‹ La passionChapitre 28 sur 46 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

Vous tons qui possédez la science, docteurs, Prêtres du temple, et vous, illustres sénateurs, Nous vous avons priés de nous venir en aide Pour constater le mal et chercher le remède. Vous savez quels fauteurs ont. troublé la cité : Un homme d'imposture et de perversité Menace devant nous Dieu, Moïse, et le culte. Le peuple, on le séduit, et le temple, on l'insulte : Tout s'incline devant un gueux nazarien; Nos titres sont des mots, le dogme n'est plus rien, Et nous sommes au bord de la guerre civile.

ANNE

S'il s'agissait de nous, seulement... Mais la Ville,

La Ville du Seigneur, court un danger très grand. Me parlons pas de nous. Qu'importent votre rang, Vos titres, vos labeurs, vos biens, et votre vie? Nous offrons tout au Père, et notre unique envie Est de voir prospérer ceux qu'on nous a commis.

CAÏPHE

On les abuse!

ANNE

Il a les pauvres pour amis Et veut asseoir le pauvre à la place du riche : Soit... Soit, mais la discorde est un domaine en friche, Le blé qu'on a volé porte du mauvais grain.

CAÏPHE

Tant que nous sommes là, nous devons mettre un frein Aux désordres qu'on veut exciter dans la foule. Tout s'en va, lois, respects, justice, tout s'écroule, Et pour guérir un peuple on décuple ses maux.

On leurre sa faiblesse avec des mots.

JOSEPH n'ARIMATHIE.

Des mots?

Libre pensée et libre amour!

ANNE

Fermez ce livre !

L'homme ne veut pas lire et savoir, il veut vivre ! Vous rêvez le bonheur des masses, nous aussi ! Mais regardez dans l'homme et sachez bien ceci : Le bonheur, c'est la paix, la paix, c'est l'ignorance; Elargir les esprits, c'est grandir la souffrance. Laissez dormir le monde à l'ombre de sa loi ! Dormir, pour lui, c'est vivre : un sommeil dans la foi! Le seul bonheur du peuple humain, c'est l'équilibre; Le peuple humain n'a pas le besoin d'être libre.

Ces libertés qu'il prône et quête, il n'en veut rien, Et pourvu qu'il en ait l'illusion, c'est bien !

CAÏPHE

Un dogme, mélangé de force et de mystère, Dur et ferme, voilà ce qu'il faut à la terre : Ce qu'on lui donne en plus, elle n'en voudra point.

ANNE

L'homme, éternel enfant, ne réclame qu'un poing Sur lequel il pourra s'appuyer dans la marche. Ne traitez pas l'enfant comme le patriarche : Aidez-le, bercez-le; chantez, n'instruisez pas. Jugez ce qu'il lui faut et veillez sur ses pas ; Emportez-le vers son bonheur, coûte que coûte : Qu'il aille, sans savoir où conduira la route, Car s'il discute où vous le menez, c'est la fin.

Prenons garde ! sauvons l'héritage divin !

ANNE

Le passé vous commande et l'avenir vous prie.

CAÏPHE

Périsse un homme seul plutôt que la patrie !

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