et aux autres, disparaîtra dans un temps donné, car on n’est encore qu’au début de cette évolution des conditions du travail.

Ceux qui voient dans la Participation aux bénéfices l’une des solutions de la question sociale, trouvent que ses progrès sont trop lents; cela est vrai: mais la marche en avant est retardée par plusieurs raisons. D’abord, beaucoup de commerçants et d’industriels ne font pas toujours des bénéfices et vivent, pour ainsi dire, au jour le jour; d’un autre côté, nous l’avons dit, un grand nombre de patrons sont hésitants et craignent, en associant à leurs afiàires le personnel qu’ils emploient, de perdre une partie de leur autorité. Enfin, ee qui est plus regrettable, le défaut d’instruction pratique des ouvriers est une des causes de retard et d’hésitation.

Q uel intérêt, en eflet, peut avoir l’industriel à faire participer ses ouvriers à ses bénéfices, s’il voit qu’ils ne prennent pas davantage souci de la bonne exécution d’un travail dans les conditions exigées d’économie de temps et de matière première, ou qu’ils l’abandonnent pour un motif futile? L’ouvrier a donc besoin d’un enseignement économique et social qu’il est possible de lui donner, et dont il profitera avec le bon sens qui est dans sa nature, s’il ne se laisse pas conduire par des influences étrangères à ses propres intérêts.

Il n’est pas douteux que, si un travailleur s’attache à la maison qui l’occupe, le patron s’attachera à lui ; par des conseils bienveillants, par l’exemple de ce qui se fait ailleurs, l’ouvrier comprendra vite le mécanisme et les effets des institutions de prévoyance qui ont pour effet

d’améliorer sa situation. Il deviendra lui-même un propagateur et contribuera ainsi à renverser l’uii des gi’os obstacles qui arrêtent la marche de la Participation aux bénéfices.

L’emploi de la part de l’ouvrier dans les bénéfices \arie suivant les maisons, mais dans toutes on l’allécte de préférence à assurer aux travailleurs un capital ou une rente qui leur permettra d'envisager l’avenir sans inquiétude.

Xous espérons convaincre, par notre exemple, les plus prévenus que, dans une sphère restreinte, un établissement relativement peu important, peut contribuer à l'apaisement social en améliorant la situation matérielle et morale de ceux qu'il occupe, tout en leur laissant une entière indépendance.

INos débuts dans l’industrie du bâtiment ayant été modestes, nous avons été plus que d’autres en contact permanent avec les ouvriers. Nous avons cherché dans la mesure de nos faibles moyens à donner satisfaction à ceux que nous occupions, et si la Participation aux bénéfices, telle qu’elle fonctionne actuellement chez nous, n’a pas été organisée d’un seul trait, elle existe, en fait, depuis

Dès cette époque, nous prélevions, pour être distribuée aux plus méritants de nos employés et ouvriers, une partie des bénéfices réalisés chaque année; mais nous diimes reconnaître que ce système avait des inconvénients, entre autres celui d’exciter la jalousie des moins bien partagés; ' et, ce qui nous a le plus frappés, c’est que ceux qui profitaient de ces gratifications n’en faisaient pas toujours un emploi très judicieux, profitant réellement à la famille, et qu’ils n’en réservaient parfois rien pour l’avenir. Nous nous résolûmes à suivre alors la voie tracée par d’autres maisons et, dans l’intérêt bien entendu de notre personnel, nous décidâmes de lui proposer un mode d’emploi de de la part des bénéfices que nous lui abandonnions à

chaque inventaire. En outre, de ce qui était précédemment facultatif pour nous, nous avons fait la base d’une sorte de contrat qui nous lie à nos collaborateurs sous certaines conditions que ceux-ci se sont engagés à remplir. Dans une Assemblée générale nous avons proposé, et non imposé, un projet de statuts fixant et nos engagements personnels, et les droits et les obligations des Participants. Les différents articles de ces statuts ont été adoptés, et leurs dispositions appliquées à partir du l®"* janvier 1887, en même temps qu’il était créé entre les Participants une Société de secours mutuels.

