‹ La passion de maître François VillonChapitre 11 sur 28 · JEAN · texte numérisé non relu

JEAN

Ahf J'allais chez toi! Oui. Mon maître veut fêter Pâque en ta demeure.

JLA PASSION DE MAITRE FRANÇOIS VILLON 271 L HOMME A IJL BUIHË

Jésus! Tu me fais une Joie! Venez ^ venez, je vous attends.

Il entre dans la mansion de Simon, où, comme Ta dit maître François, la Cène se doit faire, et Jean retourne vers Occident.

— Ils savent bien leur rôle, dit une des dames.

— Il y a peu de paroles.

— Sans doute, mais comme ils jouent ! Je ne vis jamais tant He naturel !

— Dites-moi, ce n*est plus le petit Symonin qui fait Madeleine. Il était bien joli. Fan passé.

— Non, c'est le petit Pariset.

— Ah! celui-ci a plus de simplesse, de vraie grâce, à mon sens. Et ses sanglots m'ont fait mal. Maître François, auquel je recommandai Symonin, n'a pas semblé fort le priser; il s'est rabattu sur ce que la voix a mué...

— Votre maître François, s'écria le curé, n'a pas de goût. Notre Madeleine d'antan valait mieux...

— Mais vous ne dites rien de Jésus. Il était si vraiment heureux, en entrant dans la maison de Simon, puis, lorsque les disciples s'émurent, si douloureusement affligé qu'il semblait que l'art n'y eût point de part.

— Il est dommage que maître François...

-^ Vous croyez à son mal de tète? moi non, mais taisons-nous.

Le rideau de la mansion de la Cène s'est levé, et l'on voit Jésus à table, avec ses disciples. Judas est au bout, vers Occident, seul de biais, accoudé, une main sur les lèvres.

JÉSUS

En vérité, Je vous le dis, Vun d'entre votes me livrera.

TOUS, hormis Judas

Est-ce moi? est-ce moi? Seigneur!

JÉSUS

Celui qui mangea avec moi me trahira! Le fils s'éloigne. Pour celui qui le trahira, autant vaudrait n'être pas né,,,

JUDAS' (se lève et se penche vers Jésus. A mi-voix)

Est-ce moi, maître ?

JÉSUS (bas)

Tu Vas dit, (Haut.) Ce que tu sais, Judas, fais-le.

Judas sort, et Jésus rompt le pain.

Prenez, mangez, voici mon corps.

Il tend la coupe, après avoir bu.

Prenez, buvez, voici mon sang. Je ne boirai plus y avec vous, de ce Jus de vigne, ici-bas.

Tandis quMls récitent les Grâces, le rideau noir tombe sur toutes les mansions, sauf sur celle de Gethsémani. Jésus paraît, venant d'Occident, avec ses disciples.

JÉSUS (faisant pause)

Vous savez ce qui est écrit? « Quand Je frapperai le berger, les brebis se disperseront. » Et vous, vous vous disperserez !

PIERRE

Je ne te quitterai pas^ maître !

JÉSUS

Cette nuit^ avant que le coq ait chanté deux fois, Simon Pierre, tu m'auras renié trois fois,

PIERRE

Maître^ dût la mort me frapper, je ne t'abandonnerai pas!

LES AUTRES

Moi non plus^ maître, moi non plus ! Moi non plus, moi non- plus, ni moi! Oh! maître! Ni moi! moi non plies/ Moi non plus^ moi non plus, ni moi,

JÉSUS

Seyez-vous en ce lieu, Jean, Pierre, Jacques, venez de ce côté,,. Mon âme est triste et je ressens une frayeur, et de V angoisse, , . Ici demeurez, et priez.

Jean, Pierre et Jacques s'agenouillent, et, vaincus par le sommeil, s'étendent. Les huit autres disciples sont couchés, dormant. Tandis, Jésus s'est rendu dans la mansion de Gethsémani. Il prie. On l'entend dire, à haute voix : Éloigne de moi cette coupe! Une longue pause. Jésus revient vers Jean, Pierre et Jacques.

JÉSUS

Vous dormez? Veillez et priez,

Jean, Pierre et Jacques se réveillent, se relèvent, et

retombent, ployant sous le faix delà fatigue. Jésus s'est rendu à nouveau dans la mansion de Gethsémani. Il dit encore, d'un accent douloureux : Eloigne de moi cette coupe! Un long silence. Voix de Jésus: Père ! ta volonté soit faite !\\ revient vers Jean, Pierre et Jacques, et les considère, se rend une troisième fois dans Gethsémani, prie, redescend vers les Apôtres, et dit :

Comme ils dorment! Leur âme est forte; mais la chair est faible. Qu'ils dorment!

