‹ La passion; mystère en deux chants et six partiesChapitre 13 sur 46 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

LA VIERGE survient.

LA VIERGE

Des querelles, enfants... Marthe, tends-lui ta joue.

Marthe s'approche de Madeleine, qui l'embrasse MADELEINE.

Quand je suis triste, il faut m'oublier dans un coin. J'aime ma peine et veux l'aimer : j'en ai besoin Comme du seul bonheur qui me reste possible.

MARTHE

Se tourmenter sans fin...

MADELEINE

Ma douleur est paisible :

Qu'on laisse ma douleur s'extasier en paix.

MARTHE

Le chagrin qui t'accable et dont tu te repais, D'où vient-il? Le sais-tu?

De trop savoir.

MARTHE

Chimères!

MADELEINE

La divination de l'amour et des mères

Est un œil qui voit loin dans les périls futurs.

MARTHE

Eh bien?

MADELEINE

Anne est puissant, et les prêtres sont durs.

LA VIERGE, avec effroi.

Tais-toi...

MARTHE

Si le Seigneur est en danger, qu'il parte! Fuir avant d'être pris !

LA VIERGE,- suppliante.

Marthe, ma bonne Marthe...

MARTHE

Leur haine oserait tout contre lui.

LA VIERGE

Pas cela! Ne dis point cette chose horrible, cache-la, Pour que je puisse au moins rêver que je l'ignore. J'en sais trop, et je vais en savoir plus encore, Mais je crois par instants que je ne pourrais pas...

MARTHE

Quoi donc?

MADELEINE

Ce qu'il a dit, ce que j'attends.

LA VIERGE

Plus bas !

Ne parle pas des maux dont l'heure est menaçante, Puisque Dieu les envoie et détend qu'on les sente.

Le Seigneur nous plaça près de notre Seigneur Pour vivre dans l'angoisse et mourir de frayeur. Inclinons-nous devant le sublime mystère : Notre pauvre douleur n'a qu'un rôle, se taire, Quand la gloire de Dieu nous écrase en passant.

MADELEINE

Ma sainte Mère...

LA VIERGE

Il est mon fils, il est mon sang, Qu'on me permet d'aimer, qu'on m'interdit de plaindre; Lorsqu'on veut me le prendre et qu'il a tout à craindre, Il faut que ma terreur se cache en m'étoufifant, Et je n'ai pas le droit de sauver mon enfant, Et s'il meurt, je n'ai pas le droit d'en être triste!

MADELEINE

Oh, si! Pleurons ! Laissons notre amour égoïste Oublier les devoirs que nous comprenons mal... Nous toutes qu'effleura son regard baptismal Et que le toucher blanc de ses doigts a. bénies, Pleurons du moins sur nous et les heures finies, S'il nous est interdit de pleurer sur la fin!

LA VIERGE

La fin !

MADELEINE

J'ai tant pleuré, déjà! L'amour divin Qui fit mes yeux cerclés et mes pommettes creuses A déjà répandu tant de larmes heureuses, Que je peux bien pleurer aussi lorsque j'ai peur.

LA VIERGE

Ma fille...

MADELEINE

J'ai connu les instants de stupeur

Où le divin absent visitait mes extases

Et surgissait, blanc comme un lis sur l'or des vases...

LA VIERGE

Je t'envie et t'admire, enfant, cœur ébloui, Car j'ai besoin de lui, mais tu le vois sans lui.

MADELEINE

Prends-le donc î Mène-le vers un pays de joie, Et lorsque les vautours voudront saisir leur proie, Qu'elle soit loin, loin des méchants, loin du danger, Et loin de nous... A ceux qui viendront le chercher Nous dirons de nous prendre à la place du Maître, Et la mort nous plaira s'il daigne la connaître.

Grâce! Aidez-moi plutôt à pâtir jusqu'au bout...

MARTHE

Mais...

LA VIERGE

Dieu ne nous doit rien et nous lui devons tout : Nous souffrons pour Celui qui souffre pour le monde. Invoquons sa vertu pour qu'elle nous seconde, Et tâchons, s'il le faut, d'obéir à ses vœux.

MADELEINE

Allons à sa rencontre...

Elle prend la Vierge par le bras.

LA VIERGE. -

Obéir!... Si je peux...

Les Saintes Femmes se dirigent vers la porte. Sur le seuil, elles rencootrtct Judas. La Vierge le regarde, fixe un instant ses yeux sur ceux du traître, et, comme si elle devinait, se recule avec eflroi.

JUDAS entre.

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