CHAPITRE V
QUELS ÉTAIENT LES INCONVÉNIENTS DU CENS EXIGÉ PAR LES ANCIENNES DÉMOCRATIES POUR EXERCER LE DROIT ÉLEC- TORAL.
Le principal de ces inconvénients, c'est celui que
nous venons de signaler. Il matérialisait la société humaine ; il en faisait une société en commandite, au lieu d'en faire ce qu'elle doit être, une religion ci\'ile en action. 11 déifiait Fécu ; il dégradait l'àme.
Le second de ces inconvénients, c'est que le système électoral créait l'arbitraire, révoltait ainsi la pensée'^: et prédisposait l'esprit du peuple à une i nsurrection intérieure constante contre ses gouvernements.
Ainsi, la loi disait : Un tel, qui paye deux cents francs d'impôt, un idiot peut-être, un débauché, tin paresseux, un ignorant, un ivrogne, sera électeur et souverain; et un tel, son voisin, un honnête homme, un homme laborieux, moral, éclairé, le modèle des citoyens delà commune peut-être, ne le sera pas, parce qu'il ne paye que 199 francs 'au percepteur !
Ainsi , un hasard , une fraction , une fenêtre imposée, un arbre de plus ou de moins, un pas dans un champ, un centime dans l'addition, étabhssait ce privilège de décider du sort du pays pour l'un, et de se taire, d'obéir et de payer, pour l'autre ! Il y avait là, à tout instant, un scandale, une iniquité, une déraison, une honte qui criait vengeance. Le sentiment perpétuel de celte injustice du fisc ou du ha- 'sard, converti par la société en loi, soulevait l'indignation du bon sens. C'est iine mauvaise base 'de gouvernement qu'un scandale. Cela enlève le respect dans ceux qui obéissent, la dignité dans ceux qui commandent.
,,- Il y avait encore un autre inconvénient : c'est que le cens , qui était une véritable aristocratie et qui constituait un véritable privilège, divisait la nation en
; deux nations : Une majorité qui obéissait, une minorité qui gouvernait. Toute nation divisée ainsi, au lieu de former une complète et homogène unité, se divise aussi d'opinion et d'intérêt, et finit par se combattre et par déchirer son gouvernement. Vous l'avez vu en 1850. Vous l'avez vu le 24 février. Il n'y a de solide que ce qui est de même nature. L'unité du peuple, qui fait sa force contre l'étranger, fait aussi toute sa solidité contre les factions.
Enfin, il y avait dans le cens exigé pour avoir le droit de suffrage , un dernier et suprême inconvénient dans une forme de gouvernement qu'on appelait représentative, c'est que ce nom de gouvernement représentatif était un mensonge, et que la propriété, et même la grande et moyenne propriété, était seule représentée.
Or, mdépendamment de la nécessité de faire représenter toutes les natures de propriétés dans l'assemblée qui fait les budgets , n'y a-t-il pas nécessité morale de faire représenter, non-seulement la propriété, mais toutes les autres conditions, professions, facultés et droits de la nation dans l'assemblée qui fait les lois.^ La proprié:é est-elle donc le seul intérêt des hommes réunis en société.^ Faut-il se désintéresser de tous les autres.^ Devez-vous déchirer du
Code et de la Constitution toutes les pages qui ne concernent pas exclusivement la propriété? L'hornme n'est-il que contribuable ; n'est-il pas homme ? Les lois ne touchent-elles qu'à son champ? ne touchentelles pas à tout son être, lors môme qu'il ne posséderait pas un sillon ou un centime? Le prolétaire nat-ilpas autant besoin de ces lois, autant d'intérêt à ces lois, que l'imposable ou le propriétaire? N'est-il pas un être rehgieux, et n'a-t-il pas intérêt aux lois sur les cultes? IN'est-il pas fils, père, époux, et n'at-il point intérêt aux lois sur la famille? iN'est-il pas perfectible, inteUigent, et n'a-t-il pas intérêt aux lois sur l'instruction? N'est-il pas ouvrier, agriculteur, et n'a-t-il pas intérêt aux lois sur le travail? N' est-il pas enfant du sol, et n'a-t-il pas intérêt aux lois sur la conservation de la patrie? N'est-il pas cowscnV^ et n'at-il pas intérêt aux lois sur le recrutement ? Ne donnet-il pas son sang à son pays, et n'a-t-il pas droit aux lois sur la paix ou sur la guerre? N'est-il pas infirme, indigent, malade, enfant abandonné, vieillard délaissé, et n'a-t-il pas intérêt aux lois sur l'assistance, sur le secours, sur l'hospice, sur les institutions de la fraternité humaine?
Vous ne pouvez le nier, sans en faire un ilote. Toutes ces lois sont siennes comme s'il payait dix mille francs d'impôt. Sa vie, son sang, son intelligence, sa famille, son pays y sont renfermés. Il a donc droit d'être représenté comme vous dans ces conseils où vous faites ces lois devant lui, sans lui, souvent contre lui! Autrement il sera lésé, oubHé,
opprimé ; il se plaindra, son murmure juste s'élèvera sans cesse du fond de votre société et troublera l'harmonie sociale. Une société troublée ainsi par le remords d'une perpétuelle injustice, ne repose jamais longtemps en paix. Il n'y a de paix que dans la justice. Le cens n'est pas juste.
Nous l'avons donc supprimé.