Modifiés depuis, ces statuts imposaient l’obligation pour tout Participant de verser à un compte de prévoyance la moitié de ce qui lui revenait chaque année dans sa part des bénéfices calculée au prorata de ses salaires annuels, l’autre moitié lui étant remise en espèces. En cas de décès, ce fonds profitait à sa famille; mais s’il quittait la maison, soit volontairement, soit par renvoi, avant d’avoir accompli le temps voulu de présence, il était déchu de ses droits à ce fonds de prévoyance qui, primitivement, était réparti entre les participants restants, et plus tard, par un scrupule très honorable et facile à comprendre, fut versé à la caisse de la Société de secours mutuels.

Une modification des statuts a été apportée en ce qui concerne cette déchéance qui semblait en effet trop draconienne. Dans une Assemblée générale extraordinaire du 26 juin 1894, les Participants ont décidé que le fonds de prévoyance de chacun d’eux, tel qu’il existait alors, et successivement, chaque année, serait versé à la Caisse nationale des retraites pour la vieillesse, à capital aliéné, en vue d’assurer aux Participants individuellement, à l’âge de 55 ans, une retraite les mettant à l’abri du besoin, ce que l’on ne pouvait espérer obtenir en conservant ce capital dans une banque quelconque, sans autre profit qu’un intérêt annuel.

Le Participant, s’il quitte notre maison, est donc maintenant LIBRE DE CONTINUER SES VERSEMENTS A LA CaISSE DES RETRAITES POUR LA VIEILLESSE, MAIS TANT QU’iL Y DEMEURE ATTACHÉ, IL RESTE TENU DE VERSER CHAQUE ANNÉE A CETTE

Caisse la moitié de sa part des bénéfices. De toute façon, il est assuré de recevoir, à l’âge qu’il aura choisi, une rente viagère en rapport avec ses versements, rente dont profitera également sa femme, s’il est marié.

La liberté de nos Participants est entière. Si des raisons particulières les engagent ou les obligent à cesser de nous continuer leur concours, ce qu’ils ont versé à la Caisse des retraites est représenté par leur livret individuel qui est leur propriété personnelle et qui leur donne droit à une rente viagère plus ou moins élevée.

De ce qui précède, on reconnaîtra que notre seule préoccupation a été d’améliorer la situation présente de nos employés et ouvriers, et de leur retirer toute inquiétude pour l’avenir. Que notre maison ait peu à peu prospéré, cela est évident, et nous reconnaissons que nos ouvriers participants y ont contribué; mais avant l’application de la Participation, nous faisions des bénéfices, et rien ne nous obligeait à en prélever une partie en faveur d’un certain nombre de nos employés et ouvriers.

Si nous avons lieu de nous féliciter de leur concours, de leur côté, ils en ont retiré des avantages appréciables, puisqu’il leur a été distribué jusqu’à présent 90,811 fr. 10c. sur .nos bénéfices, leur donnant en moyenne, chaque année, une surélévation de 12 0/ 0 de leur salaire.

La comptabilité est tenue par des employés participant à nos bénéfices, ce qui exclut toute possibilité de dissimuler une partie des bénéfices; en outre, les statuts prévoient l’examen des livres par un arbitre-expert nommé par les Participants eux- mêmes et choisi sur la liste des experts et anciens experts près du Tribunal de Commerce de la Seine. Cet arbitre s’assure que l’inventaire est bien établi

et la Participation appliquée conformément aux statuts.

Ainsi, bien qu’ils n’aient, légalement, aucun droit de contrôle sur les opérations de notre maison, leurs intérêts ne peuvent pas être sacrifiés à notre profit comme des sceptiques pourraient être tentés de le croire.

En outre, la Société de secours mutuels que nous avons contribué à créer entre nos Participants, leur rend des services appréciables.

Comme toutes les Sociétés de ce’ genre, elle assure à ses membres en cas de maladie, les soins du médecin, les médicaments gratuits et des secours en argent. La caisse de cette Société est alimentée par des dons volontaires et les cotisations des membres honoraires, au nombre desquels nous sommes individuellement, et les cotisations des associés. Elle est aujourd’hui dans une situation suffisamment florissante pour parer à toutes les éventualités.

Nous pensons avoir démontré pratiquement l’inexactitude de l’assertion que la Participation aux bénéfices n’est possible que dans la grande industrie, et nous espérons que l’exposé des résultats obtenus dans notre maison engagera d’autres maisons à se ranger à notre avis.

THUILLIER Frères.

Paris, le 15 avril '1900.

IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20, PARIS. — 12032-5-00. — (Encre Lorilleux).

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