11 veille seul. Bruit et voix d'hommes en marche et en quête.

JÉSUS

Levez-vous ! Voyez ci venir cet homme ^ui me doit livrer.

Tous les disciples se dressent et se massent autour de Jésus, les yeux dirigés vers Occident. Des hommes embâtonnés et des prêtres portant des lanternes arrivent avec Judas. A mesure qu'ils approchent, les rangs des Apôtres s'ouvrent; Judas passe au milieu d'eux, louvoyant, et met, d'un geste gauche, la main sur Jésus, qu'il baise.

JÉSUS

En me baisant^ tu me trahis.

Les prêtres lèvent les lanternes pour éclairer son visage. Les hommes armés se jettent sur lui. Les Apôtres fuient de toutes parts. Pierre, en se retirant, frappe de son épée un des assaillants, qui crie :

A Vaide! à Vaide! ah! je saigne ! abattez-les ! n^ épargnez nul.

Tumulte. Les hommes se portent avec plus de rage sur Jésus, qu'ils entraînent.

— Ah ! comme il joue !

— Avez-vous remarqué comme il a dit : Pour celui qui le trahira autant vaudrait n'être pas né ?

— Quoi ? s'écria le curé, je n'admire point cela. Ce n'est point dans Tesprit, et je n'ai pas reconnu mon texte. Notre-Seigneur y fait sentir l'approche des peines éternelles pour Judas.

Le rideau noir est levé. La mansion de Caïphe se découvre. Vers Occident, des valets et des servantes vaquent aux soins du ménage, font un feu, balayent, lavent du linge, vont et viennent portant des seaux, des buires, ou poussant brouettes ; des poules picorent. Caïphe, coiffé d'une mitre desoied'or, vêtu d'une longue chasuble rouge qui cache l'aube, s'avance en s'appuyant sur sa crosse. Des juristes etdes prêtres l'accompagnent. Le gros des prêtres demeure dans la cour avec les valets et les servantes ; les quatre prêtres qu'on a déjà vus et les juristes suivent Caïphe jusqu'à sa mansion, et lorsqu'il s'assied, se tiennent debout près de sa chaire. Un scribe apporte un pupitre et un escabeau, et s'installe aux pieds de Caïphe. La foule des valets et des prêtres se porte vers Occident. Cris. On amène Jésus devant Caïphe. Pierre, qui le suivait à distance, s'assied sur une borne, près du feu.

LE SCRIBE

Caïphe entendra les témoins!

Les prêtres s'émeuvent, se poussentles uns les autres vers la chaire de Caïphe à l'Orient. En approchant de la mansion, les premiers se dérobent et rebroussent.

LE SCHIBE

Caïphe entendra les témoins !

T/undes prêtres qui sont auprès de Caïphe se détache et va chercher deux valets dans la cour. Il leur parle sur un ton d'autorité, en les menant vers l'évêque.

LE SCRIBE

Caïphe entendra les témoins !

LE PRÊTRE

En voici deux!

caïphe Je vous écoute,

— Non, non, Caïphe! s'écria maître François, tu n'y es pas ! Pourquoi cet air arrogant et méchant, et ce regard fuyant ? Relève le chef, mais ne fronce pas les sourcils. Tiens plus ferme ta crosse, au poing, et tourne la courbure vers moi. Bien. C'est d'elle que tu tiens ta puissance, c'est elle qui te vaut leur respect, c'est elle qui t'assure à toi-même ton bon droit. N'oublie pas cela, mon ami. Te l'ai-je assez dit ? ne crois pas que tu fais le mal. Tu sais bien que Jésus dira : Ils ne savent pas ce quils font! Il dit cela de toi, comme de Pilate, comme de Judas. Pour toi, je ne suis pas Dieu, mais l'ennemi des prêtres, qui servent Dieu. Si mon regard te gêne, évite -le. Mais songe qu'il peut y avoir parmi ces prêtres des âmes timorées; s'ils te voient baisser les yeux, ils ne seront plus si sûrs du crime de Jésus ! Et il faut qu'ils en soient sûrs, pour le bien de la chose publique, et le bien de leur âme. N'est-ce pas ? tu m'entends bien? Reprends, mon ami.

Je vous écoute,

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